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mardi 22 août 2017

Au pas de miracle

Actualité de la Grèce antique

En quoi notre monde moderne, dans ses structures économiques et géopolitiques mises à la bonne échelle, diffère-t-il de l'antiquité des cités grecques indépendantes, rivales, commerçantes dans un monde globalisé… ?

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L’ouvrage « L’énigme grecque » de Josuah Ober (La Découverte, 2017, traduction française de « The Rise and Fall of Classical Greece », Princeton University Press, 2015) peut être lu comme le développement méthodique de cette analogie.

L’ouvrage s’appuie sur les études archéologiques et historiques récentes de la Grèce antique, pour tenter de comprendre pourquoi et comment les populations du monde grec antique ont pu développer tant d’éléments originaux de civilisation et les diffuser sous diverses formes d’abord dans leur monde méditerranéen puis au-delà, en les faisant vivre et rayonner bien après leurs quelques siècles de puissance politique.

L’une des thèses principales de l’ouvrage est que les cités du monde grec antique étaient amenées, pour diverses raisons culturelles et économiques analysées dans l’ouvrage, à se spécialiser dans le cadre d’un « Grand Marché » de l’époque, avec la mer comme canal principal d’échanges rapides (pour l’époque). D’où une « efflorescence » économique et culturelle du monde grec antique. Les recherches récentes confirment par ailleurs la prospérité d’une partie importante des familles grecques et même d’une population plus large d’étrangers résidents et de « non libres » – niveau de prospérité à comprendre dans l’absolu, à peine atteint de nouveau en Grèce moderne après plusieurs périodes historiques défavorables (sans parler de la période actuelle de régression).

Dans le domaine politique, l’ouvrage offre de nombreux sujets de réflexion et d’approfondissement à propos des fondements de la démocratie et de sa mise en œuvre, illustrés d’exemples historiques de l’antiquité grecque « efflorescente ».

On y retrouve quelques fondamentaux de toute démocratie authentique :

- équilibre entre les fonctions des instances citoyennes, celles des instances de « sages », et les tâches confiées à des experts - équilibre non figé définitivement, évoluant à l’expérience,

- instanciation directe du peuple en soi (c’est à dire de chacun soi-même) dans les instances citoyennes,

- automatisation de la sélection des citoyens appelés à contribuer aux instances citoyennes, de manière que chaque citoyen s’attende à être sélectionné plusieurs fois dans sa vie dans divers niveaux d’instances,

- régulation des débats, formation des citoyens à la parole publique,

- reconnaissance et encouragement au développement des compétences individuelles exercées par chaque citoyen au cours de sa vie professionnelle de cultivateur, artisan, commerçant, marin, artiste,...

- implication personnelle de chaque citoyen dans des tâches d’intérêt général dans le cours normal de sa vie sociale (dont l’entraînement militaire et son propre apprentissage de la démocratie),

etc.

Dans le monde grec antique, « la » démocratie idéale n’existe pas. Même lorsqu’une cité définit ses instances démocratiques à partir d’un modèle, il s’agit toujours d’une adaptation locale. D’autant plus lors des périodes critiques, ou à la suite d’une guerre civile. Athènes ne fut pas la seule cité démocratique. Ses institutions et leur pratique ont évolué dans le temps.

Dommage que ces gens n’aient pas inventé Internet ! Ou pas dommage, car peut-être alors, si leur Internet avait évolué comme l’actuel, il ne nous resterait rien de leur civilisation ?

Divers miroirs de la grande histoire

Dans son élan explicatif du rayonnement de l’antiquité grecque par un « Grand Marché » comme cadre d’une « destruction créatrice » et d’une « réduction des coûts de transaction » - comment ne pas reconnaître l’expression des doctrines de l’expansion économique par la libre concurrence – l’ouvrage de Josuah Ober repère les avantages relatifs d’un régime démocratique par rapport aux régimes élitistes dans la double capacité démocratique à préserver l’indépendance de chaque cité et à la développer économiquement, en favorisant un haut niveau de motivation des citoyens, à la fois en tant que contributeurs volontaires d’une force militaire offensive et défensive de leur cité, et individuellement en tant que contributeurs à son développement.

A l’opposé, l’univers de l’empire perse, bien que culturellement et économiquement très évolué, paraît statique, découpé en potentats locaux intermédiaires du pouvoir central.

Tout cela est bien beau, mais le processus de « destruction créatrice » à l’intérieur du monde grec antique tel qu’il nous est reconstitué se décrit par des guerres opportunistes et des conflits dont les ressorts paraissent plutôt minables déjà bien explicitement dans les récits des historiens antiques. Josuah Ober tente à chaque fois d’interpréter les actes de « destruction créatrice » comme les résultats de calculs locaux ou comme les résultantes de chocs géopolitiques – avec la Perse comme super puissance militaire et financière, alternativement envahissante au premier plan ou comme partenaire d’alliances variables en arrière plan en fonction de ses propres intérêts. L’ouvrage propose ainsi quelques définitions de mécanismes d’affrontement, et même une modélisation des paramètres et de la logique des décisions prises par les acteurs historiques dans leurs stratégies d’expansion et dans leurs tactiques militaires.

Au total, les diverses tentatives d’explication de l’énigme grecque développées par l’auteur sont éclairantes mais pas décisives même prises ensemble : analogie avec l’écologie de colonies de fourmis autour d’un étang, modélisation informatique des décisions locales, analogies à une économie de marché moderne y compris par certains éléments d’économie monétaire, mise en évidence du travail en profondeur des idées démocratiques et de leur supériorité tactique…

Ce qui est bien expliqué dans l’ouvrage de Josuah Ober, c’est que le « miracle grec antique » a bénéficié de la conjonction de processus politico économiques favorables. L’auteur n’oublie pas mais place de fait au second plan les singularités culturelles du monde grec athénien antique qui ont fondé et entretenu son « efflorescence » malgré les tentatives spartiates d’étouffement. Il reste qu’il est difficile d’expliquer pourquoi tant de productions du « miracle grec » nous apparaissent maintenant comme si elles avaient été conçues gratuitement pour la seule gloire de l’humanité. Illusion d’optique de notre part certainement. Mais aussi choc en retour par la révélation de certaines pauvretés de notre époque.

Le livre du Professeur Ober se concentre sur sa vision explicative globale de l’énigme grecque par le « Grand Marché », complétée par diverses modélisations et analogies. Sans doute l’auteur considère que ses lecteurs se tourneront naturellement vers d’autres ouvrages pour approfondir les singularités à la base du « miracle grec» que son approche ne peut qu’effleurer. Il est dommage qu’il n’y incite pas explicitement (sauf dans les notes et parcimonieusement). Au contraire, il soumet ponctuellement le lecteur à quelques excès d’enthousiasme explicatif par des théories récentes.

milovenu.jpg Par exemple, à propos du célèbre dialogue entre les Athéniens et les Méliens (habitants de l’île de Mélos, celle de la « Vénus de Milo ») pendant la guerre du Péloponnèse, l’ouvrage d’Ober prétend expliquer le résultat fatal pour les Méliens de cet affrontement oratoire par un défaut d’évaluation de leur situation, en faisant référence à la théorie des perspectives de l’économie comportementale….

Le lecteur normalement paresseux risque de manquer quelque chose d’important pour sa compréhension du « miracle grec » s’il se laisse éblouir par la modernité revendiquée d’une telle « explication » !

A l’origine, Thucydide, l’historien de l’époque, a consacré une bonne dizaine de pages de son chapitre sur la seizième année de la guerre du Péloponnèse, au détail de la tentative ratée de négociation entre les représentants du corps expéditionnaire athénien sur l’Île de Mélos et les notables locaux. Pour ces derniers, le contexte était menaçant mais pas forcément désespéré, sachant que l’île avait déjà été envahie et sa campagne saccagée dix ans plus tôt par une précédente expédition athénienne, qui s’était ensuite retirée en laissant la cité intacte, sans doute à la fois par manque de détermination, peut-être aussi faute de pouvoir maintenir sur place un effectif important. Rétrospectivement, l’« erreur » des Méliens face à une nouvelle invasion est d’avoir sous-estimé la capacité des Athéniens à tenir le siège de leur cité avec une troupe réduite pendant plusieurs mois jusqu’à ce qu’un traître leur ouvre une porte – d’autres cités insulaires ont gagné le même pari. En tous cas, le dialogue de la négociation tel qu’il nous est rapporté par Thucydide ne doit pas être considéré comme un morceau de bravoure d’opéra comique entre des représentants de la force brute face à des représentants d’un droit à la neutralité paisible (liberté revendiquée plutôt que droit ?), mais comme l’un des sommets d’une oeuvre consacrée à l’étude minutieuse des engrenages générateurs des guerres, comment s’augmente l’intensité des affrontements et comment s’étend leur champ d’action, en toute logique et en toute raison humaine.…

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On trouvera par ailleurs, par exemple dans un recueil de séminaires de Cornelius Castoriadis (Thucydide, la force et le droit, Editions du Seuil, 2011, vers le milieu du volume), une présentation de cet épisode célèbre entre Athéniens et Méliens. On comprendra pourquoi la négociation ratée a mérité l’attention de générations d’historiens (dont probablement Machiavel). Le texte de Thucydide reste d’actualité à travers les siècles. En plus, on trouvera, dans le recueil ci-dessus référencé, une réflexion sur les ressorts du « miracle grec » athénien tel qu’il fut analysé par ses contemporains. C’est un complément dans l’exploration de l’énigme grecque pour mieux apprécier la dimension et l’apport original de l’ouvrage de Josuah Ober.

Miracle ou pas miracle

Revenons au fond. Comment expliquer la simple possibilité d’apparition de Platon, d’Aristote et tant d’autres à la suite de Socrate ou contre Socrate ? Et comment expliquer les autres, moins connus ou ignorés, qui les ont précédés, puis ceux qui ont permis cette suite et l’ont prolongée ? Par quels canaux de transmission de l’époque ?

Mêmes questions, encore plus évidentes, pour les architectes, ingénieurs, mathématiciens, médecins, artistes, artisans de l’époque du « miracle grec »... N’avons-nous pas oublié quelque chose dans le domaine de la transmission et du développement des compétences, malgré les performances de nos systèmes éducatifs, malgré Internet, malgré la pertinence argumentée de nos diverses théories de la communication et de l’apprentissage ?

Concernant la création d’institutions démocratiques, ne serait-il pas opportun de vraiment expliquer comment des Solon et des Clisthène ont pu inventer et mettre en pratique les réformes qui ont fondé les institutions démocratiques dans certaines cités de la Grèce très antique, localement et des centaines de fois ? De quelles circonstances ont-ils bénéficié, sur quels soutiens se sont-ils appuyés, quelle expérience préalable leur a été utile, quelle progression ont-ils suivie dans la mise en oeuvre ? Car il est impossible d’imaginer qu’ils n’aient rencontré aucune opposition ! En plus, c’était à une époque où l’écriture était rare, certainement encore plus la capacité de lire… Justement, l’intelligence de l’écoute, le respect de la parole et des nuances, l’encouragement à la réflexion individuelle dans le concret, l’acceptation d’un devoir d’effort personnel, l’organisation du débat public pour qu’il soit productif ne seraient-ils pas des éléments fondateurs d’une démocratie authentique, à retrouver d’urgence ? Le coeur du « miracle grec » ne serait-ce pas la création d’un système de décision collective – si on préfère, une institution de l’exercice de la liberté collective - qui était aussi le principal incubateur des intelligences et des compétences individuelles ? Qu’est-ce que cela nous dit en retour sur nos sociétés prétendument avancées qui consacrent tant d’efforts à réguler (ou à étouffer sous diverses doctrines pesantes) leur conflit interne sui generis entre les libertés individuelles et la contrainte collective (ou leurs avatars) ?

Concernant le maintien de la paix dans le monde, ne serait-il pas utile d’approfondir les raisons historiques de la non destruction de la cité d'Athènes et de la non déportation de sa population, alors qu'Athènes était vaincue et occupée à la fin de la guerre du Péloponnèse, et alors qu'il n'existait à l'époque rien d'équivalent à notre ONU, mais sans doute "quelque chose" de plus fort et de plus spécifique que les concepts génériques abstraits de ce que nous appelons le droit international - un « quelque chose » que nous ferions bien, chacun de nous individuellement, de réinventer et de travailler pour notre survie un jour à venir ? Pourquoi, à l'inverse de quelques exceptions historiques, la tendance naturelle d'évolution des cités états indépendantes semble être soit leur intégration sanglante dans un empire soit leur anéantissement intégral par mise sous cocon ou destruction physique ? Les ruines des cités mayas témoignent pour nous d’un autre avertissement que celles des cités de l’antiquité grecque.

Poser ces questions de cette façon, c’est rechercher concrètement les possibilités de notre avenir en échappant provisoirement au confort mental de notre supériorité moderne factice et en sortant de notre cadre contemporain de « Grand Marché à bas coût de transaction » autour d’un Net dévoyé, où tout le monde tend à s’assimiler aux mêmes modèles en miroir, au point que l’on croit pouvoir faire l’économie de se comprendre, et que l'on s’entraîne à faire l’économie d’exister.

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Car la plus grossière des « erreurs de perspective » nous est imposée par nos dirigeants politiques, nos grandes entreprises et tant d’institutions et d’organismes soucieux de notre bien-être par une saine gestion financière. Ils nous bombardent de slogans prétendument progressistes du genre « tous ensemble pour le développement », alors que notre planète se détruit chaque jour un peu plus, au point que des régions entières sont devenues inhabitables et que des espaces océaniques se stérilisent. Qu’importe, chacun doit s’activer à augmenter son poids sur une Terre qui se ratatine ! Grotesque provocation d’une « destruction créatrice » géante – un carnage définitif.

Donc, c’est bien un changement de civilisation du genre du « miracle grec » qu’il nous faut, ou son équivalent dans d’autres cultures, afin de recréer un système de décision collective responsable de notre destin planétaire, et pouvoir de nouveau développer notre humanité.

On a su faire.

Il est urgent de nous pencher sur les cendres historiques de ce « miracle grec », et d’activer notre cerveau d’humble hominidé pour en imaginer quelques étincelles dans le présent.

dimanche 28 mai 2017

Mémoire libre

Si vous cherchez un éclairage original sur la prétendue bataille pour la liberté du Net, nous vous suggérons nos billets à propos du lien URL, à propos du logiciel libre et surtout, les billets sur le thème de la propagande.

Ici, nous reprenons plusieurs thèmes porteurs de ce blog : liberté et mémoire, liberté et intelligence… en relation avec le Web. Ce sont de grandes questions, et les quelques réponses proposées sont à comprendre ainsi.

Décadrage

On peut philosopher gravement sur la dialectique entre la liberté et les capacités extensives de l’être humain, telles que la mémoire ou l’intelligence, à la suite de grands auteurs. En déplaçant la réflexion vers l’étude de vraies situations extrêmes ou d’imaginaires monstrueux, on peut en dire et en écrire toujours plus, on peut même susciter des controverses contemporaines aussi passionnées qu’abstraites. Cependant, à moins de réussir un exploit par un nouvel effort de distorsion logique, il est difficile, sauf abus de la licence poétique, d’éviter la redécouverte de réalités connues de tous les enfants dans les cours de récréation.

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C’est bien une réalité de longue date, que notre nature humaine dérange nos exercices de spéculations intellectuelles et que, depuis l’antiquité, rares sont les penseurs qui ont osé l’explorer sans chercher à en extraire une théorie éternelle, pour la seule sagesse de leur temps.

Ce déficit empêche de constater les phénomènes massifs qui se déroulent quotidiennement dans notre vie très différente de celle de nos parents, au plan physique comme au plan mental. Par exemple, il pourrait être urgent de s’apercevoir que, par les effets médiatiques cumulés et notamment par Internet, la diffusion des idées tend naturellement à être remplacée par celle des rêves. On pourrait en trouver une explication simple : toute diffusion massive étant une banalisation par répétition, imitation, réplication, démultiplication, recomposition… les rêves sont, contrairement aux idées, par nature destinés à ce type de propagation envahissante alors que les idées sont vite rangées dans des tiroirs mentaux et des encyclopédies avec leur contextes et antécédents explicatifs, d’autant plus pour les grandes idées encombrantes.

Admettons que notre époque se caractérise par l’invasion des rêves et par leur banalisation. Alors, une conséquence en retour apparaît, celle de notre carence relative en production d’idées neuves adaptées aux « défis » spécifiques de notre époque et aux atouts dont nous disposons. Une preuve parmi d’autres : la coïncidence entre une révolution numérique portée par un réseau Internet universel et, d’autre part, la diminution irréversible de l’espace planétaire habitable révèle un vide abyssal dans l’organisation de la responsabilité collective.

Projet impossible, celui de nous échapper des machines d'engrenages fatals alimentées par nos rêves, si bien entretenues par nos pesanteurs mentales, et pour cela, d’utiliser au mieux les opportunités existantes et d’user de certaines de nos capacités naturelles négligées ?

Le smartphone comme véhicule de libération massive

Tous ces gens qui progressent en silence dans les rues des villes, le regard fixé sur leur smartphone, s’évitant au dernier instant, témoignent-ils d’un niveau supérieur de civilisation ou d’un genre nouveau d’aliénation et de gâchis ?

Tous nos amis connectés en permanence, qui se précipitent sur leur smartphone à chaque instant pour se renseigner sur tout sujet de détail au cours d’une conversation, à quoi leur sert la culture acquise après plusieurs années scolaires, que sont devenues leurs capacités de recul et de réflexion si chèrement gagnées dans l’expérience de la vie – puisque pour eux toutes les réponses vraies et complètes sont dans leur informatique portative, bien meilleures que tout ce qu’ils pourraient recueillir d’un échange avec d’autres ? A ce compte là, osons poser la question : que peut apporter à quiconque une relation avec des personnes dépendantes de leurs smartphones ? Quelle relation humaine est possible entre ces personnes dépendantes alors que le doute, l’attente, l’écoute de l’autre sont oblitérés constamment par l’exécution de procédures réflexes dont les résultats sont aussitôt oubliés ?

D’ailleurs, les usagers profonds du smartphone n’ont pas plus de mémoire propre que leur engin. Leurs souvenirs personnels se limitent à quelques photos ou vidéos de leur passé proche, et encore seulement si ces images peuvent servir à impressionner leurs semblables ou à justifier leurs projets publics, conformes aux modèles des clips publicitaires. C’est la dissolution des mémoires humaines dans un avenir clos, le concassage des esprits dans les impératifs des relations à déclics, la reproduction automatisée de pensées et de gestes de gestion par touches successives. Est-il si étonnant que beaucoup d'entre nous soient à la recherche d'une identité ?

Entre deux populations primitives (imaginaires !) , la première dont les membres exécutent spontanément sur place une danse de l’ours dès que l’un d’eux découvre un caca de plantigrade, la seconde dont chaque tribu exécute une danse de l’ours collective après des préparatifs spécifiques en attente du bon changement de phase lunaire, laquelle est la plus évoluée au plan culturel ? Question piège évidemment, car les deux populations ont le même fonds culturel, au point qu’il peut s’agir d’une seule population, dont l’observateur immergé de passage aura retenu l’un ou l’autre aspect. Question explosive si on la projette sur nos civilisations « modernes » en continuité des paragraphes précédents : sur un arrière-plan technique et culturel hérité, nos spontanéités animales individuelles se figent en automatismes, pas seulement dans les stades et les boîtes de nuit, mais tout au long de nos vies connectées. Et notre patrimoine technique et culturel ne sera bientôt plus qu’un décor, un prétexte à jeux et concours, pour nous rassurer sur la supériorité de notre intelligence humaine et sur la puissance de ses créations.

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Car une grande illusion de notre temps, n’est-elle pas de considérer implicitement que nous sommes forcément plus intelligents et plus libres que nos anciens primitifs ou que nos parents et grands parents du 20ème siècle, grâce à Internet et à la puissance de nos esclaves mécaniques ? Et que nous pouvons couramment, de ce fait, dépasser les aspects jugés rétrogrades de notre nature humaine, c'est-à-dire, pour faire simple, tout ce qui se fait encore sans smartphone : pas grand-chose donc… Mais c’est une erreur de perspective, car ce smartphone est devenu l’instrument obligatoire de nos choix individuels pour les prochaines minutes de nos vies, à partir de dialogues informatiques programmés et de propositions personnalisées par des algorithmes exploitant des statistiques géantes et des ressources satellitaires. Si nous reconnaissons que notre liberté personnelle au cours de notre vie sociale ne peut être que la liberté du choix de nos propres servitudes en actes, en comportement et en pensée, selon notre choix d’appartenance à tel ou tel groupe social (et sans pouvoir nous évader des groupes sociaux auxquels nous appartenons par nature, par exemple la famille), alors nous pouvons comprendre pourquoi l’atomisation ludique de nos choix de court terme proposée par notre smartphone, en apparente indépendance des pesanteurs de la vraie vie, nous apparaît comme un jeu de liberté, mais aussi nous pouvons comprendre que ce n’est qu’un simulacre de liberté, un jeu débilitant.

« Un rhinocéros à toute allure sur le trottoir d’en face ! ». La pièce Rhinocéros d’Eugène Ionesco, à charge contre toutes les formes d’emprise totalitaire reconnues après la deuxième guerre mondiale, prend un sens nouveau, quand nous apercevons tant de rhinos d’élite sur roulettes filant allègrement selon les directives de leur smartphone, oreilles obturées par les écouteurs, indifférents aux autres à l’exception de leurs semblables. La pièce Rhinocéros, au contraire des appels pompeux à l’indignation, nous parle de la banalité de l’emprise totalitaire et de son mode de propagation. A présent, nous peinons à réaliser comment nos tendances naturelles nous poussent à muter tous en rhinocéros sous l’effet des accélérateurs médiatiques, certes nous n'allons pas tous nous transformer en militants aux cerveaux imprimés, mais cependant tous en vrais super humains constamment absorbés par leurs smartphones qui se croient libres dans leur cage de plus en plus mal nettoyée (pour cause de complexité). Des rhinos en voie de disparition, comme les vrais, par l'effet d’une inadaptation évidente.

Avec le recul, on s’aperçoit que chaque époque de notre histoire gère ses propres problèmes, mais avec toujours la même difficulté, celle d’une création sociale adaptée. Tant que l’humanité se réduisait à quelques êtres assez bien répartis sur Terre en fonction des contraintes et possibilités naturelles locales, tant que nous étions de faibles pilleurs de ressources, tant que nous étions de négligeables producteurs de rejets et de déchets, nos inventions techniques, nos expérimentations politiques et sociales avaient peu de conséquences sur nos semblables à l’autre bout du monde, et nos doctrines de confort et nos rêveries de puissance pouvaient aspirer à l’éternel et à l’universel sans autre risque de contradiction qu’entre les variantes d’elles mêmes. Aujourd’hui, la massive machinerie industrielle de l'humanité devient globalement insupportable au sens le plus matériel du terme, du fait de son expansion et de sa soumission brute aux lois physiques. Presque tous nos actes individuels, s’ils sont conformes aux modèles de comportement « civilisé normal » et s’ils utilisent des objets industriels ou consomment de l’énergie comme le smartphone, sont devenus de petits crimes contre l’humanité dans son ensemble. En termes génériques, le problème crucial de notre époque est celui d’une création sociale capable d’instaurer un équilibre durable entre liberté et responsabilité, à la fois au plan individuel et collectif.

