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Tag - Anthropologie

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dimanche 11 décembre 2016

Transit

Depuis quelques années, dans les wagons du métro parisien, il existe un affichage de quelques lignes de poésie contemporaine ou de pensées profondes, tout en haut des parois avant et arrière, au-dessus des espaces publicitaires.

Combien de passagers les lisent ? Pour la plupart, nous mettons notre conscience en état de veille ou, au contraire, nous la concentrons sur notre smartphone - deux attitudes équivalentes du voyageur solitaire dans une foule de composition aléatoire - mais attention : tous les visages vides ne sont pas ceux de l'indifférence entre soi, l'aide spontanée au voyageur en difficulté en apporte une preuve ponctuelle.

Le fait est que, dans le métro, depuis l'apparition des smartphones et des casques à musique, rarissimes sont les lecteurs d'écrits non volatils, tels que journaux, bouquins.... Alors les affichages en bout de wagon, ce sont surtout les myopes porteurs de lunettes ou de lentilles correctives qui sont naturellement attirés par eux, pour tester leur bonne vue.

Contexte métropolitain

Le transport en commun dans le métro est un univers caractéristique de nos sociétés urbaines modernes, un univers évolutif au cours de la journée et de la nuit, selon les jours de la semaine, en fonction des périodes de congés scolaires, sur la longue durée au travers des modernisations et des changements de populations. Bref, c'est un univers de notre vie en société. Il n'est pas étonnant que son étude reste à faire en profondeur comme en surface, dans la mesure où cette étude nécessiterait l'invention de façons de penser et de concepts adaptés. Dans un premier temps, le présent billet ne pourra que suggérer quelques éléments importants de cette étude ignorée.

Il existe un facteur aggravant de la difficulté d'une telle étude : l'automatisme de suspension mentale à l'intérieur du domaine à étudier. En effet, dans un transport en commun sans réservation de place, avec une proportion rarement nulle de voyageurs debout (métro, autobus, tramway, train de banlieue, train régional,...), tout usager y accepte la suspension de sa pensée réfléchie. On se contient réciproquement, au sens physique aux heures de pointe, mais aussi dans un sens plus large, celui d'une étiquette implicite de cohabitation, assez souple pour s'adapter aux variations du contexte collectivement reconnu dans l'instant. Il serait faux de qualifier cette cohabitation par analogie avec un phénomène purement physique dans une belle expression du genre "chacun est le mur de l'autre".

D'ailleurs, quelle tromperie, cette autre expression courante : "il ou elle se fond dans la foule impersonnelle". La réalité est bien plus subtile, c'est celle de la transformation mentale de tout individu à l'instant de son entrée dans un groupe social à forte étiquette, phénomène courant de la vie urbaine vécu par chacun de nous des dizaines de fois par jour, jamais étudié, jamais reconnu par la "science" sociale ! Le métro nous en donne l'illustration frappante, massive, au travers de sa particularité, celle d'un univers de suspension dans une attente commune ou dans un déplacement commun pourtant individualisés, car à chacun sa destination. La foule du métro, au contraire des expressions consacrées, est totalement personnelle : c'est moi, c'est vous, nous tous qui en respectons l'étiquette implicite.

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Remarquons en passant que la monstruosité relative de l'univers social du métro réside dans le grand nombre des assujettis, mais pas dans le contexte physique ni dans son étiquette. En effet, il existe par ailleurs de nombreux exemples d'univers moins peuplés, où l'équilibre social repose sur une étiquette suspensive analogue à celle du métro, même et surtout lorsqu'elle est dissimulée sous un code relationnel très strict : les occupants de stations scientifiques isolées, les équipages de véhicules en mission longue, etc.

Si le contexte de transit en surpopulation réelle ou potentielle dans le métro est bien spécifique au transport en commun comme facteur suspensif de la pensée réfléchie, ce contexte spécifique ne fait cependant que rendre particulièrement évident le phénomène de suspension de notre pensée réfléchie dans tout groupe social porteur d'une étiquette forte, le type de groupe de loin le plus structurant dans nos sociétés - par définition de "la" société. Ce constat du peu de temps disponible à notre pensée individuelle réfléchie, ne serait-il pas pertinent de l'accepter dans notre conception de la "nature humaine" dans notre vie sociale, au lieu de l'imaginer dans un monde de philosophes solitaires oisifs ?

L'étiquette implicite du métro n'est pas un produit arbitraire du passé interprété pour l'occasion. C'est d'abord la traduction comportementale d'évidences physiques. Sans remonter jusqu'au cycle du carbone et aux déplacements relatifs des planètes autour du soleil, la première règle commune qui s'impose, dans ce contexte urbain particulier, est de faciliter le flux, potentiel ou en mouvement, du déplacement des personnes à l'entrée et en sortie des wagons, dans les couloirs, etc. A l'intérieur d'un wagon entre deux stations, le caractère à la fois potentiel et imprévisible des flux de mouvements à venir de passagers impose le suspens mental et physique, car le besoin exact futur de déplacement de chacun ne peut être que rarement partagé et seulement des voisins immédiats, alors que le facteur déclencheur, l'arrivée en station, est anticipé par tous. Une deuxième composante de la règle commune vise au respect de l'autre, à la fois physiquement proche temporairement et inconnu, compte tenu du niveau ressenti de surpopulation, c'est-à-dire que cette règle s'applique différemment dans un wagon bondé ou dans un couloir à forte circulation, que dans un wagon presque vide ou dans un couloir désert.

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Les premiers contrevenants à l'étiquette, ce sont donc les anti-flux. Pas les quêteurs ni les musiciens ambulants, pas les gosses qui jouent à se poursuivre de wagon en wagon, pas les surfeurs sur planche à roulettes dans les couloirs et sur les quais (si tout le monde faisait comme eux, ceux-là iraient à pied), pas les mendiants statiques pourtant accapareurs d'espaces privilégiés, même pas les voleurs et non plus les personnes en rupture de domicile sauf par les conséquences de leurs activités et de leur digestion... Les anti-flux naturels, ce sont les groupes constitués en blocs à périmètre flou ou désynchronisés du courant principal, dont le comportement est franchement en rupture avec l'étiquette de fusion dans un flux : voyageurs encombrés de bagages de grande variété, familles nombreuses indisciplinées, touristes rêveurs, preneurs de vidéos ou de photos souvenirs, groupes scolaires mal encadrés, supporters sportifs ou manifestants, marionnettistes et musiciens outillés de meubles encombrants de sonorisation,...) Cependant, les anti-flux les plus sournois, ce sont les individus subitement frappés d'inconscience de l'étiquette implicite, par exemple, ceux qui s'immobilisent pile au débouché d'un escalier ou d'un couloir, rompant ainsi brutalement la continuité de leur flot d'appartenance. Que cet acte anti-flux individuel se produise par réflexe égoïste ou afin de prendre le temps d'une décision personnelle sur la bonne direction à suivre, après examen et recherche, c'est un acte de mépris de l'intérêt collectif, localement très perturbant et susceptible de propagations. L'étiquette du flux impose, au contraire, un entre soi de fluidité physique, et l'abdication provisoire des formes d'intelligence personnelle qui pourraient la remettre en cause. On aperçoit, dans ce contexte particulier, l'étendue des possibilités de nuire à l'intérêt collectif par le mésusage de l'intelligence personnelle : ce n'est pas que le résultat des réflexions personnelles soit en lui-même redoutable, c'est ici la lenteur de son processus naturel de mise en oeuvre qui peut mettre la collectivité en péril ou gâcher son projet en cours.

Concernant le respect de l'autre, le deuxième type de contrevenants à l'étiquette est peuplé de ceux qui abusent de l'état de vulnérabilité des voyageurs en transit, pour leur propre profit, pour s'affirmer à bon compte, ou simplement par égoïsme. Ces contrevenants sont aussi parfois des anti-flux, mais leur caractéristique est, comme disent les panneaux d'affichage en termes modérés de "perturber la tranquillité des voyageurs" : mendiants professionnels et saltimbanques se produisant de wagon en wagon, groupes braillards ou devisant à forte voix, individus déclamant leur conversation téléphonique, personnes en mal d'hygiène, pique niqueurs dégoûtants, photographes compulsifs, capteurs de vidéos sur le vif, exhibitionnistes de toutes sortes imposant l'admiration de leur prestation, individus décervelés au comportement négligent de tout et de tous, etc. On distinguera facilement dans cette liste : les professionnels qui cherchent à tirer profit de leurs activités planifiées, les nuisibles occasionnels (dont des pauvres gens mentalement à la dérive), et enfin les sauvages. La catégorie des sauvages est la plus inquiétante, parce que son développement est certainement l'une des causes de l'intensification de la suspension mentale des voyageurs respectueux de l'étiquette, allant jusqu'au repli total encapuchonné sous un casque diffuseur de musique. Face à ce phénomène de sauvagerie, l'interdiction de "perturber la tranquillité des voyageurs" est inopérante, de même que les campagnes publicitaires contre les "incivilités" ou les "impolitesses" - surtout lorsque ces campagnes ciblent les resquilleurs en même temps que les fauteurs d'agressions directement subies par les voyageurs. La création ou l'allongement d'une liste d'interdictions serait inutile. Ne faudrait-il pas plutôt commencer par préciser les éléments d'une étiquette de contenance et de maintien, autrement dit décrire le comportement normal compatible avec la fonction du moyen de transport en commun, en mots simples faisant référence, par exemple, au comportement attendu d'un voisin que l'on abrite chez soi pendant quelques dizaines de minutes ? Et ensuite, ne faudrait-il pas dénoncer comme un délit tout comportement d'abus envers les voyageurs respectueux de cette étiquette et en donner des exemples sortis d'enquêtes ciblées et répétées auprès des voyageurs ? Et enfin, afficher cela partout ? Et alors, on aurait ainsi créé peu à peu une "police des moeurs" qui se propagerait d'elle-même partout, à partir du métro et en retour vers le métro, fondée sur des éléments d'étiquette et des exemples de délit reconnus.

Malgré tous ses efforts de suspension de ses facultés intellectuelles, l'usager du métro parisien de ces derniers temps ne peut ignorer la dégradation de son environnement. En effet, sur plusieurs lignes dudit métro, le passager doit supporter son exposition à diverses nouvelles formes violentes de provocations physiques et logiques : travaux à répétitions dans les stations notamment pour "faciliter l'accès" par les handicapés (projet évidemment impossible sauf pour les handicapés mentaux légers à moyens, indiscernables dans la foule du métro), fréquence des arrêts des escaliers mécaniques (avec déviations sportives obligatoires au travers d'un nuage de poussières), rareté et hyper lenteur des ascenseurs, excavations répétées, prolongées, des chaussées en surface afin d'améliorer tel ou tel paramètre technique des stations souterraines (au prix d'une gêne considérable des circulations et stationnements en surface), grossièreté du niveau de propreté dans les stations et les rames, perpétuation des modèles de rames toujours apparemment destinés en priorité aux seuls voyageurs assis, incompétence d'une forte proportion des conducteurs de rames à maîtriser les accélérations, etc.

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Comment un peuple libre peut-il supporter que les entreprises et organismes exerçant une fonction de service public, quel que soit le statut juridique de ces entreprises ou organismes, n'aient aucune obligation d'entretenir une relation organisée et permanente avec les usagers afin de déterminer les orientations à donner au service rendu, d'où doivent logiquement découler les stratégies d'exploitation, de maintenance et d'investissement ? Les enquêtes ponctuelles d'opinion, les mesures d'indicateurs abstraits de qualité ne peuvent avoir la pertinence et la portée nécessaires pour justifier des évolutions importantes du service public (autres que les améliorations de la gestion courante). Les propositions d'évolutions devraient émaner, par exemple, d'un ensemble d'usagers constitué en communauté de réflexion - un ensemble d'usagers à renouveler régulièrement, à former pour cette tâche et à faire bénéficier d'un historique des raisons et motifs des propositions ou décisions du passé.

Comment les dirigeants d'un peuple libre peuvent-ils ignorer le pouvoir que leur donnerait une relation directe organisée par eux avec le "peuple" ? Mépris de caste, incapacité à imaginer la réalisation de cette relation,... peur d'acquérir un vrai pouvoir ?

Il est donc bien approprié que, ces temps derniers, les affichages culturels dans les wagons du métro fassent appel à Oscar Wilde, un génie de la provocation mondaine élitiste, malgré sa misérable fin de vie écourtée (1854-1900).

Pourquoi les provocations historiques du regretté Oscar nous semblent-elles tellement plates, comme d'ailleurs la plupart des pensées et maximes de notre héritage culturel mondial, au point qu'elles mériteraient plus qu'une correction pour notre temps ? Certes, l'existence de ce décalage n'est pas surprenante, après tout ce qui nous sépare d'Oscar : deux guerres mondiales, la vague brutale des transformations industrielles, la montée de leurs affreux prolongements contemporains toujours innovants dans l'étendue et la profondeur des risques. Cependant, la conscience de ce décalage nous permet-elle de recevoir un héritage des penseurs du passé sans devoir fuir notre présent pour un artificiel retour en arrière ?

Voici deux illustrations d'une tentative d'actualisation.

Premier exemple : recalage ontologique

Maxime d'Oscar Wilde sur l'affiche (en traduction française) : "Vivre est la chose la plus rare au monde. La plupart des gens se contentent d'exister".

Première proposition d'actualisation : "Exister est la chose la plus difficile au monde. La plupart des gens se contentent de vivre".

C'est que, depuis l'époque du dandy jouisseur Wilde, "vivre" et "exister" se sont déplacés. "Vivez ! Éclatez-vous !" nous assomme pourtant la pub, tout à fait au sens d'Oscar. Mais la sagesse populaire a toujours dit "il a bien vécu", aussi bien d'un animal que d'une personne. Vivre est retombé dans la banalité malgré la poussée de fièvre vitaliste de quelques intellectuels durant une courte période historique. Personne ne se trompe sur la signification de ses propres moments de "grande vie".

A présent, exister, c'est bien plus que simplement vivre. A notre époque surpeuplée d'humains, le sentiment d'inexistence, d'insignifiance de chacun est devenu pesant, au point que beaucoup sacrifient tout, y compris ce qu'ils n'ont pas, pour un petit bout d'existence, ou pour l'illusion commode qu'un étourdissement de leur pensée leur fait prendre comme tel.

La réalité contemporaine des contrées paisibles est en effet que trop de gens se contentent de vivre pour eux-mêmes avec comme principe directeur "profiter de tout tant que ce n'est pas explicitement interdit, et même, si on le peut, tant qu'on n'est pas pris". Et qu'ils y sont encouragés par la persistance de conceptions héritées qui imprègnent l'imaginaire de nos sociétés, surexploitées dans les messages publicitaires. Certains d'entre nous, plus malins ou plus ambitieux, consacrent leur vie à cultiver leur aptitude à tirer profit de leurs semblables, incluant ainsi leurs contemporains dans le "tout" différencié, néanmoins instrumentalisé, dont ils s'autorisent à profiter.

Dans ce contexte, exister relève du projet, alors que vivre relève de l'ordinaire automatique, animal, publicitaire.

Dans l'univers du métro, on vit, on n'existe pas. Or, nos passages en transit dans le métro ne sont pas des exceptions dans le rapport entre nos vies et nos existences. Notre réalité personnelle, nous la vivons constamment, c'est que nous n'existons comme être humain idéal, réfléchi et responsable, que quelques instants dans nos vies quotidiennes (voire dans notre vie tout court...), et que le reste du temps, nous vivons par continuité, en répétant une multitude d'habitudes construites et intelligentes certes, néanmoins cataloguées et programmées. Cette continuité en mode automatique est encore plus évidente lorsque nous nous livrons, comme on dit, à nos passions ou pire à nos pulsions, en abdiquant une partie de nos capacités mentales déjà très limitées, et par ailleurs assez pénibles à mettre en oeuvre. Elle est encore plus évidente lorsque nous nous précipitons individuellement dans une forme d'auto annihilation sociale d'absence à l'entourage, en exposant nos esprits aux instruments de manipulation ludique véhiculés par les nouvelles technologies informatiques. La pseudo révolution numérique nous soumet au principal véhicule de diffusion et d'amplification d'une imprégnation mécanique. Tout y est procédural. Et logiquement, "mes droits" s'y insèrent dans une règle du jeu de la vie, dont le premier : le "droit" de vivre sa vie ! C'est nul, tout le monde le sait et pourtant tout le monde serine la même chanson en faisant semblant d'y croire...

