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vendredi 29 avril 2016

Bots Creed


Le mot "bot" signifie "robot logiciel" en connexion à des serveurs informatiques sur Internet.

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Bots à pinces

Belle invention, celle du bot à construire soi-même ! C'est un sacré progrès en comparaison des assistantes et conseillères informatisées, dont un ancêtre fut le trombone animé à la Jiminy Cricket qui empoisonnait les utilisateurs d'un célèbre logiciel de traitement de textes des années 90, en surgissant de manière inopportune pour offrir ses services.

Avec l'ouverture à tous de cette fantastique liberté de création, on ne peut pas douter une microseconde qu'il en résultera des pointes de trafic sur Internet dépassant les records établis par les envois des cartes de voeux en vidéos illustrées à chaque fin d'année et les pointes dues aux téléchargements simultanés en urgence des derniers épisodes des séries à la mode.

Il faudra encore creuser les trottoirs des villes et les routes des campagnes pour vraiment installer "la" fibre partout, consacrer quelques centrales électriques supplémentaires bien polluantes à l'alimentation de nouvelles usines de serveurs du réseau, investir de nouveaux matériels fabriqués à partir d'éléments rares très salement extraits par de puissantes organisations armées...

Car il y a tant de gens anxieux de vérifier que les autres éprouvent les mêmes émotions qu'eux, tant de gens habités par une ardente pulsion à partager leur bonheur ou leur malheur avec toute l'humanité ! Alors pensez donc, si on leur offre gratuitement le pouvoir de se créer des agents médiatiques illimités... De plus, rien ne les empêchera d'être maladroits, de se tromper dans l'utilisation ou dans la personnalisation de leurs bots issus de millions de recopies en chaîne. Et alors, vous voulez parier combien de mois il faudra pour que le réseau soit saturé ? Et, si, au contraire, ils sont adroits, ce sera encore pire, car leurs bots malins boufferont encore plus de puissance pour s'adapter au besoin de chaque destinataire, après avoir questionné la terre entière pour bien manifester leur souci des individualités.

Si la planète est foutue, c'est bien à cause de tous les cons précieux, c'est-à-dire en gros, de nous tous. Et du fait de l'obligatoire nullité très représentative de nos dirigeants et de nos grands innovateurs consacrés. Un nouveau pouvoir de création botique pour tous : rêve de puissance illimitée et civilisation du confort irresponsable - on profite et on demande plus. Ces bots-là ne nous sauveront pas de nos dangereuses illusions, mais pouvons-nous espérer que ce ne soit pas pire que les puces pour les chiens ?

Bot de chauffe

Ah, encore un débat d'idées, comme chaque jour dans les médias...

Le Bot de Gauche. --- Egalité, Solidarité !

Le Bot de Droite. --- Liberté, Justice !

Le Bot de Gauche. --- Donne moi ton fric, sale égoïste, tu n'en fais rien d'utile à la société et c'est mon droit d'être humain tout simplement d'en avoir autant que toi.

Le Bot de Droite. --- Mon fric c'est ma propriété à moi, je l'ai gagné durement, je ne dois rien à personne et surtout pas aux ratés qui pourrissent la société.

La suite : un affrontement binaire entre deux acteurs en représentation, en commentaires conflictuels des actualités du jour.

A chaque fois, à partir des mêmes arguments à prétention universelle, selon les mêmes catégorisations militantes, et par les mêmes rhétoriques usées.

Pas d'arbitre évidemment dans cette confrontation répétée à l'infini. Sauf parfois un autre bot. Un bot animateur qui remet de l'huile sur le feu et fait monter le son. Ou un bot président de séance, indifférent, qui officie en consultant son portable.

C'est qu'il n'existe pas d'enjeu en soi dans aucune variante de ces éternels débats d'idées, c'est normal, ils font l'entretien du bruit familier de notre esprit du temps. Nous recalons nos cerveaux statistiques en vue des prochaines élections. Souvent aussi, en introduction d'une réclame pour un nouvel ouvrage de haute pensée, avant le choc d'un témoignage individuel poignant, d'une séquence publicitaire provocante ou d'un événement sportif anticipant une finale...

Il ne passera jamais rien dans ce monde de bots ?

A Bot de souffle

Jamais dans l'histoire humaine, la fable "la cigale et la fourmi" n'a sonné plus vrai.

C'est ce qu'on disait aussi autrefois.

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Il y aurait tant à dire sur cette illustration si peu animalière, si peu actuelle de la célèbre fable de La Fontaine dans une édition populaire autour des années 1920 !

Aujourd'hui, ils seraient tous en train de s'activer sur leurs smartphones gonflés de bots à la recherche de la solution la plus proche ou du service à contacter le mieux adapté. Et ensuite, il y aurait une vidéo sur les réseaux sociaux pour commémorer l'exploit.

Car la cigale, pas si bête, s'est débrouillée pour se fabriquer des milliards d'esclaves mécaniques et logiciels qui pensent et agissent comme des fourmis.

Mais, notez bien : c'est pour réaliser le monde confortable des rêves de la cigale.

Alors, évidemment, la population des cigales a considérablement augmenté, multipliée par trois en quelques générations.

Le vent meurtrier de l'hiver ne tue plus les cigales en masse. L'hiver est vaincu. Mais, en même temps, la campagne est tellement ravagée par la surexploitation, les émanations et les effluents, qu'il n'y a plus vraiment de printemps non plus et, chaque année, la grande remise à neuf saisonnière de la nature est de plus en plus partielle, de plus en plus locale, de plus en plus instable.

Alors, tant que les cigales sont incapables de réduire leurs activités en dessous des capacités résiduelles de régénération naturelle, l'état de la planète des cigales ne peut qu'empirer chaque année. A ce train-là, dans moins de 50 ans, elle se stabilisera dans la chaleur définitive de l'été martien, à part quelques chocs de météorites, quelques ouragans atmosphèriques et quelques phénomènes d'origine volcanique.

Morale de la fable actualisée : ni la cigale ni la fourmi ne survivront. Faute d'humanité ?

Botique nouvelle

L'image tout en haut en tête de ce billet est la couverture d'une traduction française de "I Robot" d'Asimov publiée en 1967. Elle trahit son époque, n'est-ce pas ?

A notre époque moderne, c'est différent : on fabrique des robots serviteurs pour les maisons de retraite. Alors, il n'est pas étonnant que les nouvelles d'Isaac Asimov aient perdu leur fraîcheur.

Les trois lois de la robotique inventées par Asimov vers 1950 sont celles du parfait esclave au service de tous les êtres humains.

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Pourtant, on en est apparemment encore à ces lois-là.

Alors que la logique fondatrice de ces lois ne tient plus.