Le smartphone suffirait largement comme relais personnel d’une forme de démocratie planétaire, comme instrument médiateur permettant d’assurer nos besoins en énergie domestique dans un cadre d’intérêt général, etc.

Sinon, le smartphone tel qu’il existe pour un usage individuel en connexion permanente, néanmoins ludique et irresponsable, pourrait être le dernier instrument produit industriellement en grande quantité pour la mise en miettes de nos libertés.

L’automobile individuelle en production massive fut le premier du genre. On commence bien tardivement à en faire le bilan planétaire, pourtant édifiant.

Vive Internet libre !

Concrètement, le sentiment personnel de liberté se crée à la suite d’une ouverture du champ de nos pensées, actions, comportements, rêves…. De même à l’inverse, le sentiment de perte de liberté naît d’une fermeture. Les deux supposent la survenue d’une discontinuité ou le constat d’une différence par rapport à un état de référence constitué des imprégnations de nos propres groupes sociaux d’appartenance.

En effet, le sentiment de liberté ou de servitude peut être considéré comme un sentiment social, projetable sur autrui, être humain ou animal (et dans une autre échelle temporelle tout être végétal et plus généralement toute entité personnalisable). Il est partageable avec autrui dans la mesure où il existe une communauté partielle de référence. C’est ainsi que nous analysons comparativement et ressentons en quelques minutes, dès les premières prises de contact avec de nouveaux voisins, les contraintes auxquelles il sont soumis, les libertés qu’ils s’accordent par inconscience ou par habitude (surtout si lesdites libertés présentent des risques d’inconfort pour nous), leurs tics, leurs handicaps, leurs aptitudes et compétences spéciales (inquiétantes ?), leurs angles aveugles et leurs interdits (ils sont comme nous mais autrement)… en vue de notre future relation avec eux et pour la durée estimée de cette relation. C’est ainsi, d’une autre manière, que nous aimons, par un conditionnement collectif enfantin, imaginer l’Indien d’Amérique du Nord, avant sa colonisation et son extermination, comme un être comparativement plus libre que nos contemporains urbanisés, et volontairement dans cette rêverie nous négligeons les contraintes de la vie dans une nature sauvage sans le confort des techniques et connaissances accumulées depuis l’ère néolithique. Bref, sentiment n’étant pas raison, le sentiment de liberté est une réalité sociale bien avant toute conception théorique de « la liberté ».

D’ailleurs, de ce point de vue, l’idée de « la » Liberté, comme idéal générique, apparaît comme un artefact naïf du même genre que « le » Progrès. Cette Liberté s’apparente à un super doudou collectif, grotesque mais puissant, puisque tant de gens lui ont sacrifié leur vie. Les massacres au nom de la Liberté éternelle ne traduisent que la force des croyances et des mots d’ordre auxquels nous abandonnons la possession de nos esprits. Et nous respecterions mieux nos anciens en cultivant la mémoire de leurs compétences et de ce qu’ils ont eux-mêmes pu exprimer de leurs vies pénibles et des folies de leur temps, plutôt que de noyer leur souvenir dans des formules creuses à partir de nos valeurs préférées du moment, en interprétant leurs projets et pensées selon des critères d’avancée ou de recul dans une supposée marche vers le Progrès dont nos sociétés modernes seraient les produits miraculeux.

Nous ne reprenons pas ici les arguments démontrant à quel point Internet, dans son état présent, à l’opposé des intentions originelles de sa création, est devenu un instrument d’encadrement des esprits, alors que son utilisation procure un vrai sentiment de liberté instantanée - là est le piège. C’est le piège archi connu des manipulateurs, depuis toujours efficace même dans ses variantes les plus grossières. C’est que, individuellement, par économie d’énergie intellectuelle, cela nous arrange bien de tomber dans ce vieux piège, difficile à distinguer sur le moment de nos principes naturels d’action, notamment chaque fois que nous y sommes entraînés par imitation.

Cependant, la puissance spécifique du piège Internet (répétons : dans son état présent), est démultipliée par l’illusion d’une réponse à l’appel de communion universelle qui existe en chacun de nous de diverses manières - que notre humanité n’a-t-elle pas tenté dans son histoire pour en compenser les déceptions !

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Nous devons au réalisateur japonais Mamoru Oshii plusieurs films traitant de la cybernétique et du rêve. Son film d’animation Ghost in the Shell est célèbre pour ses qualités esthétiques. Les personnages principaux, la major Kusanagi et son collègue Batou, sont des super héros issus d’un reconditionnement à la suite d’accidents graves de leurs vies d’humains ordinaires. Ils travaillent à la sécurité nationale dans un service d’élite, pour affronter d’autres personnages surhumains, des délinquants particulièrement dangereux. Parmi ces délinquants, un hacker se révèle peu à peu comme un être intégré au Net, sans existence physique propre. Après diverses péripéties, l’histoire se termine par la fusion volontaire de la major Kusanagi avec le Net, au prix de sa destruction corporelle pour détruire le hacker délinquant. Avec le recul de plusieurs dizaines d’années de pratique d’Internet, on peut trouver l’histoire carrément naïve, ou assimiler l’œuvre aux autres témoignages d’un animisme actualisé. Néanmoins, ce film d’animation décrit remarquablement notre fascination du Net, et l’ancrage sur nos aspirations de communion universelle vers un « plus qu’humain », au sens propre une forme d’aspiration religieuse.

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Un autre film du même réalisateur est encore plus explicite, car ce n’est pas un film d’animation. Il s’agit du film Avalon, ou le personnage principal s’immerge régulièrement dans un jeu de guerre en réseau interdit par les autorités, poursuivant avec détermination sa quête d’un paradis virtuel, le pays d’Avalon (que l’on pourra prononcer Valhalla sans trahir le scénario). Cette quête virtuelle finit par envahir toute la vie de l’héroïne, enquêtant auprès d’autres joueurs y compris des retraités aux cerveaux cramés, afin d’atteindre le niveau secret ultime du jeu, où elle est amenée à tuer un concurrent dans un combat qui n’a plus grand chose de virtuel, puis à tirer sur la petite fille évanescente qui annonce l’entrée au Paradis… Le plus choquant, c’est qu’il n’y a dans ce film rien de choquant, car la banalité du jeu de massacre impitoyable pour satisfaire une aspiration personnelle raisonnée mais délirante, est la banalité de la réalité rapportée dans nos médias, celle des opérations militaires, des foules meurtrières, des attentats aveugles, des exploits phénoménaux. En quoi les mondes virtuels des jeux violents sont-ils différents, dans leurs valeurs et leurs codes brutaux, des mondes réels quotidiennement représentés dans nos médias, ceux du sport, ceux du spectacle, ceux des affaires, ceux de la politique…? Notons qu’à la fin d’Avalon, l’élévation terminale du personnage n’apportera rien à quiconque dès lors que cette transition se veut comme un départ sans retour vers un niveau inaccessible, au contraire de la transition de Kusanagi à la fin de Ghost In the Shell vers un plan d’existence connecté à notre réalité. On peut expliquer cette différence par des motifs commerciaux (préservation des projets de suites à Ghost in the Shell). Néanmoins, cette différence reproduit l’écart, que l’on constate entre beaucoup d’œuvres de l’esprit, entre les œuvres à fin mythique « grandiose » et les œuvres à fin réaliste « minable ».

C’est du grand art, et c’est bien le minimum nécessaire pour que nous apercevions en contre jour la puissance du piège Internet y compris celle du rêve qu’il exploite, le rêve d’une liberté immanente qui ne peut être – ou le rêve d’une harmonie immanente, ou de n’importe quoi dans la catégorie transcendante, dont nous ne pouvons qu’imaginer un reflet fugitif.

Internet aurait du devenir un support d’humanité universelle pour tous les temps. Il n’est en l’état qu’un bidule technologique d’usage instantané, un canal abusif parmi d’autres de nos servitudes mentales.

Actualité du libre arbitre et du serf arbitre

La doctrine du serf arbitre est une invention sociale au centre de l'histoire européenne du protestantisme, et par extension un moteur de la révolution industrielle. La doctrine théologique du serf arbitre est celle de la prédestination individuelle au "salut" post mortem accordé par la divinité, indépendamment des actes de la vie terrestre. Malgré la dépossession individuelle de tout pouvoir sur le destin ultime de chacun, cette doctrine n'a jamais produit l'avachissement de l'être, sauf dans quelques sectes. C'est qu'elle libérait la personne de l'angoisse d'avoir à "faire son salut" individuel par ses actions terrestres, notamment par des dons au clergé. De plus, pour compenser le risque évident de perte du sens moral, cette doctrine du serf arbitre fut complétée en imaginant les signes terrestres distinctifs des élus, au travers de leur comportement social et plus précisément dans leur réussite. C’était dans la continuité de l'erreur charitable consistant à vouloir un peu de paradis sur terre, mais en l'intensifiant adroitement en mode progressiste.

Rétrospectivement, cette dernière évolution nous apporte une preuve supplémentaire qu'une vision doctrinale a priori désespérante de la nature humaine, si elle est bien comprise, peut produire un redéploiement mental de grande ampleur et favoriser l'ouverture de nouveaux domaines d'activités tout à fait bénéfiques ici-bas - selon certains critères d'appréciation.

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A notre époque, l'équivalent moderne du serf arbitre, autrement dit l'équivalent moderne de la prédestination à l'élection divine, pourrait être la conscience humaine d'être une machine, une machine imparfaite : un animal, néanmoins pleinement un être humain du fait même de ce constat. Ce constat de serf arbitre personnel, s'il était partagé par beaucoup, pourrait mettre un terme brutal à l’expansion indéfinie de nos dangereux rêves de puissance, du fait qu’ils ne pourraient plus se dissimuler derrière des idoles comme la Liberté pour emballer des âmes et des corps devenus conscients de leurs automatismes innés. Notre mémoire historique nous enseigne qu’une telle prise de conscience suffisamment généralisée serait un préalable à la création d'une forme de libre arbitre collectif.

A l’opposé, les équivalents modernes de la doctrine contraire au serf arbitre, celle du libre arbitre individuel, sont les projections volontaristes d'une super Humanité transfigurée par les Nouveaux Pouvoirs de la Science, bientôt colonisant de nouvelles planètes. Ce pseudo libre arbitre n’est pas rassurant pour notre avenir, en regard de ses productions historiques récentes. En effet, il semble que le libre arbitre individuel produise un serf arbitre collectif, et que justement, nous y sommes - profondément dans l'expression des aspirations communes de libre arbitre individuel en opposition à toute forme d'oppression. Et le pire commence à venir, car après la période des conquêtes faciles grâce au Progrès, s’ouvre la période des discordes entre les gagnants, attisées par les rancoeurs des retardataires et des frustrés.

L'invention d’une forme de libre arbitre collectif est nécessaire au salut de l'humanité sur la planète Terre. Le serf arbitre individuel sera notre réalité de toute façon, elle sera particulièrement effroyable si nous attendons que l’évidence nous en soit imposée « par les circonstances ».

Déménageons la Liberté

Bref, il va falloir déplacer notre statue mentale de la Liberté sans la détruire. Elle devient sévèrement encombrante dans son état d’idole friable. La Liberté, dès lors que nous l’éclatons entre ses composantes (liberté d’expression, liberté de circuler…) plutôt que de la considérer globalement dans sa dynamique (mais alors il faut être capable de dire vers quoi), s’assimile progressivement à l’ensemble de nos droits, c’est-à-dire à l’édifice formel d’une société parfaite en résultat de l’affrontement des pouvoirs, les résidus d’imperfection étant délégués à diverses instances d’exploitation des sentiments religieux. Il en est de même pour nos autres totems, comme la Démocratie et la Justice, auxquels la Liberté se trouve automatiquement associée dans nos sociétés « modernes » congelées dans un formalisme de délégation floue et de révérence obligée.

Cette inertie mentale et sociale devient vraiment insupportable dans notre réalité planétaire présente :

- l’expansion historique récente de ce que beaucoup considèrent comme des libertés individuelles minimales ne se serait jamais traduite en réalités sans le niveau de confort social et personnel obtenu par l’exploitation de considérables ressources énergétiques faciles à extraire et mises à disposition des masses par la diffusion à bas coûts de machines et d’engins pour l’éclairage, le chauffage, le transport, la vie quotidienne

- la fin de cette période insouciante s’annonce dans les 50 ans à venir, non seulement par l’accroissement des difficultés techniques d’extraction des ressources énergétiques mais surtout et d’abord par l’accumulation des déchets et émanations nocives des combustions sous diverses conditions industrielles et domestiques, productives ou irresponsables, causant notamment un premier niveau de dérèglement climatique et un rétrécissement des espaces cultivables et habitables, avec des conséquences politiques et humaines déjà évidentes

- redisons-le autrement : nos esclaves mécaniques et informatiques consomment de l’énergie en produisant, en plus des fonctions utiles souhaitées, des déchets et des émanations nuisibles, et c’est bien pire dans les usines qui les fabriquent et encore plus dans les industries de process et les mines en amont de ces usines de fabrication...

Voici donc un échantillon, au point où nous en sommes, des types de mesures à envisager simplement pour préserver la paix de ce monde-ci :

- imposition d'objectifs d'indépendance alimentaire des populations par grande zone géographique du globe, avec des programmes de refonte accélérée des stratégies agricoles et d'élevage en cohérence avec un programme d'adaptation des populations en nombre et en régime alimentaire courant

- arrêt des centrales électriques fonctionnant à partir de la combustion du charbon, interdiction progressive des fours et appareils domestiques polluants

- inflation volontaire des prix à la consommation de toutes les énergies, de 100% la première année y compris dans les usages industriels et spécialement les transports,

- interdiction de la possession individuelle de véhicule automobile motorisé, interdiction des voyages aériens de loisir et pour affaires si ces derniers sont substituables par des réunions à distance via Internet, interdiction des transports aériens de marchandises non indispensables ou non urgentes

- mise à l’arrêt des industries d'élevage d'animaux en masse à destination de l'alimentation humaine ou d'une alimentation animale

- installation de compteurs électriques intelligents par foyer, permettant le recueil des prévisions de besoins émises par chaque ménage et indiquant en retour les meilleures périodes possibles de leur satisfaction (avec possibilité d’interfaçage avec tout smartphone)

- arrêt de tous les rejets à la mer et dans les rivières sauf s'ils sont biodégradables en moins d'un mois dans les conditions locales

- arrêt progressif de tout épandage de produit chimique sur des terres agricoles, interdiction immédiate de tout épandage sur les terrains d'infiltration vers des nappes phréatiques importantes

- obligation d’instruction citoyenne des populations et obligation d’un service civique au bénéfice de la collectivité, à exécuter par chaque citoyen, à hauteur significative d’une journée par semaine, rémunérée pour assurer à chaque contributeur son minimum de subsistance

- destruction en quelques années de tous les logements gaspilleurs d'énergie ou fauteurs de déchets et rejets, et remplacement par des logements économes

- arrêt de l'extension indéfinie des grandes agglomérations, refonte des centres urbains, facilitation des relations entre villes et campagnes nourricières

- etc.

L’absence de toute proclamation d’ordre moral dans ce genre de programme n’est évidemment pas la conséquence d’un oubli. Au contraire, toute déclaration spécifique d’humanité, tout baratin en référence à des valeurs, toute référence à un modèle de vie ou à une école de pensée seraient ici plus qu’inopportuns, automatiquement promus comme facteurs de guerre de civilisation ou de religion. Le seul préalable à un tel programme, c’est le constat brut de la menace physique sur l'humanité, justifiant à lui seul des mesures proprement révolutionnaires. Le constat de serf arbitre, ou son équivalent décliné dans chaque langage local, pourra rester implicite - comme dans toute révolution ?

Tiens, justement, si c'était un programme électoral, qui voterait pour, face aux habituels programmes « business as usual » ou « tous ensemble, protégeons la planète » ? Si ce genre de programme, par une extraordinaire combinaison, était mis en oeuvre demain par un pays ou une fédération de pays, on peut imaginer les accusations de liberticide qui seraient proférées par les observateurs sceptiques alentour, à juste titre dans le bon sens de leurs ornières mentales.

C’est que l’idole de la Liberté et les diverses dictatures terrestres, y compris celles de la pensée majoritaire, s’accordent objectivement pour que les vraies urgences planétaires ne soient jamais traitées dans les cadres délégataires actuels des institutions ni dans les automatismes délégataires de l'"économie". Par exemple, concernant la méthode de réduction de la circulation des véhicules automobiles dans les villes, nos représentants institutionnels, les vrais notables comme les vulgaires profiteurs, trouveront naturel d’encourager les partenariats contractuels avec des industriels innovants proposant des véhicules urbains en location de courte durée. Que la conception et la production de ces véhicules représente une aberration écologique sous emballage flatteur, que ces véhicules s’avèrent difficiles à maintenir en bon état (sans parler de l’absence des souhaitables remises à niveau techniques après retour d’expérience), que les multiples emplacements répartis de parking de ces véhicules se révèlent encombrants et laids, que la qualité de service aux clients abonnés se dégrade après quelque temps pour cause de rentabilité douteuse et en vue de créer un niveau d’insatisfaction propice à la renégociation du partenariat, que les conventions passées par les communautés urbaines avec les industriels soient des opportunités de satisfaire divers intérêts d’arrière-plan… Peu importe, leur conception traditionnelle de la « liberté » sous contrat est préservée ! Dans la même logique d’automates à produire des contrats, nos représentants ou nos dirigeants n’apercevront aucun mal dans le lancement d’appels d’offres pour la création d’ »espaces verts » et de grands projets « réparateurs de la planète », eux-mêmes très dépensiers en énergie et à l’évidence globalement nuisibles.

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Est-il permis d’imaginer un destin terrestre des populations humaines qui ne soit pas celui de populations d’insectes agglutinés en colonies de développement parasitaire, incapables d’évolution sociale autrement que par mutation génétique ou par régression sous l’effet de cataclysmes ? Rien ne l’autorise dans le discours courant, presque rien dans les programmes de recherche, si peu et si timidement dans les efforts de la pensée contemporaine. Les rêves et les valeurs véhiculés dans les médias dominants demeurent ceux d’un passé de gloire et de conquête, ou de sa contestation maladroite, ou d'un fatalisme régressif, avec toutes les combinaisons possibles.

La non pertinence est évidente de toute solution par un saut quantique d’innovation technologique, il suffit d’en esquisser le bilan énergétique ou d’en imaginer les implications simplement matérielles. Les technologies pseudo futuristes des magazines à gogos sont physiquement impossibles à intégrer dans des usines de production en grand nombre, pour cause de limitation des ressources terrestres. Leur éventuelle mise en œuvre demeurera réservée à une élite richissime et privilégiée qui se ruinera pour acquérir et bénéficier des innovations du dernier cri dans un territoire privé en zone de climat durablement tempéré de Nouvelle Zélande ou de Patagonie, et tant pis pour les autres, qui n’auront même plus de quoi vivre dans ce qui leur restera par ailleurs.

C’est pour que nous puissions jouer avec notre smartphone dans les embouteillages des périphériques urbains que nos anciens ont tant peiné et ont donné leur vie pour la Liberté ?

Réaffirmons que la priorité des priorités de notre époque, est l’invention de la liberté collective qui nous permettra de prendre des décisions difficiles mais urgentissimes au niveau planétaire et aux niveaux locaux en cohérence, et de conduire leurs programmes de réalisation.

Cette capacité d’invention d’une nouvelle liberté décisionnelle existe, la possibilité de sa mise en œuvre existe, il suffit d’en libérer la mémoire. Voir nos nombreux billets de la catégorie proposition, en particulier sur le thème démocratie.

Par exemple, la création d'un réseau de citoyens planétaires se situe dans le domaine du possible à court terme - pourquoi pas en missionnant pour cela l'une des nombreuses agences onusiennes, selon la qualité des dirigeants que l’on pourra y trouver pour cette opération. Ou alors, est-ce que les dirigeants du monde sont encore plus soumis à nos rêves collectifs que nous autres ?

dimanche 11 décembre 2016

Transit

Depuis quelques années, dans les wagons du métro parisien, il existe un affichage de quelques lignes de poésie contemporaine ou de pensées profondes, tout en haut des parois avant et arrière, au-dessus des espaces publicitaires.

Combien de passagers les lisent ? Pour la plupart, nous mettons notre conscience en état de veille ou, au contraire, nous la concentrons sur notre smartphone - deux attitudes équivalentes du voyageur solitaire dans une foule de composition aléatoire - mais attention : tous les visages vides ne sont pas ceux de l'indifférence entre soi, l'aide spontanée au voyageur en difficulté en apporte une preuve ponctuelle.

Le fait est que, dans le métro, depuis l'apparition des smartphones et des casques à musique, rarissimes sont les lecteurs d'écrits non volatils, tels que journaux, bouquins.... Alors les affichages en bout de wagon, ce sont surtout les myopes porteurs de lunettes ou de lentilles correctives qui sont naturellement attirés par eux, pour tester leur bonne vue.

Contexte métropolitain

Le transport en commun dans le métro est un univers caractéristique de nos sociétés urbaines modernes, un univers évolutif au cours de la journée et de la nuit, selon les jours de la semaine, en fonction des périodes de congés scolaires, sur la longue durée au travers des modernisations et des changements de populations. Bref, c'est un univers de notre vie en société. Il n'est pas étonnant que son étude reste à faire en profondeur comme en surface, dans la mesure où cette étude nécessiterait l'invention de façons de penser et de concepts adaptés. Dans un premier temps, le présent billet ne pourra que suggérer quelques éléments importants de cette étude ignorée.

Il existe un facteur aggravant de la difficulté d'une telle étude : l'automatisme de suspension mentale à l'intérieur du domaine à étudier. En effet, dans un transport en commun sans réservation de place, avec une proportion rarement nulle de voyageurs debout (métro, autobus, tramway, train de banlieue, train régional,...), tout usager y accepte la suspension de sa pensée réfléchie. On se contient réciproquement, au sens physique aux heures de pointe, mais aussi dans un sens plus large, celui d'une étiquette implicite de cohabitation, assez souple pour s'adapter aux variations du contexte collectivement reconnu dans l'instant. Il serait faux de qualifier cette cohabitation par analogie avec un phénomène purement physique dans une belle expression du genre "chacun est le mur de l'autre".