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C'est que les positions respectives de l'existence et de la vie remontent loin. Notre Robespierre - par ailleurs célèbre coupeur de têtes - s'était fait l'avocat d'un "droit d'exister" en tant que "droit imprescriptible de l'être humain". C'est contre une société oppressive que les acteurs de révolutions violentes se sont élevés, par des formulations exacerbées, en opposition à un ordre social qu'il jugeaient inhumain en regard de leur conception d'une société idéale. Et partout, l'absolutisme de leur idéal révolutionnaire s'est violemment confronté à la réalité humaine. Alors, ces progressistes enthousiastes ont supprimé les vies des autres, des moins méritants ou des plus imparfaits, au nom de leur idéal d'existence supérieure, comme autrefois d'autres l'ont fait au nom de prétendues religions, aussi par l'usage systématique de mécanismes pseudo juridiques. Malgré les abondantes preuves expérimentales de leur ineptie, pourquoi conservons-nous comme des reliques sacrées les proclamations absolutistes de ces époques enflammées ?

Ne serait-il pas urgent, pour la survie de nos sociétés modernes d'êtres humains ordinaires, non seulement de réviser les belles formules des héritiers des "Lumières", mais aussi de rééquilibrer nos libertés, nos droits et nos interdits pour notre temps ? Ne serait-il pas normal que chaque citoyen soit en mesure de comprendre comment s'organisent ses libertés, ses droits et ses interdits, concrètement dans sa vie quotidienne ?

A commencer par le métro.

Proposition finale d'actualisation de la pensée d'Oscar Wilde dans l'esprit vache : "Trop de gens aspirent tellement à vivre qu'ils s'empêchent d'exister".

Deuxième exemple : refondation de l'économie

Maxime d'Oscar Wilde sur l'affiche (en traduction française) : "Aujourd'hui, les gens savent le prix de tout et ne connaissent la valeur de rien".

Première proposition d'actualisation : "Aujourd'hui, les gens savent la valeur de tout et ne connaissent le vrai prix de rien".

C'est que, à notre époque, on ne distingue plus prix et valeur dans le langage courant. par l'effet de la financiarisation généralisée et de notre imprégnation par les concepts étroits de l'"économie" réduite à la considération des seuls éléments mesurables monétairement.

On ignore une grande partie des coûts de production, d'usage, de recyclage éventuel puis de destruction finale des produits et des biens consommés. Une partie importante des vrais coûts, peut-être de l'ordre de 50% en moyenne, est "externalisée", c'est-à-dire non comprise dans les prix d'acquisition des produits et des biens. Il est vrai que nous payons une partie de ces coûts externalisés dans nos impôts, lorsque ces derniers servent à évacuer puis traiter les déchets, soigner les maladies causées par les dégradations de l'environnement, héberger des migrants climatiques, financer des aides contre la famine, réguler la pêche dans le monde, doter les projets de recherche sur l'agriculture du futur... Il reste qu'une autre partie de ces coûts nous demeure invisible, d'autant plus menaçante : c'est une dette qui s'accumule du fait du report "ailleurs très loin" des saletés, des dégradations et des mauvais traitements. Cette aberration contemporaine ne changera pas, elle est la conséquence de lois physiques éternelles, d'une croissance démographique non maîtrisée, et du retard dans le développement des sciences sociales.

Bref, il serait plus qu'urgent de nous faire payer les vrais prix des produits ! D'où la première actualisation proposée de la maxime d'Oscar.

Cependant, cette vérité des prix ne serait pas suffisante pour conjurer notre perte de conscience collective des fondements sociaux et notre ignorance de la nécessité vitale de leur rééquilibrage. Qui peut encore croire que l'"économie" humaine et sociale de notre ville, de l'entreprise ou des organisations où nous travaillons, de notre monde au sens physique, se résume aux seuls flux monétaires ?

Les fondements sociaux, ce sont évidemment les différents types de relations de réciprocité qui fondent toute société. Chaque individu entretient des relations de réciprocité avec sa propre personne, avec sa famille, avec les amis et collègues, avec la cité..., avec l'État, avec la nature au travers de diverses relations de réciprocité, de la réciprocité étroite immédiate à la réciprocité élargie retardée, par exemple pour cette dernière au travers de divers services étatiques régaliens dont bénéficie chacun sur toute la durée de sa vie. Une société donnée, partout dans le monde dans tous les modèles de sociétés, peut se définir par un équilibre entre les différentes relations de réciprocité qu'elle abrite et qui la constituent, un équilibre qui est aussi par définition celui des valeurs ressenties à l'intérieur de chaque relation circulaire de réciprocité.

La société "moderne" tend à dématérialiser toute relation de réciprocité autre que celle qui relie un travail personnel rémunéré avec l'entretien de son propre foyer, au travers de divers processus de monétarisation et de dépersonnalisation. En conséquence de cette dématérialisation, concernant la cité et l'intérêt général, on se demande pourquoi on paie des impôts, on en veut pour son argent, on se plaint que les fonctionnaires ne travaillent pas assez... La confusion est telle que beaucoup de citadins - gens sans terre - raisonnent comme si la rue en bas de leur immeuble était une propriété de l'État, ce dernier ayant la charge d'en assurer l'entretien et la permanence d'usage par la magie de son seul pouvoir alimenté par les impôts et taxes. Aucun citadin parisien n'ira chercher un balai chez lui afin de pousser dans le caniveau quelques ordures ou papiers encombrant le trottoir devant la porte de son immeuble, même pas s'il est lui-même à l'origine de ce désordre ponctuel et si l'entreprise chargée du ménage de l'immeuble ne repasse que dans une semaine. Dans les sociétés préindustrielles (même très urbanisées), au contraire, la cité et l'État (ou ce qui en tient lieu) s'ancrent dans la vie courante de chacun par une partie identifiable de l'activité concrète individuelle - activité distincte de l'entretien personnel et hors du cadre des relations avec les seuls proches, cependant parfois déléguée en partie à des artisans spécialistes. Dans nos sociétés "modernes", la perte des liens physiques individuels de la réciprocité élargie est une catastrophe anthropologique débilitante, qui ne peut pas être compensée par les efforts de quelques organisations caritatives - sauf partiellement dans les sociétés mono culturelles où subsiste une forme de code collectif préservant, au moins sous cette forme figée, la permanence de certains comportements d'intérêt général dans la vie quotidienne et son environnement (cf. par exemple, dans certains pays, la propreté naturelle des rues, les poubelles de diverses couleurs aux contenus bien rangés, l'absence de décharges ou de zones abandonnées dans les campagnes...).

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Cependant, cette perte des liens de réciprocité de niveau supérieur, ceux de l'intérêt général, n'est pas inéluctable, même dans une "économie" monétarisée. On peut imaginer, par un effort de réingénierie sociale, la création d'une société moderne où chacun (reconnu comme compétent pour cela) devrait consacrer un jour par semaine à des activités d'intérêt général définies par la collectivité, et où cette journée civique serait rémunérée au niveau d'un "salaire universel de base"... Alors enfin peut-être, nous aurions des métros propres et fonctionnels, le chômage disparaîtrait, de nouveaux matériels et systèmes informatiques seraient fabriqués pour faciliter et organiser les travaux des journées civiques, les cités seraient entourées de campagnes nourricières....

Proposition d'actualisation de la pensée d'Oscar Wilde, en grand écart de la lettre mais vaguement dans l'esprit : "Egarement des masses contemporaines. La liberté, c'est que les autres poursuivent des futilités au prix de grands sacrifices. La justice, c'est que j'obtiens à vil prix tout ce qui m'est de grande valeur".

Note pour les spécialistes. Le concept de "relation de réciprocité" peut être interprété comme une généralisation du concept du "don", bien connu dans certaines disciplines universitaires. Cette généralisation présente au moins trois avantages. Premièrement, sa présentation se dispense du passage par l'exemplarité de quelques pratiques spectaculaires de peuplades attardées (sur la longue route du Progrès et des Lumières passant par l'urbanisation massive et l'industrialisation). Deuxièmement, en partant des sociétés modernes et de la banalité quotidienne, on est obligé de prendre en considération les diverses circularités qui existent dans le temps et l'espace, correspondant aux divers types de relations de réciprocité, allant de la réciprocité la plus intime et immédiate à la réciprocité la plus élargie et diffuse dans le temps, sans tomber dans le piège de la focalisation sur l'analyse des intentions supposées des acteurs ni sur leurs incarnations par des organisations spécifiques consacrées aux actions caritatives ou au mécénat. Troisièmement, le caractère fondamental et globalement structurant des relations de réciprocité dans toute société peut être facilement rendu évident, y compris et surtout dans nos sociétés modernes où l'économie monétaire se trouve alors réduite à un détail logistique. Accessoirement, le problème de l'oeuf et de la poule (qui, de l'être humain et de la société a créé l'autre) est explicitement résolu; la relation de réciprocité reboucle toujours sur la personne. Plutôt que de rechercher une confirmation ou une contradiction du concept de relation de réciprocité dans les oeuvres de grands auteurs, il est donc suggéré de se servir du concept et de ses approfondissements afin de proposer les rééquilibrages concrets à réaliser dans nos vies sociales individuelles, afin de stabiliser nos sociétés fragilisées, et si possible leur redonner du sens. C'est l'économie, la vraie.

Bon, excusez-moi, je descends à la prochaine.

vendredi 19 juin 2015

Pour une science humaine du monde futur

Ce billet est consacré à diverses directions de recherche utiles à l'élaboration d'un monde futur, concernant la communication entre les personnes, afin de favoriser la création d'une humanité plus responsable et conviviale. En particulier, via le Web, la nature de la communication manquante concerne aussi bien la transmission directe des compétences que des formes nouvelles de démocratie directe.

Il reste beaucoup à faire pour l'ouverture de la communication entre les personnes, mais tout est possible techniquement.

Il reste beaucoup à faire : en dehors des échanges dans un cadre étroit (par exemple, au cours de l'exécution d'un projet - et encore...), on ne sait encore "communiquer" que dans le but de s'imposer, on ne sait "débattre" qu'en brandissant ses propres valeurs et ses propres totems et en accusant les autres de les piétiner ou d'en être indignes, on ne sait transmettre des compétences que par une relation entre dominé(s) et dominant… La prise de conscience généralisée de cette inefficience ne relève pas d'une seule science humaine, mais de "la" science humaine, une science qui s'attacherait concrètement à la recherche d'un projet permettant à l'humanité de dépasser l'échéance du prochain siècle - toute autre « science » n'étant que du divertissement, au mieux une aide à vivre. En effet, la situation présente de l'humanité sur terre nous accorde tout au plus une cinquantaine d'années avant que la dégradation des conditions de vie, du fait de notre pillage irrémédiable de la planète, nous impose des solutions radicales de survie en opposition aux principes fondateurs des droits de l'Homme - malheur à nous si nous n'avons collectivement rien appris depuis l'ère néolithique !

Tout est possible techniquement : les prémisses des sciences utiles et les instruments d'extension de la communication sont à disposition.

Cependant, il existe des obstacles considérables. Parmi ces obstacles, les plus lancinants sont la saturation de la pensée par des sciences futiles, et l'asservissement des esprits par le dévoiement du Web en miroir hypnotique géant.

Les sciences futiles font partie du business as usual, elles s’attachent à traiter les questions embarrassantes pour leur donner des réponses fallacieuses ou grotesques selon le contexte. Elles entretiennent la stérilisation de la pensée contemporaine, toujours imprégnée d’idéaux héroïques et bercée par la présupposition d'une Humanité dont le destin propre dépasserait celui de son environnement, dans toutes les variantes pseudo religieuses et pseudo politiques.

Dans ces conditions, des « révolutions » se feront peut-être çà et là dans le monde des humains, mais elles n'engendreront aucun changement dans les idées ni dans les comportements. Et le jour prochain où « on » sera contraint d'affronter concrètement l'évidence qu'il y a trop d'humains sur notre planète bousillée, non seulement trop de consommateurs mais trop de générateurs de déchets ravageurs, le jour où « on « se dira qu’après tout c’est très simple, c’est notre prochain qui nous pompe notre air, alors adieu l'humanité ! La réalité brute de la compétition planétaire écrasera toutes nos « vérités » humanistes.

Le Web est devenu l'agent principal de concentration et de diffusion des sciences futiles, un agent de leur production. Le Web a été détourné de sa conception originelle pour devenir le vecteur de services fournis "gratuitement" par de grandes entreprises très rentables, un foyer de manipulation à grande échelle, une machine à bonheur par auto hypnose, dans l'illusion d'une communauté exhaustive des savoirs et d'une immédiateté des compétences. C'est l'instrument de la stagnation par excellence, l'analogue d'un Versailles du Roi Soleil dans le royaume de France, mais sans les caravanes de l'Orient lointain, sans le Nouveau Monde, sans les contrées vierges à découvrir, sans les peuples « sauvages » à subjuguer.

En d'autres termes, dans le prolongement des tendances actuelles, notre équilibre personnel entre la vie et la stupidité va se réduire demain, par force, à un choix entre la mort et l'animalité. Car nos humanistes, nos savants, nos gens de pouvoir, qu’ont-ils fait pratiquement, après deux terribles guerres mondiales, pour éviter l’élection « démocratique » de dirigeants sur la base de programmes indignes, pour rectifier les lignes d’actions des mauvais gouvernements, pour écarter du pouvoir les fous, les accapareurs… ? C’est commode de brandir « nos valeurs » en prenant des airs importants, de pontifier sur l’existence des « contre pouvoirs » institutionnels et sur ceux de la « société civile ». C’est beau de « débattre » de pures croyances entre gens du monde en balançant quelques chiffres pour éblouir les naïfs. C’est confortable de se réfugier derrière des slogans dénaturants du genre « démocratie Internet » pour faire croire que l’on est en phase avec « le monde qui change ». C’est grisant de faire comme si « l’économie » se réduisait à la finance et représentait ainsi la fonction essentielle de l’humanité. Ces discours et ces postures sont permanents dans nos médias. Pourtant, presque tout le monde les ressent comme illogiques, dangereux, ennuyeux, mortels. Mais, pour en sortir, il faudrait une imagination pratique qui ne semble plus à la portée des spécialistes, et nécessiterait donc une collaboration constructive en équipes multi disciplinaires (constituées de citoyens porteurs d'expériences diverses de la vie). Exemple : alors que la mode au sommet de l'Etat est de singer « l’entreprise », pourquoi personne ne propose d’appliquer une démarche de « Qualité » au fonctionnement de nos démocraties, obligeant à préciser les finalités politiques au-delà d’un horizon de gestion courante, à créer un ensemble de mesures pratiques de la qualité des actes gouvernementaux et des lois en regard de ces finalités, avec une qualification des erreurs et des succès… ? On devrait évidemment s’inspirer des méthodes de maîtrise de la qualité des logiciels, plutôt que des produits industriels, bien que la démocratie soit un « produit » de masse par excellence. En se fondant simplement sur l’observation de l’expérience historique des démocraties, on pourrait affirmer qu’un système de « qualité démocratique » ne pourra s’appuyer sur le seul autocontrôle par les dirigeants eux-mêmes (même temporaires), mais devra faire appel à des assemblées de citoyens (à créer), en relation avec des institutions internationales (à créer). De toute façon, c’était pour hier…

Dans ce billet, nous présentons sommairement trois axes de recherche, à l'occasion de parutions récentes qui témoignent de la persistance de sciences véritables ou tout au moins, font ressortir l'intérêt de leur développement en tant que sciences humaines. Sans prétention à l'exhaustivité. Sans même revendiquer une originalité ni une profondeur spéciale dans l'analyse. Mais non sans peine, de l’intérieur de l’immobilisme mental régnant…

1/ Pour une science de la transmission des valeurs pratiques

Notre vie quotidienne est fondée sur des valeurs sociales pratiques que nous avons absorbées dès l'enfance et que nous pratiquons constamment. Ces valeurs-là ne sont pas des abstractions savantes. Elles encadrent bien concrètement et pesamment nos façons de nous conduire, de penser, de raisonner, en privé, en famille, en public... D'ailleurs, pour commencer, elles fondent notre conception du champ du public, de la famille, du privé... Comme notre interprétation spontanée de l'espace et du temps dans nos vies courantes.