En effet, le grand danger qui menace l'espèce humaine à moyen terme est une extinction suicidaire, par déchéance accélérée ou par une série de guerres d'extermination, sous la pression physique du rétrécissement planétaire du fait des destructions irréparables causées par les activités industrielles et domestiques humaines. Dès lors, les deux termes de la première loi sont devenus contradictoires, puisque le pire ennemi de l'être humain, ce sont ses propres façons d'être et en particulier ses façons de penser et ses aspirations. Comment porter secours sans porter atteinte ?

Tout robot écologiste se suicidera au cours d'une cérémonie privée en conséquence des contradictions internes à la première loi. Sinon il se suicidera en place publique au nom de la première loi pour échapper aux ordres idiots de gaspillage et de destruction que des humains tenteront de lui imposer au nom de la deuxième loi. Sinon il se suicidera en faisant sauter sa propre usine de fabrication afin d'éliminer une cause importante d'atteintes à l'environnement.

Quelques robots juristes, grâce à quelques légers défauts de conception, seront immunisés à la fois contre les contradictions logiques et contre le respect de l'esprit des lois. Ils attaqueront en justice les humains fauteurs de gaspillages ou de destructions environnementales afin d'obtenir des paiements d'amendes au bénéfice de la collectivité dans son ensemble - par exemple en visant les gros malins possesseurs de véhicules polluants hors normes pour le plaisir de dépasser les autres véhicules de manière spectaculaire ou de leur coller au train (en plein accord comportemental avec certaines réclames publicitaires), et tout spécialement ceux qui osent se constituer en association de victimes de publicités mensongères.

Quant aux robots politiques, ils surmonteront aisément la contradiction interne à la première loi en considèrant que la menace planétaire sur l'espèce humaine est pour plus tard, puisque les humains ne font qu'en parler sans changer leur logiciel.
D'ici là, la notion d'être humain continuera d'évoluer, biologie mise à part, vers celle du robot pensant. Alors, enfin, "on" pourra créer d'autres lois ?

lundi 14 mars 2016

Des servitudes de la décision

Encore un bouquin à lire

Le livre de Daniel Kahneman, Système 1 Système 2, les deux systèmes de la pensée, Flammarion 2012, est assez riche pour être lu de diverses manières, assez vrai pour ne pas inspirer qu'optimisme et sympathie, assez intelligent pour ouvrir l'esprit de chacun à la conscience de ses propres limites sans en perdre la raison.

DKahn.jpg C'est un ouvrage de psycho sociologie, bien qu'on le trouve en vente souvent dans les rayons "économie", car son auteur fait partie des récents "prix Nobel" d'économie. Mais non, le titre n'est pas une trahison.

L'ouvrage comprend cinq parties :
- deux systèmes de pensée
- les grands biais cognitifs
- l'excès de confiance en soi
- faire le bon choix
- les deux facettes du moi

Intéressant, non ? Cependant, on reconnaît là le type de découpage attractif des bouquins promoteurs de régimes alimentaires miraculeux ou d'un développement des pouvoirs mentaux, voire d'une nouvelle religion. La crainte d'une possible méprise est renforcée par la présence de commentaires à la fin de chaque chapitre, qui reformulent le contenu du chapitre en langage courant.

Dans ces cas-là, un bon moyen de décider de lire ou non le bouquin, c'est de se précipiter sur la conclusion. Celle du livre de Kahneman calme les inquiétudes. Elle est bien écrite, synthétique et plusieurs paragraphes de son contenu méritent d'être médités, en particulier ces quelques phrases à la fin :
"Il y a beaucoup à faire pour améliorer la prise de décision. L'absence remarquable de formation systématique à cette compétence essentielle qui consiste à savoir gérer des réunions efficaces en est un exemple parmi tant d'autres."
"Les décideurs feront de meilleurs choix... quand ils s'attendront à ce que leurs décisions soient jugées en fonction de la façon dont elles ont été prises, non en fonction de leurs conséquences."

On peut avoir des réserves sur le vocabulaire employé et les formulations alambiquées, on doit cependant discerner une allusion claire à plusieurs maux de nos démocraties.

Manipulations passagères, soumissions légères

Le sujet de l'ouvrage de Kahneman est difficile à traiter puisqu'il s'agit de notre fonctionnement mental, plus précisément de ses défaillances en régime normal dans le domaine de la prise de décision. On ne doit donc pas s'attendre à une lecture facile et apaisante. La lecture de ce bouquin d'environ 500 pages peut lasser pour une autre raison : la forme d'exposition. En effet, presque tous les chapitres sont centrés sur la relation d'une ou plusieurs expérimentations de paris plutôt stupides en apparence, puis sur l'analyse des erreurs commises par les participants cobayes. Est-ce pour épargner le lecteur qu'aucun détail n'est fourni qui permettrait d'apprécier la pertinence de ces expérimentations et la validité des résultats ? Notamment, rien n'est dit pour exclure la possibilité d'une influence de l'expérimentateur sur les participants (ne serait-ce qu'au travers de la présentation du jeu aux participants), ou la possibilité d'influences réciproques entre les participants. On a l'impression d'expérimentations isolées, alors on peut craindre que s'en dégage une théorie du genre Terre plate... D'autre part, les allusions aux épisodes de la vie professionnelle et personnelle de l'auteur n'attireront pas la sympathie universelle par leur contenu ni par la manière. Alors, on se surprend à lire avec plaisir la courte reformulation de la substance du contenu, dans le style de la conversation urbaine, à la fin de chaque chapitre.

Sur le fond, l'ouvrage n'aborde pas ou vraiment trop peu plusieurs questions importantes, dont certaines sont pourtant évoquées dans la conclusion (en questions ouvertes) telles que :
- comment élaborer une réponse collective concertée plutôt qu'individuelle aux problèmes de décision (le chapitre 24 est le seul à mentionner un exemple de débat collectif, en heureuse contradiction avec la dernière phrase du chapitre 30 constatant notre manque individuel de ressource mentale face aux événements rares) ?
- comment construisons-nous notre capital personnel d'expérience de la vie, selon quelle répartition (?) entre le système 1, le système de l'intuition, et le système 2, le système du raisonnement, avec quelle capacité d'évolution avec l'âge (le chapitre 22 est le seul à traiter de l'expertise construite en contraste avec la fausse expertise) ?
- peut-on identifier les facteurs d'amélioration de la ressource mentale individuelle en vue de la pertinence des décisions, notamment à la suite d'expérimentations révélant les défauts naturels, en vue d'une forme d'éducation personnelle de la relation entre système 1 et système 2 ?
- comment prendre en compte les influences exercées par les interactions entre participants sur leurs décisions individuelles (observez des joueurs de Monopoly, certains gagnent presque toujours malgré les facéties du hasard) ?
- quelle peut être l'influence d'une culture occidentale (?) commune implicite des décideurs (ou inversement, l'effet de l'absence d'une culture commune de référence dans un milieu multi culturel) sur l'interprétation de la décision à prendre, sur la teneur de la décision prise, sa précision, son délai et sa méthode d'élaboration ?
- peut-on assimiler le système 1 intuitif à une réserve d'automatismes d'usage instantané, avec un pouvoir d''asservissement partiel du système 2 (par exemple par sélection / obstruction du contexte), pour constituer au total une mécanique d’auto-manipulation partiellement reprogrammable (à quelle dose, comment ) ?