D'ailleurs, quelle tromperie, cette autre expression courante : "il ou elle se fond dans la foule impersonnelle". La réalité est bien plus subtile, c'est celle de la transformation mentale de tout individu à l'instant de son entrée dans un groupe social à forte étiquette, phénomène courant de la vie urbaine vécu par chacun de nous des dizaines de fois par jour, jamais étudié, jamais reconnu par la "science" sociale ! Le métro nous en donne l'illustration frappante, massive, au travers de sa particularité, celle d'un univers de suspension dans une attente commune ou dans un déplacement commun pourtant individualisés, car à chacun sa destination. La foule du métro, au contraire des expressions consacrées, est totalement personnelle : c'est moi, c'est vous, nous tous qui en respectons l'étiquette implicite.

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Remarquons en passant que la monstruosité relative de l'univers social du métro réside dans le grand nombre des assujettis, mais pas dans le contexte physique ni dans son étiquette. En effet, il existe par ailleurs de nombreux exemples d'univers moins peuplés, où l'équilibre social repose sur une étiquette suspensive analogue à celle du métro, même et surtout lorsqu'elle est dissimulée sous un code relationnel très strict : les occupants de stations scientifiques isolées, les équipages de véhicules en mission longue, etc.

Si le contexte de transit en surpopulation réelle ou potentielle dans le métro est bien spécifique au transport en commun comme facteur suspensif de la pensée réfléchie, ce contexte spécifique ne fait cependant que rendre particulièrement évident le phénomène de suspension de notre pensée réfléchie dans tout groupe social porteur d'une étiquette forte, le type de groupe de loin le plus structurant dans nos sociétés - par définition de "la" société. Ce constat du peu de temps disponible à notre pensée individuelle réfléchie, ne serait-il pas pertinent de l'accepter dans notre conception de la "nature humaine" dans notre vie sociale, au lieu de l'imaginer dans un monde de philosophes solitaires oisifs ?

L'étiquette implicite du métro n'est pas un produit arbitraire du passé interprété pour l'occasion. C'est d'abord la traduction comportementale d'évidences physiques. Sans remonter jusqu'au cycle du carbone et aux déplacements relatifs des planètes autour du soleil, la première règle commune qui s'impose, dans ce contexte urbain particulier, est de faciliter le flux, potentiel ou en mouvement, du déplacement des personnes à l'entrée et en sortie des wagons, dans les couloirs, etc. A l'intérieur d'un wagon entre deux stations, le caractère à la fois potentiel et imprévisible des flux de mouvements à venir de passagers impose le suspens mental et physique, car le besoin exact futur de déplacement de chacun ne peut être que rarement partagé et seulement des voisins immédiats, alors que le facteur déclencheur, l'arrivée en station, est anticipé par tous. Une deuxième composante de la règle commune vise au respect de l'autre, à la fois physiquement proche temporairement et inconnu, compte tenu du niveau ressenti de surpopulation, c'est-à-dire que cette règle s'applique différemment dans un wagon bondé ou dans un couloir à forte circulation, que dans un wagon presque vide ou dans un couloir désert.

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Les premiers contrevenants à l'étiquette, ce sont donc les anti-flux. Pas les quêteurs ni les musiciens ambulants, pas les gosses qui jouent à se poursuivre de wagon en wagon, pas les surfeurs sur planche à roulettes dans les couloirs et sur les quais (si tout le monde faisait comme eux, ceux-là iraient à pied), pas les mendiants statiques pourtant accapareurs d'espaces privilégiés, même pas les voleurs et non plus les personnes en rupture de domicile sauf par les conséquences de leurs activités et de leur digestion... Les anti-flux naturels, ce sont les groupes constitués en blocs à périmètre flou ou désynchronisés du courant principal, dont le comportement est franchement en rupture avec l'étiquette de fusion dans un flux : voyageurs encombrés de bagages de grande variété, familles nombreuses indisciplinées, touristes rêveurs, preneurs de vidéos ou de photos souvenirs, groupes scolaires mal encadrés, supporters sportifs ou manifestants, marionnettistes et musiciens outillés de meubles encombrants de sonorisation,... Cependant, les anti-flux les plus sournois, ce sont les individus subitement frappés d'inconscience de l'étiquette implicite, par exemple, ceux qui s'immobilisent pile au débouché d'un escalier ou d'un couloir, rompant ainsi brutalement la continuité de leur flot d'appartenance. Que cet acte anti-flux individuel se produise par réflexe égoïste ou afin de prendre le temps d'une décision personnelle sur la bonne direction à suivre, après examen et recherche, c'est un acte de mépris de l'intérêt collectif, localement très perturbant et susceptible de propagations. L'étiquette du flux impose, au contraire, un entre soi de fluidité physique, et l'abdication provisoire des formes d'intelligence personnelle qui pourraient la remettre en cause. On aperçoit, dans ce contexte particulier, l'étendue des possibilités de nuire à l'intérêt collectif par le mésusage de l'intelligence personnelle : ce n'est pas que le résultat des réflexions personnelles soit en lui-même redoutable, c'est ici la lenteur de son processus naturel de mise en oeuvre qui peut mettre la collectivité en péril ou gâcher son projet en cours.

Concernant le respect de l'autre, le deuxième type de contrevenants à l'étiquette est peuplé de ceux qui abusent de l'état de vulnérabilité des voyageurs en transit, pour leur propre profit, pour s'affirmer à bon compte, ou simplement par égoïsme. Ces contrevenants sont aussi parfois des anti-flux, mais leur caractéristique est, comme disent les panneaux d'affichage en termes modérés de "perturber la tranquillité des voyageurs" : mendiants professionnels et saltimbanques se produisant de wagon en wagon, groupes braillards ou devisant à forte voix, individus déclamant leur conversation téléphonique, personnes en mal d'hygiène, pique niqueurs dégoûtants, photographes compulsifs, capteurs de vidéos sur le vif, exhibitionnistes de toutes sortes imposant l'admiration de leur prestation, individus décervelés au comportement négligent de tout et de tous, etc. On distinguera facilement dans cette liste : les professionnels qui cherchent à tirer profit de leurs activités planifiées, les nuisibles occasionnels (dont des pauvres gens mentalement à la dérive), et enfin les sauvages. La catégorie des sauvages est la plus inquiétante, parce que son développement est certainement l'une des causes de l'intensification de la suspension mentale des voyageurs respectueux de l'étiquette, allant jusqu'au repli total encapuchonné sous un casque diffuseur de musique. Face à ce phénomène de sauvagerie, l'interdiction de "perturber la tranquillité des voyageurs" est inopérante, de même que les campagnes publicitaires contre les "incivilités" ou les "impolitesses" - surtout lorsque ces campagnes ciblent les resquilleurs en même temps que les fauteurs d'agressions directement subies par les voyageurs. La création ou l'allongement d'une liste d'interdictions serait inutile. Ne faudrait-il pas plutôt commencer par préciser les éléments d'une étiquette de contenance et de maintien, autrement dit décrire le comportement normal compatible avec la fonction du moyen de transport en commun, en mots simples faisant référence, par exemple, au comportement attendu d'un voisin que l'on abrite chez soi pendant quelques dizaines de minutes ? Et ensuite, ne faudrait-il pas dénoncer comme un délit tout comportement d'abus envers les voyageurs respectueux de cette étiquette et en donner des exemples sortis d'enquêtes ciblées et répétées auprès des voyageurs ? Et enfin, afficher cela partout ? Et alors, on aurait ainsi créé peu à peu une "police des moeurs" qui se propagerait d'elle-même partout, à partir du métro et en retour vers le métro, fondée sur des éléments d'étiquette et des exemples de délit reconnus.

Malgré tous ses efforts de suspension de ses facultés intellectuelles, l'usager du métro parisien de ces derniers temps ne peut ignorer la dégradation de son environnement. En effet, sur plusieurs lignes dudit métro, le passager doit supporter son exposition à diverses nouvelles formes violentes de provocations physiques et logiques : travaux à répétitions dans les stations notamment pour "faciliter l'accès" par les handicapés (projet évidemment impossible sauf pour les handicapés mentaux légers à moyens, indiscernables dans la foule du métro), fréquence des arrêts des escaliers mécaniques (avec déviations sportives obligatoires au travers d'un nuage de poussières), rareté et hyper lenteur des ascenseurs, excavations répétées, prolongées, des chaussées en surface afin d'améliorer tel ou tel paramètre technique des stations souterraines (au prix d'une gêne considérable des circulations et stationnements en surface), grossièreté du niveau de propreté dans les stations et les rames, perpétuation des modèles de rames toujours apparemment destinés en priorité aux seuls voyageurs assis, incompétence d'une forte proportion des conducteurs de rames à maîtriser les accélérations, etc.

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Comment un peuple libre peut-il supporter que les entreprises et organismes exerçant une fonction de service public, quel que soit le statut juridique de ces entreprises ou organismes, n'aient aucune obligation d'entretenir une relation organisée et permanente avec les usagers afin de déterminer les orientations à donner au service rendu, d'où doivent logiquement découler les stratégies d'exploitation, de maintenance et d'investissement ? Les enquêtes ponctuelles d'opinion, les mesures d'indicateurs abstraits de qualité ne peuvent avoir la pertinence et la portée nécessaires pour justifier des évolutions importantes du service public (autres que les améliorations de la gestion courante). Les propositions d'évolutions devraient émaner, par exemple, d'un ensemble d'usagers constitué en communauté de réflexion - un ensemble d'usagers à renouveler régulièrement, à former pour cette tâche et à faire bénéficier d'un historique des raisons et motifs des propositions ou décisions du passé.

Comment les dirigeants d'un peuple libre peuvent-ils ignorer le pouvoir que leur donnerait une relation directe organisée par eux avec le "peuple" ? Mépris de caste, incapacité à imaginer la réalisation de cette relation,... peur d'acquérir un vrai pouvoir ?

Il est donc bien approprié que, ces temps derniers, les affichages culturels dans les wagons du métro fassent appel à Oscar Wilde, un génie de la provocation mondaine élitiste, malgré sa misérable fin de vie écourtée (1854-1900).

Pourquoi les provocations historiques du regretté Oscar nous semblent-elles tellement plates, comme d'ailleurs la plupart des pensées et maximes de notre héritage culturel mondial, au point qu'elles mériteraient plus qu'une correction pour notre temps ? Certes, l'existence de ce décalage n'est pas surprenante, après tout ce qui nous sépare d'Oscar : deux guerres mondiales, la vague brutale des transformations industrielles, la montée de leurs affreux prolongements contemporains toujours innovants dans l'étendue et la profondeur des risques. Cependant, la conscience de ce décalage nous permet-elle de recevoir un héritage des penseurs du passé sans devoir fuir notre présent pour un artificiel retour en arrière ?

Voici deux illustrations d'une tentative d'actualisation.

Premier exemple : recalage ontologique

Maxime d'Oscar Wilde sur l'affiche (en traduction française) : "Vivre est la chose la plus rare au monde. La plupart des gens se contentent d'exister".

Première proposition d'actualisation : "Exister est la chose la plus difficile au monde. La plupart des gens se contentent de vivre".

C'est que, depuis l'époque du dandy jouisseur Wilde, "vivre" et "exister" se sont déplacés. "Vivez ! Éclatez-vous !" nous assomme pourtant la pub, tout à fait au sens d'Oscar. Mais la sagesse populaire a toujours dit "il a bien vécu", aussi bien d'un animal que d'une personne. Vivre est retombé dans la banalité malgré la poussée de fièvre vitaliste de quelques intellectuels durant une courte période historique. Personne ne se trompe sur la signification de ses propres moments de "grande vie".

A présent, exister, c'est bien plus que simplement vivre. A notre époque surpeuplée d'humains, le sentiment d'inexistence, d'insignifiance de chacun est devenu pesant, au point que beaucoup sacrifient tout, y compris ce qu'ils n'ont pas, pour un petit bout d'existence, ou pour l'illusion commode qu'un étourdissement de leur pensée leur fait prendre comme tel.

La réalité contemporaine des contrées paisibles est en effet que trop de gens se contentent de vivre pour eux-mêmes avec comme principe directeur "profiter de tout tant que ce n'est pas explicitement interdit, et même, si on le peut, tant qu'on n'est pas pris". Et qu'ils y sont encouragés par la persistance de conceptions héritées qui imprègnent l'imaginaire de nos sociétés, surexploitées dans les messages publicitaires. Certains d'entre nous, plus malins ou plus ambitieux, consacrent leur vie à cultiver leur aptitude à tirer profit de leurs semblables, incluant ainsi leurs contemporains dans le "tout" différencié, néanmoins instrumentalisé, dont ils s'autorisent à profiter.

Dans ce contexte, exister relève du projet, alors que vivre relève de l'ordinaire automatique, animal, publicitaire.

Dans l'univers du métro, on vit, on n'existe pas. Or, nos passages en transit dans le métro ne sont pas des exceptions dans le rapport entre nos vies et nos existences. Notre réalité personnelle, nous la vivons constamment, c'est que nous n'existons comme être humain idéal, réfléchi et responsable, que quelques instants dans nos vies quotidiennes (voire dans notre vie tout court...), et que le reste du temps, nous vivons par continuité, en répétant une multitude d'habitudes construites et intelligentes certes, néanmoins cataloguées et programmées. Cette continuité en mode automatique est encore plus évidente lorsque nous nous livrons, comme on dit, à nos passions ou pire à nos pulsions, en abdiquant une partie de nos capacités mentales déjà très limitées, et par ailleurs assez pénibles à mettre en oeuvre. Elle est encore plus évidente lorsque nous nous précipitons individuellement dans une forme d'auto annihilation sociale d'absence à l'entourage, en exposant nos esprits aux instruments de manipulation ludique véhiculés par les nouvelles technologies informatiques. La pseudo révolution numérique nous soumet au principal véhicule de diffusion et d'amplification d'une imprégnation mécanique. Tout y est procédural. Et logiquement, "mes droits" s'y insèrent dans une règle du jeu de la vie, dont le premier : le "droit" de vivre sa vie ! C'est nul, tout le monde le sait et pourtant tout le monde serine la même chanson en faisant semblant d'y croire...

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C'est que les positions respectives de l'existence et de la vie remontent loin. Notre Robespierre - par ailleurs célèbre coupeur de têtes - s'était fait l'avocat d'un "droit d'exister" en tant que "droit imprescriptible de l'être humain". C'est contre une société oppressive que les acteurs de révolutions violentes se sont élevés, par des formulations exacerbées, en opposition à un ordre social qu'il jugeaient inhumain en regard de leur conception d'une société idéale. Et partout, l'absolutisme de leur idéal révolutionnaire s'est violemment confronté à la réalité humaine. Alors, ces progressistes enthousiastes ont supprimé les vies des autres, des moins méritants ou des plus imparfaits, au nom de leur idéal d'existence supérieure, comme autrefois d'autres l'ont fait au nom de prétendues religions, aussi par l'usage systématique de mécanismes pseudo juridiques. Malgré les abondantes preuves expérimentales de leur ineptie, pourquoi conservons-nous comme des reliques sacrées les proclamations absolutistes de ces époques enflammées ?

Ne serait-il pas urgent, pour la survie de nos sociétés modernes d'êtres humains ordinaires, non seulement de réviser les belles formules des héritiers des "Lumières", mais aussi de rééquilibrer nos libertés, nos droits et nos interdits pour notre temps ? Ne serait-il pas normal que chaque citoyen soit en mesure de comprendre comment s'organisent ses libertés, ses droits et ses interdits, concrètement dans sa vie quotidienne ?

A commencer par le métro.

Proposition finale d'actualisation de la pensée d'Oscar Wilde dans l'esprit vache : "Trop de gens aspirent tellement à vivre qu'ils s'empêchent d'exister".

Deuxième exemple : refondation de l'économie

Maxime d'Oscar Wilde sur l'affiche (en traduction française) : "Aujourd'hui, les gens savent le prix de tout et ne connaissent la valeur de rien".

Première proposition d'actualisation : "Aujourd'hui, les gens savent la valeur de tout et ne connaissent le vrai prix de rien".

C'est que, à notre époque, on ne distingue plus prix et valeur dans le langage courant. par l'effet de la financiarisation généralisée et de notre imprégnation par les concepts étroits de l'"économie" réduite à la considération des seuls éléments mesurables monétairement.

On ignore une grande partie des coûts de production, d'usage, de recyclage éventuel puis de destruction finale des produits et des biens consommés. Une partie importante des vrais coûts, peut-être de l'ordre de 50% en moyenne, est "externalisée", c'est-à-dire non comprise dans les prix d'acquisition des produits et des biens. Il est vrai que nous payons une partie de ces coûts externalisés dans nos impôts, lorsque ces derniers servent à évacuer puis traiter les déchets, soigner les maladies causées par les dégradations de l'environnement, héberger des migrants climatiques, financer des aides contre la famine, réguler la pêche dans le monde, doter les projets de recherche sur l'agriculture du futur... Il reste qu'une autre partie de ces coûts nous demeure invisible, d'autant plus menaçante : c'est une dette qui s'accumule du fait du report "ailleurs très loin" des saletés, des dégradations et des mauvais traitements. Cette aberration contemporaine ne changera pas, elle est la conséquence de lois physiques éternelles, d'une croissance démographique non maîtrisée, et du retard dans le développement des sciences sociales.

Bref, il serait plus qu'urgent de nous faire payer les vrais prix des produits ! D'où la première actualisation proposée de la maxime d'Oscar.

Cependant, cette vérité des prix ne serait pas suffisante pour conjurer notre perte de conscience collective des fondements sociaux et notre ignorance de la nécessité vitale de leur rééquilibrage. Qui peut encore croire que l'"économie" humaine et sociale de notre ville, de l'entreprise ou des organisations où nous travaillons, de notre monde au sens physique, se résume aux seuls flux monétaires ?

Les fondements sociaux, ce sont évidemment les différents types de relations de réciprocité qui fondent toute société. Chaque individu entretient des relations de réciprocité avec sa propre personne, avec sa famille, avec les amis et collègues, avec la cité..., avec l'État, avec la nature au travers de diverses relations de réciprocité, de la réciprocité étroite immédiate à la réciprocité élargie retardée, par exemple pour cette dernière au travers de divers services étatiques régaliens dont bénéficie chacun sur toute la durée de sa vie. Une société donnée, partout dans le monde dans tous les modèles de sociétés, peut se définir par un équilibre entre les différentes relations de réciprocité qu'elle abrite et qui la constituent, un équilibre qui est aussi par définition celui des valeurs ressenties à l'intérieur de chaque relation circulaire de réciprocité.

La société "moderne" tend à dématérialiser toute relation de réciprocité autre que celle qui relie un travail personnel rémunéré avec l'entretien de son propre foyer, au travers de divers processus de monétarisation et de dépersonnalisation. En conséquence de cette dématérialisation, concernant la cité et l'intérêt général, on se demande pourquoi on paie des impôts, on en veut pour son argent, on se plaint que les fonctionnaires ne travaillent pas assez... La confusion est telle que beaucoup de citadins - gens sans terre - raisonnent comme si la rue en bas de leur immeuble était une propriété de l'État, ce dernier ayant la charge d'en assurer l'entretien et la permanence d'usage par la magie de son seul pouvoir alimenté par les impôts et taxes. Aucun citadin parisien n'ira chercher un balai chez lui afin de pousser dans le caniveau quelques ordures ou papiers encombrant le trottoir devant la porte de son immeuble, même pas s'il est lui-même à l'origine de ce désordre ponctuel et si l'entreprise chargée du ménage de l'immeuble ne repasse que dans une semaine. Dans les sociétés préindustrielles (même très urbanisées), au contraire, la cité et l'État (ou ce qui en tient lieu) s'ancrent dans la vie courante de chacun par une partie identifiable de l'activité concrète individuelle - activité distincte de l'entretien personnel et hors du cadre des relations avec les seuls proches, cependant parfois déléguée en partie à des artisans spécialistes. Dans nos sociétés "modernes", la perte des liens physiques individuels de la réciprocité élargie est une catastrophe anthropologique débilitante, qui ne peut pas être compensée par les efforts de quelques organisations caritatives - sauf partiellement dans les sociétés mono culturelles où subsiste une forme de code collectif préservant, au moins sous cette forme figée, la permanence de certains comportements d'intérêt général dans la vie quotidienne et son environnement (cf. par exemple, dans certains pays, la propreté naturelle des rues, les poubelles de diverses couleurs aux contenus bien rangés, l'absence de décharges ou de zones abandonnées dans les campagnes...).

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Cependant, cette perte des liens de réciprocité de niveau supérieur, ceux de l'intérêt général, n'est pas inéluctable, même dans une "économie" monétarisée. On peut imaginer, par un effort de réingénierie sociale, la création d'une société moderne où chacun (reconnu comme compétent pour cela) devrait consacrer un jour par semaine à des activités d'intérêt général définies par la collectivité, et où cette journée civique serait rémunérée au niveau d'un "salaire universel de base"... Alors enfin peut-être, nous aurions des métros propres et fonctionnels, le chômage disparaîtrait, de nouveaux matériels et systèmes informatiques seraient fabriqués pour faciliter et organiser les travaux des journées civiques, les cités seraient entourées de campagnes nourricières....

Proposition d'actualisation de la pensée d'Oscar Wilde, en grand écart de la lettre mais vaguement dans l'esprit : "Egarement des masses contemporaines. La liberté, c'est que les autres poursuivent des futilités au prix de grands sacrifices. La justice, c'est que j'obtiens à vil prix tout ce qui m'est de grande valeur".

Note pour les spécialistes. Le concept de "relation de réciprocité" peut être interprété comme une généralisation du concept du "don", bien connu dans certaines disciplines universitaires. Cette généralisation présente au moins trois avantages. Premièrement, sa présentation se dispense du passage par l'exemplarité de quelques pratiques spectaculaires de peuplades attardées (sur la longue route du Progrès et des Lumières passant par l'urbanisation massive et l'industrialisation). Deuxièmement, en partant des sociétés modernes et de la banalité quotidienne, on est obligé de prendre en considération les diverses circularités qui existent dans le temps et l'espace, correspondant aux divers types de relations de réciprocité, allant de la réciprocité la plus intime et immédiate à la réciprocité la plus élargie et diffuse dans le temps, sans tomber dans le piège de la focalisation sur l'analyse des intentions supposées des acteurs ni sur leurs incarnations par des organisations spécifiques consacrées aux actions caritatives ou au mécénat. Troisièmement, le caractère fondamental et globalement structurant des relations de réciprocité dans toute société peut être facilement rendu évident, y compris et surtout dans nos sociétés modernes où l'économie monétaire se trouve alors réduite à un détail logistique. Accessoirement, le problème de l'oeuf et de la poule (qui, de l'être humain et de la société a créé l'autre) est explicitement résolu; la relation de réciprocité reboucle toujours sur la personne. Plutôt que de rechercher une confirmation ou une contradiction du concept de relation de réciprocité dans les oeuvres de grands auteurs, il est donc suggéré de se servir du concept et de ses approfondissements afin de proposer les rééquilibrages concrets à réaliser dans nos vies sociales individuelles, afin de stabiliser nos sociétés fragilisées, et si possible leur redonner du sens. C'est l'économie, la vraie.