Ce sont des credos intimes, que nous ne remettons jamais en cause sauf choc mental ou changement d'âge de la vie, comme on dit.

Il est évident, il devrait être évident... que tout le monde n'a pas les mêmes valeurs pratiques, pas les mêmes fondations ni les mêmes limites dans l'élaboration des construits mentaux. Et que des gens mentalement différents de nous, très différents de nous, vivent avec nous, dans nos organisations, dans nos familles parfois, et d'autant plus avec le brassage des peuples dans le courant de la "mondialisation". Pas besoin d'aller déranger des "primitifs" au fin fond d'une vallée perdue pour "rencontrer" des gens bizarres (tout est déjà dit dans le terme "rencontrer", hélas), rechercher les détails croustillants de leurs étrangetés, ni que certains en fassent des livres, nostalgiques ou sensationnels, mais véritablement futiles en regard du besoin urgent de constituer une humanité planétaire.

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Dans la perspective d'une mondialisation plus fortement contrainte, sous la force de l'urgence imposée par le rapetissement de l'espace terrestre vivable, il serait opportun de commencer d'imaginer comment nous pourrions nous entendre, voire nous supporter, voire coopérer de manière solidaire, entre sociétés humaines différentes. En effet, les alternatives ne sont guère compatibles avec la déclaration universelle des « droits » de l'être humain.

Rares sont les ouvrages susceptibles de nous éclairer a minima sur la réalité des obstacles à une telle coexistence des sociétés fondées sur des valeurs pratiques différentes. Rarissimes sont ceux qui parlent des possibilités de surmonter ces obstacles pour constituer une forme de collectivité responsable.

Dans la série des oeuvres d'Emmanuel Todd, l'ouvrage "Qui est Charlie" (Editions du Seuil, mai 2015) en est un, malgré son sous-titre "Sociologie d'une crise religieuse" qui pourrait être plutôt "Sociologie de la transmission des valeurs".

Car le sujet de fond, à travers l'analyse géographique des différences de comportements collectifs à la suite d'un événement dramatique local hyper médiatisé, c'est la permanence de certaines différences de valeurs dans les régions de France (pourtant un petit pays en surface). Ces valeurs-là, l'auteur a décrit dans d'autres ouvrages leurs principaux vecteurs de reproduction sociale, parmi lesquelles : les modalités de transmission des héritages, la structure de vie familiale de référence, les niveaux et principes d'autorité dans les familles, l'idéal de réussite sociale, etc. Dans "Qui est Charlie", il aborde le sujet de l'assimilation progressive aux valeurs locales des populations nouvellement installées et culturellement isolées. La mixité des mariages est un facteur évident d'infusion culturelle dans les valeurs locales, mais son effet est d'autant plus lent que cette mixité peut commencer seulement après plusieurs générations de coexistence entre les populations nouvelles minoritaires et les populations installées. L'auteur dénonce la résurgence de comportements intolérants dans la société française, notamment sous couvert de discours identitaires, au niveau étatique comme à l'intérieur de divers segments de populations, avec un pessimisme noir mêlé d'ironie.

Ce qui est important, c'est que cette démarche d'analyse nous fait prendre du recul par rapport au "principe" de légitimité démocratique majoritaire, par rapport au bon sens commun, par rapport au ressenti primaire qui est censé s'exprimer uniformément en manifestation de masse, par rapport à l'idéologie du progrès monodimensionnel... Malheureusement, les critiques violentes de l'ouvrage "Qui est Charlie" témoignent, au contraire, de l'asservissement mental (ou intéressé) d'une large proportion de hauts personnages, en tous cas ceux dont on nous diffuse les opinions. Alors qu'il y avait là une bonne occasion d'élever le niveau de notre pensée sociale et politique.

Bref, les grands officiers de la doctrine ont senti le danger, et l’auteur fut contraint, comme un Galilée de la science humaine, à plusieurs reprises sur les ondes, de se prosterner devant divers totems de la pensée canonique, ou alternativement de batailler avec des moulins à vent.

Plus que l'interprétation des analyses, plus que tel détail des opinions exprimées par l'auteur, ce qui vaut dans cet ouvrage, c'est l'audace d'examiner nos valeurs pratiques comme sujets d'études et d'imaginer comment elles pourraient évoluer. Le problème, s'il faut en trouver un, c'est que l'auteur a mélangé, dans son ouvrage, l'interprétation d'une analyse méthodique avec une argumentation de nature politique sur l'avenir de la société française. On ne peut pas le lui reprocher, que l'on soit d'accord avec cette argumentation ou pas. L'auteur termine par une citation à propos d'un trait de caractère qui serait spécifique à l'intellectuel français : celui de ne pas prendre ses théories trop au sérieux. C’est un trait commun à tout scientifique.

Notes de méthode

La rigueur scientifique des analyses présentées dans "Qui est Charlie" a été mise en cause. C'est, à notre avis, encore une mauvaise manière de critiquer l'ouvrage.

En effet, ce que l'on peut mettre en cause dans une analyse multifactorielle, c'est d'abord la technique de présentation des résultats en regard de l'échantillon de population et des facteurs analysés, et ensuite surtout l'interprétation qui en est faite, parce que cette interprétation est toujours subjective. Cette critique-là n'a rien à voir avec une illusoire "rigueur" scientifique mais tout à voir avec la démarche scientifique, telle qu'on la retrouve dans n'importe quelle discipline des sciences (la mathématique et ses variantes mises à part si on les considère comme de purs jeux de l'esprit).

Au passage, je me permets de signaler que dans un certain ouvrage de Pierre Bourdieu, on trouve un exemple de présentation totalement foireuse d'une analyse multifactorielle, mais pour une interprétation parfaitement acceptable - qui oserait taxer Bourdieu de malhonnêteté intellectuelle ?

La démarche d'analyse, de présentation et d'interprétation de "Qui est Charlie" nous semble bien conduite au plan de la démarche scientifique, même si on peut critiquer l'étroitesse de la liberté concédée au lecteur face à l'interprétation qui lui est fournie. Toute personne ayant pratiqué ce genre d'analyse à facteurs multiples sait à quoi s'en tenir. Même si le niveau de signification statistique des axes principaux qui ressortent de l'analyse est "bon" (c'est-à-dire relativement à ce qu'on obtiendrait par une répartition au hasard des facteurs analysés dans la population), l'interprétation de ces axes n'est pas donnée. Sauf quand la décomposition analytique des éléments de la population analysée induit d'elle-même les combinaisons de facteurs principaux qui vont alors immanquablement se dégager. C'est pourquoi, il faut se méfier des évidences qui ressortent "en confirmation" et rester ouvert à la révélation de l'inattendu. Preuve a contrario : la fausseté de récentes prévisions de résultats d'élections.

Nous avons connu, dans les pays de l'OCDE, une époque de prévisions certaines et d'analyses rigoureuses, mais ce n'était pas de la science. C'était la période des années 60-80 de croissance économique, où beaucoup de variables économiques (de fait, presque toutes les variables économiques) pouvaient être corrélées au PIB avec un bon niveau de confiance statistique. Et ce niveau de confiance augmentait encore lorsqu'on osait corréler les variations d'une année sur l'autre. Mais on a su très tôt que ces fortes corrélations ne démontraient pas une relation de cause à effet, que d'autres interprétations expliquaient tout aussi bien, voire mieux, les corrélations : diffusion générale du climat saisonnier de croissance des affaires (effet Panurge), artificialité de convenance des chiffres constitutifs des séries économiques (en résultat de la commune tambouille des statisticiens économistes unanimes et cohérents). Déjà, dans cette période 60-80, on savait qu'il était inepte de titiller la deuxième décimale du PIB, et que la première loi physique explicative de la croissance du PIB de nos sociétés évoluées se réduisait brutalement à celle-ci : "plus on consomme de pétrole (ou d'équivalent pétrole), plus cela pousse" !

Plus tard, on s'est rendu compte que « plus cela pousse », plus cela produit de déchets qui se déversent dans les mers, et plus cela crée des émanations qui polluent l'atmosphère - bref plus nous pillons la planète sans possibilité de retour.

On le savait déjà : la vérité des performances de l’espèce humaine est "ailleurs". Sur cette planète, la performance physique de l’espèce demeure du niveau le plus bestial, la technologie ne fait qu’amplifier et accélérer la dévastation. Dans la continuité, l'espèce humaine sera donc mécaniquement effacée par la force de cette vérité-là, par un anéantissement progressif entièrement subi ou « agrémenté » de jeux de sélection cruelle. Un autre destin physique ne s’ouvrira que si nous prenons du recul sur les valeurs pratiques qui dissimulent notre prédation ou l’ignorent, en tous cas nous empêchent de changer de comportement. Il est donc urgent de prendre le pouvoir sur nos valeurs si nous voulons maîtriser collectivement et solidairement notre destin. Ou alors abdiquons carrément notre humanité - il existe tant de manières de le faire, simplement agréables ou divines, hélas toutes bien « naturelles », et tant pis pour les générations suivantes...

2/ Pour une science du changement de comportement des gens ordinaires

Beaucoup d'oeuvres et d'ouvrages récents nous parlent de héros et de hauts faits du présent et du passé, réels ou imaginaires. Ils témoignent surtout de nos mythes et de nos valeurs du moment. Dans ce domaine, l'abondance contemporaine n'est nullement médiocre. Son seul défaut est de rendre plus difficile l'appréciation des changements de ces mythes et valeurs dans l'histoire de l'humanité et de décourager la recherche des raisons de ces changements au profit d'une illusion de convergence vers des valeurs communes, un mode de vie commun, une façon de penser commune et de fait vers une forme de religion commune. C’est que, pour être publié, il faut bien vendre sa production au plus large public possible, n'est-ce pas ?

Sous la saturation massive des courants intellectuels dominants, on ne peut retrouver une liberté de penser qu'aux marges de nos sociétés modernes, et seulement dans la mesure où ces marges sont connectées aux courants dominants au travers de filtres suffisamment grossiers, car on ne peut espérer échapper aux courants dominants dans la finesse. C'est pourquoi, probablement, certains savants ont étudié les fous et la folie au cours des âges, les prisonniers et les prisons au cours des siècles, les moeurs des dernières peuplades sauvages, etc.

Cependant, nous disposons d'autres sources d'expériences de remise en cause individuelle des valeurs pratiques, spectaculaires et de l'espèce la plus traumatisante. Il suffit pour cela d'entrer dans le "monde de l'entreprise" ou de la grande organisation « moderne » ! Mais un observateur non impliqué dans sa survie propre pour y « gagner sa vie » n'en apercevra pas grand chose, encore moins s'il se contente de quelques séjours aménagés de l'extérieur, comme un explorateur en terre inconnue. Non, c'est comme la guerre, la prison ou l'esclavage, il faut l'avoir vécu avec ses semblables dans sa chair et son âme et y avoir réfléchi avec d’autres qui l'ont vécu ailleurs différemment…

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Tiens, justement, le retour à la maison des prisonniers de guerre après une longue période de soumission dégradante, est un nouveau thème de série télévisée, bien plus spectaculaire potentiellement que le récit individuel d'une plongée dans le vide après une mise à la porte ou à la retraite d’une entreprise ou d’une organisation. Le développement scénaristique du thème des ex prisonniers de guerre s’avère facile à développer en croisant des sous thèmes et des situations analogues aux poncifs bien rodés par ailleurs dans d'autres séries.

Personnellement, j'ai été favorablement surpris par la série Hatufim. Dans l'interprétation des prisonniers de retour après des années de captivité, j'ai revécu certaines manières de mes oncles qui avaient "fait la guerre" de 39-45 en grande partie en séjour forcé dans le pays vainqueur.

Hatufim est une série déstabilisante parce que le mélange des genres y rend banals les actes et situations exceptionnels, sans que l'intérêt faiblisse. La série parvient à nous décrire tous les personnages comme des gens ordinaires, même ceux des forces spéciales surentraînées. La série mélange la comédie familiale (les premiers rôles sont féminins), les drames personnels et quelques épisodes tragiques. C'est au point que les machinations et les errements des contre espions demeurent en arrière plan tout au long de la série, et que même les plus horribles scènes d'avilissement dans la captivité des prisonniers ne prennent réalité qu'à la fin. Tout le reste, à la fois lumineux et bien pire, c’est la vie tout simplement.

Autre caractéristique rare : dans Hatufim, on voit des adolescents qui (se) font peur et (se) font rire sans faire pitié.

Ce qui est frappant concernant les ex prisonniers de guerre, c'est que personne, jamais, ne s'intéresse en profondeur à leur expérience personnelle vécue en tant que prisonniers. Pas seulement parce que cette expérience personnelle serait difficile à communiquer, exigerait une coopération méthodique pour être recueillie, assumée, comprise, intégrée éventuellement au bénéfice de tous. C'est simplement que seuls les écarts gênants aux comportements normaux du temps présent, les écarts aux façons de penser habituelles, intéressent les autres, la famille, la société en général. Les comportements divergents des ex prisonniers, on les catégorise comme des séquelles et tout est dit ! Pourtant, dans ces divergences, il n'y a pas que les crises nocturnes, les cauchemars et les flashs…. Même les contre espions ne s'intéressent aux personnes que ponctuellement, pour se renseigner sur le camp d'en face et afin de s'assurer que les ex prisonniers n'ont pas été retournés en ennemis de l'Etat. Ils ne font rien de plus que leur boulot au sens le plus étroit.

Or, il apparaîtra peu à peu que le syndrome de Stockholm, celui du prisonnier mentalement retourné par l’ennemi, n’explique pas grand-chose – jusqu’à rien du tout - et en tous cas, ne pèse pas lourd face à la haine pure nourrie de bêtise et d’esprit de revanche.

A la fin de la série, après diverses péripéties familiales et guerrières, on conclut sur une forme d'échec : le choix de réinsertion des ex prisonniers se réduit à l'alternative entre la réintégration dans la famille ou la fuite vers une existence asociale, dans les deux cas après la douloureuse découverte que les ex prisonniers sont devenus d'autres personnes.

Bien entendu, malgré la publicité faite au retour des ex prisonniers par la société civile au grand large, cette société perpétuera la normalité des haines et des peurs comme s'il ne s'était rien passé, plutôt que de capitaliser sur un signe d’ouverture et de paix. Bon, on constate bien quelques bizarreries du comportement personnel des ex prisonniers, mais cela ne peut être que l'effet des mauvais traitements, donc surtout on oublie, cela va disparaître tout seul ! Tout le monde est bien d’accord, que ceux que l'on doit respecter et admirer, ce sont les guerriers. Que les plus valeureux soient dévorés par le poison de la vengeance ou par la terreur de l'autre, n'aspirent qu'à tuer un maximum de méchants ou à les maintenir dans la souffrance et l'humiliation, c'est normal, c’est la guerre…. Oui, cela ne peut pas s’arrêter, c’est devenu constitutif de cette société-là. Et certainement il faudra un événement exogène pour extirper cette guerre.

Au-delà, la série Hatufim nous offre le constat de l'adolescence de nos sociétés "modernes", incapables d'évoluer au-delà d'un modèle constitué au néolithique. C’est aussi l’évidence que les expériences isolées qui se déroulent hors des valeurs pratiques reconnues dans une société n'ont, au sens propre, pas de sens pour cette société.