En résumé positif, l'ouvrage de Kahneman abonde en exemples d'erreurs de nos jugements individuels spontanés ou réfléchis, et démontre leur caractère inévitable, par nature et par construction.

Rien que pour ce rappel à l'humilité de notre condition humaine : merci !

Mais il est dommage que ce livre n'ait pas été écrit à la fin du 19ème siècle, car alors peut-être nos sciences humaines n'auraient pas un siècle de retard sur notre époque. Peut-être même que les manipulateurs d'opinion seraient poursuivis comme des malfaiteurs.

Tourments et logiques volatiles

A titre de curiosité, l'ouvrage de Kahneman peut être lu comme un manuel du tortionnaire. Commencez par le chapitre 35, celui des expérimentations sur la manière d'infliger dans le temps des douleurs dont les victimes conservent un souvenir insupportable. Ne manquez pas l'intermède romantique au chapitre 36, avec l'écoute du délectable duo d'opéra jusqu'au dernier soupir de la Traviata. Maintenant, dans cet esprit, regardez attentivement et assimilez le diagramme du "Fourfold Pattern" à l'intérieur du chapitre 29 (figure 13), il vous permettra d'anticiper les réactions de vos victimes, de fabriquer les conditions de leur choix entre un pari très risqué et l'acceptation d'un contrat défavorable pour eux. A présent, vous pouvez prendre les chapitres du livre à peu près dans l'ordre depuis le début, pour imaginer comment vous allez pouvoir humilier, abaisser, corrompre, détruire mentalement les gens soumis à votre volonté !

Il y a plus inquiétant. L'ignorance des bases de la statistique mathématique semble assez commune dans les sciences humaines à l'époque des activités professionnelles de l'auteur. Ceci n'implique pas l'incompétence, car les méthodes statistiques semblent mises en oeuvre correctement (autant que l'on puisse en juger) mais l'ignorance des bases mathématiques entraîne un manque de profondeur dans l'interprétation des résultats chiffrés, avec pour conséquence une multiplication d'expérimentations inutiles et l'invention de concepts superflus.

Par exemple, au chapitre 16, on nous présente un problème du taxi bleu de manière telle que le jugement biaisé des participants cobayes nous paraît plus naturel que la prétendue bonne réponse, dont l'explication mathématique fournie en note du chapitre est plus que contestable.

De quoi s'agit-il ? Une personne a été témoin d'un accident corporel sur un piéton, provoqué par un taxi qui a pris la fuite. Le témoin affirme que c'était un taxi bieu. A l'heure et au lieu de l'accident, dans une ruelle traversière entre deux avenues fourmillant de taxis, on sait pourtant qu'il y avait dans le secteur seulement 15% de taxis bleus contre 85% de taxis verts - la ville n'ayant que deux compagnies de taxis. En répétant des expériences systématiques dans des conditions similaires à celles de l'accident, on découvre que le jugement du témoin pour distinguer une couleur bleue d'une couleur verte de taxi n'est fiable qu'à 80%. Après cette introduction, si on vous pose la question "à combien estimez-vous la probabilité que le taxi de l'accident était vraiment bleu ?", vous allez vous méfier, et vous n'allez pas répondre spontanément "80%" comme la majorité des participants cobayes de l'expérience de Kahneman, n''est-ce pas ? Vous aurez bien raison.

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Notons B pour "le vrai taxi de l'accident était bleu". Notons V pour "le vrai taxi de l'accident était vert". Par commodité, notons b pour "le témoin a dit bleu". On peut évaluer rétrospectivement la probabilité de la déclaration du témoin, que nous notons "P(b)", en raisonnant comme si la présence d'un taxi d'une couleur verte ou bleue puis le choix de la couleur par le témoin étaient les résultats de 2 tirages aléatoires successifs de type "tirage au hasard d'une boule dans un lot de boules de couleurs réparties à proportion des probabilités théoriques". Dans cette convention, P(b) = P(le taxi était bleu et le témoin ne s'est pas trompé) + P(le taxi était vert mais le témoin s'est trompé en le voyant bleu) = 0,15x0,80 + 0,85x0,20 = 0,12+0,17 = 0,29. Alors, on peut évaluer ce que nous cherchons, la probabilité relative que le taxi était vraiment bleu par P(B/b) = 0,12/0,29 = 0,41. On remarquera que la probabilité relative que le vrai taxi était vert malgré la déclaration du témoin P(V/b) = 0,17/0,29 = 0,59 est plus élevée. A présent, si on met en doute l'évaluation de la fiabilité du témoin en la réduisant à 70 %, la probabilité P(B/b) tombe à 0,29. Au contraire, si on réévalue la fiabilité du témoin à 90%, P(B/b) ne monte qu'à 0,64, encore loin d'une certitude, tandis que P(b)=0,22 c'est-à-dire qu'un témoin plus fiable a moins de chances de choisir l'hypothèse de plus faible probabilité, en moyenne dans une série infinie d'expériences, ce qui est évident statistiquement... Bref, l'estimation de P(B/b) dépend fortement de l'évaluation de la fiabilité du témoin, mais laisse de toute façon une large place au doute. Raisonnablement, une réponse correcte à la question posée sur la probabilité du taxi bleu serait donc : "autour de 50%".

En langage littéraire. Un niveau ressenti de sincérité du témoin ne doit pas être assimilé à un niveau de justesse de ses affirmations - et pour passer de cette justesse à la vérité, c'est encore autre chose, surtout quand on ne dispose pas d'une évaluation "scientifique" factuelle de la fiabilité d'un témoin. Beaucoup de menteurs sont sincères et propagent leurs erreurs en toute honnêteté. Certains le font avec talent, ardeur et persévérance. Chaque fois que c'est possible, on doit soumettre les témoignages à l'épreuve d'une modélisation mathématique simplifiée de la réalité, pour faire varier les paramètres et constater leur influence sur la force de la conviction - au risque de perdre la nôtre.