Bon, excusez-moi, je descends à la prochaine.

lundi 14 mars 2016

Clic et tic

Clic à explosion

Nos médias nous assomment des bruits et nous éblouissent des éclairs d'actualités frelatées, reconstruites à partir d'instantanés d'événements espérés ou redoutés. Simultanément, l'artificialité de ce fracas contribue à nous isoler dans nos illusions circulaires en miroir de nous-mêmes en communication perpétuelle avec nos autres nous-mêmes. De plus en plus, nos "libertés" sont écrasées sous la pression informatique, par l'effet de nos obligations régulièrement rappelées par nos engins personnels portables. La poésie se prélasse dans le luxe des mots rares et des sonorités clinquantes - comme les autres arts, réduits aux fonctions d'effet de surprise, d'emballage vendeur, de halo passivant, de facteur d'ancrage. Où est le clic du temps libre ?

La découverte épouvantable du siècle passé n'est pas que notre liberté individuelle est illusoire - ce fut toujours le cas pour la plus grande partie de la population terrestre, l'autre partie étant composée d'êtres à faible niveau de conscience ("haut niveau d'inconscience" serait moins choquant ?) - c'est que la seule perspective d'avenir de l'humanité demeure la compétition planétaire. Le monde appartient à ceux qui cliquent en premier.

Il se trouve régulièrement un propagandiste enthousiaste pour nous prédire que l'économie future de notre monde moderne, ce sont des clics sur Internet. Ah, s'il pouvait avoir raison : imaginons comment chacun de nous, en quelques clics, pourrait réguler la consommation énergétique de son habitation ou de son véhicule en fonction des ressources disponibles dans les heures à venir et de leur coût de consommation sur place, directement sans aucun intermédiaire, et imaginons comment nous pourrions contribuer à l'optimisation dudit service en transmettant une prévision de nos futurs besoins les plus importants, pourquoi pas aussi notre niveau de satisfaction... Ce qui est amusant, c'est que cette vision d'apparence libérale est facilement réalisable efficacement en gestion monopolistique de la production et distribution d'énergie (centralisée ou décentralisée, c'est une autre question), en revanche quasiment impossible par le libre jeu concurrentiel entre des prestataires d'un "marché global de l'énergie". En effet, tentez d'imaginer comment "le" terminal de l'utilisateur dans l'hypothèse d'une concurrence libre et non faussée pourrait exister en modèle unique. Ah oui, il suffirait d'établir des normes pour ce terminal soit uniformisé entre les concurrents ? Mais alors, qui donc établirait ces normes, pour quand, dans quel intérêt commun, pour quelles perspectives d'évolutions futures des services rendus ?... Et puis zut, il faut simplifier, alors que le meilleur gagne dans le respect de la meilleure solution définie par les experts et, de toute façon, pour décider de toute option sur notre avenir commun, il est bien entendu que cela se fait d'un seul clic, pour ou contre !

Parmi les activités les plus prestigieuses dans nos sociétés "développées", on trouve des professions commerçantes de services immatériels pompeux, prospérant dans l'enveloppe de leurs splendeurs formelles au-dessus des populations ordinaires qui ne comprennent pas le langage abscons des grands mystères. Ce n'était pas différent dans les siècles anciens, par exemple en Europe avec les mages et les prophètes, alors que les légionnaires de l'antiquité romaine construisaient des villes, des aqueducs, des routes, avec un savoir faire dont on n'a retrouvé l'équivalent qu'à la fin du 18ème siècle. Notre modernité se caractérise par un niveau extraordinaire de libération de tous vis à vis des contraintes physiques et des limites de nos sens. Ce sont des scientifiques imaginatifs, des ingénieurs laborieux, des techniciens besogneux qui ont créé les usines à produire les instruments et les machines de notre confort et même les instruments de nos jeux. Nos vies animales ont été transformées par les résultats des trouvailles de ces gens-là (en passant par les sacrifices humains de la "révolution industrielle" et agricole) et ils continuent de maintenir notre monde technique en état de fonctionnement, y compris pour nous alimenter et nous soigner, sous la surface du business. Car le haut du pavé, celui des réussites exemplaires, ce sont des affairistes, des financiers, des juristes, des bonimenteurs de toutes sortes, dont les contributions constatées au bien commun font penser que notre monde deviendrait subitement plus raisonnable et plus créatif, bref vraiment moderne, s'ils disparaissaient tous instantanément d'un seul clic.

Insekt.jpg Automne après automne, pour le ramassage des feuilles mortes dans le parc public que je fréquente pour mon jogging depuis 50 ans (à me débuts, le mot "jogging" n'existait pas encore et les chiens aboyaient après les rarissimes originaux qu'ils voyaient courir en tenue scolaire de sport), un travailleur né très loin d'ici manie un engin à vent bruyant pour mettre les feuilles en ligne sur le côté puis un autre travailleur venu d'ailleurs, de très loin aussi, fait circuler une machine pétaradante qui met les feuilles en tas afin qu'une autre machine conduite par un autre travailleur venu de très loin aspire enfin le tas pour l'emporter sur son camion benne qui fuit un peu et pue beaucoup à chaque déplacement. Stupidité à multiple détente : gaspillage de pétrole par une mécanisation à outrance condamnant les conducteurs à la paresse physique au milieu de sources d'atmosphère polluée, étouffement précoce de toute logique de solidarité sociale qui pourrait autrement peut-être s'envisager par une forme d'imposition de travaux d'intérêt collectif réalisés par la population (il est devenu évident que ce serait le seul moyen de nettoyer vraiment durablement les rues et les couloirs des métros parisiens), ignominie de l'importation ou de la migration chez nous de pauvres gens excédentaires dans leurs pays de démographies irresponsables (notamment ceux où traditionnellement la retraite des vieux ne pouvait être assurée que par leur propre descendance), alignement destructeur des espaces publics naturels sur un schéma de type "parc de film américain certifié écologique" à entretien mécanisé, avec confection de soubassements stabilisés sur tous les chemins, qui deviennent des voies de circulation des engins en même temps que des lieux bien drainés de promenade aménagée avec bancs tout au long, préparant la progressive élimination des taillis et des arbres gênants, chaque saison un peu plus au fur et à mesure que les étroits sentiers historiques sont aménagés en raccourcis pour les poussettes et les chaises roulantes - les insectes ont été éradiqués en masse en 3 ans vers la fin des années 90, la faune vertébrée sauvage disparue est remplacée par des animaux décoratifs importés, pourquoi pas une volière d'oiseaux tropicaux ? Tout cela se tient ensemble, faut un gros clic là !

Clic à se perdre

Concentrons-nous à présent sur l'aile marchante de nos sociétés prétendument avancées : l'Entreprise !

Les ouvrages sur le management des entreprises, on aurait tort de les considérer comme des exemples de sous-littérature. Par leur vocabulaire et par leur sujet, ce sont des ouvrages de guerre - on en connaît la noblesse depuis l'antiquité. On y trouve tous les genres : discours de propagande, témoignages personnels, récits de batailles gagnées ou perdues, tactiques et stratégies, réflexions philosophiques, poésie. Souvent, c'est tout à la fois. La plupart des ouvrages de guerre sont rédigés par des généraux, des diplomates ou des espions de haut vol, on y retrouve cependant une réalité vécue par beaucoup à divers niveaux hiérarchiques ou fonctionnels.

Parmi les ouvrages de management des entreprises, on peut discerner la résurgence d'un courant que l'on pourrait qualifier d'humaniste, au sens où il s'intéresse aux gens dans l'entreprise, toutefois bien concrètement en vue d'en faire un avantage sur la concurrence. En effet, ce courant n'a pas grand chose à voir avec les mouvements socialistes ou paternalistes des débuts de la révolution industrielle, ni avec les tentatives de généralisation des valeurs du compagnonnage. Récemment, ce courant s'est exprimé principalement dans les conceptions d'"entreprise apprenante" : organigramme en râteau, valorisation et partage de l'expérience, généralisation des contributions du personnel aux améliorations du service aux clients et des produits, etc. Les sociétés de conseil et de services informatiques ne sont pas les seules concernées, ce type de modèle est aussi celui des entreprises industrielles de production ou de logistique en flux tendu, soumises à de fortes contraintes de flexibilité.

A côté des beaux écrits, la réalité peut cependant s'avérer très crue. Par exemple, de grands groupes industriels externalisent progressivement une partie de leurs bureaux d'études, soit vers des pays où les salaires d'ingénieurs sont plus bas, soit sur place carrément en usant de diverses formules de portages salariaux ou d'associations informelles d'autoentrepreneurs.

PetLib.jpg Néanmoins, il existe une mode de la pensée managériale, orientée vers la reconnaissance de la singularité de l'expérience individuelle et de sa valeur pour l'entreprise. Et il semble qu'enfin, les approches naïves des années 2000 du "management des connaissances" (Knowledge Management) par un archivage documentaire informatisé ont muté vers des programmes à la fois moins réducteurs et moins coûteux. L'accent s'est déplacé vers les conditions de la participation du personnel à de tels programmes. Prioritairement, on recherche la création de la confiance entre les personnes destinées à partager leur expérience et surtout son maintien dans le temps. L'excellence de l'informatique de partage devient secondaire. Après l'éblouissement technologique, on retrouve une longue tradition du management.

Quel beau titre que Liberation Management (Necessary Disorganization for the Nanosecond Nineties), Tom Peters, Pan Books, 1992, 800 pages environ. Ou, à l'inverse, quelle honteuse prétention à "gérer" une forme de libération - mais peut-on y échapper pratiquement, dans la société en général comme en particulier dans le cadre d'une entreprise ? C'est bien la vaste question de l'accession à la "liberté" dans le monde moderne, ou de son maintien, qui est ainsi posée dans le titre de ce bouquin de référence. Il est dommage que la pertinence de la question ne s'impose pas aux détenteurs du pouvoir sur l'évolution d'Internet et du Web comme instruments de libération. Ou alors, ce n'est que l'apparence d'une libération ?

Pour notre sujet, mais peut-être aussi plus généralement, l'ouvrage de Tom Peters n'apporte en réalité pas grand chose de neuf, au-delà de références documentées aux écrits de certains papes du libéralisme économique et au delà d'une présentation enthousiaste de cas exemplaires, en comparaison des grands classiques du management dont le seul parcours de la table des matières manifeste encore l'actualité, par exemple, "The reality of organizations" de Rosemary Stewart (1970, Pan Management Series, 190 pages). Cependant, Peters donne un éclairage original sur un point particulier, au travers d'exemples de collaboration à distance entre les consultants d'une grande société internationale de conseil, où il met l'accent sur la relation humaine et la diplomatie individualisée nécessaire au partage d'expérience entre des professionnels de facto concurrents dans l'évolution de leur carrière et plus immédiatement sur le montant de leur prime personnalisée de fin d'année, et même dans une culture d'entreprise favorisant le repérage rapide des bonnes compétences internes en fonction des dossiers en cours.

RoseStew.jpg J'ai pu visiter, dans les années 75-80, dans l'Est de la France, une entreprise spécialisée dans la fabrication d'un composant décoratif personnalisé à destination des industries d'emballages alimentaires en flux tendu. Les machines de production de l'usine étaient d'une grande variété, notamment pour réaliser de très petites séries dans un délai court. A l'époque, on m'avait dit que le patron répartissait chaque année les bénéfices de l'entreprise (après provisions pour investissement etc) également entre ses employés, de fait tous considérés comme des compagnons artisans. L'entreprise existe toujours, mais elle a été rachetée par un grand groupe... Ce modèle artisanal n'est pas généralisable tel quel, c'est pourtant la référence fondatrice de toute entreprise comme lieu de partage des expériences entre des professionnels. Autrement, entreprise apprenante ou pas, organigramme en râteau ou pas, on retombe infailliblement sur le modèle de la course des rats, ou une forme d'ubérisation de l'intérieur, avec l'expérience de l'autre comme véhicule utilitaire transitoire. Malheureusement, cette évidence apparaît difficilement comme telle dans une grande organisation, victime des luttes de pouvoir et des effets de masse. Dans une start-up, son ignorance ou sa négation sont à la source de beaucoup de dissensions fatales.

Seuls les fondamentaux de la nature humaine sont communs aux start-up, aux entreprises moyennes, et aux multinationales. Même dans les algorithmes et les logiciels les plus abstraits que nous créons pour contrôler, pour gérer, ils sont implicites. De toute façon, au bout du bout, il y a une personne avec ses gros doigts et ses yeux fatigués devant un écran, qui "décide". Comme c'est rassurant !

Clic pour voir, clic de vote, clic à fric, clic d'erreur, clic de retour, clic de plus, clic de moins, clic de rien du tout, y a plus personne depuis le début.

mardi 23 février 2016

Pour un Web d'intérêt général

Ce billet propose encore un autre point de vue décalé sur le Web, afin d'en faire ressortir certaines insuffisances en vue de la création de sociétés virtuelles et d'ouvrir le champ des possibilités pratiques nécessaires à cette création.

Précisons. Il s'agit de la création de sociétés virtuelles pour des objectifs définis par leurs contributeurs dans un cadre ouvert potentiellement universel, par exemple la citoyenneté planétaire. Il est clair que de tels cadres à vocation universelle, pour autant que l'on souhaite leur donner une existence, sont néanmoins contraignants par leurs finalités, leurs valeurs, leurs objectifs premiers. De tels cadres existent déjà sur le Web, mais par accident et par exception, sans référence à un processus générique de construction. Il est évident que la définition d'un ensemble de processus de construction de "vraies" sociétés virtuelles du Web équivaut en pratique à une définition de l'intérêt général du Web pour ce domaine des "vraies" sociétés virtuelles.

Autrement dit, nous ne parlons pas de sociétés virtuelles constituées, par exemple, afin d'exploiter les écarts des variations des Bourses américaines par rapport aux Bourses asiatiques. Mais de sociétés virtuelles destinées, par exemple, aux diverses formes de développement des personnes - du moment que ce développement ne suppose pas, même indirectement, de nuire à d'autres personnes. Les prétendus "réseaux sociaux" ne sont, pour le moment, que des instruments formels en prolongement de "la" société réelle, dont l'économie repose sur l'exploitation statistique souterraine et l'influence ciblée de nos comportements.

Certainement, notre point de vue paraîtra naïf aux admirateurs sans recul de Machiavel, de Rousseau, de Marx, de Freud, de Hayek, et de tant d'autres grands esprits, poètes et prophètes de tous les temps, qui nous ont offert une interprétation de nos vies en société ou les ont transfigurées en humaine épopée. Nous sommes entièrement d'accord que, pour l'entretien de nos croyances historiques, il est vain de réfléchir à une nouvelle formule d'intérêt commun universel, surtout si le champ de nos prétentions se limite au Web - on ne trouve évidemment rien à ce sujet dans les grands écrits de référence ! On n'y trouve pas grand chose non plus pour répondre concrètement à la détresse du monde actuel, que nous avons mis en régression accélérée par notre ignorance des lois physiques et notre paresse à changer de croyances - ah bon, vous n'êtes pas au courant ?

En pratique, le plus urgent, en vue d'une transformation du Web en instrument de création sociale, à partir d'un univers mental imprégné d'une conception réductrice de l'économie, c'est de réaffirmer la différence de nature entre l'intérêt général et les intérêts particuliers.

De telles différences de nature, non exclusives, existent dans toute société humaine, qu'elles soient exprimées théoriquement ou qu'elles s'expriment aussi ou seulement par des délimitations de l'espace (et du temps ?), par exemple entre la famille, la communauté villageoise, le reste du monde. Posons la question autrement : un espace humanisé, qu'il soit virtuel comme le Web ou réel, peut-il exister comme espace social en l'absence d'une définition commune de l'intérêt général ? Un Web structuré de fait comme une jungle (en comparaison, une structuration en grand bazar serait plus adaptée aux réalités d'un monde clos et au rêve d'une communauté conviviale universelle) peut-il remplir un rôle social pour la paix dans le monde, pour la préservation de la planète, pour... ?

"Mind your step" ! A la station "Notre Web", il n'y a rien après la marche, rien qu'une feuille de "netiquette" tournoyant dans le vide, et au loin, le reflet vacillant d'une déclaration universelle des droits de l'homme. Il est prudent d'attendre la station "Joli Web" : le quai est solide, en aggloméré de feuillets de conditions générales d'utilisation, les décors sont animés, avec divers types de miroirs, d'offres de compagnie et de commerce, d'invitations ludiques à l'emploi de services culturels. Cool, ce ne sont plus les réponses qui nous sont données, ce sont les questions.

Par avance, nous savons que ce vide, l'absence d'une définition de l'intérêt général du Web, ne sera jamais correctement comblé par une production d'experts, tant que l'étrangeté de ce vide demeurera dissimulée. D'autant moins si lesdits experts demeurent dans leurs décors et coutumes d'entre soi. D'autant moins que nos experts et grands dirigeants sont, du fait de leurs processus de sélection, a priori satisfaits du monde tel qu'il est, en particulier de leur petit monde à eux. Absorbés par les péripéties de jeux sournois entre eux, la grandeur de leur responsabilité devant l'humanité future ne les atteint pas. Peut-être ces hautes personnalités affecteront un jour de compter sur nous ou sur d'autres plus grands esprits pour leur fournir quelques idées... qu'elles feront jeter aux lions !

A notre modeste niveau dans le présent billet, et en complément de plusieurs billets précédents, notre contribution sera l'illustration de la différence de nature entre l'intérêt général et les intérêts particuliers, l'affirmation de cette différence fondamentale, et au passage, quelques moyens pratiques de la vivre. Concernant les quelques images en bordure, elles sont évidemment ironiques en pleine contradiction ou fort décalage en soutien involontaire du texte, à l'exception de la couverture du livre devenu introuvable malgré son actualité en 2016 "Le Royaume Enchanté de Tony Blair", Philippe Auclair, Fayard 2006.

Mirage de la contractualisation de l'intérêt général

L'illustration proposée pour le premier point, la différence de nature entre l'intérêt général et l'intérêt particulier est inspirée de nos expériences professionnelles dans des situations d'affrontement entre l'Etat et des entreprises privées. Nous garantissons que cette illustration apporte un éclairage très complémentaire aux ouvrages et déclarations d'intentions à propos des relations entre Etat et entreprises, rapports et mémoires de toutes inspirations techniques, juridiques, comptables, politiques, philosophiques. En effet, nous affirmons qu'il est primordial, pour convenablement traiter d'un tel sujet, de comprendre ce qui se passe dans la tête des gens au cours de leurs interactions, pour appréhender directement l'abstraction des concepts et leurs interprétations.

Par commodité dans le présent chapitre, nous assimilons provisoirement Etat et intérêt général.

Pour nous épargner l'exposé d'un contexte compliqué, nous proposons un cas imaginaire simple de conflit Etat-entreprise, cependant hautement représentatif de nombreuses situations véridiques. Nous supposons qu'il existe un Etat, c'est-à-dire une entité permanente instituée par la collectivité pour assurer des services publics à la population indépendamment du régime politique - cette définition vague suffit à notre propos et en vaut bien d'autres théoriquement en vigueur dans divers pays. Pour la bonne compréhension, il faut savoir que le terme "marché public" désigne ici un contrat entre une entreprise privée et l'Etat. Et que l'Etat, en tant que responsable de services publics, est, dans notre illustration, incarné par une Administration, sous l'autorité d'un ministère. Merci de bien vouloir adapter les termes, les règles implicites de comportement, l'arrière-plan des institutions et des lois, à votre propre pays et environnement culturel.

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C'est une banale réunion mensuelle de chantier entre des représentants de l'Administration et ceux d'une entreprise maître d'oeuvre de la construction d'un nouveau bâtiment destiné à une fonction de service public. L'entreprise est en l'occurrence une filiale d'une très grande entreprise. La structure du bâtiment est terminée, on en est aux finitions.

REPRESENTANT DE L'ADMINISTRATION. --- Pas de poignée sur les portes des toilettes, pas de signalisation d'occupation, scandaleux !

MAÏTRE D'OEUVRE. --- Mais le plan que vous avez approuvé ne comportait pas de poignées sur les portes des toilettes... Nous vous rappelons que notre entreprise s'est engagée au strict respect de ce plan. C'est dans le relevé des décisions de notre point de chantier précédent....

REPRESENTANT DE L'ADMINISTRATION. --- Tout de même, les règles de l'art...

Suit une séance de bla bla, de part et d'autre, avec tout de même quelques mises au point de détails en désordre, en préparation de l'instant décisif.

MAÏTRE D'OEUVRE. --- Bon, finalement vous avez de la chance, je viens d'obtenir la confirmation par SMS, on peut vous les faire assez rapidement. D'ailleurs, nous y sommes obligés puisque notre entreprise est chargée de l'étude et de la réalisation de toutes modifications jusqu'à la réception de l'ouvrage et après. Bon, nous sommes bien d'accord pour des poignées à la norme STD-EU-19467 ?

REPRESENTANT DE L'ADMINISTRATION. ---...

MAÏTRE D'OEUVRE. --- Nous vous fournirons sous une semaine un plan de détail de principe. Sous condition de la réception par notre siège social de votre approbation du plan de détail avant le 30 de ce mois, les poignées seront posées avant notre prochain point mensuel de chantier... Ce sera 5000 euros par porte...

REPRESENTANT DE L'ADMINISTRATION. --- (Râle étouffé)

MAÏTRE D'OEUVRE. --- Eh oui, il faudra d'abord enlever les aimants et les crochets installés et modifier les plans de détail... Allez, seulement 4550 euros par poignée si vous acceptez un délai supplémentaire de 3 mois. Le montant sera pris sur la ligne de provision pour petites modifications prévue au marché...

Pourquoi ces râles étouffés et ce silence des représentants de l'Administration ? Les représentants de la puissante Administration savent qu'ils ne récolteront que des ennuis s'ils refusent la très coûteuse proposition du maître d'oeuvre. Procédures formelles, manifestations d'inquiétude agacée de la hiérarchie administrative, batailles d'experts, affrontements juridiques, retards du chantier, peut-être même fureur des utilisateurs. Au mieux, après des mois consacrés à répondre aux arguties dilatoires du service juridique du maître d'oeuvre, et s'ils parvenaient finalement à faire valoir une faute de ce dernier, il auraient à supporter une renégociation (dans quelles douleurs !) pour la passation d'un avenant au marché public pour les poignées de portes. Pauvre victoire.