Et alors, c'est bien comme cela ?

Car ce n’est pas un cas si particulier, le prisonnier de guerre soumis à une conversion ! La brutalité de la conversion peut-être, mais pas ce qui suit la conversion, même pas l'obligation de la conversion elle-même. En effet, qu'on ne me dise pas que la vie "normale" dans une entreprise, une grande organisation, même dans une famille ou un groupe social quelconque (y compris les gens du voyage), n'a rien à voir avec une vie sous contrainte. Pour un employé qui change d’entreprise (c’est aussi violent mais différent pour un cadre dirigeant), par exemple, il existe une obligation de conversion mentale qui se traduit dans les comportements quotidiens, même s’il n’y a pas de reconversion professionnelle au passage. Ce qui caractérise le cas du prisonnier, c'est banalement l'unicité forcée du lieu, des gestes, des types d'échanges avec des supérieurs robotisés, et de facto la mise hors circuit des projets en cours avant l'emprisonnement - l'ensemble constituant ce qu'on appelle la privation de liberté, par ailleurs considérée comme normale dans certaines groupes sociaux particuliers (cas extrême : les moines cloîtrés). Bref, l'être mental social ordinaire pourrait être assimilé à un prisonnier ambulant, dont la prison se reconfigure à chaque entrée dans un groupe social ou chaque sortie d'un groupe, sachant qu'à un instant donné, plusieurs groupes sociaux définissent sa prison à géométrie variable.

Revenons à l'urgence : imaginer comment on pourrait concrètement faire converger toute l'humanité dans toute sa variété, pas seulement quelques individus influençables ou déficients, vers des comportements responsables pour l'avenir de la vie humaine sur notre planète. Evidemment, pour un tel dessein, on ne peut pas compter sur l'artisanat de la conversion individuelle, ni sur la "duplicité" résultant du trop fameux syndrome de Stockholm, même si cette duplicité est relative à son anomalie. Cependant, observons que, pour de grandes causes communes, on sait très bien violer mentalement les gens en foule et sans douleur, en s'appuyant sur le mimétisme compétitif et sur un autre credo primaire, celui du "groupie social", autrement dit sur la pression du groupe, en soi inexistante mais bien agissante dans l’esprit du pressionné qui en redemande en ajustant l'idée qu'il s'en fait - non, ce n’est pas le réflexe moutonnier, c’est quelque chose de profondément humain, avec une intention bien consciente de participer... Ce syndrome-là ne porte pas de nom, nous l'avons tous vécu et nous le revivrons, et il serait urgent d'en extraire une méthode communément acceptable plutôt que d'en refouler l'étude au prétexte de la confusion avec des valeurs ineptes, en l'associant systématiquement aux rassemblements patriotiques, congrès politiques, et autres dynamiques pseudo religieuses.... En tous cas, presque tout ce qui a été dit ci-dessus peut être reproduit à propos de ce "nouveau syndrome", propension caractéristique de la "nature humaine".

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Note sur la série Homeland. A part le thème général repris de Hatufim, celui du retour du prisonnier de guerre, c'est une série télévisée américaine typique à grand spectacle. Redistribution des personnages de Hatufim par agglomération et exagération paroxysmique de leurs caractères pour en faire des personnages exceptionnels (interprétables seulement par de formidables acteurs). En contraste, abondance des poncifs des séries américaines : petits événements habituels de la vie de famille en pavillon sur jardin sans clôture, grandes réceptions organisées par de puissants personnages, escapades sexuelles des protagonistes, idem pour leur progéniture adolescente. L'attentat sanglant à la fin de la première saison en plein centre de Washington DC fait partie des rebondissements rebattus des séries d'espionnage, sur fond de complot contre un ou plusieurs hauts personnages de l'Etat (Arlington Road). Plusieurs détails importants transposés de la série originale Hatufim, sont caricaturés. Notamment, la nécessaire duplicité de certains personnages pour leur propre survie est ici présentée comme une spécificité culturelle d'un pays hostile; la frontière entre les bons et les méchants n'est jamais floue, l'héroïsme n’existe que dans le camp des bons. On notera cependant que Brody, l'ex prisonnier aux allégeances vacillantes, pourtant soumis à un syndrome de Stockholm renforcé, aura finalement personnellement exécuté deux grands responsables de guerre sale, celle où on tue des enfants, un dans chacun des camps. Quelle invraisemblable morale cet équilibre est-il censé représenter ?

Note. Conjecture sur le niveau maximal de duplicité d’un être humain normal en situation dangereuse. On peut utiliser le modèle CHOP, dans la mesure ou c'est la communication du personnage avec les autres qui prime pour lui au point qu'il y joue son existence. On a déjà insisté, dans la présentation de ce modèle d’interaction, sur la normalité de l'absence de contrainte logique entre les couches mentales participantes et sur l'existence de constructions pas finalisées, d'essais en cours dans certaines couches mentales. Comment sinon expliquer la duplicité apparemment tout à fait extraordinaire du prisonnier de guerre Amiel dans Hatufim ? C’est plus qu’une victime du syndrome de Stockholm, c’est un acteur du syndrome. Sa conversion est réelle, rien n’est feint dans son comportement nouveau dans la société qui le détient. Tout se passe comme si ses anciens credos, valeurs, comportements étaient simplement remisés. On peut modéliser une telle duplicité par la création de nouveaux credos intimes, mais aussi par l'encapsulation des nouvelles valeurs à l’intérieur de projets ou de comportements de court terme, afin que les conséquences de ces projets et comportements n’entrent pas en conflit direct avec des credos ou des valeurs précédemment implantés. Autrement dit, la logique de la duplicité consiste, dans ce cas, à répartir sur des échelles de temps différentes les traductions des valeurs et credos potentiellement en conflit, de manière qu’il n’existe aucune hésitation dans l’activité courante. Cela explique la rapidité des décisions prises par Amiel aux moments critiques de son évasion. En attendant, Amiel est en permanence un homme de projets, car ses projets, y compris celui de son évasion, remplacent sa prison. On voit bien dans Hatufim par quelle brisure s'est introduite la soumission d'Amiel à l'apprentissage volontaire de nouveaux comportements, ainsi que son ouverture à de nouvelles valeurs et de nouveaux credos (ce qu'on appelle couramment une conversion) : l’acte criminel commis contre lui par ses codétenus l'oblige à se recroqueviller mentalement sur son credo primaire de survie personnelle, en attente d’une offre de renaissance. C’est d'ailleurs un acte criminel symétrique, commis plus tard par Amiel sous la contrainte, qui va précipiter son détachement de sa nouvelle communauté, mais peut-être c'est seulement un artifice du scénario.

3/ Pour une science des racines et des credos intimes

Encore une fois, il ne s’agit pas ici des croyances élaborées, ni des mythes construits dans notre nuit des temps, ni des valeurs éternelles enseignées par nos grands prêtres ou équivalents, mais des valeurs pratiques de la vie quotidienne et des credos intimes de l’être banal social ordinaire. Donc pas besoin d’une analyse profonde des psychismes, mais d’une simple observation méthodique.

Dans une société « moderne », ce sont des questions comme celles-ci : Qu’est-ce que la réussite sociale pour vous ? Qu’est-ce que vous souhaitez pour vos enfants ? Qui a l’autorité dans la famille, sur quoi ? Comment répartissez-vous les héritages dans votre famille ? Pourquoi avez-vous des enfants ? Elever des enfants, qu'est-ce que cela veut dire pour vous dans votre vie quotidienne ? Où placez-vous la limite entre privé et collectif ? Etc.

Evidemment, ce sont des ouvrages d’anthropologie qui s’approchent le plus de ce type d’observation systématique. Malheureusement, pour diverses raisons compréhensibles, beaucoup de ces ouvrages sont ennuyeux, soit par l’abondance des détails sur une société donnée dont les mérites particuliers au bénéfice de l’humanité en général paraissent forcément plutôt minces, soit par l'approfondissement sensationnel de certaines "monstruosités" des sociétés « primitives » en regard de nos sociétés « modernes », soit par l'intention de dynamiter nos sociétés dominantes au fil des observations "objectives" de gens supposés plus authentiques.

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Autrement dit, rares sont les ouvrages accessibles au commun des mortels et qui tentent de nous apporter quelque chose dans notre existence présente, à partir de cette existence telle qu'elle est dans sa variété actuelle ou (pré) historique, sachant que nous allons tous, d’une manière ou d’une autre, être contraints d’abandonner nos comportements contraires à la survie de l’humanité sur la planète.

Citons un livre de Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier (Folio, Gallimard 2013) en version de poche. Cet ouvrage n’apprend certainement rien aux spécialistes, mais beaucoup à tous les autres. Le sous-titre « ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles » traduit bien l’intention, mais il ne faut pas espérer des solutions complètes, seulement quelques trucs oubliés qui pourraient nous simplifier la vie, quelques possibilités d’amélioration de nos institutions, quelques prises de recul sur notre humanité, avec le rappel de certaines contraintes naturelles gommées artificiellement par la vie moderne. Il s’agit des enfants, de la vie de famille, de l’étiquette en société, de la survie dans la nature, du traitement des personnes âgées, des diverses façons de faire justice, de l’autorité, des fonctions de la religion et des institutions, de la diversité linguistique, des voyages, de l’évitement des risques, de la frontière entre commun et privé, du commerce et de tout ce qui s'échange en dehors du commerce, de la santé, etc. Tout cela au travers d’observations de sociétés traditionnelles contemporaines ou récemment éteintes.

Il faudrait commencer par se les dire entre nous et à nous-mêmes, nos racines et nos credos intimes, pour que le mot fraternité puisse avoir un sens et qu’une forme de convivialité puisse se créer et que nous puissions construire un avenir. N’est-ce pas évident ?

mardi 14 avril 2015

Entre l'apprentissage et l'oubli, entre l'attention et l'automatisme

Ce billet relève de la littérature de gare en comparaison des ouvrages de référence en sociologie, philosophie, psychologie. Il est donc facile à lire, bien qu'il traite de sujets importants dans notre vie pratique. Notez bien une fois pour toutes que le titre du billet n'est PAS "Entre apprentissage et automatisme, entre attention et oubli" - parce que que là-dessus, tout a déjà été dit et écrit, quasiment sans aucun intérêt pour notre sujet. En revanche, les deux ouvrages dont les couvertures illustrent ce billet posent à notre avis les bonnes questions, nous les reprenons dans la perspective des propositions de réponses déjà apportées dans ce blog.

Si vous avez moins de 50 ans (à peu près un demi-siècle), que vous avez toujours vécu dans un pays "moderne", et que la "révolution numérique" vous semble une évidence quotidienne, vous allez probablement découvrir que ce billet vous parle de facultés mentales bien à vous mais dont vous n'avez nulle part entendu parler. Dites-vous que c'est peut-être gravement dommage parce que vous valez mieux que cela (pour paraphraser un message publicitaire bien connu). Je vais tenter de vous le prouver : pourquoi c'est grave et comment vous pouvez échapper à l'emprise de l'instant et des vérités que l'on vous injecte pour vous imposer l'interprétation de cet instant.

Dit autrement, en trois lignes. Actuellement, dans notre monde de civilisations humaines en explosion et sur notre planète qui se ratatine, on ne peut plus inventer l'avenir à partir du passé. On ne peut pas l’inventer non plus contre le passé : on ne saura pas faire. Face à ce constat brut, nous étouffons sous les vagues de baratins communicatifs et de daubes poétiques (il en faut mais pas que). Donc, c'est foutu et l’espèce humaine aura disparu dans 100 ans ? Pas forcément si on fait appel à nos facultés innées de création sociale en vue d'une solidarité citoyenne responsable. Ces facultés, il est plus que temps d'aller les trouver là où elles existent afin de les développer. Voir le titre du billet, merci.

Témoignages d'oubli

Moi dinosaure de l'informatique, j'ai connu les ordinateurs à bandes magnétiques, le chargement du système par ruban perforé, les logiciels en bacs de cartes, les panneaux d'affichage de l'instruction en cours d'exécution, etc. Je n'ajouterai rien aux nombreux témoignages d'autres dinosaures. Vrais ou faux. Quelle importance d'ailleurs, puisque toute cette technologie ancienne a disparu à jamais !

C'est évident en effet : les souvenirs et les expériences du passé ne nous servent à rien s'ils ne sont pas traduisibles, transposables pour notre avenir.

C'est bien pour cela que les commémorations, les livres de souvenirs, les évocations et romans historiques, les poésies nostalgiques, c'est zéro ou pas loin. Pire que zéro, s'ils prétendent ressusciter des souvenirs d'affects : amertumes ou joies obsolètes dans un monde qui change sans retour, emballant dans sa course notre environnement, nos façons de vivre et de penser. Pire encore, si ces reconstitutions édulcorées mutent en potions dopantes de nos affects du présent...

Cependant, il existe une faculté du cerveau humain qui est faite pour rendre notre passé utile à l'avenir : l'oubli.

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Il s'agit de l'oubli organisé, dont une variante bien connue nous permet d'enterrer les mauvaises choses et les accidents de la vie sous une forme symbolique, d'abord pour nous permettre de surmonter un passage difficile, ensuite pour garder en réserve un moyen de recréer ce qui aura été oublié, utilement (au sens le plus large) dans de nouvelles circonstances. Rassurez-vous, je ne vais pas vous bassiner avec une nouvelle discipline mentale et vous proposer des séances d'initiation dispensées par le nouvel institut dont je serais le directeur et l'ami intéressé des âmes de bonne volonté : il s'agit d'automatismes innés de l'espèce humaine. Mais, ces automatismes, on peut en être conscient ou pas, et cela peut faire toute la différence dans la vie sociale. Ne pas confondre automatique et inconscient, ce sera déjà un début.

Donc, mes témoignages sont des expériences d'oubli. Je ne doute pas qu'ils vous en évoqueront d'autres.

Témoignage 1. J'avais un peu plus de 20 ans dans les années 1970 quand j'ai décidé d'apprendre à taper à la machine à écrire. C'était l'époque des machines à écrire à chariot et frappe mécanique. On ne trouvait des machines à écrire électriques que dans les grandes organisations.

L'apprentissage m'a pris environ un mois, à raison de quelques dizaines de minutes par jour. J'ai suivi une méthode similaire à celles que l'on trouve actuellement pour apprendre à taper au clavier avec ses 10 doigts, sauf qu'il fallait vraiment frapper sec sur chaque touche pour que le marteau imprimeur fasse reporter un peu d'encre du ruban sur le papier... Et les fautes de frappe, il fallait soit les barrer en surcharge après retour en arrière soit utiliser un moyen physique de gommage pour pouvoir retaper par dessus et cela se voyait aussi.

Bref, à la fin, je tapais n'importe quel texte avec ponctuations et accentuations, avec ou sans chiffres, et je savais reconstituer mentalement la disposition des touches du clavier le soir avant de m'endormir.

Plus tard, j'ai du réapprendre à taper sur un clavier d'ordinateur. Non, le mot réapprendre n'est pas excessif : le toucher est complètement différent d'une machine mécanique, la clavier est plat, on n'a plus à régler la puissance de frappe selon la touche, c'est immensément perturbant au début, il faut réétudier chaque geste. Une semaine ou deux pour m'adapter et que cessent les courbatures...

Point à mettre de côté pour l'histoire des mentalités. A l'époque de mon apprentissage, une secrétaire de direction qui tapait une lettre ou un rapport pour le patron et qui faisait (rarement) une faute trouvait plus rapide de déchirer la page et de recommencer la frappe de mémoire jusqu'à l'emplacement de la faute. Question d'honneur, réflexe d'intransigeance ? Pas seulement, il y avait une justification pratique évidente à ce recommencement, dès lors qu'on se soumettait à un impératif de perfection de l'ouvrage. De nos jours, l'intolérance à l'imperfection du geste, la transformation d'un apprentissage pratique en capacité intégrée, existent certainement dans certains métiers d'artiste ou d'artisan et chez certains professionnels indépendants. Des boulots pas bien considérés en termes de rémunération, en tous cas, à part quelques vedettes.