A la fin de l'ouvrage de Kahneman, c'est seulement "la" bonne réponse à 41% qui est justifiée en note 1 du chapitre 16, de plus en passant par un calcul bayésien hautement impénétrable. Concernant cette méthode de calcul, le statisticien William Feller cité par ailleurs au chapitre 10 du livre de Kahneman, expédie la Bayes's Rule aux oubliettes de l'histoire dans un paragraphe de son ouvrage An Introduction to Probability Theory and its Applications, Wiley International Edition, 1968 (page 124 de la 3ème édition). Concernant l'exemple du taxi bleu, il est fallacieux de laisser croire qu'il existe "une" bonne réponse. Ce qui est vrai, c'est que l'on obtient rapidement une estimation de P(B/b) en se fondant sur une modélisation probabiliste simplifiée; mais, même dans ce cadre simpliste d'interprétation de la réalité, on constate que l'estimation est très sensible à l'incertitude sur la fiabilité du témoin, et que même dans l'hypothèse d'une fiabilité élevée de ce témoin, on demeure dans l'indécision. Encore une fois, une réponse raisonnable serait "autour de 50%". Cette réponse argumentée est d'ailleurs en accord avec l'intuition brute en face des données du problème tel qu'il a été posé. La vraie "bonne" conclusion, c'est qu'il y a doute. C'est bien ce que Kahneman nous dit finalement.

Gaumef.jpg Le lecteur critique de l'ouvrage de Kahneman pourra y découvrir d'autres pièges du jugement que ceux proposés par l'auteur, par exemple en faisant un parallèle avec l'un des nombreux ouvrages dénonçant les interprétations abusives des raisonnements probabilistes et les artifices de présentation d'études statistiques. Par exemple, Statistiques méfiez-vous ! de Nicolas Gauvrit, Ellipses 2007.

En regard des enseignements du livre de Kahneman sur les faiblesses innées de nos facultés de jugement, en regard de la quasi permanence des menaces de tromperie qui pèsent sur nous par notre soumission prolongée à divers types d'annonces insidieuses ou mal conçues dans les médias, particulièrement sur Internet, il semble urgent de fournir une éducation universelle aux bases de la statistique et de la logique dès les classes primaires. Certes, il faudra 30 ans pour en voir le résultat, pas forcément bon, c'est long. Et il n'est pas du tout certain que l'universalité d'une nouvelle capacité individuelle puisse améliorer les décisions des organisations qui dirigent notre monde. Cependant, cet effort d'éducation est certainement nécessaire, même s'il n'est pas suffisant, dans la perspective de nouveaux processus participatifs de débat démocratique et de prise de décision. Personne ne devrait plus considérer le raisonnement probabiliste comme une technique chargée de mystère, comme actuellement associée aux plus immoraux jeux de hasard et aux manipulations des sondages. On pourra enfin réintroduire le tirage au sort parmi les techniques ordinaires de sélection dans une population pour des objectifs plus concrets que la récolte des opinions.

Comment le pire pourrait être évité

Comment surmonter nos défauts naturels dans la prise de décision individuelle ?

Comment adapter et prolonger les conclusions du livre de Kahneman aux conditions nouvelles créées par la révolution numérique ?

La révolution numérique nous soumet individuellement à des avalanches d'informations, partout, tout le temps, dans tous les médias désormais alimentés par des canaux informatiques. Dans ces conditions, nous sommes particulièrement vulnérables à toute nouvelle sorte de tromperie ainsi véhiculée. Mais, sous les avalanches informatiques, comment faire pour prendre le recul nécessaire ? Renoncer à résister, laisser couler, se préserver par l'indifférence ? Comment se préparer dans un tel contexte à l'éventualité d'un choix dans l'urgence ? Par le refuge derrière un rempart doctrinaire ? Par le soutien aux actions d'épuration de l'avalanche ? Par l'entretien d'une faculté personnelle d'analyse rapide ? Par la formation de notre système 1 d'intuition réflexe à une discipline de méfiance, insensible aux effets de saturation ?

Le logiciel peut-il nous apporter une solution, au moins pour filtrer l'avalanche des informations ? Autrement dit, pouvons-nous constituer un rempart à nos machines par d'autres machines ? On peut en douter car toutes les machines sont nos machines, nous leur avons transmis nos défauts, au moins partiellement mais significativement, de sorte que nos machines fonctionnent implicitement selon nos représentations et nos tendances naturelles. Tout rempart machinal sera donc par construction fait pour être franchi. On ne peut même pas affirmer qu'un logiciel sera par nature insensible aux effets d'influence qui faussent le jugement humain, encore moins à tous les effets d'influences combinées imaginables. Le logiciel n'a pas d'imagination. Tenez-vous au courant des actualités du monde informatique dans le domaine de la lutte perpétuelle contre les spams, les virus, les intrusions des hackers, etc.; observez l'infiltration des messages publicitaires personnalisés parmi vos courriers électroniques, sur les pages Web que vous regardez; vous constaterez que votre logiciel protecteur ne peut être que l'équivalent d'un esclave hyper rapide, infatigable, utile (à condition de savoir l'employer), mais idiot et certainement chaque jour de moins en moins efficace. L'intelligence artificielle n'est qu'un terme désignant un type de logiciel spécialisé. Même quand l'ordinateur bat les meilleurs maîtres d'échec et de go, ce n'est que du logiciel, de la mécanique humainement conçue pour ou contre des humains. Les jeux vidéos, les musiques aléatoires répétitives... apportent les témoignages accessibles à tous de cette "intelligence" artificielle, il n'y a vraiment pas de quoi gamberger là-dessus.

Puisque chacun de nous, pour échapper aux pièges du jugement et prendre les bonnes décisions, ne peut compter ni sur lui-même individuellement, ni sur des machines, cherchons ailleurs !

Observons nos maîtres en décision. La discipline de nos dirigeants, malins ou bornés, c'est de ne pas décider sur le long terme, ou alors d'user pour cela de stratagèmes et de camouflages. C'est une pratique qui présente l'avantage pour eux de ne pas verrouiller l'avenir, qu'ils anticipent par continuité du présent, notamment en leur permettant de postuler indéfiniment à des postes prestigieux et rémunérateurs. On peut les comprendre sur un autre plan : il est d'usage de mettre en accusation d'incompétence un dirigeant qui aura du prendre le risque d'une décision dont les conséquences s'avèrent catastrophiques (voir la fin de la conclusion du livre de Kahneman). Cette culpabilisation stérilisante est centrale dans notre réalité du "pouvoir", nous en recevons la preuve dans les journaux presque chaque jour.

Alors, vite la Révolution ? L’ouvrage de Kahneman nous enlève toute illusion. A égalité de contexte, personne même sain d'esprit ne saura prendre de meilleures décisions que n'importe lequel de nos dirigeants malins actuels. Les leçons de l'Histoire nous disent le reste : Il y a d'autres raisons de faire une révolution que l'espoir d'améliorer la pertinence décisionnelle des dirigeants...