Ah, évidemment, ils auraient du réagir sur le champ, par exemple en menaçant de publier le scandale ! Mais, en pratique, ce genre de réaction n'est pas dans le champ des possibilités ouvertes aux représentants de l'Administration. En effet, face à une menace potentielle proférée par de quelconques représentants de l'Administration de moyen niveau, le maître d'oeuvre dispose d'un grande variété de parades et de contre attaques possibles, à commencer par l'ignorance de la menace. Surtout, le maître d'oeuvre sait bien qu'il est rarement de l'intérêt desdits représentants de remonter la question dans leur hiérarchie. Le résultat d'une telle remontée est, en effet, presque toujours dans l'intérêt bien compris de l'Entreprise, qui ne se privera cependant pas de manifester protestations et mécontentements. Car lui, le maître d'oeuvre, sait brandir les preuves ultimes de l'impuissance des prétendus hauts personnages de l'Administration, à savoir par exemple le constat des retards des paiements dus par la Trésorerie Publique ou l'incompatibilité entre certaines exigences spécifiées dans le marché ou encore les divergences d’interprétation d'une norme... gardant en réserve le discret pouvoir d'initiative de son Grand Patron, un puissant personnage capable de forcer la porte du ministre adéquat sous préavis d'une journée ou même sans aucun préavis, afin de s'accorder en haut lieu sur la justesse du point de vue de l'Entreprise et sur les conséquences à en tirer.

Pourtant, la Grande Administration détient théoriquement l'équivalent d'une arme atomique face à toute entreprise privée, en usant de sa capacité à dénoncer un marché public ou même à exclure une entreprise des compétitions sur les marchés publics. En réalité, cela fait bien longtemps que l'Administration a constaté, dans sa grande sagesse, non seulement l'inutilité encombrante de cette arme épouvantable, mais aussi l'inefficacité de sa menace d'utilisation, sauf face à de petites entreprises vraiment privées et mal informées. Certes, mieux vaut un bon arrangement qu'un mauvais procès, sauf que, dans le cas de l'Administration, les possibilités pratiques d'"arrangement" dans un cas vraiment conflictuel ne peuvent au mieux ressortir que d'une forme de corruption passive, et alors, de facto un procès ne peut s'avérer que très mauvais. Donc, en toute conscience des limites de son pouvoir, l'Administration préfère fermer les yeux, réceptionner, payer sans se presser et laisser courir. L'entrepreneur avisé saura en jouer. Evidemment seulement pour "récupérer sa marge" !

Dans le cas de nos poignées de porte, la première occasion de réagir, pour les représentants de l'Administration dans le cadre d'une réunion de chantier, c'est par la mise en défaut du maître d'oeuvre tout de suite sur un autre point, afin de pouvoir subtilement "échanger" la pose des poignées contre l'ignorance d'un autre défaut moins apparent ou contre l'acceptation tacite d'un retard de livraison d'une autre réalisation prévue. C'est là un jeu dangereux, dont les possibles effets négatifs seront reportés beaucoup plus tard sur les caisses de l'Etat, quand le défaut se révèlera ou que les conséquences inattendues du retard d'une livraison apparaîtront - mais d'ici là les représentants de l'Administration auront changé plusieurs fois. Attention, car même dans une telle spirale de "négociation", le maître d'oeuvre pourra, tous calculs faits et au moment approprié, préférer l'action officielle en justice, s'il anticipe qu'il en sortira en meilleure position en vue d'une négociation plus globale dont les implications dépasseront largement le conflit sur les poignées de portes !

Imaginez une seconde ce genre de dialogue délicatement conflictuel ou carrément antagonique dans le cas d'un nouveau système de gestion informatisée destiné à une Administration : ne vous demandez plus pourquoi la plupart des grands projets informatiques de nos ministères, qui coûtent des centaines de millions à l'Etat et font participer tant de gens intelligents, sont des ratages à répétition. Imaginez une demie seconde ce genre de dialogue en plusieurs langues dans le cadre d'un grand programme international : l'arrière-plan est plus complexe, mais on y retrouve les mêmes mécanismes (surtout en l'absence de valeurs communes implicites entre les parties ou, au contraire, en présence de valeurs communes différemment comprises), et alors ne vous demandez plus pourquoi les grands programmes internationaux sont conduits à grands frais pour les donneurs d'ordres avec d'énormes retards et pourquoi ils ne produisent tout simplement rien si le consortium d'entreprises "privées" est mal dirigé ou n'a pas intérêt à ce que le programme avance.

Conclusion de l'illustration proposée : dans les situations contractuelles où se développent des intérêts particuliers malveillants ou incompétents en regard d'un intérêt général, cet intérêt général ne pèse pas lourd. Ou, à l'inverse, tellement lourd qu'il en devient inopérant, un décor théorique.

Généralisation. Un contrat, quel que soit le nom qu'on lui donne, ce n'est rien d'autre, cela ne peut être rien d'autre, cela ne doit être rien d'autre qu'un accord qui organise des intérêts particuliers. Dans un cadre contractuel, l'intérêt général ne peut donc être représenté par rien d'autre que le contrat lui-même. C'est pourquoi, la contractualisation de l'intérêt général ne peut être, par définition, qu'une ineptie fondamentale. Parce que l'intérêt général, par définition, est au dessus de tous les contrats.

Hé bien, que croyez vous qu'il arriva ? Comme cela ne marchait pas bien en petit, on a essayé en grand !

Extension du champ contractuel public privé, extension de la double fatalité

Imaginez maintenant un marché public de longue durée du genre "Partenariat Public Privé", où l'Etat fait réaliser un gros investissement par une entreprise privée en échange de la réalisation par cette dernière d'un service public, moyennant un échéancier de paiements étatiques totalement ou partiellement lié aux nombres et types de prestations, tels que soins de santé, fournitures d'énergie électrique, transports publics, surveillances maritimes, pourquoi pas interventions militaires, mais aussi plus ordinairement locations de locaux, d'une flotte de transport aérien lourd...

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Voici quelques précisions complémentaires pour comprendre pourquoi ces contrats de "partenariat" de services publics s'avèrent toujours dans la durée beaucoup plus coûteux que prévu pour l'Etat, et de mauvaise qualité pour les bénéficiaires, qui finissent par payer les services publics très cher alors que leurs impôts ne diminuent guère. Les exemples sont nombreux. Les plus fameux sont les réformes blairistes au Royaume Uni, notamment la privatisation du transport ferroviaire et d'hôpitaux publics; en Californie, la privatisation de la distribution électrique.

Non, ce n'est pas parce que les indicateurs contractuels de la qualité du service réalisé par le prestataire privé sont insuffisants. Non, ce n'est pas non plus toujours parce que l'entreprise privée opère au coût minimal au nom de la liberté que le contrat lui a concédée et qu'elle aurait trop tiré sur la ficelle dans son effort de réduction des coûts.

Cette dégradation résulte d'une double fatalité.

Premièrement, il existe un moment, dans la vie d'un contrat de service, où des problèmes imprévus de fonctionnement apparaissent, où de nouveaux besoins d'investissement sont nécessaires pour assurer l'état de l'art - pour faire savant, on peut les appeler "incidences d'externalités techniques", ce qui ne change rien au fait qu'on est incapable d'en prévoir ni le moment ni l'ampleur.

Par ailleurs et en parallèle, il existe un moment critique, pas forcément en relation directe avec la première fatalité, où l'intérêt pécunier conscient de l'entreprise n'est plus d'assurer un service de qualité mais au contraire de le dégrader, sous de nombreux prétextes, préférentiellement fondés sur des insuffisances ou des abus du partenaire "Etat", par exemple en pointant des défauts dans la coordination entre diverses entités publiques ou dans le transfert initial des compétences ou dans certaines spécifications réinterprétées comme des restrictions de la liberté d'entreprendre. En bref et au total, il existe donc un moment choisi par l'entreprise (ou alors elle se débrouille vraiment mal) où l'Etat sera contraint de remettre au pot, beaucoup plus que les experts étatiques en comptabilité future (calculs du coût global) n'auront osé l'envisager avant la signature du marché de partenariat. Insistons sur la fatalité brute coûteuse, à partir d'une position très défavorable de renégociation, pour tout Etat engagé dans les illusions du "partenariat". Dans la mesure où c'est à la fin l'Etat qui porte la responsabilité d'un service public.

Remarque. C'est par pudeur que nous ne traitons pas ici des détails savoureux et des mille péripéties autour de l'identité de l'"Entreprise", le plus souvent une structure juridique ad hoc par nature volatile et flexible... cependant "partenaire" d'un Etat éternel.

Management avec les compétences

Le fait que, dans certains pays, on retrouve dans l'Entreprise et dans l'Administration beaucoup d'anciens élèves des mêmes universités ou des mêmes promotions d'écoles prestigieuses, et que ces gens transitent couramment d'un monde à l'autre au cours de leurs brillantes carrières, c'est un fait anecdotique par rapport à ce que nous mettons ici en évidence : des engrenages et des fatalités, à partir d'un équilibre des pouvoirs généralement méconnu entre l'Etat et les entreprises.

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Cependant, les conséquences de ces engrenages et les impacts des fatalités pourraient être réduits et maîtrisés dans le temps si nos hauts personnages responsables, grands experts et conseils avisés, du côté étatique comme de trop d'entreprises privées, osaient se soulager de leur ignorance de la vraie vie, plutôt que de l'entretenir pour leur petite tranquillité d'esprit ou leurs intérêts personnels. Car c'est une généralité patente, nos grands personnages ignorent la discipline de la gestion des contrats - les évolutions de leurs carrières sont trop rapides pour leur permettre d'en apprécier in vivo les subtilités et les dangers. Ils assimilent cette discipline à la rédaction d'un document abusivement nommé "spécification de management" ou "plan de management", généralement sous-traitée à un consultant généraliste, avec annexe bibliographique et liste des références aux normes citées. Ces grands personnages entourés d'experts sont incapables d'imaginer la réalité du terrain, au point qu'ils ne savent plus s'adresser directement à leur personnel autrement qu'à l'occasion d'une communication événementielle, au point qu'ils n'envisagent pas de faire appel personnellement aux individus porteurs des compétences dont ils auraient besoin ponctuellement. Evidemment, ce serait terrible pour leur orgueil de découvrir la réalité de la société humaine, même dans le périmètre de l'organisation qu'ils dirigent, car leur supériorité à eux, c'est justement de "manager" par les chiffres et les abstractions !

Il devrait pourtant être évident, avant de prétendre s'attaquer à de gros contrats, qu'il faut d'abord maîtriser complètement la gestion courante de divers types de contrats simples représentatifs de la variété des difficultés de cette gestion courante : par exemple le contrat de la cantine et de la crèche, le contrat d'entretien du chauffage des bâtiments, le contrat d'étalonnage et d'entretien des appareils de mesure, les contrats d'entretien à la demande des machines spéciales destinées à des campagnes d'essais, etc. Il devrait être évident que c'est bien dans le texte du contrat d'origine que l'on doit spécifier les règles de dialogue, de partage des informations, d'adaptation des niveaux d'exigence, etc., indispensables à la gestion de tout contrat de service en exécution.

Il devrait être évident qu'un professionnel de terrain expérimenté en saura plus sur les réalités de la gestion d'un contrat dans la durée que le plus futé des juristes, qu'il saura l'exprimer en quelques pages et saura comment consulter pour cela d'autres professionnels compétents, et que l'on pourra s'appuyer sur la réunion de leurs expériences pour ne pas laisser grandes ouvertes les possibilités de dérive, de faux prétexte, de mise en défaut artificielle, et pour spécifier les cas d'urgence qui permettront d'échapper aux blocages, etc.

Il devrait être évident que la logique de découpage des tranches contractuelles doit être établie conjointement avec les clauses de gestion d'exécution du contrat, car toutes deux dépendent fortement des techniques et des métiers contribuant à la réalisation, du contexte normatif et réglementaire, du niveau des compétences des deux parties contractantes, des divers types de risques que l'on peut anticiper ou non, de la répartition dans le temps des diverses prestations attendues, etc. Un professionnel de terrain expérimenté saura reconnaître par avance les imperfections d'un prestataire, et saura éviter un engagement trop fort ou sur une trop longue durée.

En résumé, la gestion des contrats requiert une compétence vraiment multidisciplinaire, et c'est une erreur monstrueuse que de la réduire aux seuls aspects qualitatifs et financiers ou de la retrancher a priori dans une spécification isolée. La mise en oeuvre de cette gestion dans la durée du contrat exige évidemment aussi la contribution de compétences multiples, du temps et des ressources, à prévoir et à savoir dégager, avec ce qui existe à ce moment-là en disponibilité.

Le "management des compétences", c'est une ineptie de laboratoire. La seule pratique humainement possible, c'est le management d'une forme de convivialité, avec les compétences et par les compétences.

Vous avez certainement remarqué que, depuis quelques paragraphes, notre discours vaut aussi bien du côté de l'Etat que du côté de l'entreprise. Il s'agit là, en effet, d'aspects mésestimés des deux côtés en conséquence de causes diverses que nous ne développerons pas ici. Nous avons traité dans un autre billet de l'actuelle pesante négation des compétences individuelles acquises par chacun de nous au cours de son existence. Cependant, il serait particulièrement déplacé d'imaginer par là une nouvelle forme de lutte des classes entre les pauvres "vrais sachants" victimes et les riches patrons exploiteurs brutaux imbéciles : le gâchis des compétences individuelles acquises au cours de la vie professionnelle active existe autant chez les hauts personnages et les dirigeants que chez les humbles et les humiliés. Autrement, le monde serait bien différent.

Reconnaissance commune de l'intérêt général

La différence de nature entre le service public et des prestations d'entreprises privées, c'est l'intérêt général.

Différence de nature, n'est-ce pas exagéré ?

Rappelons la fonction première de toute entreprise privée : gagner de l'argent. A minima, ne pas en perdre. Cette fonction première est vitale pour l'entreprise, elle ne peut supporter la parité avec aucune autre fonction, comme celle d'assurer durablement un service public de qualité. Seule la fonction "survivre" peut y prétendre, et encore est-ce conjoncturel et provisoire : "survivre" dans l'intérêt très privé de qui et pour quelle espérance de gain supérieur aux inconvénients d'une disparition (ou de perte inférieure à celle d'une disparition) ?

Dès qu'elle prend la décision de candidature à un contrat important (marché public ou appel d'offres émis par une autre entreprise), toute grande entreprise commence à nourrir un dossier "contentieux", en commençant par le balayage fin des spécifications techniques pour y détecter les imprécisions, les potentialités de risques dissimulés, etc. et par la critique approfondie du processus de traitement des candidatures afin de préparer une éventuelle argumentation de défaut de transparence, de favoritisme (pour un concurrent), etc. Si l'entreprise perd, le dossier sert de base à un éventuel recours juridique. Si l'entreprise gagne, l'alimentation du dossier "contentieux" continue, en attente du moment propice... Bien évidemment, le coût pour l'entreprise de cet armement juridique comprend aussi une provision pour les éventuels procès.

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Du côté de l'Entreprise, tout cela est normal, c'est de bonne gestion.

La finalité de l'Entreprise, mutinationale, moyenne ou startup, n'a rien à voir avec l'intérêt général d'un service public de qualité, et il n'existe aucune possibilité de compatibilité avec cet intérêt général en dehors du contexte fermé d'un contrat de sous-traitance de prestations, à condition qu'il soit convenablement géré dans la durée, éventuellement associé à un contrat de leasing de moyens.

Du côté de l'Etat, on ferait bien d'en être conscient à tous les niveaux en permanence. La mode actuelle qui affecte d'assimiler la conduite des affaires étatiques à un business d'entreprise apporte une dynamisation des services étatiques mais elle induit de fausses analogies. Ni les finalités, ni les responsabilités, ni les moyens, ni le "capital" ne devraient se définir, du côté étatique, comme ceux d'une entreprise. Sauf, évidemment, s'il n'existe pas de définition opératoire et vivante de l'intérêt général, s'il n'existe aucune définition des services publics attendus qui en découlent ou si ces définitions demeurent figées, inadaptées, décoratives, et que l'on fonctionne par continuité en se gargarisant de réformettes sans toucher aux statuts et privilèges historiques, en gâchant les capacités d'enthousiasme, d'implication, d'effort et de souffrance du peuple - est-ce qu'il existe encore un Etat, dans ce cas ?

Par ailleurs, est-il acceptable, dans un Etat quelconque digne de ce nom, de laisser des entreprises agir à l'encontre de l'intérêt général ? Par exemple, lorsqu'un produit addictif a été déclaré nocif pour la santé, est-il acceptable que des lobbies s'activent pour retarder, contester les mesures d'éradication (ou, à l'inverse, pour faire semblant de les soutenir par des publicités volontairement maladroites et disqualifiantes) ? Au-delà, il devrait sembler urgent d'imaginer comment, dans notre nouveau monde de solidarités sous contraintes de ressources et de restriction des pollutions, on pourrait contrôler les finalités des entreprises en regard de l'intérêt général et encourager fortement les entreprises qui fournissent un apport important à la réalisation de finalités d'intérêt général.

Doit-on trouver normal que les investissements lourds dans l'équipement des réseaux de télécommunications privilégient l'alimentation des foyers en vidéos à la demande et en retransmissions d'événements sportifs, et que les "box Internet" nous soient présentées comme des magnétoscopes numériques ? Doit-on trouver normal que les réseaux acheminent les mises à jour automatiques, notamment publicitaires, des sites auxquels nous sommes connectés, alors qu'ils sont pour le moment invisibles dans des onglets inactifs de notre navigateur, ou que nous avons oublié d'éteindre l'engin connecté ? Ce qui est ainsi fondé comme le comportement courant normal du citoyen connecté, c'est celui du parieur, celui du fêtard compulsif, celui du gaspilleur innocent, celui du psychotique avide d'émotion artificielle et de reconnaissance, celui du drogué d'instantanés. D'accord que nous sommes tous un peu par moment des joueurs, des gaspilleurs, des débiles, etc., que c'est dans notre nature humaine, mais nous avons aussi par nature d'autres aspirations normales.

Est-il permis de douter que les brevets "protègent les inventeurs", et qu'ils sont des instruments logiquement et pratiquement cohérents avec un idéal de concurrence libre et non faussée ? Ils servent notoirement d'armes de destruction des petits concurrents, de prétextes aux actions juridiques entre grands requins, et de justifications aux pratiques légales d'évasion fiscale, en particulier chez les majors du Web et les grands noms des nouvelles technologies informatiques.

Questions terminales. Pour le Web, quel pourrait être l'équivalent de l'Etat en tant que porteur de l'intérêt général ? Ne pourrait-on, de toute façon, reprendre certaines finalités onusiennes, et en traiter certaines urgences en tant qu'opportunités de tester de nouveaux protocoles ? Pour la "démocratie Internet" des citoyens du monde, ne pourrait-on commencer par une "Web démocratisation" de certaines agences intergouvernementales pour accroître rapidement leur base au sein des populations ? Et un emprunt mondial pour le financement de cette petite vraie révolution - par Internet évidemment - pourquoi pas ?

Rêvons d'un autre monde pendant qu'il est encore temps. Et que nous avons tout pour le réaliser.

mardi 29 décembre 2015

Contes limites, du Cosmoschtroumpf au Petit Prince

Avertissement pour une fois

Ce billet se place dans la perspective d'un urgentissime changement de nos mentalités et comportements, afin de nous éviter les conséquences brutales d'un excédent de population terrestre, par exemple une sélection par le chaos et la guerre ou par diverses actions exterminatrices encore inconnues. La transcendante originalité de ce billet ne garantit aucunement sa pertinence - par rapport à quoi, c'est justement à ce genre de question que nous essayons de répondre.

En théorie, c'est simple : pour assurer un avenir digne à notre humanité dans un monde en rétrécissement, il suffit que nous changions tous de rêve, d'idéal et de valeurs, et alors nos comportements suicidaires disparaîtront d'eux-mêmes et ce sera l'harmonie paisible sur une Terre préservée. En pratique, il est évident que les tentatives de contrôle des esprits seront toujours d'actualité : comment peut-on prétendre gouverner les gens sans gouverner leurs esprits ? On sait par expérience qu'une tentative de reprogrammation totalitaire universelle des comportements est possible - des essais sont certainement en cours - mais que l'effet d'une telle tentative universelle ne sera pas définitif s'il est produit sous contrainte, et que son effet sera nul ou minuscule sur certaines populations pour cause d'insensibilité particulière au logiciel de reprogrammation. Il est donc nécessaire d'approfondir la réalité de nos rêves, idéaux et valeurs, en relation avec nos comportements.

On pourrait évidemment en écrire des milliers de pages, alors qu'il suffit de poser les bonnes questions, c'est bien connu. On oublie d'ajouter que le jeu des références successives dans un questionnement systématique garantit logiquement le retour au point de départ si on reste dans un univers fermé, la seule alternative à cette fatalité dans un monde clos étant de se perdre en cours de route. Le sage paresseux commencera donc par reconnaître sa propre insuffisance en même temps que la nécessité d'échapper à cet enfermement. Il devra anticiper les difficultés de transmission du résultat de son expérience s'il n'est pas en position de l'imposer à autrui. C'est pourquoi sans doute tant d'oeuvres philosophiques peuvent être comprises comme une poésie ironique.

Ceci dit, afin d'excuser, autant que possible, la prétention du sujet de ce billet, ses apparentes errances, l'ironie qui en émerge.

Autrement, ce ne serait pas sérieux.

Choc de civilisation en BD

Commençons donc concrètement par la part du rêve, puisqu'il faut d'abord comprendre comment on peut dépasser nos limites mentales courantes sans recourir aux artifices réservés à une élite : qu'est-ce qui fait que certains contes ou récits fabuleux, pourtant rabâchés, absorbent notre attention et mettent notre esprit en errance, jusqu'à leur terme suspendu ou leur fin généralement stupide ? Alors que souvent l'histoire se passe mal, que les monstres menacent de dévorer les personnages sympathiques, que le drame, la tragédie semblent inévitables ?

Prenons un premier appui sur une oeuvre du sixième art, imprégnée de l'esprit ambiant de son époque : le Cosmoschtroumpf, un conte en bande dessinée.

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Autant le dire tout de suite : dans l'actualité tapageuse d'un nouvel épisode des Star Wars, et dans l'écho de découvertes scientifiques renversantes sur la composition de planètes et de comètes alentour, l'album Cosmoschtroumpf de 1972 ressort comme une oeuvre plus profonde que bien des écrits ambitieux. L'art de ce genre de bande dessinée "comique" bien faite, c'est d'aborder des sujets complexes ou des questions profondes au travers de situations potentiellement catastrophiques dont on s'évade par diversion ou dérision, comme dans la vie, mais en forçant le trait (geste, couleur, caractère, disposition graphique...) pour souligner les passages d'évacuation. C'est très conventionnel et répétitif par nature. Il suffirait à chaque fois d'un rien pour transiter du comique au tragique, et donc rien n'empêche de développer une réflexion "sérieuse" à partir d'une bande dessinée.