Et voici enfin mon témoignage d'oubli (évidemment, pour oublier, il fallait d'abord quelque chose à oublier, d'où l'exposé préalable d'une longueur complaisante). Je tape toujours avec mes dix doigts, mais je suis devenu incapable de reconstituer mentalement la disposition des touches du clavier. Pire : si je tente de réfléchir à cette disposition, je deviens maladroit ! Je dois donc admettre que mon apprentissage s'est transformé en une capacité pratique qui ne fait plus appel à la raison, peut-être même plus à ce qu'on appelle la conscience, mais à un niveau d'attention certainement, bien que je puisse en même temps entretenir une conversation banale.

Témoignage 2. Tout au long des années de mes carrières dans diverses professions, organisations, environnements, statuts, je retournais assez régulièrement vers mes livres de cours de matières scientifiques des classes dites terminales (juste avant le baccalauréat). En ouvrant n'importe quelle page, je comprenais le contenu instantanément, même si je ne retrouvais pas dans quels termes précis je les avais autrefois étudiés. Et je me disais que ce n'était pas la peine de m'y remettre, c'était toujours là en mémoire. De toute façon, cette culture générale ne me servait à rien dans mes diverses existences professionnelles ni ailleurs (ceci dit sans jugement de valeur absolue sur la pertinence de cette culture générale, sans doute très utile dans d'autres professions que les miennes).

Et puis, il s'est fait que je n"ai plus ouvert ces livres pendant quelque temps, une bonne dizaine d'années.

Et, un jour, j'ai constaté que ces livres ne me disaient plus rien, comme s'ils m'étaient devenus complètement étrangers, à part vaguement leur aspect physique, la disposition des contenus dans les pages, la typographie, quelques images, et encore, sans lien entre tout cela.

Pire, ces bouquins me rebutent à présent, au point qu'ils sont devenus des sources de douleur, rejetées dans un tiroir musée personnel. Leur destin est tout tracé vers la poubelle au premier grand nettoyage ou déménagement à venir. Frustration et dépit. Mon niveau instantané de détresse lorsque je rouvre un ancien manuel est sans doute équivalent à celui des gens constatant qu'ils ne savent plus lire, après avoir vécu pendant des années sans aucune lecture à part celle des questionnaires officiels et des publicités au bord des routes.

Cependant, je me crois encore capable de réétudier les matières dont traitent ces vieux manuels scientifiques, à condition de repartir d'autres bases. J'ai fait l'essai de plusieurs cours sur MOOC (Massive Open On Line Courses). Avec une impression bizarre : les détails techniques m’ennuient; en revanche, la logique de progression du cours en ligne et la démarche qui justifie les recommandations d'usage de telle ou telle technique me sont curieusement familières. Bien que cette "philosophie" autour du savoir technique ne m’ait jamais été consciente auparavant et bien que toute cette matière ne m'ait jamais servi à rien dans mon existence professionnelle...

Troisième point à mettre de côté pour caractériser un phénomène d'oubli. L'oubli de ce qu'on a appris peut être massif et brutal si on ne le met pas en oeuvre pendant un temps (plusieurs années).

Quatrième point à mettre de côté pour caractériser une faculté de réveil. La matière oubliée peut disparaître intégralement dans la forme où elle a été apprise. Conjecture : elle est cependant remplacée (temporairement ?) par une capacité à réapprendre une matière équivalente ou similaire selon une démarche logique conforme à l'esprit du temps présent. Prolongement de la conjecture : la persistance d'une faculté de réveil "dans la logique du temps présent" dépend de la continuité d'emploi de disciplines "similaires" à celles qui sont oubliées. Il s’agit d’un réveil, pas d’une récupération telle quelle.

Cela nous dit quoi maintenant ?

Bon, mes témoignages de vieux petit bonhomme vous énervent ? Ils sont pourtant faciles à transposer dans un contexte contemporain. Le contraire serait étonnant, non ? Apprentissage de la circulation en ville sur une planche à roulettes, apprentissage de la frappe des SMS sur un smartphone avec les deux pouces, disparition du calcul numérique à l'école - maintenant, la multiplication et la division, la racine carrée a disparu depuis longtemps - au profit de quoi au fait ?

Qu'est-ce qui définit nos capacités d'apprentissage dans nos vies après l'école ? Comment pourrait-on imaginer un progrès de ces capacités ?

Ah bon, ce n'est pas une question importante, l’apprentissage après l’école ? Qu'est-ce que c'est un être humain, alors, et comment expliquer l’évolution des sociétés humaines depuis le début de l’humanité ?...

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J'en remets une couche par une anecdote. Au début des années 1970, la marque HP a fait un tabac auprès des ingénieurs et scientifiques en vendant des calculettes en notation polonaise inversée. Cela voulait dire qu'il fallait pour une addition, d'abord taper le signe + puis les nombres à additionner - en langage savant : l'opérateur avant les opérandes. A la même époque, les étudiants qui prolongeaient leurs études par une spécialisation en informatique échappaient rarement à l'exercice de création d'un algorithme de conversion de toute expression numérique parenthèsée vers une expression équivalente en notation polonaise inversée. Parce que cette transformation se fait à l'intérieur de tout ordinateur, notamment par les logiciels tels que les interpréteurs et compilateurs. Autrement dit, les heureux possesseurs de calculettes HP du début des années 1970 apprenaient volontairement à calculer directement comme l'exécuteur basique à l'intérieur d'un ordinateur... Pauvres victimes enthousiastes d'une arnaque ? Non, pour eux, c'était un jeu stimulant par l'apprentissage d'une méthode différente, fascinante forcément parce qu'elle avait l'efficacité d'un automate universel...

Vous voyez où je veux en venir ? La société des singes intelligents qui jouent à se prendre pour des automates, c'est bon pour le marketing et pour garantir l'exercice tranquille du pouvoir par des castes de dominants. Mais, sur une planète qui s'auto bousille à grande vitesse du fait de nos activités amusantes et contraintes indistinctement, il est dramatiquement dangereux d'en rester à ce niveau d'invention sociale. Il est tragique d'avoir oublié la capacité de création sociale au profit de quelques doctrines millénaristes. Dans notre scénario d'actualité courante, quelqu'un, un jour prochain, enfin, fera une thèse pour déterminer la date de cet oubli dans l’histoire de l’humanité, et il y aura un grand débat à propos de cette date. Ce sera un net progrès, n'est-ce pas ? Et il faudra encore un siècle avant que l'on passe à la pratique en réinventant le Web comme espace de création sociale ?

C'est à partir de l'ensemble de nos facultés sociales et de nos possibilités techniques qu'il faut inventer l'avenir, pas sur les facultés à la mode du monde d'hier, encore moins sur les mirages d'aujourd’hui, inspirés de doctrines figées, alimentés par des enthousiasmes séculaires.

In memoriam de l'avenir à inventer

Il y aurait tant à écrire sur les potentialités humaines à valoriser dans le domaine de la création sociale. Il est plus que temps, a minima pour dégager le Web des emprises de la démagogie et des propagandes.

Les quelques points cités dans ce billet font partie (avec d'autres) des clés de notre avenir individuel en tant que citoyens planétaires, par l’activation de facultés conscientes d'apprentissage social.

Car la mémoire collective, autre nom du conditionnement social, n'est pas seulement une communauté de mémoire des contenus, des sensations, des contextes, c'est la faculté de mémorisation commune dont dispose chacun de nous. La capacité de mémorisation collective est une commune faculté humaine qui nous fabrique à chacun notre mémoire collective, au travers d'un apprentissage commun des signes et des cadences, d'un dressage commun aux conventions du dialogue et de l'expression dans une langue, dans les communautés sociales qui nous abritent et que nous entretenons. Cette faculté de mémorisation collective est à peine reconnue, pas théorisée, pas identifiée comme facteur historique d'inertie grégaire alors qu'il est urgent, à notre époque, de la réveiller et d'en user comme faculté vivante. En vue d'une citoyenneté planétaire et d'une forme de convivialité responsable.

Dans le billet chronologiquement précédent, il est question d'arrivistes qui se jouent des cadres sociaux. Il est bien évident que la plus grande partie de nos interactions sociales relève des automatismes appris. Considérons cela comme une opportunité plutôt que comme une tare. Utilisons l'arriviste comme révélateur, ni repoussoir ni magicien. Devenons tous des arrivistes de la convivialité.

D'ici là, libre à nous d'éprouver la délectation de la madeleine de Proust, l'envoûtement des "Je me souviens", l'excitation du dernier ouvrage "scientifique" sur la découverte des immensités galactiques ou des capacités mirifiques du cerveau humain. Mais maintenant comme jamais, avec le rétrécissement de la planète fertile et habitable, l'emportement de nos civilisations qui changent à toute allure, le conditionnel passé n'est d'aucun présent, encore moins d'avenir. Les affects et sensations de nos enfances ne peuvent définitivement plus être reproduits, pas même en imagination. La Grande Culture littérale est une pure distraction spéculative, un luxe de faussaires pour faux sages qui veulent ignorer que la vie s'en va.

L'héritage de nos anciens, c'est bien plus que cette culture-là, ou alors on est très mal et ils ont vécu vraiment pour rien.

jeudi 9 octobre 2014

Enfin des réponses !

Un étudiant du professeur Jared Diamond lui a demandé "A quoi pouvait penser le Pascuan qui a abattu le dernier grand arbre de son île ?"

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Voici quelques réflexions contemporaines sur cet événement qui s’est produit quelque part entre les années 1500 et 1700 de notre ère, bien avant la redécouverte tardive de l’Ile de Pâques par des européens, une île isolée, dont l’état et les habitants portaient témoignage d’une décadence après un passé florissant.

"Et voilà, toujours pareil, c'était évidemment un mec, LE Pascuan...."

"Ben voyons, si c'était une nana, cela nous fait quoi maintenant ?"

"Non, c'était bien un mec, parce qu’il était tellement con qu'il s'en est certainement un peu vanté partout – comment j'ai abattu le dernier arbre !"

"Faux, c'était un pauvre type qui ne savait rien faire d'autre, il fallait bien qu'on l'occupe"

"Oui, et le salaud de politicard qui lui a donné l'ordre savait qu'il ne serait jamais poursuivi, puisque le corps du délit disparaissait à jamais - le crime parfait, crime contre l'humanité en plus, ou presque…"

« Bah, soyons un peu réalistes, de toute façon si c’était vraiment le dernier arbre, mâle ou femelle, cela ne changeait rien de l’abattre»

....

"Arrêtons de tomber dans le piège de la personnalisation ! La tragédie du Pascuan et du dernier arbre, c’est bon pour un titre de journal. En réalité, il y eut certainement un groupe de bûcherons, ou même plusieurs groupes et il restait plusieurs bosquets de grands arbres."

"Alors là, c'est clair, ils ont coupé les arbres pour que les autres, ceux du clan d'en face, ne les aient pas !"

"Mais non, les gens ne sont pas si mauvais, les grands arbres servaient au transport des statues sacrées – ou alors, euh, justement, c’est pour cela…"

"Compétition suicidaire, attente du miracle, quels crétins..."

"Alors là, non ! Personne n'a le droit de juger les valeurs et les croyances de ces gens, ils avaient le droit de vivre leur vie !"

"Et en plus, c'était très moderne, ce saut dans la dématérialisation en abattant le dernier arbre ; ils anticipaient l'économie numérique !"

"Oui, c'est comme nous maintenant, c'était pour relancer la Croissance…"

Un monde trop plein de vide

Attention : billet faussement paradoxal. Découverte d'un gouffre au centre du système de nos collectivités humaines, en contraste avec le sentiment présent d'un trop plein de foule humaine et d'insignifiance de l'être. Rien d'ontologique ici, tout en réalité accessible à tous. Alors, le problème devient solution (comme tous les problèmes bien posés) : transformer le vide en espace d'invention.

Voyons de plus près, au travers d'une critique (constructive) de quelques ouvrages, comment un grand vide se révèle dans nos sociétés, comment il peut être habillé, comment nous pourrions surmonter nos vertiges artificiels pour enfin concevoir l'abîme dans sa réalité brute, l'assimiler dans nos consciences et nous rendre capables d'y survivre dignement.

1/ A l'échelle des millénaires

De l'inégalité parmi les sociétés, Jared Diamond, Collection folio essais, Gallimard, 2000.

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Le titre français et l'image de couverture sont provocateurs, car ils pourraient évoquer une thèse raciste. Au contraire, le titre anglais annonce un ouvrage de "Popular Science" (que l'on risque néanmoins de découvrir à côté d'ouvrages de révélations fabuleuses) : Gems Germs and Steel, the Fates of Human Societies - remarquons tout de même le pluriel des destins, qui n'annonce pas une doctrine exclusive.

En France, l'ouvrage trouve sa place au rayon anthropologie. En effet, son premier intérêt est de rendre compte des trouvailles récentes d'une science archéologique étendue à toute la planète et usant de techniques d'investigations très fines, en partie les mêmes que la police scientifique.

Par exemple, on parvient à déterminer, pour une île du Pacifique, quelles furent les vagues successives de populations au cours des siècles en remontant jusqu'à l'aube de la présence humaine. On parvient à savoir comment ces gens vivaient, dans quels environnements climatiques et naturels variables en fonction des cataclysmes ou des variations plus lentes des températures au cours des âges, de quoi ces gens se nourrissaient, quelles plantes ils cultivaient, quels animaux ils élevaient, avec quoi ils nourrissaient leurs animaux domestiques, quelles technologies ils maîtrisaient, etc.

C'est en résultat de patientes analyses que l'étude de la filiation génétique des plantes cultivées sur la planète révèle un nombre limité de foyers d'invention de l'agriculture aux temps préhistoriques, plus ou moins riches selon leurs environnements originels en plantes adéquates. Idem pour l'élevage.... Et tout ceci en étroite relation avec le développement des concentrations humaines, la spécialisation des tâches...

Sur une vaste synthèse comparative (pré)historique viennent se fonder les thèses de l'ouvrage, apparemment non spécifiques à l'auteur, si on en croit la bibliographie (remarque en passant : le modèle des ouvrages anglo-saxons, avec le report en fin de volume des notes, références et commentaires détaillés, manifeste une politesse envers le lecteur ordinaire; de plus, ce report incite le lecteur à considérer le texte de l'ouvrage comme porteur de sa propre logique d'exposition et même potentiellement du contenu qu'il cherche à transmettre).

L'une des thèses de l'ouvrage, c'est qu'à la source de la primauté historique (récente à l'échelle des millénaires) de l'ensemble eurasiatique, il existe un déséquilibre environnemental naturel en faveur de cet ensemble eurasiatique par rapport aux autres ensembles géographiques (dont celui des Amériques), et que les conséquences de ce déséquilibre se sont accumulées pendant des millénaires et se sont traduites dans les organisations sociales, les techniques, l'environnement humain au sens large.

A l'origine des temps, l'ensemble eurasiatique, géographiquement propice aux transports et aux échanges et concentré en latitude, a bénéficié des principaux foyers terrestres de plantes potentiellement cultivables et d'animaux potentiellement employables pour l'élevage, le travail, le transport. Il apparaît que ce sont les mêmes filiations génétiques de céréales initialement cultivées dans le Croissant Fertile que l'on retrouve plus tard en Europe, en Afrique du Nord, en Asie (en plus des plantes des foyers locaux comme le riz) jusqu'au Japon. Idem pour les chèvres, les cochons, les chevaux, les moutons... En contraste, le continent américain était moins bien pourvu en espèces naturelles potentiellement cultivables et de plus, il était défavorisé par son étalement Nord-Sud avec un étroit pontage médian situé en zone tropicale, au point que les foyers d'invention de l'agriculture sur le continent américain furent à la fois relativement plus pauvres et plus dispersés, et qu'ils demeurèrent isolés. Idem pour les espèces d'animaux potentiellement convertibles pour l'élevage. C'est en conséquence de ces déséquilibres que les confrontations historiques entre les américains autochtones et les européens furent extrêmement dévastatrices pour les premiers, en partie du fait d'une supériorité technique dans l'instrumentation guerrière, mais surtout du fait des maladies infectieuses introduites par les européens et par leurs animaux importés, contre lesquelles les américains autochtones n'étaient absolument pas protégés (environ 90% de la population aztèque en quelques mois, idem plus tard pour certaines tribus indiennes d'Amérique du Nord), ces maladies humaines ayant été jusque là confinées à l'ensemble eurasiatique en conséquence de mutations séculaires de virus endémiques des animaux d'élevage spécifiques à cet ensemble.