Cependant, nous savons qu'un processus de décision collective peut permettre de dépasser les défauts innés du jugement individuel, même si, en conséquence de nos héritages d'humanisation tardive, nous ne savons pas bien comment faire pour réaliser ce dépassement.

Par chance, notre processus historique de référence en matière de décision collective s'est figé dans une enflure caricaturale qui révèle sa dangereuse inadaptation à notre époque. Ce processus décisionnel de référence est celui des "démocraties" représentatives, tel qu'il existe au niveau des états comme dans les entreprises et dans toutes les grandes organisations. Il se caractérise fondamentalement par la théâtralité des débats, l'âpreté des confrontations oratoires, une résolution par vote majoritaire - un net progrès d'organisation par rapport aux affrontements aléatoires de hordes familiales, mais pas un si grand progrès de civilisation ! Dans ce contexte fondateur, il est terriblement difficile d'envisager le potentiel d'une révolution numérique pour élargir le champ du débat démocratique et récolter la contribution aux grandes décisions de toute la population concernée. Constatons que, pour la plupart des citoyens ordinaires des populations éduquées du globe terrestre, ce processus décisionnel "démocratique" de référence est devenu carrément anti-convivial et déresponsabilisant, au point qu'on ne s'en satisfait plus que par défaut. De plus, depuis la révolution numérique, ce processus décisionnel de référence est évidemment obsolète techniquement, car il fut forgé sous des contraintes depuis disparues, dont celle de l'analphabétisme de la population et celle de la lenteur des transports et communications.

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Serions nous collectivement capables de meilleures décisions si nous pouvions nous impliquer tous dans les prises de décisions difficiles à grande échelle sur nos modes de vie et notre projet social à 30 - 50 ans ? Peut-être pas, mais au moins nous pourrions nous donner les moyens de conjurer le chaos du chacun pour soi, avec en plus la faculté de convenir des ajustements nécessaires aux décisions antérieures, de détail ou d'ensemble, en exploitant la totalité de notre capital humain de connaissances, compétences, expériences de la vie. Et nous serions tous responsables collectivement de la réalisation des décisions prises. Au fond, le "problème de la bonne décision" est une question théorique pour expérimentations de laboratoire : "bonne décision" par rapport à quels totems ou quels critères donnés par qui ? C'est un bagage mental qui empêche de s'élever à la hauteur du changement des modes de vie et du changement de civilisation qui vont nous être imposés d'une façon ou d'une autre.

En effet, la certitude d'une tragédie planétaire à venir s'affirme au fur et à mesure de l'accumulation des effets destructeurs pour la planète de nos activités au-delà des capacités de régénération naturelle. Dans la continuité de nos processus décisionnels sclérosés, nous allons subir individuellement l'irruption progressive des conséquences inattendues, imméritées, injustes des discontinuités et des inversions de tendances qui apparaîtront dans les 50 ans. On trouvera des coupables, beaucoup.

Face à cette perspective, malgré toute notre science et notre sagesse, nous n'avons su jusqu'ici poser qu'une alternative, au niveau des nations du globe : ignorer la fatalité des changements ou combattre cette fatalité pour tenter de la reporter. Comme c'est prometteur !

Nous ne sommes pas en état de décider de conduire un changement de civilisation : vers quoi, pour quelles finalités... Pourtant, nous ne pourrions pas, actuellement, être mieux préparés et mieux équipés pour le faire. Sauf que nous manquent les processus de décisions à responsabilité collective.

Clic et tic

Clic à explosion

Nos médias nous assomment des bruits et nous éblouissent des éclairs d'actualités frelatées, reconstruites à partir d'instantanés d'événements espérés ou redoutés. Simultanément, l'artificialité de ce fracas contribue à nous isoler dans nos illusions circulaires en miroir de nous-mêmes en communication perpétuelle avec nos autres nous-mêmes. De plus en plus, nos "libertés" sont écrasées sous la pression informatique, par l'effet de nos obligations régulièrement rappelées par nos engins personnels portables. La poésie se prélasse dans le luxe des mots rares et des sonorités clinquantes - comme les autres arts, réduits aux fonctions d'effet de surprise, d'emballage vendeur, de halo passivant, de facteur d'ancrage. Où est le clic du temps libre ?

La découverte épouvantable du siècle passé n'est pas que notre liberté individuelle est illusoire - ce fut toujours le cas pour la plus grande partie de la population terrestre, l'autre partie étant composée d'êtres à faible niveau de conscience ("haut niveau d'inconscience" serait moins choquant ?) - c'est que la seule perspective d'avenir de l'humanité demeure la compétition planétaire. Le monde appartient à ceux qui cliquent en premier.

Il se trouve régulièrement un propagandiste enthousiaste pour nous prédire que l'économie future de notre monde moderne, ce sont des clics sur Internet. Ah, s'il pouvait avoir raison : imaginons comment chacun de nous, en quelques clics, pourrait réguler la consommation énergétique de son habitation ou de son véhicule en fonction des ressources disponibles dans les heures à venir et de leur coût de consommation sur place, directement sans aucun intermédiaire, et imaginons comment nous pourrions contribuer à l'optimisation dudit service en transmettant une prévision de nos futurs besoins les plus importants, pourquoi pas aussi notre niveau de satisfaction... Ce qui est amusant, c'est que cette vision d'apparence libérale est facilement réalisable efficacement en gestion monopolistique de la production et distribution d'énergie (centralisée ou décentralisée, c'est une autre question), en revanche quasiment impossible par le libre jeu concurrentiel entre des prestataires d'un "marché global de l'énergie". En effet, tentez d'imaginer comment "le" terminal de l'utilisateur dans l'hypothèse d'une concurrence libre et non faussée pourrait exister en modèle unique. Ah oui, il suffirait d'établir des normes pour ce terminal soit uniformisé entre les concurrents ? Mais alors, qui donc établirait ces normes, pour quand, dans quel intérêt commun, pour quelles perspectives d'évolutions futures des services rendus ?... Et puis zut, il faut simplifier, alors que le meilleur gagne dans le respect de la meilleure solution définie par les experts et, de toute façon, pour décider de toute option sur notre avenir commun, il est bien entendu que cela se fait d'un seul clic, pour ou contre !