A la sortie de l'album "Le Cosmoschtroumpf", la jeune génération de l'époque fut captivée par la rencontre de couverture entre modernité et sauvagerie - un choc de comédie, puisque les collègues du Cosmoschtroumpf simulent, à son intention, une planète à découvrir, après l'avoir maintenu dans un profond sommeil durant son illusoire voyage interplanétaire. Par cette simulation réaliste, ils veulent éviter que l'obsession du Cosmoschtroumpf ne lui soit fatale à force de tentatives décevantes pour faire fonctionner sa fusée interplanétaire. Dans son genre, en nous décrivant des personnages qui jouent aux sauvages extraterrestres, cette bande dessinée illustre la pesante continuité de nos fondations sociales et de nos idéaux hérités des âges obscurs, d'une manière moins naïve que certains romans de science fiction. Elle illustre aussi la misère de notre ardeur technicienne, au service de nos rêveries sans modération. Au total, faire le sauvage, c'est un jeu d'enfants, mais pour des adultes, l'exercice devient complètement insensé et ne peut que déboucher sur une forme de dépression dès lors qu'il nous fait réaliser que nous sommes des sauvages pour de bon.

Le cosmonaute et le mégot

Imaginons que notre Cosmoschtroumpf sur une planète inconnue découvre, au hasard de son exploration, un mégot posé sur un caillou (ou un autre déchet témoin banal incontestable de notre civilisation). Enivré par l'excitation de la découverte d'un monde neuf, le cosmonaute n'envisagera pas spontanément l'hypothèse d'une supercherie, d'autant moins après le constat d'unicité du mégot dans le paysage exploré. Il tentera plutôt d'échafauder des réponses cohérentes avec sa croyance. Par exemple, le mégot aura été aspiré par une tornade terrestre puis transporté par un courant spatial ou bien il se sera tout simplement collé à la fusée au début du voyage interplanétaire. Ou alors, il s'agirait d'un mégot reconstitué par une imprimante 3D locale sur la nouvelle planète - oui, mais d'après quel modèle, et à partir de quelles matières premières ? Ainsi, progressivement, le cosmonaute en viendra à concevoir la pire des explications pour lui, celle où il n'est plus le premier découvreur de la nouvelle planète. Alors, l'incertitude risque de ronger son esprit s'il ne trouve aucun autre indice matériel en support d'une autre explication, s'il ne parvient pas à communiquer avec une population locale ou si elle ne lui fournit pas de piste fraîche, pas de diversion convaincante - comme on dit si bien.

C'est une terrible réalité : nous trouverons des mégots partout où nous irons, parce que la production de déchets complexes inutilisables et séculairement impérissables est la marque de fabrique de l'humanité industrieuse, en conséquence dérivée de nos habituelles manières de traiter avec "notre environnement" comme avec l'"étranger" : reconnaissance pour assimilation jusqu'à l'exploitation inconditionnelle au nom d'idéaux de circonstance. Le concours frénétique pour imaginer la présence d'eau sur Mars, n'est-il pas digne d'un Cosmoschtroumpf, sous l'empire du rêve où cette planète pourrait devenir une nouvelle Terre ?

En bref : tout autant qu'un mégot sur un caillou, nos idéaux et nos rêves sont des éléments constitutifs de notre réalité, celle de nos pensées, celle qui conduit nos actes. (NB. Le mot "rêve" est à comprendre ici au sens d'une aspiration imprimée sur notre conscience en tant que projet vague, d'où la proximité des rêves avec les idéaux et les valeurs, avec la différence que pour ses idéaux ou contre d'autres idéaux, chacun de nous serait prêt à mourir tout de suite ou, à défaut, serait prêt au pire).

Actualité antique, le retour

Nous voici maintenant équipés mentalement pour aborder l'autre forme de conte : la tragédie. Cette transition n'est pas incongrue. Le conte et la tragédie, on peut les considérer comme deux exercices littéraires sur le choc de la "réalité" et de la "vérité", sur l'incohérence des rêves personnels et des idéaux collectifs (et inversement), sur l'incomplétude de l'ordre face à l'arbitraire, sur la contradiction de nos projets face aux fatalités, avec des conventions différentes pour les raconter. Dans un conte, on se place dans un monde imaginaire mais pas bien différent du nôtre, puisqu'un enfant s'y retrouve spontanément; à la fin du conte, on s'en sort par une pirouette. Dans une tragédie, peu importe où on se place, l'espace mental se referme inexorablement et à la fin personne ne s'en sort. Cette littérature est l'équivalent d'une science expérimentale de nos limites dans le cours de notre vie sociale.

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Prenons un exemple de tragédie extrême : Iphigénie en Aulis d'Euripide. Le ressort du spectacle, c'est la variété des accommodements des personnages pitoyables ou révoltés, avec les forces sociales et les puissances physiques et divines, jusqu'à la résolution criminelle par un sacrifice humain. L'oeuvre fut écrite par un auteur célèbre qui n'avait plus rien à démontrer, réfugié à l'écart des blocs en affrontement depuis des dizaines d'années dans une guerre mondiale à l'échelle de l'époque - la guerre du Péloponnèse. C'était un homme de grande culture, il connaissait la démocratie en vrai déjà sous diverses formes, et il pouvait quotidiennement observer les mécanismes de la montée aux extrêmes entre des peuples civilisés à partir de pas grand chose - d'après Thucydide, en termes de géopolitique, le moteur initial de la guerre était la peur devant l'expansion des autres, pas seulement en termes de force brute, mais aussi de rayonnement culturel, d'ampleur des relations commerciales, etc. Est-il étonnant que cette oeuvre paroxysmique puisse nous sembler contemporaine ?

Très différente dans ses ressorts est la tragédie Iphigénie de Racine : les personnages s'emmêlent dans leurs psychismes et les devoirs de leurs apparences sociales, la dimension dramatique politique et religieuse reste dans le décor ... Pour mille raisons, en premier la différence de public, il est vain de tenter de comparer la version de Racine à la tragédie d'Euripide malgré l'identité apparente du sujet. On pourrait discerner chez Racine une anticipation psychanalytique, en tous cas une exploration de la relation entre le conscient et l'inconscient - nous ne développerons pas, c'est hors champ ici.

L'Iphigénie cinématographique de Cacoyannis (1977) tente une synthèse actualisée des deux conceptions tragiques, au moins dans la représentation et l'incarnation des personnages. La fin brutale du film nous épargne l'insoutenable légèreté (selon un point de vue contemporain) d'une substitution terminale de la victime par un animal (Euripide) ou par une autre personne (Racine). De toute façon, le résultat de la mise en balance entre deux réalités, celle d'un sacrifice humain et celle d'un rêve héroïque partagé, nous le connaissons sans ambiguïté depuis toujours... Certains carrés de nos cimetières en témoignent pour notre histoire récente.

Pourquoi l'éblouissante universalité de l'Iphigénie d'Euripide, parmi tant de récits sacrificiels trop dépouillés ou au contraire trop habillés pour en transmettre l'humanité profonde, a-t-elle été escamotée par tant de savants demeurés au niveau des explications scolaires de texte ? Serait-ce parce que la tragédie antique nous en dirait trop sur notre époque présente, et que cela ne cadre pas avec notre condescendance envers les Anciens qui ont tout inventé mais pas le progrès technique ni l'économie financière ? Par exemple, la réalité des processus de décision par les notables et les beaux parleurs est déjà complètement exprimée dans la tragédie grecque, notamment l'implacable cohérence des mensonges et la mécanique de convergence inexorable vers les croyances qui nous arrangent et les solutions qui s'en dégagent naturellement. Qui osera écrire une version moderne de cette tragédie, tandis que chaque jour nos dirigeants entrepreneurs gestionnaires sacrifient des milliers d'Iphigénies, toujours à peu près pour les mêmes raisons que dans la tragédie d'origine : pour que des gens continuent de vénérer les grands personnages, pour que les foules continuent d'aspirer à de nouvelles conquêtes dans la douleur, pour que des esclaves laborieux continuent de fabriquer des justifications ?

Comment ignorer que les réalités physiques et géopolitiques de notre petit monde contemporain sont redevenues plus proche de celles du monde grec antique que de toute l'histoire mondiale intermédiaire ? Et que les réalités mentales sont demeurées telles quelles ?

Evasion obligatoire demain

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Une misère flagrante de la pensée contemporaine, c'est la rareté des contestations des représentations des valeurs et idéaux obsolètes qui nous servent encore de référence, et en particulier des valeurs héroïques dévoyées à la Star Wars - valeurs personnalisées par des sauveurs ou des conquérants munis d'hyper machines, de superpouvoirs ou d'ultratrucs pour tout casser, tout gagner, tout s'approprier à la fin - une fin qui ne peut être qu'un cauchemar en sursis dans le meilleur des cas, après un match à rebondissements contre une caricature bien coopérative du Mal (autant dire du maladroit).... On se prosterne trop commodément devant le prétexte de la simplification enfantine, devant les lois des genres destinés à un large public, ou encore devant la liberté de création. La triste réalité de notre époque, c'est que ces valeurs pseudo héroïques ont encore cours; on peut constater d'ailleurs que les "bons" et les "méchants" les ont en commun dans toutes les représentations médiatisées de leurs professions ou de leurs statuts sociaux. Et nous écoutons passivement nos meneurs politiques, nos grands hommes, nos penseurs éclairés, nos fiers entrepreneurs nous parler de liberté, de démocratie, de solidarité dans les mêmes termes, en attente des mêmes assentiments, qu'à l'époque des Lumières, des diligences et des populations d'analphabètes dont la durée de vie moyenne plafonnait autour de 30 ans, à l'époque où le monde restait à découvrir.

La grande invention urgente de notre humanité présente devrait être une forme de citoyenneté planétaire responsable, en pleine conscience de nos limites individuelles et sociales, en pleine conscience des dangers et des faux semblants des idéaux et des rêves qui ont fait de nous des maîtres du monde incompétents. A présent que chaque personne d'un pays "développé" dispose de l'équivalent mécanique de plusieurs dizaines d'esclaves antiques, et que le Web pourrait être l'instrument d'une forme de démocratie revitalisée, comment échapper à l'obligation d'un miracle de civilisation aussi puissant et concentré dans le temps que le "miracle grec" antique ? Mais surtout pas sur les mêmes fondations.

Au contraire, nous pouvons constater que notre monde, dans sa réalité dramatique demeure celui de la petite princesse Iphigénie, à la différence que nos idéaux et nos rêves ont perdu leur substance, au point qu'ils assurent couramment la fonction de grigris autocollants dans la composition des discours emphatiques et dans les productions destinées à nos enfants joueurs d'objets logiciels déformables et agglomérables (fonction moins irréelle que l'assimilation implicite de "nos valeurs" à "nos coutumes" par tant de dirigeants de pays aux populations multiculturelles). En même temps, chaque jour un peu plus, le monde du Petit Prince s'éloigne de nous, avec celui de la vendeuse d'allumettes, dans la nostalgie des songes de nos ancêtres proches ou de nos contemporains âgés, mais dont nous ne savons plus partager les joies ni les douleurs. Cependant, la continuité de l'héritage mental est assurée : les niaiseries de notre temps valent bien celles de nos anciens puisqu'elles reviennent s'alimenter sur de très antiques racines, et bien que nos monstres n'aient pas les mêmes apparences, ils ont les mêmes fins et les mêmes manières que les leurs. Hélas.

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Pauvre andouille de Petit Prince, voilà ce qui a tant fait rêver l'humanité du siècle dernier : le pouvoir absolu, sous une forme quelconque du moment qu'il y avait un brin d'absolu, une ébauche de concept extensible à l'infini, même avec les deux pieds enfoncés dans un tas de fumier. La bonne question qu'il fallait nous poser, c'était celle de notre rêve. On en a fait des inscriptions, des peintures, des livres, des monuments et des dessins partout, et tant de projets encore dans les cartons. Moches. Tu aurais pu nous le dire avant de partir.

Toute science humaine est science des limites, en particulier pour les reconnaître et les déplacer, mais pas plus.

Mais, à présent, pour quel art de vivre sur une planète Terre, à la fois totalement habitée et de moins en moins habitable ?

A partir des "chiffres de l'économie", des sondages d'opinions, des études d'experts, des essais de penseurs, on ne fera que des projections de nos interprétations du passé, insuffisantes par manque d'audace et de réalisme, à l'intérieur de barrières d'intransigeance peureusement considérées comme des limites infranchissables, dans la terreur de nos monstres familiers.

Il est urgent de rêver sérieusement à un nouvel art de vivre et de s'accorder là-dessus entre les peuples de la Terre. Les bons idéaux et les bonnes valeurs, chacun les recréera par nature et selon besoin. Le reste suivra.

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Notes et compléments

L'idée du mégot trouvé sur un caillou en zone déserte est inspirée de la nouvelle "Le mégot" de Jacques Perret dans un recueil "Histoires sous le vent", republiée pour la jeunesse de 1959 dans "60 récits du nouveau monde" chez Gründ, un volume de 630 pages. (Hé oui, il y eut une époque où l'on pouvait offrir un gros livre de textes à des enfants, et ce livre était lu par eux en quelques jours ou semaines). Dans le récit original, écrit dans une langue savoureuse, le mégot est découvert par un chercheur d'or et son compagnon sur une plage de rivière après plusieurs jours de remontée en autonomie totale en pirogue à la rame en Amazonie dans une nature vierge. L'histoire qui s'en suit est à la fois grotesque et tragique, comme dans les moments d'exception de la vie réelle : recherche frénétique d'une explication à la présence du mégot dans ce coin isolé, jusqu'à l'extorsion d'un aveu du compagnon sous la menace d'une arme, etc. Actuellement, la menace du mégot a complètement changé de nature et de proportion : dans nos pays civilisés, nos plages marines voisines d'estuaires sont recouvertes de mégots et nos navigateurs solitaires rencontrent des amas de déchets en pleine mer. Notre planète est en évolution naturelle au stade "Mars moins 100 ans" plus les mégots, il est désormais normal qu'on en trouve partout.

En référence à l'antiquité grecque, il est utile de préciser que l'héroïsme de cette époque avait une consistance que n'a pas sa version moderne à la Star Wars (exemplaire par la persistance de ce que nos enfants en retiennent). Ce n'était évidemment pas seulement l'héroïsme du vainqueur : Hector, le perdant, est le grand héros de l'Iliade homérique. On ne croyait à aucun destin après la mort et on ne pouvait rien contre l'arbitraire des dieux, dont on cherchait les signes partout et constamment. Si on tente d'exprimer la mentalité du héros grec antique en termes "modernes", on a ceci : il faisait son devoir en recherchant l'éclat de la perfection, afin que d'autres s'en souviennent. La résonance avec un code du samouraï est évidente, plus généralement avec les règles fondatrices des groupes sociaux qui exigent l'abnégation de leurs membres dans un cadre défini, pas seulement des guerriers mais des artistes, des scientifiques, des explorateurs, des commerçants... Clairement, ce principe d'abnégation est à l'opposé d'un principe consensuel de solidarité au bénéfice d'un projet ou d'une finalité choisie - que l'on pourrait qualifier de principe de consensus "démocratique" par différence avec un principe d’abnégation codifiée. Néanmoins, en pratique, cette opposition des deux types de principes n'exclut pas la coopération des personnes diversement soumises aux deux types de principes si ces personnes vivent à l'intérieur d'une société intégrante capable d'évoluer, et sous l'évident préalable qu'aucun groupe ne soit enfermé dans un principe d'abnégation exclusive totalitaire (de nature religieuse, contractuelle, catégorielle,...). De ce point de vue, les conditions pratiques de compatibilité constructive des deux types de principes et la négociation d'une forme de pacte social de finalités communes sont devenues cruciales pour l'avenir de nos sociétés dans un monde de moins en moins habitable du fait des activités humaines. Cette conclusion diffère de la maxime bien connue "agir localement, penser globalement", une ineptie de théoricien, sauf dans le cas des pays découpables en régions géographiques de populations mentalement homogènes.

Suggestion de réflexion savante : étude rétrospective dans les arts populaires, par exemple de Star Wars à Iphigénie, des filiations et transformations des ressorts dramatiques de la tragédie grecque antique et des idéaux mis en balance dans cette tragédie, pour quels publics, pour quels attendus. Grand merci par avance.

vendredi 19 juin 2015

Pour une science humaine du monde futur

Ce billet est consacré à diverses directions de recherche utiles à l'élaboration d'un monde futur, concernant la communication entre les personnes, afin de favoriser la création d'une humanité plus responsable et conviviale. En particulier, via le Web, la nature de la communication manquante concerne aussi bien la transmission directe des compétences que des formes nouvelles de démocratie directe.

Il reste beaucoup à faire pour l'ouverture de la communication entre les personnes, mais tout est possible techniquement.

Il reste beaucoup à faire : en dehors des échanges dans un cadre étroit (par exemple, au cours de l'exécution d'un projet - et encore...), on ne sait encore "communiquer" que dans le but de s'imposer, on ne sait "débattre" qu'en brandissant ses propres valeurs et ses propres totems et en accusant les autres de les piétiner ou d'en être indignes, on ne sait transmettre des compétences que par une relation entre dominé(s) et dominant… La prise de conscience généralisée de cette inefficience ne relève pas d'une seule science humaine, mais de "la" science humaine, une science qui s'attacherait concrètement à la recherche d'un projet permettant à l'humanité de dépasser l'échéance du prochain siècle - toute autre « science » n'étant que du divertissement, au mieux une aide à vivre. En effet, la situation présente de l'humanité sur terre nous accorde tout au plus une cinquantaine d'années avant que la dégradation des conditions de vie, du fait de notre pillage irrémédiable de la planète, nous impose des solutions radicales de survie en opposition aux principes fondateurs des droits de l'Homme - malheur à nous si nous n'avons collectivement rien appris depuis l'ère néolithique !

Tout est possible techniquement : les prémisses des sciences utiles et les instruments d'extension de la communication sont à disposition.

Cependant, il existe des obstacles considérables. Parmi ces obstacles, les plus lancinants sont la saturation de la pensée par des sciences futiles, et l'asservissement des esprits par le dévoiement du Web en miroir hypnotique géant.

Les sciences futiles font partie du business as usual, elles s’attachent à traiter les questions embarrassantes pour leur donner des réponses fallacieuses ou grotesques selon le contexte. Elles entretiennent la stérilisation de la pensée contemporaine, toujours imprégnée d’idéaux héroïques et bercée par la présupposition d'une Humanité dont le destin propre dépasserait celui de son environnement, dans toutes les variantes pseudo religieuses et pseudo politiques.

Dans ces conditions, des « révolutions » se feront peut-être çà et là dans le monde des humains, mais elles n'engendreront aucun changement dans les idées ni dans les comportements. Et le jour prochain où « on » sera contraint d'affronter concrètement l'évidence qu'il y a trop d'humains sur notre planète bousillée, non seulement trop de consommateurs mais trop de générateurs de déchets ravageurs, le jour où « on « se dira qu’après tout c’est très simple, c’est notre prochain qui nous pompe notre air, alors adieu l'humanité ! La réalité brute de la compétition planétaire écrasera toutes nos « vérités » humanistes.

Le Web est devenu l'agent principal de concentration et de diffusion des sciences futiles, un agent de leur production. Le Web a été détourné de sa conception originelle pour devenir le vecteur de services fournis "gratuitement" par de grandes entreprises très rentables, un foyer de manipulation à grande échelle, une machine à bonheur par auto hypnose, dans l'illusion d'une communauté exhaustive des savoirs et d'une immédiateté des compétences. C'est l'instrument de la stagnation par excellence, l'analogue d'un Versailles du Roi Soleil dans le royaume de France, mais sans les caravanes de l'Orient lointain, sans le Nouveau Monde, sans les contrées vierges à découvrir, sans les peuples « sauvages » à subjuguer.

En d'autres termes, dans le prolongement des tendances actuelles, notre équilibre personnel entre la vie et la stupidité va se réduire demain, par force, à un choix entre la mort et l'animalité. Car nos humanistes, nos savants, nos gens de pouvoir, qu’ont-ils fait pratiquement, après deux terribles guerres mondiales, pour éviter l’élection « démocratique » de dirigeants sur la base de programmes indignes, pour rectifier les lignes d’actions des mauvais gouvernements, pour écarter du pouvoir les fous, les accapareurs… ? C’est commode de brandir « nos valeurs » en prenant des airs importants, de pontifier sur l’existence des « contre pouvoirs » institutionnels et sur ceux de la « société civile ». C’est beau de « débattre » de pures croyances entre gens du monde en balançant quelques chiffres pour éblouir les naïfs. C’est confortable de se réfugier derrière des slogans dénaturants du genre « démocratie Internet » pour faire croire que l’on est en phase avec « le monde qui change ». C’est grisant de faire comme si « l’économie » se réduisait à la finance et représentait ainsi la fonction essentielle de l’humanité. Ces discours et ces postures sont permanents dans nos médias. Pourtant, presque tout le monde les ressent comme illogiques, dangereux, ennuyeux, mortels. Mais, pour en sortir, il faudrait une imagination pratique qui ne semble plus à la portée des spécialistes, et nécessiterait donc une collaboration constructive en équipes multi disciplinaires (constituées de citoyens porteurs d'expériences diverses de la vie). Exemple : alors que la mode au sommet de l'Etat est de singer « l’entreprise », pourquoi personne ne propose d’appliquer une démarche de « Qualité » au fonctionnement de nos démocraties, obligeant à préciser les finalités politiques au-delà d’un horizon de gestion courante, à créer un ensemble de mesures pratiques de la qualité des actes gouvernementaux et des lois en regard de ces finalités, avec une qualification des erreurs et des succès… ? On devrait évidemment s’inspirer des méthodes de maîtrise de la qualité des logiciels, plutôt que des produits industriels, bien que la démocratie soit un « produit » de masse par excellence. En se fondant simplement sur l’observation de l’expérience historique des démocraties, on pourrait affirmer qu’un système de « qualité démocratique » ne pourra s’appuyer sur le seul autocontrôle par les dirigeants eux-mêmes (même temporaires), mais devra faire appel à des assemblées de citoyens (à créer), en relation avec des institutions internationales (à créer). De toute façon, c’était pour hier…

Dans ce billet, nous présentons sommairement trois axes de recherche, à l'occasion de parutions récentes qui témoignent de la persistance de sciences véritables ou tout au moins, font ressortir l'intérêt de leur développement en tant que sciences humaines. Sans prétention à l'exhaustivité. Sans même revendiquer une originalité ni une profondeur spéciale dans l'analyse. Mais non sans peine, de l’intérieur de l’immobilisme mental régnant…

1/ Pour une science de la transmission des valeurs pratiques

Notre vie quotidienne est fondée sur des valeurs sociales pratiques que nous avons absorbées dès l'enfance et que nous pratiquons constamment. Ces valeurs-là ne sont pas des abstractions savantes. Elles encadrent bien concrètement et pesamment nos façons de nous conduire, de penser, de raisonner, en privé, en famille, en public... D'ailleurs, pour commencer, elles fondent notre conception du champ du public, de la famille, du privé... Comme notre interprétation spontanée de l'espace et du temps dans nos vies courantes.

Ce sont des credos intimes, que nous ne remettons jamais en cause sauf choc mental ou changement d'âge de la vie, comme on dit.