A l'encontre du sous-titre de l'ouvrage en édition française, "Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire", l'auteur se défend de vouloir expliquer l'histoire de l'humanité, même à l'échelle des millénaires, par les seuls facteurs environnementaux : l'imaginaire social participe aux évolutions des sociétés. Il en donne des exemples en abondance, surtout des exemples négatifs d'ailleurs, où des populations ont refusé des techniques apportées par des visiteurs, ont renoncé à exploiter certaines ressources locales....

Nous avons une preuve contemporaine que l'imaginaire social n'est pas totalement conditionné par l'environnement. C'est que l'humanité, sur une planète dangereusement surexploitée, aurait du depuis longtemps effectuer non seulement la transition énergétique, mais la transition sociale et démographique qui s'imposent. C'est possible : on sait que certaines populations, dans l'histoire, ont réalisé ces transitions pour survivre aux changements de leur environnement local en partie causés par leurs propres activités humaines, et pas seulement des populations de quelques habitants de petites îles isolées.

Bref : enfin un ouvrage scientifique sur l'histoire de l'humanité qui nous dit quelque chose d'important pour nous maintenant !

Et aussi : enfin un ouvrage scientifique qui peut servir à faire taire les "on savait déjà tout cela" de nos maîtres charlatans bien calés dans leurs coussins aux couleurs à la mode, promoteurs permanents de l'interruption volontaire de conscience au delà de nos petites libertés journalières à l'intérieur des cadres sociaux établis.

2/ Et moi, et moi...

Ecoute, petit homme ! Wilhelm Reich, Petite Bibliothèque Payot, 1973

WReich.jpg Ce petit livre, qu'on trouvait dans les gares, il faut oser le lire... On peut aussi l’acheter rien que pour les dessins. Certains sont dignes des meilleurs caricaturistes.

C’est le livre de la dérision de notre humanité ordinaire.

Ce n'est pas un livre bien propre sur lui. On y trouve aussi la déclamation de l'auteur contre le "petit homme" qui l'a piétiné, lui le "grand homme" qui a tenté de faire le bonheur du "petit homme"... On se demande si l'auteur s'est toujours pris au sérieux ou s'il était sain d'esprit.

Peu importe, c'est un des seuls livres contemporains dont le texte est porté par un souffle prophétique, lisible en toute amitié, alors que l’on se prend une énorme baffe ou un grand coup de pied au derrière, au choix. Plus redoutable, pour nos grands personnages, que n'importe quel article satirique. Plus drôle et plus vrai, pour nous tous, que les enfilades figées de situations représentatives de nos comédies sociales.

On est pris par ce texte, entre rire et frayeur, face aux multiples facettes du racisme primaire du "petit homme", devant la misère de ses idéaux masquant la peur et l'envie, devant l’hypocrisie de ses recours à l'Autorité – tout cela pour son propre malheur.

3/ Propositions critiques

Notre époque est singulière. Le grand écart entre l'histoire de l'humanité à l'échelle des millénaires et l'histoire personnelle d'un individu dans son quotidien s'est tellement agrandi que le vent du vide est devenu sensible à beaucoup, même dans leur vie quotidienne, en particulier dans les entreprises et les grandes organisations.

Par ailleurs, nous tous, en tant que citoyens planétaires, nous pouvons observer l'absence de responsabilité collective de l'espèce humaine dans le pillage de la planète, l'illusion de son emballage par les diverses productions idéologiques collectives du racisme de notre espèce, secrétées et alimentées par nos abus individuels d'impuissance. Malgré ce début de conscience, l'espace et les ressources naturelles renouvelables de la planète Terre, physiquement indispensables à la préservation d'un avenir quelconque d'une humanité générique, deviennent chaque jour une portion plus réduite des biens communs surexploités par les effets de nos propres aspirations individuelles et de nos mécaniques collectives.

Nous sommes déjà 6 milliards de petits hommes, et bientôt beaucoup plus ! Combien de temps pourra durer notre festin compte tenu des ressources disponibles ? Quelques dizaines d'années et certainement pas sans un grand conflit, du genre qui met définitivement hors jeu une bonne partie de l'humanité - rêvons que ce soit un carnage moderne, efficace, sans haine, machinal, bien net, avec peu de dégâts collatéraux, et après anesthésie.

Pourtant, des gens s’agitent comme s’il y avait un espoir... Si l'irresponsabilité planétaire de notre espèce devient insupportable à beaucoup de "gens de bonne volonté", alors on pourrait penser qu’il suffira de créer ou de renforcer les institutions adéquates au niveau planétaire pour gérer la situation et mettre ses évolutions futures sous contrôle dans une grande « économie » de l’humanité. Ah oui, sur quelles bases de légitimité, avec quel pouvoir sur les institutions préexistantes et sur chacun de nous ?

En tous cas, n'espérons pas rembourser en monnaie de singe la dette de l'humanité envers les régions irréversiblement détruites de la planète.

Nous savons bien que l’ambition d’un super pouvoir sur nous tous, toutes choses égales par ailleurs, est déjà déçue, déjà trahie a priori sans même entrer dans les détails. Dans le monde tel que nous l’avons fait, nos bons sentiments et nos bonnes intentions sont incapables de déclencher le changement de civilisation physiquement nécessaire à l'échelle du désastre accompli. Car la brutale réalité, c'est que la source de la destruction en cours, c'est nous-mêmes. Et ceci doublement : d'abord par nature (notre comportement primaire d'imitation compétitive) et ensuite par l'imprégnation de cultures historiques développées dans un contexte conquérant de totale irresponsabilité - la "solution" traditionnelle pour assurer l’avenir étant de faire des enfants autant que son voisin et mieux.... L'évidence, c’est que nous ne pourrons pas arrêter notre course à la mort écologique tant que nous ne dépasserons pas nos idéologies historiques fatales, celles qui sont aux fondements de nos systèmes collectifs, à l'échelle locale comme à l'échelle planétaire, et nous conditionnent dès notre petite enfance.

C’est pourquoi, une idéologie salvatrice nouvelle, quelles que soient son potentiel et sa pertinence, ne sera d'aucun effet si elle est placée sur le même plan que les idéologies antérieures. Elle ne fera que s'ajouter aux autres et ceci d'autant plus certainement qu'elle affirmera sa prétention à les dépasser. Elle sera âprement discutée à partir des autres, elle sera digérée... Exemple : l'idéologie écologique, malgré tout son arsenal scientifique, est ravalée au rang de l'idéologie politico-économique contemporaine, elle-même fondée sur l'idéologie du progrès de l'humanité par la technique, elle-même issue de l'idéologie des destins héroïques.

C'est pourquoi, toute solution idéologique nouvelle ne pourra devenir effective que par sa matérialisation dans un nouvel espace physique et logique, dans une dimension inconnue des idéologies anciennes.

C'est pourquoi, ce nouvel espace doit être consacré à la réconciliation de l'individu avec la société, de l'humanité avec la planète - dans les vides des idéologies historiques.

C'est pourquoi, notre nature humaine fondamentalement machinale et animale (mais pas seulement...) doit être reconnue, et tout particulièrement ses caractéres obsolètes afin de ne plus les cultiver – nous rendant ainsi capables d'inventer et de pratiquer les nouvelles étiquettes adaptées aux divers types d'échanges sociaux dans ce nouvel espace.

D'où les propositions de ce blog :

  • sur l'invention du Web comme espace de création sociale (sachant que tout reste à faire, mais que tout demeure possible),
  • sur le parallélisme entre la valorisation (non marchande) des compétences individuelles et la réinvention d'une démocratie authentique de citoyens planétaires,
  • sur le développement de divers types d'étiquettes d'interactions et d'échanges.

C’était presque tout pour hier… La bonne nouvelle, c’est que ces propositions-là n’ont rien d’utopique, parce qu’elles ne supposent pas le changement de notre nature humaine, parce qu’elles ne supposent pas non plus la révolution de nos institutions. D’ailleurs, à ce compte-là, ce sont nos pseudo vérités ambiantes sur nous-mêmes et nos certitudes sur nos systèmes de vie, de même que nos idées de révolutions dramatiques, qui sont des utopies dangereuses. Alors que notre vérité est ailleurs.

jeudi 12 décembre 2013

Pouvoir du peuple : quel pouvoir, pour quel peuple ?

La difficulté de l'exercice de réflexion proposé ici, même si, à la fin, il s'agit "seulement" de la population connectée au Web, invite au détour. C’est évidemment pour mieux traiter le sujet, et tenter d'éviter les périls des conceptions toutes faites.

PouvoirKorda.jpg Le livre de Michael Korda "Power - How To Get It - How To Use It" (1975) est un classique méconnu de l'observation sociale, dont l'exactitude et la finesse dépassent celles des recommandations terminales de l'ouvrage, pâlichonnes et datées en comparaison des plus récentes maximes et pratiques affairistes, cependant scrupuleusement appliquées dans les milieux mafieux. Malgré les présentations qui en ont été faites, et peut-être malgré la réputation que l'auteur en a tirée, ce livre ne devait plus être lu comme un manuel de savoir vivre à l'intention d'aspirants cadres dirigeants, mais bien comme un recueil d'observations anthropologiques contemporaines.

C'est en effet l'être humain en tant qu'animal en société qui nous est décrit, au travers de ses singeries du pouvoir, dans ses comportements, dans l'organisation de son espace, dans la structuration de ses relations sociales, dans ses façons de communiquer. Les descriptions comportementales du livre demeurent couramment observables (dans les sociétés de tradition "occidentale" et dans les milieux "internationaux"), par exemple celles du chapitre 4 sur la "dynamique du pouvoir dans les cocktails", avec la formation du cercle des puissants, l’évolution de ce cercle, son influence sur la nature et sur le rythme des échanges entre tous les participants dans et hors du cercle...

Il s'agit là du pouvoir dans sa version sociale endèmique naturelle, autrement dit du pouvoir banal dans son exercice quotidien propre à chaque culture locale, tel que chacun doit le percevoir ou l'internaliser sous peine d'exclusion.

On trouvera par ailleurs dans le livre de Korda des éléments de diagnostic d'une folie plus ou moins douce chez certains drogués du pouvoir, mais on n'y trouvera pas grand chose sur la fureur mortelle des rivalités en miroir, ni sur les poussées délirantes d'aspiration à la puissance illimitée chez certains hauts responsables. L'intérêt de ce livre est qu’il nous parle de notre démon familier du pouvoir, tel qu'il se manifeste constamment dans notre vie sociale, et plus spécialement dans les milieux policés, sans prétention doctrinale et avec drôlerie.

Gomorra.jpg A l'opposé du point de vue pris dans le livre de Korda, une mode érudite s’intéresse aux marges de nos sociétés pour en déduire des interprétations profondes et des méthodes d’analyse sociologique. En contraste, il existe des ouvrages de première main sur ces marges sociales pour nous en rendre la signification directement accessible ; on pourra lire Gomorra de Roberto Saviano, Gallimard 2006, au risque d’une immersion dans des singeries du pouvoir sans doute pesantes pour des gens du commun, mais qui intègrent néanmoins nos singeries de gens ordinaires dans une bestialité affirmée, nullement incompatible avec le développement astucieux d'empires aux façades prestigieuses dissimulant à peine les activités illégales. C'est donc plutôt en observant chaque société humaine dans son cours normal et à la base comme une société de machines et d'animaux, que l’on pourra tenter de discerner ce qui tient ensemble cette société, ce qui à l'inverse menace de la détruire, dans quelles directions et selon quel sens elle veut ou peut évoluer.

Alors, en poursuivant dans cette voie, de vraies questions utiles pourront être soulevées, de ces questions qui, en raccourci, font humanité au lieu de la défaire... Par exemple : comment apprivoiser notre démon du pouvoir au cours de nos relations sur le Web ? Si vous ne comprenez pas l'intérêt de la question, peut-être parce que vous communiquez sur Internet seulement avec des personnes connues sur des sujets convenus, allez sur un forum de commentaires libres sur Internet et observez la rareté des contributions créatives au milieu des invectives, des citations idéologiques, des répétitions d’opinions de comptoir, des envahissements de l’espace par des interventions hors sujet, etc – c’est une jungle !

Passons aux formes institutionnelles du pouvoir, par une transition facile, en reproduisant une citation en tête du chapitre 3 de l'ouvrage de Korda :
"C'est un étrange désir que de rechercher le pouvoir de perdre la liberté". Francis Bacon

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Concernant le pouvoir dans sa forme institutionnelle - celle qui peut pratiquement nous priver de liberté au nom de la liberté - nous recommandons un ouvrage tellement bien écrit qu'il peut être lu comme un sommet de littérature de l'absurde : Droit constitutionnel 2. Les démocraties d'Olivier Duhamel (Editions du Seuil). Car l'étude historique comparative des constitutions de divers pays et surtout, le constat de la manière dont les textes constitutionnels sont largement interprétés, modifiés en fonction des circonstances et des opportunités, voire carrément ignorés...démontre le niveau tout relatif de sacralisation des règles d'accès aux pouvoirs institutionnels et de l'exercice de ces pouvoirs. Singerie du pouvoir.

Remarquons qu'il s'agit à chaque fois dans le livre d'un pouvoir "démocratique" au sens de la "démocratie" représentative. Si on comprend la démocratie comme le pouvoir du peuple, le livre décrit très bien les évolutions et les variantes d’un défaut sommital de ce type de régime, après deux siècles d'expérience. En France, pays de la Grande Révolution de 1789, la création d'un conseil constitutionnel composé des anciens présidents de la république et de membres désignés par copinage matérialise le déni du pouvoir du peuple sur sa propre constitution, par l'expulsion de ladite constitution hors d'atteinte du citoyen ordinaire.

Malgré l’accaparement légalisé du pouvoir dans les démocraties représentatives, on constate une tendance à la paralysie de ce pouvoir face aux prises de décisions impactant l'avenir des citoyens sur le long terme. Les prises de décisions sont marginales, et souvent élaborées dans la hâte en réaction à un événement perturbateur. On constate en même temps un isolement des gouvernants, ou en termes plus choisis, une situation de négociation hystérique permanente, non pas avec leur propre peuple, mais avec des entités de très diverses natures (partenaires sociaux, partis politiques, lobbies, medias, agences ou institutions internationales, etc), de sorte que la perception par les citoyens du sens général de l'action gouvernementale se dissipe, sauf si un être charismatique se dégage au sommet, ou à défaut, un personnage imprévisible...

On peut trouver mille raisons techniques à cette maladie des vieilles démocraties représentatives. A la base, avant ces multiples raisons, c’est bien la perte de légitimité face au peuple (au sens de la collectivité humaine) qui est la cause première de cette maladie. Les grandes paroles porteuses d'avenir sont réservées aux discours partisans prononcés lors des périodes électorales et aux commémorations - l'accumulation des mots suffit à soulever les émotions et l’on fait semblant d’avoir vécu un grand moment, tandis qu’on n’a rien produit, même pas une illusion – singerie du pouvoir, encore.