Parmi les activités les plus prestigieuses dans nos sociétés "développées", on trouve des professions commerçantes de services immatériels pompeux, prospérant dans l'enveloppe de leurs splendeurs formelles au-dessus des populations ordinaires qui ne comprennent pas le langage abscons des grands mystères. Ce n'était pas différent dans les siècles anciens, par exemple en Europe avec les mages et les prophètes, alors que les légionnaires de l'antiquité romaine construisaient des villes, des aqueducs, des routes, avec un savoir faire dont on n'a retrouvé l'équivalent qu'à la fin du 18ème siècle. Notre modernité se caractérise par un niveau extraordinaire de libération de tous vis à vis des contraintes physiques et des limites de nos sens. Ce sont des scientifiques imaginatifs, des ingénieurs laborieux, des techniciens besogneux qui ont créé les usines à produire les instruments et les machines de notre confort et même les instruments de nos jeux. Nos vies animales ont été transformées par les résultats des trouvailles de ces gens-là (en passant par les sacrifices humains de la "révolution industrielle" et agricole) et ils continuent de maintenir notre monde technique en état de fonctionnement, y compris pour nous alimenter et nous soigner, sous la surface du business. Car le haut du pavé, celui des réussites exemplaires, ce sont des affairistes, des financiers, des juristes, des bonimenteurs de toutes sortes, dont les contributions constatées au bien commun font penser que notre monde deviendrait subitement plus raisonnable et plus créatif, bref vraiment moderne, s'ils disparaissaient tous instantanément d'un seul clic.

Insekt.jpg Automne après automne, pour le ramassage des feuilles mortes dans le parc public que je fréquente pour mon jogging depuis 50 ans (à me débuts, le mot "jogging" n'existait pas encore et les chiens aboyaient après les rarissimes originaux qu'ils voyaient courir en tenue scolaire de sport), un travailleur né très loin d'ici manie un engin à vent bruyant pour mettre les feuilles en ligne sur le côté puis un autre travailleur venu d'ailleurs, de très loin aussi, fait circuler une machine pétaradante qui met les feuilles en tas afin qu'une autre machine conduite par un autre travailleur venu de très loin aspire enfin le tas pour l'emporter sur son camion benne qui fuit un peu et pue beaucoup à chaque déplacement. Stupidité à multiple détente : gaspillage de pétrole par une mécanisation à outrance condamnant les conducteurs à la paresse physique au milieu de sources d'atmosphère polluée, étouffement précoce de toute logique de solidarité sociale qui pourrait autrement peut-être s'envisager par une forme d'imposition de travaux d'intérêt collectif réalisés par la population (il est devenu évident que ce serait le seul moyen de nettoyer vraiment durablement les rues et les couloirs des métros parisiens), ignominie de l'importation ou de la migration chez nous de pauvres gens excédentaires dans leurs pays de démographies irresponsables (notamment ceux où traditionnellement la retraite des vieux ne pouvait être assurée que par leur propre descendance), alignement destructeur des espaces publics naturels sur un schéma de type "parc de film américain certifié écologique" à entretien mécanisé, avec confection de soubassements stabilisés sur tous les chemins, qui deviennent des voies de circulation des engins en même temps que des lieux bien drainés de promenade aménagée avec bancs tout au long, préparant la progressive élimination des taillis et des arbres gênants, chaque saison un peu plus au fur et à mesure que les étroits sentiers historiques sont aménagés en raccourcis pour les poussettes et les chaises roulantes - les insectes ont été éradiqués en masse en 3 ans vers la fin des années 90, la faune vertébrée sauvage disparue est remplacée par des animaux décoratifs importés, pourquoi pas une volière d'oiseaux tropicaux ? Tout cela se tient ensemble, faut un gros clic là !

Clic à se perdre

Concentrons-nous à présent sur l'aile marchante de nos sociétés prétendument avancées : l'Entreprise !

Les ouvrages sur le management des entreprises, on aurait tort de les considérer comme des exemples de sous-littérature. Par leur vocabulaire et par leur sujet, ce sont des ouvrages de guerre - on en connaît la noblesse depuis l'antiquité. On y trouve tous les genres : discours de propagande, témoignages personnels, récits de batailles gagnées ou perdues, tactiques et stratégies, réflexions philosophiques, poésie. Souvent, c'est tout à la fois. La plupart des ouvrages de guerre sont rédigés par des généraux, des diplomates ou des espions de haut vol, on y retrouve cependant une réalité vécue par beaucoup à divers niveaux hiérarchiques ou fonctionnels.

Parmi les ouvrages de management des entreprises, on peut discerner la résurgence d'un courant que l'on pourrait qualifier d'humaniste, au sens où il s'intéresse aux gens dans l'entreprise, toutefois bien concrètement en vue d'en faire un avantage sur la concurrence. En effet, ce courant n'a pas grand chose à voir avec les mouvements socialistes ou paternalistes des débuts de la révolution industrielle, ni avec les tentatives de généralisation des valeurs du compagnonnage. Récemment, ce courant s'est exprimé principalement dans les conceptions d'"entreprise apprenante" : organigramme en râteau, valorisation et partage de l'expérience, généralisation des contributions du personnel aux améliorations du service aux clients et des produits, etc. Les sociétés de conseil et de services informatiques ne sont pas les seules concernées, ce type de modèle est aussi celui des entreprises industrielles de production ou de logistique en flux tendu, soumises à de fortes contraintes de flexibilité.

A côté des beaux écrits, la réalité peut cependant s'avérer très crue. Par exemple, de grands groupes industriels externalisent progressivement une partie de leurs bureaux d'études, soit vers des pays où les salaires d'ingénieurs sont plus bas, soit sur place carrément en usant de diverses formules de portages salariaux ou d'associations informelles d'autoentrepreneurs.

PetLib.jpg Néanmoins, il existe une mode de la pensée managériale, orientée vers la reconnaissance de la singularité de l'expérience individuelle et de sa valeur pour l'entreprise. Et il semble qu'enfin, les approches naïves des années 2000 du "management des connaissances" (Knowledge Management) par un archivage documentaire informatisé ont muté vers des programmes à la fois moins réducteurs et moins coûteux. L'accent s'est déplacé vers les conditions de la participation du personnel à de tels programmes. Prioritairement, on recherche la création de la confiance entre les personnes destinées à partager leur expérience et surtout son maintien dans le temps. L'excellence de l'informatique de partage devient secondaire. Après l'éblouissement technologique, on retrouve une longue tradition du management.

Quel beau titre que Liberation Management (Necessary Disorganization for the Nanosecond Nineties), Tom Peters, Pan Books, 1992, 800 pages environ. Ou, à l'inverse, quelle honteuse prétention à "gérer" une forme de libération - mais peut-on y échapper pratiquement, dans la société en général comme en particulier dans le cadre d'une entreprise ? C'est bien la vaste question de l'accession à la "liberté" dans le monde moderne, ou de son maintien, qui est ainsi posée dans le titre de ce bouquin de référence. Il est dommage que la pertinence de la question ne s'impose pas aux détenteurs du pouvoir sur l'évolution d'Internet et du Web comme instruments de libération. Ou alors, ce n'est que l'apparence d'une libération ?