Il est évident, il devrait être évident... que tout le monde n'a pas les mêmes valeurs pratiques, pas les mêmes fondations ni les mêmes limites dans l'élaboration des construits mentaux. Et que des gens mentalement différents de nous, très différents de nous, vivent avec nous, dans nos organisations, dans nos familles parfois, et d'autant plus avec le brassage des peuples dans le courant de la "mondialisation". Pas besoin d'aller déranger des "primitifs" au fin fond d'une vallée perdue pour "rencontrer" des gens bizarres (tout est déjà dit dans le terme "rencontrer", hélas), rechercher les détails croustillants de leurs étrangetés, ni que certains en fassent des livres, nostalgiques ou sensationnels, mais véritablement futiles en regard du besoin urgent de constituer une humanité planétaire.

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Dans la perspective d'une mondialisation plus fortement contrainte, sous la force de l'urgence imposée par le rapetissement de l'espace terrestre vivable, il serait opportun de commencer d'imaginer comment nous pourrions nous entendre, voire nous supporter, voire coopérer de manière solidaire, entre sociétés humaines différentes. En effet, les alternatives ne sont guère compatibles avec la déclaration universelle des « droits » de l'être humain.

Rares sont les ouvrages susceptibles de nous éclairer a minima sur la réalité des obstacles à une telle coexistence des sociétés fondées sur des valeurs pratiques différentes. Rarissimes sont ceux qui parlent des possibilités de surmonter ces obstacles pour constituer une forme de collectivité responsable.

Dans la série des oeuvres d'Emmanuel Todd, l'ouvrage "Qui est Charlie" (Editions du Seuil, mai 2015) en est un, malgré son sous-titre "Sociologie d'une crise religieuse" qui pourrait être plutôt "Sociologie de la transmission des valeurs".

Car le sujet de fond, à travers l'analyse géographique des différences de comportements collectifs à la suite d'un événement dramatique local hyper médiatisé, c'est la permanence de certaines différences de valeurs dans les régions de France (pourtant un petit pays en surface). Ces valeurs-là, l'auteur a décrit dans d'autres ouvrages leurs principaux vecteurs de reproduction sociale, parmi lesquelles : les modalités de transmission des héritages, la structure de vie familiale de référence, les niveaux et principes d'autorité dans les familles, l'idéal de réussite sociale, etc. Dans "Qui est Charlie", il aborde le sujet de l'assimilation progressive aux valeurs locales des populations nouvellement installées et culturellement isolées. La mixité des mariages est un facteur évident d'infusion culturelle dans les valeurs locales, mais son effet est d'autant plus lent que cette mixité peut commencer seulement après plusieurs générations de coexistence entre les populations nouvelles minoritaires et les populations installées. L'auteur dénonce la résurgence de comportements intolérants dans la société française, notamment sous couvert de discours identitaires, au niveau étatique comme à l'intérieur de divers segments de populations, avec un pessimisme noir mêlé d'ironie.

Ce qui est important, c'est que cette démarche d'analyse nous fait prendre du recul par rapport au "principe" de légitimité démocratique majoritaire, par rapport au bon sens commun, par rapport au ressenti primaire qui est censé s'exprimer uniformément en manifestation de masse, par rapport à l'idéologie du progrès monodimensionnel... Malheureusement, les critiques violentes de l'ouvrage "Qui est Charlie" témoignent, au contraire, de l'asservissement mental (ou intéressé) d'une large proportion de hauts personnages, en tous cas ceux dont on nous diffuse les opinions. Alors qu'il y avait là une bonne occasion d'élever le niveau de notre pensée sociale et politique.

Bref, les grands officiers de la doctrine ont senti le danger, et l’auteur fut contraint, comme un Galilée de la science humaine, à plusieurs reprises sur les ondes, de se prosterner devant divers totems de la pensée canonique, ou alternativement de batailler avec des moulins à vent.

Plus que l'interprétation des analyses, plus que tel détail des opinions exprimées par l'auteur, ce qui vaut dans cet ouvrage, c'est l'audace d'examiner nos valeurs pratiques comme sujets d'études et d'imaginer comment elles pourraient évoluer. Le problème, s'il faut en trouver un, c'est que l'auteur a mélangé, dans son ouvrage, l'interprétation d'une analyse méthodique avec une argumentation de nature politique sur l'avenir de la société française. On ne peut pas le lui reprocher, que l'on soit d'accord avec cette argumentation ou pas. L'auteur termine par une citation à propos d'un trait de caractère qui serait spécifique à l'intellectuel français : celui de ne pas prendre ses théories trop au sérieux. C’est un trait commun à tout scientifique.

Notes de méthode

La rigueur scientifique des analyses présentées dans "Qui est Charlie" a été mise en cause. C'est, à notre avis, encore une mauvaise manière de critiquer l'ouvrage.

En effet, ce que l'on peut mettre en cause dans une analyse multifactorielle, c'est d'abord la technique de présentation des résultats en regard de l'échantillon de population et des facteurs analysés, et ensuite surtout l'interprétation qui en est faite, parce que cette interprétation est toujours subjective. Cette critique-là n'a rien à voir avec une illusoire "rigueur" scientifique mais tout à voir avec la démarche scientifique, telle qu'on la retrouve dans n'importe quelle discipline des sciences (la mathématique et ses variantes mises à part si on les considère comme de purs jeux de l'esprit).

Au passage, je me permets de signaler que dans un certain ouvrage de Pierre Bourdieu, on trouve un exemple de présentation totalement foireuse d'une analyse multifactorielle, mais pour une interprétation parfaitement acceptable - qui oserait taxer Bourdieu de malhonnêteté intellectuelle ?

La démarche d'analyse, de présentation et d'interprétation de "Qui est Charlie" nous semble bien conduite au plan de la démarche scientifique, même si on peut critiquer l'étroitesse de la liberté concédée au lecteur face à l'interprétation qui lui est fournie. Toute personne ayant pratiqué ce genre d'analyse à facteurs multiples sait à quoi s'en tenir. Même si le niveau de signification statistique des axes principaux qui ressortent de l'analyse est "bon" (c'est-à-dire relativement à ce qu'on obtiendrait par une répartition au hasard des facteurs analysés dans la population), l'interprétation de ces axes n'est pas donnée. Sauf quand la décomposition analytique des éléments de la population analysée induit d'elle-même les combinaisons de facteurs principaux qui vont alors immanquablement se dégager. C'est pourquoi, il faut se méfier des évidences qui ressortent "en confirmation" et rester ouvert à la révélation de l'inattendu. Preuve a contrario : la fausseté de récentes prévisions de résultats d'élections.

Nous avons connu, dans les pays de l'OCDE, une époque de prévisions certaines et d'analyses rigoureuses, mais ce n'était pas de la science. C'était la période des années 60-80 de croissance économique, où beaucoup de variables économiques (de fait, presque toutes les variables économiques) pouvaient être corrélées au PIB avec un bon niveau de confiance statistique. Et ce niveau de confiance augmentait encore lorsqu'on osait corréler les variations d'une année sur l'autre. Mais on a su très tôt que ces fortes corrélations ne démontraient pas une relation de cause à effet, que d'autres interprétations expliquaient tout aussi bien, voire mieux, les corrélations : diffusion générale du climat saisonnier de croissance des affaires (effet Panurge), artificialité de convenance des chiffres constitutifs des séries économiques (en résultat de la commune tambouille des statisticiens économistes unanimes et cohérents). Déjà, dans cette période 60-80, on savait qu'il était inepte de titiller la deuxième décimale du PIB, et que la première loi physique explicative de la croissance du PIB de nos sociétés évoluées se réduisait brutalement à celle-ci : "plus on consomme de pétrole (ou d'équivalent pétrole), plus cela pousse" !

Plus tard, on s'est rendu compte que « plus cela pousse », plus cela produit de déchets qui se déversent dans les mers, et plus cela crée des émanations qui polluent l'atmosphère - bref plus nous pillons la planète sans possibilité de retour.

On le savait déjà : la vérité des performances de l’espèce humaine est "ailleurs". Sur cette planète, la performance physique de l’espèce demeure du niveau le plus bestial, la technologie ne fait qu’amplifier et accélérer la dévastation. Dans la continuité, l'espèce humaine sera donc mécaniquement effacée par la force de cette vérité-là, par un anéantissement progressif entièrement subi ou « agrémenté » de jeux de sélection cruelle. Un autre destin physique ne s’ouvrira que si nous prenons du recul sur les valeurs pratiques qui dissimulent notre prédation ou l’ignorent, en tous cas nous empêchent de changer de comportement. Il est donc urgent de prendre le pouvoir sur nos valeurs si nous voulons maîtriser collectivement et solidairement notre destin. Ou alors abdiquons carrément notre humanité - il existe tant de manières de le faire, simplement agréables ou divines, hélas toutes bien « naturelles », et tant pis pour les générations suivantes...

2/ Pour une science du changement de comportement des gens ordinaires

Beaucoup d'oeuvres et d'ouvrages récents nous parlent de héros et de hauts faits du présent et du passé, réels ou imaginaires. Ils témoignent surtout de nos mythes et de nos valeurs du moment. Dans ce domaine, l'abondance contemporaine n'est nullement médiocre. Son seul défaut est de rendre plus difficile l'appréciation des changements de ces mythes et valeurs dans l'histoire de l'humanité et de décourager la recherche des raisons de ces changements au profit d'une illusion de convergence vers des valeurs communes, un mode de vie commun, une façon de penser commune et de fait vers une forme de religion commune. C’est que, pour être publié, il faut bien vendre sa production au plus large public possible, n'est-ce pas ?

Sous la saturation massive des courants intellectuels dominants, on ne peut retrouver une liberté de penser qu'aux marges de nos sociétés modernes, et seulement dans la mesure où ces marges sont connectées aux courants dominants au travers de filtres suffisamment grossiers, car on ne peut espérer échapper aux courants dominants dans la finesse. C'est pourquoi, probablement, certains savants ont étudié les fous et la folie au cours des âges, les prisonniers et les prisons au cours des siècles, les moeurs des dernières peuplades sauvages, etc.

Cependant, nous disposons d'autres sources d'expériences de remise en cause individuelle des valeurs pratiques, spectaculaires et de l'espèce la plus traumatisante. Il suffit pour cela d'entrer dans le "monde de l'entreprise" ou de la grande organisation « moderne » ! Mais un observateur non impliqué dans sa survie propre pour y « gagner sa vie » n'en apercevra pas grand chose, encore moins s'il se contente de quelques séjours aménagés de l'extérieur, comme un explorateur en terre inconnue. Non, c'est comme la guerre, la prison ou l'esclavage, il faut l'avoir vécu avec ses semblables dans sa chair et son âme et y avoir réfléchi avec d’autres qui l'ont vécu ailleurs différemment…

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Tiens, justement, le retour à la maison des prisonniers de guerre après une longue période de soumission dégradante, est un nouveau thème de série télévisée, bien plus spectaculaire potentiellement que le récit individuel d'une plongée dans le vide après une mise à la porte ou à la retraite d’une entreprise ou d’une organisation. Le développement scénaristique du thème des ex prisonniers de guerre s’avère facile à développer en croisant des sous thèmes et des situations analogues aux poncifs bien rodés par ailleurs dans d'autres séries.

Personnellement, j'ai été favorablement surpris par la série Hatufim. Dans l'interprétation des prisonniers de retour après des années de captivité, j'ai revécu certaines manières de mes oncles qui avaient "fait la guerre" de 39-45 en grande partie en séjour forcé dans le pays vainqueur.

Hatufim est une série déstabilisante parce que le mélange des genres y rend banals les actes et situations exceptionnels, sans que l'intérêt faiblisse. La série parvient à nous décrire tous les personnages comme des gens ordinaires, même ceux des forces spéciales surentraînées. La série mélange la comédie familiale (les premiers rôles sont féminins), les drames personnels et quelques épisodes tragiques. C'est au point que les machinations et les errements des contre espions demeurent en arrière plan tout au long de la série, et que même les plus horribles scènes d'avilissement dans la captivité des prisonniers ne prennent réalité qu'à la fin. Tout le reste, à la fois lumineux et bien pire, c’est la vie tout simplement.

Autre caractéristique rare : dans Hatufim, on voit des adolescents qui (se) font peur et (se) font rire sans faire pitié.

Ce qui est frappant concernant les ex prisonniers de guerre, c'est que personne, jamais, ne s'intéresse en profondeur à leur expérience personnelle vécue en tant que prisonniers. Pas seulement parce que cette expérience personnelle serait difficile à communiquer, exigerait une coopération méthodique pour être recueillie, assumée, comprise, intégrée éventuellement au bénéfice de tous. C'est simplement que seuls les écarts gênants aux comportements normaux du temps présent, les écarts aux façons de penser habituelles, intéressent les autres, la famille, la société en général. Les comportements divergents des ex prisonniers, on les catégorise comme des séquelles et tout est dit ! Pourtant, dans ces divergences, il n'y a pas que les crises nocturnes, les cauchemars et les flashs…. Même les contre espions ne s'intéressent aux personnes que ponctuellement, pour se renseigner sur le camp d'en face et afin de s'assurer que les ex prisonniers n'ont pas été retournés en ennemis de l'Etat. Ils ne font rien de plus que leur boulot au sens le plus étroit.

Or, il apparaîtra peu à peu que le syndrome de Stockholm, celui du prisonnier mentalement retourné par l’ennemi, n’explique pas grand-chose – jusqu’à rien du tout - et en tous cas, ne pèse pas lourd face à la haine pure nourrie de bêtise et d’esprit de revanche.

A la fin de la série, après diverses péripéties familiales et guerrières, on conclut sur une forme d'échec : le choix de réinsertion des ex prisonniers se réduit à l'alternative entre la réintégration dans la famille ou la fuite vers une existence asociale, dans les deux cas après la douloureuse découverte que les ex prisonniers sont devenus d'autres personnes.

Bien entendu, malgré la publicité faite au retour des ex prisonniers par la société civile au grand large, cette société perpétuera la normalité des haines et des peurs comme s'il ne s'était rien passé, plutôt que de capitaliser sur un signe d’ouverture et de paix. Bon, on constate bien quelques bizarreries du comportement personnel des ex prisonniers, mais cela ne peut être que l'effet des mauvais traitements, donc surtout on oublie, cela va disparaître tout seul ! Tout le monde est bien d’accord, que ceux que l'on doit respecter et admirer, ce sont les guerriers. Que les plus valeureux soient dévorés par le poison de la vengeance ou par la terreur de l'autre, n'aspirent qu'à tuer un maximum de méchants ou à les maintenir dans la souffrance et l'humiliation, c'est normal, c’est la guerre…. Oui, cela ne peut pas s’arrêter, c’est devenu constitutif de cette société-là. Et certainement il faudra un événement exogène pour extirper cette guerre.

Au-delà, la série Hatufim nous offre le constat de l'adolescence de nos sociétés "modernes", incapables d'évoluer au-delà d'un modèle constitué au néolithique. C’est aussi l’évidence que les expériences isolées qui se déroulent hors des valeurs pratiques reconnues dans une société n'ont, au sens propre, pas de sens pour cette société.

Et alors, c'est bien comme cela ?

Car ce n’est pas un cas si particulier, le prisonnier de guerre soumis à une conversion ! La brutalité de la conversion peut-être, mais pas ce qui suit la conversion, même pas l'obligation de la conversion elle-même. En effet, qu'on ne me dise pas que la vie "normale" dans une entreprise, une grande organisation, même dans une famille ou un groupe social quelconque (y compris les gens du voyage), n'a rien à voir avec une vie sous contrainte. Pour un employé qui change d’entreprise (c’est aussi violent mais différent pour un cadre dirigeant), par exemple, il existe une obligation de conversion mentale qui se traduit dans les comportements quotidiens, même s’il n’y a pas de reconversion professionnelle au passage. Ce qui caractérise le cas du prisonnier, c'est banalement l'unicité forcée du lieu, des gestes, des types d'échanges avec des supérieurs robotisés, et de facto la mise hors circuit des projets en cours avant l'emprisonnement - l'ensemble constituant ce qu'on appelle la privation de liberté, par ailleurs considérée comme normale dans certaines groupes sociaux particuliers (cas extrême : les moines cloîtrés). Bref, l'être mental social ordinaire pourrait être assimilé à un prisonnier ambulant, dont la prison se reconfigure à chaque entrée dans un groupe social ou chaque sortie d'un groupe, sachant qu'à un instant donné, plusieurs groupes sociaux définissent sa prison à géométrie variable.

Revenons à l'urgence : imaginer comment on pourrait concrètement faire converger toute l'humanité dans toute sa variété, pas seulement quelques individus influençables ou déficients, vers des comportements responsables pour l'avenir de la vie humaine sur notre planète. Evidemment, pour un tel dessein, on ne peut pas compter sur l'artisanat de la conversion individuelle, ni sur la "duplicité" résultant du trop fameux syndrome de Stockholm, même si cette duplicité est relative à son anomalie. Cependant, observons que, pour de grandes causes communes, on sait très bien violer mentalement les gens en foule et sans douleur, en s'appuyant sur le mimétisme compétitif et sur un autre credo primaire, celui du "groupie social", autrement dit sur la pression du groupe, en soi inexistante mais bien agissante dans l’esprit du pressionné qui en redemande en ajustant l'idée qu'il s'en fait - non, ce n’est pas le réflexe moutonnier, c’est quelque chose de profondément humain, avec une intention bien consciente de participer... Ce syndrome-là ne porte pas de nom, nous l'avons tous vécu et nous le revivrons, et il serait urgent d'en extraire une méthode communément acceptable plutôt que d'en refouler l'étude au prétexte de la confusion avec des valeurs ineptes, en l'associant systématiquement aux rassemblements patriotiques, congrès politiques, et autres dynamiques pseudo religieuses.... En tous cas, presque tout ce qui a été dit ci-dessus peut être reproduit à propos de ce "nouveau syndrome", propension caractéristique de la "nature humaine".

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Note sur la série Homeland. A part le thème général repris de Hatufim, celui du retour du prisonnier de guerre, c'est une série télévisée américaine typique à grand spectacle. Redistribution des personnages de Hatufim par agglomération et exagération paroxysmique de leurs caractères pour en faire des personnages exceptionnels (interprétables seulement par de formidables acteurs). En contraste, abondance des poncifs des séries américaines : petits événements habituels de la vie de famille en pavillon sur jardin sans clôture, grandes réceptions organisées par de puissants personnages, escapades sexuelles des protagonistes, idem pour leur progéniture adolescente. L'attentat sanglant à la fin de la première saison en plein centre de Washington DC fait partie des rebondissements rebattus des séries d'espionnage, sur fond de complot contre un ou plusieurs hauts personnages de l'Etat (Arlington Road). Plusieurs détails importants transposés de la série originale Hatufim, sont caricaturés. Notamment, la nécessaire duplicité de certains personnages pour leur propre survie est ici présentée comme une spécificité culturelle d'un pays hostile; la frontière entre les bons et les méchants n'est jamais floue, l'héroïsme n’existe que dans le camp des bons. On notera cependant que Brody, l'ex prisonnier aux allégeances vacillantes, pourtant soumis à un syndrome de Stockholm renforcé, aura finalement personnellement exécuté deux grands responsables de guerre sale, celle où on tue des enfants, un dans chacun des camps. Quelle invraisemblable morale cet équilibre est-il censé représenter ?

Note. Conjecture sur le niveau maximal de duplicité d’un être humain normal en situation dangereuse. On peut utiliser le modèle CHOP, dans la mesure ou c'est la communication du personnage avec les autres qui prime pour lui au point qu'il y joue son existence. On a déjà insisté, dans la présentation de ce modèle d’interaction, sur la normalité de l'absence de contrainte logique entre les couches mentales participantes et sur l'existence de constructions pas finalisées, d'essais en cours dans certaines couches mentales. Comment sinon expliquer la duplicité apparemment tout à fait extraordinaire du prisonnier de guerre Amiel dans Hatufim ? C’est plus qu’une victime du syndrome de Stockholm, c’est un acteur du syndrome. Sa conversion est réelle, rien n’est feint dans son comportement nouveau dans la société qui le détient. Tout se passe comme si ses anciens credos, valeurs, comportements étaient simplement remisés. On peut modéliser une telle duplicité par la création de nouveaux credos intimes, mais aussi par l'encapsulation des nouvelles valeurs à l’intérieur de projets ou de comportements de court terme, afin que les conséquences de ces projets et comportements n’entrent pas en conflit direct avec des credos ou des valeurs précédemment implantés. Autrement dit, la logique de la duplicité consiste, dans ce cas, à répartir sur des échelles de temps différentes les traductions des valeurs et credos potentiellement en conflit, de manière qu’il n’existe aucune hésitation dans l’activité courante. Cela explique la rapidité des décisions prises par Amiel aux moments critiques de son évasion. En attendant, Amiel est en permanence un homme de projets, car ses projets, y compris celui de son évasion, remplacent sa prison. On voit bien dans Hatufim par quelle brisure s'est introduite la soumission d'Amiel à l'apprentissage volontaire de nouveaux comportements, ainsi que son ouverture à de nouvelles valeurs et de nouveaux credos (ce qu'on appelle couramment une conversion) : l’acte criminel commis contre lui par ses codétenus l'oblige à se recroqueviller mentalement sur son credo primaire de survie personnelle, en attente d’une offre de renaissance. C’est d'ailleurs un acte criminel symétrique, commis plus tard par Amiel sous la contrainte, qui va précipiter son détachement de sa nouvelle communauté, mais peut-être c'est seulement un artifice du scénario.

3/ Pour une science des racines et des credos intimes

Encore une fois, il ne s’agit pas ici des croyances élaborées, ni des mythes construits dans notre nuit des temps, ni des valeurs éternelles enseignées par nos grands prêtres ou équivalents, mais des valeurs pratiques de la vie quotidienne et des credos intimes de l’être banal social ordinaire. Donc pas besoin d’une analyse profonde des psychismes, mais d’une simple observation méthodique.

Dans une société « moderne », ce sont des questions comme celles-ci : Qu’est-ce que la réussite sociale pour vous ? Qu’est-ce que vous souhaitez pour vos enfants ? Qui a l’autorité dans la famille, sur quoi ? Comment répartissez-vous les héritages dans votre famille ? Pourquoi avez-vous des enfants ? Elever des enfants, qu'est-ce que cela veut dire pour vous dans votre vie quotidienne ? Où placez-vous la limite entre privé et collectif ? Etc.

Evidemment, ce sont des ouvrages d’anthropologie qui s’approchent le plus de ce type d’observation systématique. Malheureusement, pour diverses raisons compréhensibles, beaucoup de ces ouvrages sont ennuyeux, soit par l’abondance des détails sur une société donnée dont les mérites particuliers au bénéfice de l’humanité en général paraissent forcément plutôt minces, soit par l'approfondissement sensationnel de certaines "monstruosités" des sociétés « primitives » en regard de nos sociétés « modernes », soit par l'intention de dynamiter nos sociétés dominantes au fil des observations "objectives" de gens supposés plus authentiques.