Malgré tout, les instances internationales et les plus hautes autorités invitent régulièrement les jeunes nations à se doter d'un régime de démocratie représentative, comme si la légitimité élective pouvait compenser l'incompétence et l’avidité personnelle des dirigeants, comme si les règles de décision à la majorité pouvaient s'imposer dans des pays composés de minorités tout juste rassemblées, comme si une quelconque responsabilité collective pouvait être incarnée par des représentants d'intérêts ou d'idéologies exclusives et expansionnistes. La promotion de telles stupidités criminelles participe à la complexité du monde moderne dont s'alimentent tant de hautes personnalités irresponsables et qui leur sert d'excuse savante.

Et pourtant, le pouvoir dans les démocraties représentatives est très entouré d'organes institutionnels censés lui apporter compétence et expertise ! Mais, en réalité, la plupart de ces organes de conseil se peuplent automatiquement de membres à vie de diverses castes privilégiées et de militants récompensés, tous bien rémunérés pour des travaux qu'ils se contentent d'avaliser après les avoir confiés, aux frais du contribuable, à des consultants ou à des instituts partisans. Au point que, pour reconstituer à peu de frais une légitimité démocratique, on pourrait envisager de remplacer ces organes divers par quelques assemblées de citoyens ordinaires, avec des missions adaptées (plus ambitieuses que celles d’un jury de consommateurs, merci) et selon un mode de désignation indépendant du système électoral.

Alors, on se rapprocherait du seul vrai modèle démocratique, celui de la démocratie directe : le pouvoir du peuple exercé par le peuple.

CastoDerive.jpg La démocratie directe fut inventée par les Athéniens vers le 5ème siècle avant l'ère chrétienne. Le système de sélection des citoyens pour accèder aux charges publiques était tel qu’il permettait (ou imposait, selon un point de vue moderne) à chaque citoyen d’être sélectionné plusieurs fois dans sa vie, pour diverses charges. La sélection, pour une durée limitée, se faisait par tirage au sort pour les charges que nous appellerions représentatives, par élection sur candidature pour les charges exigeant une compétence spécifique.

Dans un tel régime, on abolit toute forme de séparation ou de discontinuité entre le citoyen individuel et la collectivité. La question « quel pouvoir pour quel peuple » se trouve vidée de sens, et chacun est confronté sans intermédiaire à la question autrement plus compromettante : « pour quoi faire ? » suivie de : " comment en rendre compte ? ". Par nature, la démocratie directe est donc un régime d’autolimitation, comme l’a répété Cornelius Castoriadis, par exemple dans Une société à la dérive (Editions du Seuil, 2005). Tiens, justement, quelle devrait-être la principale qualité d’un régime politique pour que nous puissions espérer survivre aux catastrophes écologiques (déclenchées par nos activités) autrement que par une régression sous contrainte ?

N'oublions pas que ces Athéniens de l'antiquité nous ont légué les germes et les racines de notre culture (faussement qualifiée d’occidentale) dans les sciences, les arts et la philosophie, et osons suggérer que ce n'est pas seulement par une coïncidence historique que ces mêmes anciens ont inventé la démocratie directe après avoir expérimenté tous les autres régimes politiques connus à l’époque ! Osons donc reconnaître le pouvoir créateur d’humanité(s) de la démocratie directe.

Comment pourrait-on à présent récupérer cet héritage politique dans une population plus nombreuse et probablement plus diversifiée que celle de l’Athènes antique, en tirant profit des facilités de communication par Internet ? Tout d'abord, l’exemple des anciens nous évite bien des illusions : aucune "démocratie Internet" ne s'imposera par le seul effet de la technologie, à moins d'appeler "démocratie" l'activité sur un réseau social quelconque, ou à moins d'assimiler "démocratie" et vote majoritaire - pourquoi pas en y substituant des sondages d'opinion par Internet... Non, la démocratie a déjà été inventée, c'est une création sociale, on ne créera rien d'équivalent par la seule technique !

Cependant, on peut envisager un type de vraie "démocratie Internet" à partir de la décision partagée de personnes qui se voudront également participantes en vue d'objectifs communs et s'accorderont sur des règles communautaires permettant de réaliser ces objectifs par l’usage d’Internet. Ce n’est pas une utopie; un type voisin de société virtuelle existe depuis longtemps dans le cadre de grands projets techniques, humanitaires, etc où des centaines de personnes sont en relation, dans chaque cas selon des constitutions et des règles de fonctionnement ad hoc qui leur permettent de communiquer, discuter, travailler à distance – mais à l’intérieur d’une organisation hiérarchique et de règles contractuelles prédéfinies par ailleurs, alors qu’une démocratie authentique suppose l’égalité entre les participants. Pour une démocratie authentique sur Internet, il faut donc en plus imaginer l'équivalent de l'agora (l’espace public citoyen) comme théâtre d'élaboration et discussion des propositions, imaginer l'équivalent d'une rhétorique afin que chacun puisse présenter efficacement son point de vue, imaginer (surtout si la population n'est plus homogène culturellement comme celle de l’Athènes antique) comment éviter les dérives blessantes et les fausses interprétations, etc. Autant l’idée d’une « démocratie Internet » générique et l’idée d’une « démocratie Internet » universelle de tous les internautes se révèlent au mieux comme des utopies fumeuses au pire comme des arnaques déshumanisantes, autant la réalisation de nombreuses « démocraties Internet à projets » peut se placer dans le domaine du possible et du souhaitable, réunissant des internautes contributeurs à la réalisation des différents objectifs de ces communautés virtuelles, à condition d’adapter à chaque fois la technique aux besoins d’une communication « démocratique » entre les utilisateurs et non l’inverse.

En guise de conclusion. La question titre du billet est mal posée. La première interrogation devrait être "pour quoi faire ?". En parodiant le jargon philosophique, nous dirons que la question « quel pouvoir pour quel peuple ? » nous maintient fatalement dans la bestialité naturelle des luttes historiques de pouvoir, mais que la question « pour quoi faire ?», si elle est posée en premier, peut nous forcer à plus d’humanité, a minima nous ouvrir à une forme responsable de convivialité – peut-être... C’est, en tous cas, ce que nous avons voulu dire dans la progression de ce billet. Ce n'est donc pas seulement par humilité que nous orientons obstinément ce blog vers la constitution de sociétés virtuelles à objectif. Et si nous nous concentrons sur l'objectif de transmission des compétences personnelles, c’est que cette transmission des compétences nous semble autant ignorée (ou incomprise) que cruciale dans l’exercice collectif de toute forme de pouvoir créatif, par la libération de l'échange des expériences.

lundi 24 juin 2013

Lueur à suivre

convivialisme_couv.jpg Enfin !

Le manifeste convivialiste, déclaration d'interdépendance, (Editions Le bord de l'eau, 2013) traite en 40 pages de la question de notre futur : comment vivre ensemble sur notre planète terre ? Dit autrement : sur quelles bases minimales pouvons-nous espérer la survie d'une humanité civilisée, malgré les conflits inévitables et la dégradation inéluctable des conditions de vie ?

Vous trouverez facilement sur le Web d'excellents résumés du manifeste.

Pour soutenir le manifeste, c'est là : http://lesconvivialistes.fr/

Suggestion : si vous le pouvez, achetez le petit livre "Pour un manifeste du convivialisme" (Editions Le bord de l'eau, 2011, par Alain Caillé), document préparatoire plus détaillé que le manifeste, notamment sur les fondements anthropologiques, les incertitudes de la démarche proposée, les difficultés du multiculturalisme.

C'est évident : en l'état, ce manifeste convivialiste, oeuvre collective, risque d'être empilé sur le tas des déclarations et chartes "alternatives" :

  • Tant de gens sont intérieurement convaincus qu'ils sont, eux personnellement, indispensables à ce monde-ci et au destin de l'univers, et que tout sur terre n'existe que pour servir ce destin,
  • Tant d'autres gens sont convaincus que leur existence ne peut se concevoir hors d'un plan divin révélé, dont nul ne doit, ne peut imaginer se soustraire, dans la lettre comme dans l'esprit,
  • Tous ceux-là, avec les "on n'y peut rien" et les "je verrai plus tard", sont nombreux, ils sont les représentants de très vieux fonds culturels, ils sont contre tout manifeste d'interdépendance universelle parce qu'ils ont des réponses définitives ou restent figés sur des questions exclusives, ils n'ont que faire du convivialisme ou ne peuvent y distinguer que les aspects déstabilisateurs.

Une urgence première est donc d'inventer comment faire participer ces divers opposants aux travaux pratiques du convivialisme sans tenter de les convaincre des attendus.
Peut-on le faire sans innover dans le domaine social ? La réponse est dans la question.

convivialisme.jpg Et justement, concernant le Web, certaines déclarations du manifeste pages 31-36 nous paraissent très optimistes. Il nous semblerait plus juste d'adopter une position tranchée dans le prolongement de nos remarques précédentes :

  • Internet est devenu objectivement un instrument de dépendance, le coeur de toutes les manipulations médiatiques,
  • Son développement en architecture centralisée de services provoque une augmentation importante des consommations d'énergie mondiales,
  • Le crétinisme ludique de Petite Poucette pourra certainement dans quelques siècles faire muter l'humanité vers une ère nouvelle, comme cela s'est produit peut-être pour la taille du silex, mais nous n'avons pas le temps !
  • Tout reste à faire dans le domaine de la création sociale sur le Web (les communautés qui ont produit Linux et Wikipedia sont des cercles de techniciens à finalités étroites, ce sont de bons exemples à étudier mais ils ne sont pas des modèles universels),
  • La constitution de sociétés virtuelles participatives ouvertes sera un instrument majeur de développement (ou de renaissance) du lien convivial, mais ce ne sera pas facile, c'est une entreprise d'innovation multidisciplinaire.

Rappelons ici que la constitution de sociétés virtuelles (au pluriel) destinées à la transmission des compétences personnelles (ou si on préfère : au partage de l'expérience de la vie), est l'un des thèmes porteurs du présent blog. Peut-être les auteurs du Manifeste pourront y puiser quelques idées utiles.

Ces remarques ne portent pas sur le fond.
Nous sommes en accord avec le manifeste convivialiste.

Merci de voir notre billet "Web ting" tout récent, d'un autre point de vue sur le convivialisme.

Web et Ting

La saga de Njal est un cadeau de l'histoire, à plus d'un titre, dont celui de sa surprenante actualité.

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C'est en volume la plus importante saga islandaise. Compilée au 13ème siècle du calendrier chrétien, elle nous décrit une vendetta déployée sur plusieurs générations autour de l'an 1000.

Quelles étaient les intentions de l'auteur ou des auteurs de la saga de Njal ? Il s'agit en tous cas d'un récit singulier car le personnage qui donne son nom à la saga n'est pas un héros au sens habituel. C'est un juriste (par ailleurs propriétaire laboureur). Il agit en tant que conciliateur, avec un succès certain et une bonne dose de rouerie... L'histoire se termine mal pour lui et pour sa famille, bien avant le terme du récit. Dans la longue période de temps couverte, plusieurs dizaines d'autres personnages, dont certains sont plus proches des héros habituels, nourrissent la saga de leurs faits et gestes, isolément ou en groupe, plus ou moins "bons" ou "méchants" ou simplement astucieux et chanceux selon les alliances et les circonstances.

Parmi les âneries sublimes proférées par des préfaciers modernes de la saga de Njal dans un élan de modestie, nous allons commenter celle-ci : "En ces temps reculés, l'assemblée annuelle de l'althing permettait tout juste d'éviter les massacres généralisés."

Dans la saga de Njal, en effet, il existe une assemblée, le ting ou althing, où se règlent les conflits par compensations financières; mais cette assemblée n'est pas qu'un tribunal, elle est l'assemblée des notables de l'ïle. Leurs décisions sont respectées, toutes choses restant égales par ailleurs (ce sont des changements marginaux après coup qui relancent la vendetta)... Dans la mesure où il n'existe pas de hiérarchie (entre les notables), et où tout le monde doit respecter des formes définies, le ting peut faire penser à une sorte de démocratie antique. Platon en aurait certainement dit du mal s'il avait été contemporain.

Voici quelques détails succulents des formes légales de ces "temps reculés" : vous avez occis ou blessé quelqu'un pour une raison quelconque, vous devez convoquer aussitôt des témoins de votre acte et leur faire prêter serment, afin de fixer leur témoignage de votre comment et de votre pourquoi, en vue de la négociation au ting de la compensation que vous verserez aux victimes. Sinon, en l'absence d'enregistrement formel par des témoins, si votre méfait devient public, vous êtes considéré comme hors-la-loi, et alors mieux vaut pour vous partir vous faire pendre ailleurs. Le cas est prévu : le ting décidera de la date limite à partir de laquelle vous devrez avoir disparu de la surface de l'île.

feuilles2.jpg Ce que nous décrit la saga en grand détail, au moins autant que les péripéties d'une vendetta et les étincelles des rivalités sans complexe, c'est la corruption du système de conciliation du ting. Les plaidoieries portent sur des contestations de procédures plus que sur le fond, les défenseurs spontanés des diverses causes sont parfois de malins chicaniers rémunérés (ce qui est évidemment interdit), les argumentaires s'articulent pour dissimuler les racines véritables des conflits. De plus, les parties ne se privent pas de rechercher activement le soutien des futurs juges avant la délibération de l'assemblée. Pire encore, une amélioration du système par la création d'une super assemblée, attribuée au héros Njal, s'avère en partie motivée par son projet personnel de procurer une chefferie à son fils adoptif...

Il est difficile de ne pas céder à l'analogie entre le ting de la saga et nos institutions internationales ! Car, à l'évidence dans ce domaine, nous sommes toujours dans les "temps reculés" de la société humaine au sens large, et nous gérons piteusement les relations entre sociétés humaines. Il serait pourtant urgent de dépasser la honte de cet état, et d'imaginer comment l'augmentation prévisible des tensions entre les peuples pourrait être surmontée par l'effet d'une "justice" qui permettrait à chacun de prendre sa part d'amertume, notamment du fait que le "progrès" par la dissipation des énergies fossiles, c'est déjà fini et que tous les peuples de la terre vont en souffrir.

Ah, si tout le monde pouvait s'accorder sur quelques valeurs... Hé bien non, la saga de Njal ne nous laisse aucune illusion sur l'influence des valeurs partagées sur nos comportements. Par exemple, la saga nous relate, en quelques lignes agrémentées de diversions quasi comiques, la conversion vers l'an 1000 de l'ïle au christianisme, par décision du ting. Cette décision importante n'empêche pourtant pas le développement ultérieur de la vendetta entre les personnages, individuellement convertis ou pas, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que deux protagonistes, qui ont objectivement épuisé les raisons de s'entretuer. Tout à la fin, la lourde mention répétée du coût financier des pélerinages parallèles des deux survivants à Rome et de leurs entrevues avec le pape renforce la perception de la transcendance que la saga nous communique. Par ailleurs, dans tout le texte, la symbolique demeure celle du fond païen mais, à part deux passages épiques sans doute recopiés d'autres sagas, les éléments de surnaturel ou de magie sont rares dans la saga de Njal, décoratifs, tout au plus malicieux ou prémonitoires, et l'influence de ces éléments sur les actes des uns et des autres est décrite comme imaginaire, quasiment comme l'aurait fait un observateur anthropologue de nos jours. S'il faut absolument y déceler des indices d'une fatalité d'arrière plan, c'est la fatalité de l'humain profond, pas celle des décrets de puissances occultes. Par sa forme et dans le contenu de son récit, cette saga ne ressemble pas à l'Illiade d'Homère ni aux oeuvres de J.R.R. Tolkien ni aux évocations de R. Howard, par exemple. Amateurs d'aventures épiques et de contes merveilleux, admirateurs de héros romantiques et de beaux sentiments, collectionneurs d'histoires édifiantes, passez votre chemin !

Pourtant, on se relève la nuit pour poursuivre la lecture de la saga de Njal... En plus de 300 pages, chacun peut trouver son compte.