Pour notre sujet, mais peut-être aussi plus généralement, l'ouvrage de Tom Peters n'apporte en réalité pas grand chose de neuf, au-delà de références documentées aux écrits de certains papes du libéralisme économique et au delà d'une présentation enthousiaste de cas exemplaires, en comparaison des grands classiques du management dont le seul parcours de la table des matières manifeste encore l'actualité, par exemple, "The reality of organizations" de Rosemary Stewart (1970, Pan Management Series, 190 pages). Cependant, Peters donne un éclairage original sur un point particulier, au travers d'exemples de collaboration à distance entre les consultants d'une grande société internationale de conseil, où il met l'accent sur la relation humaine et la diplomatie individualisée nécessaire au partage d'expérience entre des professionnels de facto concurrents dans l'évolution de leur carrière et plus immédiatement sur le montant de leur prime personnalisée de fin d'année, et même dans une culture d'entreprise favorisant le repérage rapide des bonnes compétences internes en fonction des dossiers en cours.

RoseStew.jpg J'ai pu visiter, dans les années 75-80, dans l'Est de la France, une entreprise spécialisée dans la fabrication d'un composant décoratif personnalisé à destination des industries d'emballages alimentaires en flux tendu. Les machines de production de l'usine étaient d'une grande variété, notamment pour réaliser de très petites séries dans un délai court. A l'époque, on m'avait dit que le patron répartissait chaque année les bénéfices de l'entreprise (après provisions pour investissement etc) également entre ses employés, de fait tous considérés comme des compagnons artisans. L'entreprise existe toujours, mais elle a été rachetée par un grand groupe... Ce modèle artisanal n'est pas généralisable tel quel, c'est pourtant la référence fondatrice de toute entreprise comme lieu de partage des expériences entre des professionnels. Autrement, entreprise apprenante ou pas, organigramme en râteau ou pas, on retombe infailliblement sur le modèle de la course des rats, ou une forme d'ubérisation de l'intérieur, avec l'expérience de l'autre comme véhicule utilitaire transitoire. Malheureusement, cette évidence apparaît difficilement comme telle dans une grande organisation, victime des luttes de pouvoir et des effets de masse. Dans une start-up, son ignorance ou sa négation sont à la source de beaucoup de dissensions fatales.

Seuls les fondamentaux de la nature humaine sont communs aux start-up, aux entreprises moyennes, et aux multinationales. Même dans les algorithmes et les logiciels les plus abstraits que nous créons pour contrôler, pour gérer, ils sont implicites. De toute façon, au bout du bout, il y a une personne avec ses gros doigts et ses yeux fatigués devant un écran, qui "décide". Comme c'est rassurant !

Clic pour voir, clic de vote, clic à fric, clic d'erreur, clic de retour, clic de plus, clic de moins, clic de rien du tout, y a plus personne depuis le début.

mardi 29 décembre 2015

Contes limites, du Cosmoschtroumpf au Petit Prince

Avertissement pour une fois

Ce billet se place dans la perspective d'un urgentissime changement de nos mentalités et comportements, afin de nous éviter les conséquences brutales d'un excédent de population terrestre, par exemple une sélection par le chaos et la guerre ou par diverses actions exterminatrices encore inconnues. La transcendante originalité de ce billet ne garantit aucunement sa pertinence - par rapport à quoi, c'est justement à ce genre de question que nous essayons de répondre.

En théorie, c'est simple : pour assurer un avenir digne à notre humanité dans un monde en rétrécissement, il suffit que nous changions tous de rêve, d'idéal et de valeurs, et alors nos comportements suicidaires disparaîtront d'eux-mêmes et ce sera l'harmonie paisible sur une Terre préservée. En pratique, il est évident que les tentatives de contrôle des esprits seront toujours d'actualité : comment peut-on prétendre gouverner les gens sans gouverner leurs esprits ? On sait par expérience qu'une tentative de reprogrammation totalitaire universelle des comportements est possible - des essais sont certainement en cours - mais que l'effet d'une telle tentative universelle ne sera pas définitif s'il est produit sous contrainte, et que son effet sera nul ou minuscule sur certaines populations pour cause d'insensibilité particulière au logiciel de reprogrammation. Il est donc nécessaire d'approfondir la réalité de nos rêves, idéaux et valeurs, en relation avec nos comportements.

On pourrait évidemment en écrire des milliers de pages, alors qu'il suffit de poser les bonnes questions, c'est bien connu. On oublie d'ajouter que le jeu des références successives dans un questionnement systématique garantit logiquement le retour au point de départ si on reste dans un univers fermé, la seule alternative à cette fatalité dans un monde clos étant de se perdre en cours de route. Le sage paresseux commencera donc par reconnaître sa propre insuffisance en même temps que la nécessité d'échapper à cet enfermement. Il devra anticiper les difficultés de transmission du résultat de son expérience s'il n'est pas en position de l'imposer à autrui. C'est pourquoi sans doute tant d'oeuvres philosophiques peuvent être comprises comme une poésie ironique.

Ceci dit, afin d'excuser, autant que possible, la prétention du sujet de ce billet, ses apparentes errances, l'ironie qui en émerge.

Autrement, ce ne serait pas sérieux.

Choc de civilisation en BD

Commençons donc concrètement par la part du rêve, puisqu'il faut d'abord comprendre comment on peut dépasser nos limites mentales courantes sans recourir aux artifices réservés à une élite : qu'est-ce qui fait que certains contes ou récits fabuleux, pourtant rabâchés, absorbent notre attention et mettent notre esprit en errance, jusqu'à leur terme suspendu ou leur fin généralement stupide ? Alors que souvent l'histoire se passe mal, que les monstres menacent de dévorer les personnages sympathiques, que le drame, la tragédie semblent inévitables ?

Prenons un premier appui sur une oeuvre du sixième art, imprégnée de l'esprit ambiant de son époque : le Cosmoschtroumpf, un conte en bande dessinée.

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Autant le dire tout de suite : dans l'actualité tapageuse d'un nouvel épisode des Star Wars, et dans l'écho de découvertes scientifiques renversantes sur la composition de planètes et de comètes alentour, l'album Cosmoschtroumpf de 1972 ressort comme une oeuvre plus profonde que bien des écrits ambitieux. L'art de ce genre de bande dessinée "comique" bien faite, c'est d'aborder des sujets complexes ou des questions profondes au travers de situations potentiellement catastrophiques dont on s'évade par diversion ou dérision, comme dans la vie, mais en forçant le trait (geste, couleur, caractère, disposition graphique...) pour souligner les passages d'évacuation. C'est très conventionnel et répétitif par nature. Il suffirait à chaque fois d'un rien pour transiter du comique au tragique, et donc rien n'empêche de développer une réflexion "sérieuse" à partir d'une bande dessinée.