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Autrement dit, rares sont les ouvrages accessibles au commun des mortels et qui tentent de nous apporter quelque chose dans notre existence présente, à partir de cette existence telle qu'elle est dans sa variété actuelle ou (pré) historique, sachant que nous allons tous, d’une manière ou d’une autre, être contraints d’abandonner nos comportements contraires à la survie de l’humanité sur la planète.

Citons un livre de Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier (Folio, Gallimard 2013) en version de poche. Cet ouvrage n’apprend certainement rien aux spécialistes, mais beaucoup à tous les autres. Le sous-titre « ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles » traduit bien l’intention, mais il ne faut pas espérer des solutions complètes, seulement quelques trucs oubliés qui pourraient nous simplifier la vie, quelques possibilités d’amélioration de nos institutions, quelques prises de recul sur notre humanité, avec le rappel de certaines contraintes naturelles gommées artificiellement par la vie moderne. Il s’agit des enfants, de la vie de famille, de l’étiquette en société, de la survie dans la nature, du traitement des personnes âgées, des diverses façons de faire justice, de l’autorité, des fonctions de la religion et des institutions, de la diversité linguistique, des voyages, de l’évitement des risques, de la frontière entre commun et privé, du commerce et de tout ce qui s'échange en dehors du commerce, de la santé, etc. Tout cela au travers d’observations de sociétés traditionnelles contemporaines ou récemment éteintes.

Il faudrait commencer par se les dire entre nous et à nous-mêmes, nos racines et nos credos intimes, pour que le mot fraternité puisse avoir un sens et qu’une forme de convivialité puisse se créer et que nous puissions construire un avenir. N’est-ce pas évident ?

lundi 9 mars 2015

Imposture sociale et débat démocratique

Encore une fois, nous utilisons l'arriviste, artiste de l’imposture sociale, comme révélateur.

Ce billet commence par quelques compléments à propos du personnage de l'arriviste carriériste, dont les deux premières saisons de la série House of Cards nous donnent des exemples brillants (mais regardez bien, il y a des gens pires que les Underwood dans cette série).

Il s’agit à la fin d’oser aborder sous un angle neuf la question de la socialité requise dans un débat démocratique, compte tenu des limites mentales que nous imposent nos groupes sociaux d'appartenance - ce que nous avons appelé l'imposture sociale.

Arrivistes et groupes sociaux

Approfondissons le fonctionnement intime de l'arriviste carriériste, quelles que soient les forces qui le motivent, de la revanche à la folie dionysiaque.

HofCards1.jpg D'abord, c'est un observateur. Il est crucial, dans son entreprise personnelle, de s'appuyer sur une représentation fidèle du personnage type de chaque groupe social avec lequel il est en contact, et surtout, de bien évaluer les variations autorisées autour de ce type. En effet, il est crucial a minima de ne pas se faire repérer d'emblée comme un prédateur.

Il est encore plus crucial, dans le plan de carrière, de ne pas se tromper dans sa progression. L'arriviste se représente une hiérarchie des groupes sociaux en termes d'ascension sociale, ou plutôt, il se représente un chemin à parcourir entre des groupes sociaux en vue de son ascension sociale, certains groupes sociaux étant neutres ou n'ayant pas de caractère de passage obligé pour son ambition.

Pour influencer les personnes d'un groupe social donné, il simule le personnage type d'un autre groupe social considéré comme supérieur. Ou, à défaut, il simule tellement bien la variation géniale attendue de tous dans le type du groupe social local qu'il en devient un leader. Il atteint la perfection de son art lorsque son passage dans un groupe social lui permet de se créer des obligés sans obligation formelle de retour, et, en même temps, lui permet de transiter vers des groupes supérieurs ou plus adaptés dans la perspective d'un rebond.

Ses capacités spécifiques d'acteur sont immensément développées :

  • la simulation sans en être
  • la souplesse d'adaptation en réaction aux signes émis par les autres lorsqu'il vient en décalage de l'attendu, et avant cela, la perception de ces signes
  • la désimprégnation rapide au passage d'un groupe social à l'autre (mais pas l'oubli)

Osons la question : l'arriviste est-il un être supérieur dans notre société, du fait de sa maîtrise en survol des groupes sociaux pour son propre bénéfice ? Ce serait non, au prétexte qu'il ne joue pas le jeu ? Argument risible dans la morale pratique du monde "moderne". Passons vite.

La vraie question qui émerge serait plutôt la finalité humaine de la société ou son absence et ce qu'on entend par l'"humanité" en périmètre et en qualité. Car, à l'évidence, l'arriviste égoïste, en tant qu'être social, est un pur parasite dans une société de finalités humaines. Sa personnalité profonde est toujours en décalage par rapport au groupe social qu'il habite à l'instant - du simple fait qu'il pense toujours à partir d'un autre groupe, en général un autre groupe mieux situé dans le sens de ses ambitions, mais pas toujours, c'est selon l'apparence qu'il veut donner. C'est un être de composition, à la fois tactiquement insincère et incapable de confiance envers les autres, spécialement lorsqu'il fait appel à la confiance des autres.

Reformulons la question de la définition de l'être social : pouvons-nous considérer que notre être social se définit complètement par les groupes sociaux auxquels nous appartenons et que nous entretenons ? Quelle que soit la "bonne" réponse, oui, non, partiellement, cela change quoi d'ailleurs dans le monde réel où nous vivons ? Hé bien vive l'arriviste, car son existence nous manifeste la fausseté de la conjecture de définition des personnes par les groupes sociaux et la bêtise du "cela change quoi ?" En chacun de nous, nos compétences personnelles forment un capital historique construit dans notre existence particulière à partir de nos relations au sens très large avec nos semblables et avec le monde (matière, animaux...) dans des circonstances multiples pour des objectifs divers. Autrement dit, nous ne nous réduisons pas à un ensemble de profils en variations autorisées autour de profils types. L'arriviste qui enrichit son propre capital au fil de son parcours dans le seul objectif de son ascension personnelle, c'est un cas particulier parasitaire mais en soi révélateur qu'il existe de multiples dimensions de la personne sociale au-delà des groupes sociaux.

Groupes sociaux et débat démocratique

Voyons à présent ce que cela nous dit en relation avec l'organisation du débat démocratique.

Concernant la puissance de pourrissement du débat démocratique, il est facile d'imaginer des assemblages de personnages collectivement bien pires que les cas isolés d'arrivistes carriéristes ou revanchards ! Ces derniers sont, en effet, assez faciles à repérer dans une assemblée dirigée selon un principe trinitaire et à faire contribuer autant que les autres pour ce qu'ils sont, avec leur expérience particulière et leur capacité à anticiper les pièges qui empoisonnent le débat ou le précipitent vers une fausse résolution. Ils peuvent être d'excellents présidents.

Imaginons une assemblée citoyenne homogène dans ses références culturelles de la vie courante : des fonctionnaires d'administration centrale, des cadres moyens de grandes entreprises... : on comprend tout de suite que l'assemblée souffrira d'un grave déficit relatif de l'ouverture d'esprit, le même genre de défaut que nos assemblées d'élus ! L'homogénéité sociale d'une assemblée condamne ses participants aux unanimités lumineuses et alternativement aux divisions internes artificielles pour compenser les facteurs unanimistes. En tous cas, les participants sont incapables de s'ouvrir à des modes de pensée qu'ils ne peuvent même pas imaginer.

Comment rassembler des gens qui aient quelque chose à dire à ceux qui ne sont pas comme eux, n'aient pas peur de le dire, mais sans prétendre qu'ils ont raison dans l'absolu ? Et sans perdre leur temps à discuter de pseudo préalables théoriques ?

Evidemment, le notable exemplaire, l'illuminé de la classe en lutte, le prédicateur d'une suffisante croyance, le vieillard gâteux, le jeune qui va tout casser, la personne en traitement psy.... ne seront pas a priori des contributeurs bien utiles. Cependant, sur certains sujets, il est certainement intéressant de pouvoir bénéficier de l'expérience d'un jeune sorti d'une crise de dépression ou d'une personne âgée qui a surmonté de nombreuses humiliations. Mais en tant qu'experts ou en tant que témoins, pas en tant que contributeurs.

Le citoyen idéal pour enrichir un débat démocratique, c'est celui qui a déjà vécu plusieurs métiers, plus largement plusieurs expériences de la vie, et qui a eu le loisir ou l'obligation de prendre du recul sur les uns par rapport aux autres. Il ou elle n'a pas tout réussi. Il ou elle s'est même fait rouler plusieurs fois. Il ou elle connaît le danger des emballements passionnels ou militants...

Ces super citoyens n'existent pas, évidemment, mais on peut en obtenir les équivalents en combinant les expériences diverses de citoyens ordinaires. Encore faut-il reconnaître que cette combinaison ne se fera pas spontanément dans un débat libre, qu'il faut au contraire que ce débat soit consciemment conduit selon une étiquette précise. A l'opposé, la tendance médiatique actuelle est celle du débat rythmé à coups de thèmes d'actualité dans une sélection de citoyens surdiplômés ou supposés experts. Alors que, clairement, les gens diplômés qui ont fait carrière en passant d'un poste à l'autre dans de grandes organisations ou sont restés à l'intérieur d'un milieu familial ou professionnel, sont a priori moins pertinents dans un débat démocratique à finalités pratiques que d'anciens élèves d'écoles communales primaires qui auront bourlingué dans plusieurs existences – ne serait-ce que pour identifier tous les aspects pratiques... Bref, le tirage au sort est la solution, mais pas n'importe comment dans n'importe quelle population. Les finalités, les produits attendus de l'assemblée doivent commander la définition du périmètre de population ayant les caractères requis.

mardi 24 février 2015

Techniques démocratiques

Le livre de Jacques Testard, Comment les citoyens peuvent décider du bien commun (Seuil, 2015), est pour moitié digne de son titre - ce qui est extraordinaire pour une telle ambition !

En plus, ce livre peut servir de contre poison aux émanations du monde politique à la House of Cards. En effet, dans la série House of Cards, le peuple des citoyens n'apparaît qu'en masses manipulables par les medias, ou au travers de représentants issus de divers modes de délégation. Cette simplification est habituelle dans tout spectacle, dont la scène se limite par construction aux dimensions physiques strictement nécessaires à la représentation de quelques personnages. Cette simplification habituelle est entretenue dans la vie réelle par la pratique des proclamations de résultats de sondages censés reproduire les avis et pensées instantanés de chaque catégorie de la population, en fonction de questions adroitement formulées par des enquêteurs. Cette simplification habituelle est ou devrait être depuis longtemps obsolète, du fait de l'utilisation du Web convenablement adapté et spécifiquement conçu comme moyen d'expression directe et vecteur des contributions personnelles des citoyens. Nous y reviendrons.

humacit.jpg La première moitié de l'ouvrage est consacrée à la dénonciation de certaines insuffisances des assemblées de représentants élus. Cette dénonciation est d'autant plus pertinente que surgissent des menaces sur la survie de nos modèles sociaux et même sur notre survie tout court, dont le traitement exige une forte réactivité, l'indépendance de jugement, la liberté d'approfondir des dossiers complexes. Les questions de société posées par l'usage des nouvelles technologies dans tous les domaines, à commencer par les sciences de la vie en association avec l'informatique ne peuvent pas être correctement traitées par des assemblées d'élus dont ce n'est pas la vocation. Cette carence devient encore plus évidente face à l'urgence d'engager rapidement des changements progressifs et coordonnés de nos modes de vie et de nos méthodes d'exploitations agricoles et industrielles pour arrêter la dégradation de la planète.

La deuxième partie de l'ouvrage expose des solutions pratiques. Elle appelle de notre part quelques critiques que nous espérons constructives, parfois au-delà des intentions de cet ouvrage très stimulant.

Le cadre des solutions proposées par l'auteur, notamment pour statuer sur l'usage des nouvelles technologies, c'est la conférence de citoyens, constituée spécifiquement pour chaque ensemble de questions à traiter, par tirage au sort. Il s'agit à chaque fois d'une toute petite assemblée, de 15 à 20 personnes, conduite par un facilitateur. Les participants ne sont pas rémunérés au-delà du remboursement de leurs frais. L'implication personnelle dans la recherche de l'intérêt commun suffit à motiver les participants à consacrer plusieurs week ends à une telle conférence. D'abord, ils se font présenter l'état de l'art et des connaissances par les experts reconnus, puis éventuellement par toutes les autres personnes souhaitées. Ensuite, ils élaborent des recommandations en vue de compléter ou modifier la législation.

Ce qui est enthousiasmant, c'est que, d'après l'auteur, la conférence citoyenne, cela marche même en France ! On est à chaque fois surpris par la motivation des participants, le sérieux de leur démarche, leur souci de l'intérêt général, la qualité des recommandations finales.

Malheureusement, il est bien connu que les recommandations finales des conférences citoyennes demeurent trop souvent sans suite, même lorsqu'elles ont été publiées. C'est que les vérités se reconstruisent au passage par certaines procédures officielles, que seuls les élus du peuple font les lois, et qu'ils sont très jaloux de cette prérogative, et que, par penchant naturel dans leur position, ils ont tendance à rejeter a priori toute idée exogène impliquant une limite ou une contrainte sur leur souveraineté dans quelque domaine que ce soit.

Cependant, même si le destin des recommandations produites par les conférences de citoyens était brillant, plusieurs points mériteraient un examen critique.

En premier, les recommandations d'une conférence de citoyens ne semblent pas surgir d'une élaboration interne, mais au moins dans leur expression, résulter d'un choix des participants parmi des éléments préparés pour exprimer divers points de vue contradictoires préalablement recensés. Alors, qu'on le veuille ou non, la seule différence avec une opération de manipulation, c'est la publication des raisons des choix, or il est rare que ces raisons soient reprises dans les synthèses et les communiqués ! En second, le très faible effectif de la conférence de citoyens, certes justifié par la contrainte logistique des réunions, demeure sans doute le principal argument justificatif sous-jacent de l'attitude méprisante des représentants élus.

En effet, sur le fond, comment prétendre qu'une conférence de 15 à 20 citoyens tirés au sort dans toute la population puisse faire mieux dans le sens de l'intérêt général (terme vague à géométrie variable) que, par exemple, un groupe du même nombre de diplômés bac + 5 tirés au sort ? Et si on fait travailler en parallèle plusieurs conférences citoyennes constituées à partir de catégories différentes de la population, sur quels critères et qui se donnera le droit d'interpréter les différences entre les recommandations finales des divers groupes ? Ou qui osera proclamer sans rire que tous les groupes obtiennent exactement les mêmes conclusions par les mêmes arguments ?

A la base de toute institution démocratique, on ne peut pas évacuer la question première de la "citoyenneté requise" des contributeurs potentiels à une assemblée citoyenne, afin que cette assemblée soit reconnue comme "le peuple" en regard de ce qu'elle doit produire. Raisonnablement et fondamentalement, ce qui est important au-delà de la citoyenneté légale, ce n'est pas la spécialisation personnelle ni le niveau supposé d'intelligence des participants, mais d'abord la diversité des expériences de la vie que l'on souhaite pouvoir consulter et faire contribuer à l'élaboration des propositions à construire, avec comme conséquence un plancher en nombre de participants et un mode de sélection dans la population. Evidemment, s'il s'agit d'organiser un grand jeu de rôles en vue d'une opération de communication ou en vue d'un épisode transitoire, comme proposé implicitement par d'autres auteurs, la définiition de la population et de la méthode de sélection ne méritent pas l'investissement intellectuel (et informatique) qui serait requis pour une organisation pérenne.

Globalement, il nous manque donc une réflexion sur le passage à l'échelle supérieure, à partir des pratiques mises en oeuvre dans les conférences de citoyens. Il ne suffit pas de suggérer la reconversion d'une assemblée d'élus en assemblée citoyenne constituée par tirage au sort : même si cette reconversion pouvait se réaliser d'un claquement de doigts, cette grande assemblée citoyenne existerait pour quoi faire et travaillerait comment ? Certainement pas en héritant des mêmes tâches et des mêmes procédures que l'assemblée d'origine ! Encore moins pour s'éclater en conférences citoyennes de 20 personnes en fonction des sujets à traiter !

En vue d'un changement d'échelle, certains termes à consonance technique sont à éviter, en particulier "panel" et "facilitateur". Au niveau des conférences de citoyens, analogues à des expériences reproductibles de laboratoire, leur emploi ne porte pas à conséquence. En revanche, pour passer à l'échelle d'une nation, ces termes-là, panel et facilitateur, sont des boulets particulièrement encombrants, des prétextes potentiels à des entreprises dénaturantes.

Précisons pourquoi cette dernière remarque n'est pas un détail.

Le mot "panel" véhicule une forte coloration marketing. Or, il est maladroit de laisser place à la moindre possibilité de confusion entre une assemblée citoyenne et un panel de consommateurs de la démocratie. Il serait grotesque de réduire l'assemblée citoyenne à une représentation consultative qui pourrait être placée sur le même plan que des programmes de sondages ou dont les propositions pourraient être soumises à des enquêtes d'opinion. Rappelons que ce qui caractérise une démocratie authentique, c'est la capacité autonome du peuple à définir son propre avenir - ce qui se traduit malheureusement dans les discours ampoulés par "la définition du bien commun", superbe formule fumeuse censée magnifier l'activité consistant à dégager des décisions pratiques et responsables, temporaires, peut-être minables en apparence mais réfléchies, cependant imposables à tous.... C'est que la recherche de la perfection, dans une démocratie authentique, se concentre dans la qualité des débats, pas dans les institutions elles-mêmes ni dans l'éclat des décisions. L'expérience historique prouve abondamment que la recherche de la perfection des institutions est un piège mortel de la démocratie, particulièrement si cette recherche consiste à préserver par replâtrages successifs un ensemble supposé optimal d'institutions héritées d'un passé glorieux. Par nature, dans une démocratie authentique, une assemblée citoyenne n'est rien d'autre qu'une instance du peuple décideur. Elle ne doit pas être envisagée comme un panel résultant d'une procédure d'échantillonnage au sein de la population, dont on pourrait contester les décisions au prétexte de son niveau de représentativité ou au prétexte d'un défaut de la procédure d'échantillonnage. Basiquement, la représentativité d'une assemblée citoyenne ou la représentativité des participants dans une telle assemblée ne peut pas, ne doit pas être une notion pertinente. Une assemblée citoyenne ne "représente" qu'elle même et chaque participant n'y représente personne que lui-même, c'est d'ailleurs exactement ce qu'on en attend. Une assemblée citoyenne est le peuple tout simplement, ou alors ce n'est pas une assemblée citoyenne... Cependant, afin d'assurer la qualité du débat démocratique, plusieurs conditions préalables sont à considérer, dont l'existence d'une réponse communément acceptée à la question première de la citoyenneté requise en regard des productions attendues de chaque assemblée citoyenne - bien avant le choix de la méthode de tirage au sort permettant d'assurer la participation d'un maximum de citoyens au fil des tirages successifs. La satisfaction de cette condition première peut nécessiter une connaissance assez détaillée et instrumentée de la population, certes selon des critères et dans un but différents de ceux du marketing, mais sans nier la similarité de certains procédés techniques. D'où une tentation permanente d'assimilation au panel, dont il faut connaître le danger.

Le terme "facilitateur" est générique pour désigner l'animateur d'un groupe d'association des cerveaux, par exemple en recherche d'innovations, d'améliorations du service aux clients d'une entreprise, etc. Ce terme de facilitateur est inadapté au contexte d'une assemblée citoyenne. Une assemblée citoyenne a besoin d'un président au plein sens du terme (éventuellement à plusieurs têtes) afin que les travaux et les débats soient conduits selon des règles et une étiquette spécifiques. La fonction de président d'une assemblée citoyenne est une fonction républicaine qui ne peut entrer dans un autre cadre, par exemple, celui d'une prestation d'animation par un psychosociologue - ce qui ne veut pas dire que le président doit manquer de psychologie et ne rien connaître aux réalités sociales ! Voir par exemple ce billet du blog.

Douzecolere.jpg Le célèbre film "Douze hommes en colère" (Sydney Lumet, 1957) relate le retournement sensationnel d'un jury d'assises. Ce film mériterait une analyse critique nouvelle, à la hauteur des interrogations qu'il devrait actuellement susciter dans toute réflexion sur l'amélioration des fonctionnements démocratiques, en parallèle d'une analyse historique des défauts des démocraties en regard des problèmes de notre temps. Le scénario est celui d'un triple miracle. Premier miracle : l'imposition de la discipline de conscience de l'un des jurés à tous les autres. Deuxième miracle : l'intelligence dans l’adaptation des questionnements aux diverses personnalités des autres jurés. Troisième miracle : le réveil progressif de ces autres jurés jusqu'à l'unanimité en sens contraire de l'opinion majoritaire initiale. L’invraisemblance de ce triple miracle dans le film nous renvoie constamment au terrifiant spectacle de l'intermittence de notre humanité. Mais évidemment, le débat du jury des "douze hommes en colère" est le contre exemple poignant de ce que devrait être un débat ordinaire dans une assemblée citoyenne ! Aussi, il est désespérant que des ouvrages à prétention savante se raccrochent encore à un modèle de jury pour envisager une forme moderne de démocratie directe, ou pire, ne s'intéressent même pas à la discipline du débat démocratique, relèguant ce sujet dans les ténèbres des arts et techniques. Poussons la cruauté jusqu'à l'extrême : quelle est la pertinence actuelle des puissantes dissertations dont s'entretenaient nos grand intellectuels des sciences humaines en 1957 ? Faute d'oser concevoir comment nos sociétés pourraient évoluer sans conversion révolutionnaire préalable pour se rendre capables de s'accorder sur des institutions planétaires, faute de rechercher humblement en tant qu'être humain comment utiliser l'expérience du passé et les opportunités du présent pour développer nos libertés pratiques face aux urgences à venir et aux limites physiques qui vont s'imposer à l'humanité différemment selon les pays, nous n'en sommes encore qu'à des expérimentations ponctuelles et locales de "démocratie directe" plus ou moins authentiques, sans perspective réelle d'insertion dans la vie politique courante, encore moins dans les nouveaux espaces pourtant réputés universels du Web. Individuellement, il nous est pourtant certainement moins difficile de nous astreindre à une discipline de débat démocratique adaptée à notre époque que, par exemple, de nous arrêter de fumer...

Enfin, on ne peut ignorer les potentialités du Web pour l'extension numérique et qualitative des contributions citoyennes - potentialités que seule une discipline d'emploi adaptée pourra développer, car rien n'est donné par avance ! Nous devons affronter pour de bon la question de la citoyenneté directe en vraie grandeur à notre époque, inventer une perspective réaliste de contribution active et responsable de chacun face aux grandes questions de survie et d'évolution urgente de nos sociétés... Ce programme devrait s'imposer comme une évidence dans toute réflexion contemporaine soucieuse de l'avenir.

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