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Le message majeur de la Njal saga pour nous actuellement, c'est certainement celui du dangereux immobilisme de nos pauvres créations sociales, dont les pesanteurs rendent nos sociétés vulnérables aux affrontements à répétition. La saga des "temps reculés" nous expose pourquoi les pesanteurs responsables de cette misère criminelle ne peuvent pas être atténuées par un niveau de richesse matérielle ni par l'astuce des dirigeants ni, dans un autre registre, par aucun miracle fédérateur - et comment les pesanteurs peuvent s'en trouver même renforcées. Qu'il est illusoire de prétendre surmonter notre carence de création sociale en modifiant des règles du jeu dans un contexte d'organisation existante. Qu'on ne change rien non plus aux fondements pratiques d'une société ni à ses dérives en la plaçant telle quelle à l'ombre de grands principes ou de commandements transcendants. Que les époques paisibles sont rarement le résultat logique d'un accord raisonnable accepté par tous, mais plutôt l'effet d'une décision partagée, à caractère exploratoire ou carrément expérimental, pour éteindre provisoirement un conflit conventionnellement défini à un instant donné...

La saga de Njal nous offre un scénario parfaitement crédible de l'avenir d'une humanité quasi démocratique, dans des conditions insulaires meilleures que celles de notre planète, car l'Islande de l'époque n'est pas surpeuplée et à la voile on peut voyager vers d'autres terres d'accueil pour y projeter ses forfaits et ses rêves parmi des cousins culturels. La saga se termine bien... après que le pire se soit produit.

Interprétons encore autrement, dans notre actualité. La réalisation de nouvelles finalités concrètes dans une société humaine, ou encore de manière plus pressante, la préservation de finalités vitales dans des conditions nouvelles qui remettent brutalement en cause leur réalisation (exemple fournir aux particuliers l'énergie nécessaire à leur vie courante malgré l'arrêt des centrales à combustibles fossiles), imposent une innovation sociale "à la mesure des défis" en relation directe avec lesdites finalités. Et cette innovation sociale ne peut certainement pas s'implanter à partir de quelques discours officiels fondateurs, ni s'enraciner à partir de plans d'investissements assortis de dispositions réglementaires et fiscales. Même s'il ne s'agit jamais de changer toute la société alors qu'on vise des finalités limitées, ce ne sont là que des mesures techniques d'accompagnement de l'innovation. Dans le domaine social, le centre et le moteur de l'innovation sont situés dans la tête de chacun.

Dans cette optique, il est clair que le Web peut-être à la fois un facteur et un propagateur d'innovations sociales à condition de s'en servir spécifiquement en vue des seules finalités poursuivies (plutôt que l'inverse, à savoir par exemple interpréter les finalités par les fonctions d'une plate forme collaborative disponible ou pire encore, les assimiler à des thèmes de "communication"). Par le Web, on pourrait en particulier développer les relations directes entre particuliers dans le domaine du partage d'expérience et enrichir l'intelligence et la réactivité des relations entre particuliers et services publics, très au-delà des faux semblants à prétention universelle et bien mieux que les quelques sites précurseurs actuels. Il est pour cela indispensable de susciter et d'entretenir une forme adaptée de participation de chacun vers les finalités définies, d'où la nécessité pratique de communautés virtuelles constituées avec leurs propres conventions d'identité, d'expression, de partage, précisément en fonction de ces finalités.... Voir nos billets sur les tags identité, étiquette et société virtuelle notamment.

A l'opposé, tant qu'un marketing au ras des pâquerettes prétend nous imposer la vision d'Internet comme un réseau de diffusion de chaînes de télévision à haut débit, ou comme un distributeur de culture en débit instantané ou comme le canal magique des télécommunications étendues, nous restons bloqués dans des "temps très reculés" bien antérieurs à l'innovation du ting !

mardi 5 mars 2013

L'apprentissage du singe peut-il faire un homme ?

Miracle. Un auteur phénomène de l'édition, grand savant de l'informatique théorique, en février 2013 au cours d'une interview radiophonique sur une chaîne française nationale, reconnaît l'importance du raisonnement analogique. Les enfants apprendraient principalement par analogie (ou induction) plutôt que par déduction logique. Les animaux intelligents comme le chien auraient un mode de pensée analogique. Merci, Docteur Douglas Hofstadter, d'avoir à cette occasion déclaré que votre premier bouquin de 800 pages était un amusement de jeunesse, je peux maintenant avouer qu'il m'est tombé des mains directement à la poubelle.

Mais voici un bon sujet à développer tout autrement que cet auteur : l'analogie comme méthode naturelle d'apprentissage, comment et jusqu'où ?

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Moi aussi, je vais en profiter pour raconter un peu ma vie, avec l'excuse que mon récit contient des aspects universels relatifs au sujet.

Les instituteurs d'école primaire du milieu du siècle précédent ne parlaient pas du raisonnement par analogie. Ils usaient de la répétition, avec l'autorité qui parvenait à forcer l'imprégnation. Je ne peux donc pas témoigner personnellement de la validité de la thèse concernant l'antériorité de mes capacités de raisonnement analogique sur mes capacités déductives. Mais je peux témoigner que le raisonnement déductif m'est apparu comme une évidence de la même force, mais sans plus, que les autres formes de raisonnement apprises à l'époque. Autrement dit, j'ai probablement assimilé le raisonnement logique par analogie. Plus tard, au cours de ma brève existence, j'ai constaté, suite à quelques déconvenues, que ma capacité de déduction logique souffrait de son origine en tant que forme apprise, car il fallait la reconstituer péniblement en fonction de chaque contexte d'emploi. C'est que, dans une vie professionnelle de scientifique ou plus modestement de technicien, donc au niveau de l'application pratique des méthodes, on perçoit nettement les contradictions entre les diverses théories en cours et même parfois les contradictions internes à chaque théorie de référence. Si "contradiction" vous paraît brutal, vous pouvez dire "décalage des domaines expliqués" ou "différence des prémisses" ou "divergence d'orientation du raisonnement", mais cela ne change rien : le raisonnement déductif ne fonctionne que très partiellement et localement, parfois même sous forte restriction mentale. En résumé, ma réalité professionnelle vécue est que nous ne vivons pas dans un monde de cohérence logique, même pas dans les domaines techniques.

A cet instant, j'entends déjà les trompettes et les tambours des défenseurs de la Raison et du Progrès, annonçant leur charge victorieuse contre mon relativisme destructeur - car il est bien connu que ce relativisme-là mène à la régression et au chaos, alors que seule la Raison peut nous protéger de la folie. De nombreux penseurs de notre temps et d'autrefois leur ont pourtant fait observer, à ces raisonneurs fanatiques, qu'ériger la Raison en absolu est un acte de foi peu compatible avec l'observation courante de leur propre pratique de la raison, que l'on peut admirer comme une institution comportementale, une étiquette de l'esprit en bonne société, mais sans rien de transcendant. De fait, les oeuvres de la raison restent conçues par des êtres sociaux dont les mentalités ont été élevées dans et imprégnées par les constructions de leur imaginaire social de naissance - cela n'a pas changé depuis les sociétés les plus anciennes connues - à tel point que certaines de ces oeuvres de la raison n'ont aucune conséquence pratique et qu'à l'inverse, d'autres exercent une telle emprise sur nos vies qu'elles peuvent nous conduire au suicide collectif. Dans le domaine des "sciences", les théories cosmologiques et les théorie économiques en sont des manifestations particulièrement illustratives. Mais abrégeons, car tout a déjà été dit sur la réalité de la raison (voir Feyerabend comme le plus flamboyant en épistémologie, mais aussi pas mal d'ouvrages d'anthropologues de terrain, peut-être même de certains philosophes et sociologues, en tous cas ne pas oublier Cornelius Castoriadis qui, à mon avis, les a tous dépassés). Et passons aux choses concrètes.

Il existe mille exemples de la vie courante pour témoigner à la fois de l'étroitesse du champ d'application du raisonnement strictement déductif et de sa dépendance de présupposés "toutes choses égales à vitesse constante par ailleurs". Par exemple : le remplissage annuel des feuilles de déclarations de revenus, la contitution de dossiers justificatifs d'investissements productifs ou d'aide sociale, l'élaboration d'une thèse universitaire, etc. La "raison" de chacun de nous se révèle alors comme un exercice d'intelligence consistant à satisfaire la "raison" supposée de l'autre, en vue d'un résultat supposé convenable dans l'harmonie des pouvoirs et des intérêts en jeu, telle qu'elle a été imprimée sur nos corps et dans nos esprits pendant notre éducation.

Donc, nos savants ont bien raison de s'interroger sur notre pratique de la raison humaine et sur son apprentissage, et spécialement dans un "monde moderne" sans équivalent historique, sur une planète toute petite en cours de rétrécissement.

Cependant, cette interrogation ne peut manifestement représenter qu'une minuscule avancée dans le désert qui sépare les découvertes d'après guerre (celle de 40-45) en informatique et les avancées des sciences humaines depuis lors. Ces disciplines ne se sont jamais rencontrées, alors que cette rencontre aurait certainement pu engendrer une liberté d'esprit bien utile pour surmonter notre temps de "crise". Tentons un tel rapprochement, en quelques lignes.

Photo_165.jpg Concernant l'informatique théorique, ce n'est pas en peinant sur les livres récents édités dans des collections savantes par des mathématiciens ou des logiciens, que l'on peut extraire une base de réflexion à caractère social. Je résume donc outrageusement deux des principales découvertes, pour faire comprendre de quoi il s'agit au-delà des formalismes :

  • tout ce qui est "computable" (autrement dit tout ce qu'on peut déduire logiquement ou calculer numériquement) peut l'être au moyen d'une machine de Turing (du nom d'Alan Turing, mathématicien anglais), en équivalence avec des créations mathématiques théoriques appelées fonctions récursives,
  • une machine de Turing ne peut effectuer que 3 actions : reconnaître un modèle (une suite de signes), recopier un modèle, y substituer un autre modèle.

La machine de Turing, présentée ainsi, est évidemment un engin de "raisonnement" analogique. Mais alors, quel pavé dans la mare des penseurs de quatre sous qui prétendent ergoter sur différents modes de "raisonnement" !

(Note. Ma machine de Turing de référence n'est pas "la" machine de Turing mais une machine équivalente, j'en laisse la démonstration aux matheux, sachant que cette démonstration existe depuis longtemps, environ depuis l'époque où l'on créa le lambda calcul et même un langage informatique au nom amusant, le Snobol, qui pouvait être considéré comme une incarnation conviviale de ladite machine).

Evitons les inepties d'assimilation abusive : une machine de Turing n'a pas d'autonomie, elle ne fait qu'exécuter un programme, on ne peut donc rien inférer de ce qui précède sur le fonctionnement interne de l'intelligence humaine. En revanche, osons la question inverse : en quoi certains êtres humains diffèrent-ils extérieurement d'une machine de Turing (convenablement maquillée) exécutant un programme de... singe évolué ?... Alors, MM. les penseurs installés, plutôt que de discourir indéfiniment sur la nature humaine, la récursion et l'infini, la pensée analogique et la raison déductive, etc peut-être devriez-vous envisager enfin de reconnaître en l'homme l'animal, en l'animal la machine, et d'en approfondir les conséquences pratiques. Au physique et au mental. C'est ce que font la médecine et d'autres disciplines pratiques depuis toujours dans leurs domaines.

En définitive, ce qui est propre à l'être humain, si on en reste aux évidences terre à terre, c'est sa capacité de création sociale : création d'imaginaires communs, de règles de répartition et de comportement, etc. A l'opposé des affirmations niaises ou très concrètement égoïstes des touristes de passage "tous les gens sont partout pareils", la réalité serait bien plutôt que la diversité des sociétés humaines est considérable, au point que le passage de l'une à l'autre équivaut à une renaissance individuelle. Lisez par exemple "Les non-dits de l'anthropologie" par Sophie Caratini (Editions Thierry Marchaisse, réédité en 2012); ce livre relate avec humour et dérision comment se construit un destin d'anthropologue; le livre devient poignant dans sa description des affres de l'auto transformation à réaliser par l'anthropologue sur le terrain, comme une initiation à rebours pour se défaire de ses schémas personnels de pensée et y substituer ceux de la population étudiée en vue de pouvoir ensuite nous les rendre accessibles par un processus littéraire de restitution - traduction. Si vous hésitez devant ce genre de livre "parce c'est des histoires de sauvages", lisez donc le délicieux "Cultural Misunderstandings, the French American Experience" de Raymonde Carroll (The University of Chicago Press, 1988, mais le bouquin doit exister quelque part en français, sa langue originale). Dans la lancée, profitez-en pour (re)parcourir les ouvrages de démographie d'Emmanuel Todd, par exemple "l'Invention de l'Europe" (Editions du Seuil, 1996), où l'auteur réussit à expliquer une partie des différences régionales de mentalité au début du 20ème siècle par les différences des structures familiales, et trouvez sur le Web les résumés de ses écrits plus récents où il constate la persistence des mentalités locales malgré la quasi-disparition des systèmes familiaux (pour cause d'urbanisation), preuve que l'imaginaire social se transmet très tôt dans l'enfance, sans doute en partie avant le langage, et dans les multiples plans des interactions sociales...
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Alors, puisque nous devenons si savants de nous-mêmes, où en est la médecine des sociétés humaines ? Malheureusement, on ne peut répondre que par une autre question : qui oserait encore appeler sociologie cette médecine à créer, alors que c'est son nom et sa vocation d'origine ? Autre manière plus malicieuse de poser la même question : peut-on tout ramener à la lumière (plus crûment, doit-on tout étudier dans le cadre d'un affrontement militant) de constructions intellectuelles modernisées du 19ème - début 20ème siècle réputées universelles - genre lutte des classes contre libéralisme ?

L'absence d'une médecine des sociétés humaines ou, si on préfère, le manque de reconnaissance pratique des tentatives de réponses proposées, devient gravissime dans notre univers clos. Le besoin d'une capacité de diagnostic et surtout de traitement à l'échelle des mentalités sociales devrait paraître chaque jour plus urgent à mesure que s'épuisent nos illusions dorées de pillards marginalistes et à mesure que les dialogues culturels entre les "civilisations" se théâtralisent vainement faute de projets autonomes et d'un maillage pertinent desdites "civilisations". Il devrait être évident qu'un préalable serait d'induire un degré suffisant de libération mentale des individus pour les rendre capables de mettre leur propre imaginaire social en cause, au moins partiellement, en face d'un autre imaginaire reconnu comme tel. Il y eut une époque où des gens ont créé la philosophie justement pour cela. Qu'en faisons-nous ?

La grande entreprise humaine des quelques dizaines d'années à venir, devrait être la création d'un imaginaire social universel consacré au dialogue entre les personnes de diverses mentalités, autrement dit aux interactions sociales entre individus de sociétés différentes - précisons puisqu'il le faut peut-être pour prévenir une objection bien pensante : universel est à prendre au sens de commun à tous, non totalitaire, donc sans visée d'anéantissement ni de substitution de l'existant, mais sachant qu'il y aura tout de même un effet en retour sur cet existant. Dès le départ, sans se perdre dans la théorie, sans viser une perfection inatteignable, il sera indispensable de mettre ce nouvel imaginaire commun en musique. Pas à cause de l'urgence, mais afin d'apprendre des uns et des autres, et de pouvoir peu à peu améliorer une invention commune à la mesure de l'humanité, sans refaire l'expérience de la tour de Babel (en cours par ailleurs).

Constatons, en effet, que les seuls éléments actuels d'une société universelle concrète sont quelques institutions et organismes internationaux de finalités conflictuelles, des projets humanistes en développement indéfini ou en déshérence comme l'esperanto, et par dessus tout, le business mondial démultiplié par la grâce de sa langue véhiculaire, et par un système médiatique d'asservissement mental nourri par le Web. Peut-on "raisonnablement" se satisfaire de cette situation et de ses perspectives ? Comment ne pas voir qu'il faut inventer "autre chose", maintenant ou jamais ?

Conclusion : appel, pour commencer et à titre d'exercice, à la création de véritables sociétés virtuelles sur le Web - voir billets antérieurs, y compris ceux concernant la création d'une étiquette universelle, merci.

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