A la sortie de l'album "Le Cosmoschtroumpf", la jeune génération de l'époque fut captivée par la rencontre de couverture entre modernité et sauvagerie - un choc de comédie, puisque les collègues du Cosmoschtroumpf simulent, à son intention, une planète à découvrir, après l'avoir maintenu dans un profond sommeil durant son illusoire voyage interplanétaire. Par cette simulation réaliste, ils veulent éviter que l'obsession du Cosmoschtroumpf ne lui soit fatale à force de tentatives décevantes pour faire fonctionner sa fusée interplanétaire. Dans son genre, en nous décrivant des personnages qui jouent aux sauvages extraterrestres, cette bande dessinée illustre la pesante continuité de nos fondations sociales et de nos idéaux hérités des âges obscurs, d'une manière moins naïve que certains romans de science fiction. Elle illustre aussi la misère de notre ardeur technicienne, au service de nos rêveries sans modération. Au total, faire le sauvage, c'est un jeu d'enfants, mais pour des adultes, l'exercice devient complètement insensé et ne peut que déboucher sur une forme de dépression dès lors qu'il nous fait réaliser que nous sommes des sauvages pour de bon.

Le cosmonaute et le mégot

Imaginons que notre Cosmoschtroumpf sur une planète inconnue découvre, au hasard de son exploration, un mégot posé sur un caillou (ou un autre déchet témoin banal incontestable de notre civilisation). Enivré par l'excitation de la découverte d'un monde neuf, le cosmonaute n'envisagera pas spontanément l'hypothèse d'une supercherie, d'autant moins après le constat d'unicité du mégot dans le paysage exploré. Il tentera plutôt d'échafauder des réponses cohérentes avec sa croyance. Par exemple, le mégot aura été aspiré par une tornade terrestre puis transporté par un courant spatial ou bien il se sera tout simplement collé à la fusée au début du voyage interplanétaire. Ou alors, il s'agirait d'un mégot reconstitué par une imprimante 3D locale sur la nouvelle planète - oui, mais d'après quel modèle, et à partir de quelles matières premières ? Ainsi, progressivement, le cosmonaute en viendra à concevoir la pire des explications pour lui, celle où il n'est plus le premier découvreur de la nouvelle planète. Alors, l'incertitude risque de ronger son esprit s'il ne trouve aucun autre indice matériel en support d'une autre explication, s'il ne parvient pas à communiquer avec une population locale ou si elle ne lui fournit pas de piste fraîche, pas de diversion convaincante - comme on dit si bien.

C'est une terrible réalité : nous trouverons des mégots partout où nous irons, parce que la production de déchets complexes inutilisables et séculairement impérissables est la marque de fabrique de l'humanité industrieuse, en conséquence dérivée de nos habituelles manières de traiter avec "notre environnement" comme avec l'"étranger" : reconnaissance pour assimilation jusqu'à l'exploitation inconditionnelle au nom d'idéaux de circonstance. Le concours frénétique pour imaginer la présence d'eau sur Mars, n'est-il pas digne d'un Cosmoschtroumpf, sous l'empire du rêve où cette planète pourrait devenir une nouvelle Terre ?

En bref : tout autant qu'un mégot sur un caillou, nos idéaux et nos rêves sont des éléments constitutifs de notre réalité, celle de nos pensées, celle qui conduit nos actes. (NB. Le mot "rêve" est à comprendre ici au sens d'une aspiration imprimée sur notre conscience en tant que projet vague, d'où la proximité des rêves avec les idéaux et les valeurs, avec la différence que pour ses idéaux ou contre d'autres idéaux, chacun de nous serait prêt à mourir tout de suite ou, à défaut, serait prêt au pire).

Actualité antique, le retour

Nous voici maintenant équipés mentalement pour aborder l'autre forme de conte : la tragédie. Cette transition n'est pas incongrue. Le conte et la tragédie, on peut les considérer comme deux exercices littéraires sur le choc de la "réalité" et de la "vérité", sur l'incohérence des rêves personnels et des idéaux collectifs (et inversement), sur l'incomplétude de l'ordre face à l'arbitraire, sur la contradiction de nos projets face aux fatalités, avec des conventions différentes pour les raconter. Dans un conte, on se place dans un monde imaginaire mais pas bien différent du nôtre, puisqu'un enfant s'y retrouve spontanément; à la fin du conte, on s'en sort par une pirouette. Dans une tragédie, peu importe où on se place, l'espace mental se referme inexorablement et à la fin personne ne s'en sort. Cette littérature est l'équivalent d'une science expérimentale de nos limites dans le cours de notre vie sociale.

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Prenons un exemple de tragédie extrême : Iphigénie en Aulis d'Euripide. Le ressort du spectacle, c'est la variété des accommodements des personnages pitoyables ou révoltés, avec les forces sociales et les puissances physiques et divines, jusqu'à la résolution criminelle par un sacrifice humain. L'oeuvre fut écrite par un auteur célèbre qui n'avait plus rien à démontrer, réfugié à l'écart des blocs en affrontement depuis des dizaines d'années dans une guerre mondiale à l'échelle de l'époque - la guerre du Péloponnèse. C'était un homme de grande culture, il connaissait la démocratie en vrai déjà sous diverses formes, et il pouvait quotidiennement observer les mécanismes de la montée aux extrêmes entre des peuples civilisés à partir de pas grand chose - d'après Thucydide, en termes de géopolitique, le moteur initial de la guerre était la peur devant l'expansion des autres, pas seulement en termes de force brute, mais aussi de rayonnement culturel, d'ampleur des relations commerciales, etc. Est-il étonnant que cette oeuvre paroxysmique puisse nous sembler contemporaine ?

Très différente dans ses ressorts est la tragédie Iphigénie de Racine : les personnages s'emmêlent dans leurs psychismes et les devoirs de leurs apparences sociales, la dimension dramatique politique et religieuse reste dans le décor ... Pour mille raisons, en premier la différence de public, il est vain de tenter de comparer la version de Racine à la tragédie d'Euripide malgré l'identité apparente du sujet. On pourrait discerner chez Racine une anticipation psychanalytique, en tous cas une exploration de la relation entre le conscient et l'inconscient - nous ne développerons pas, c'est hors champ ici.

L'Iphigénie cinématographique de Cacoyannis (1977) tente une synthèse actualisée des deux conceptions tragiques, au moins dans la représentation et l'incarnation des personnages. La fin brutale du film nous épargne l'insoutenable légèreté (selon un point de vue contemporain) d'une substitution terminale de la victime par un animal (Euripide) ou par une autre personne (Racine). De toute façon, le résultat de la mise en balance entre deux réalités, celle d'un sacrifice humain et celle d'un rêve héroïque partagé, nous le connaissons sans ambiguïté depuis toujours... Certains carrés de nos cimetières en témoignent pour notre histoire récente.

Pourquoi l'éblouissante universalité de l'Iphigénie d'Euripide, parmi tant de récits sacrificiels trop dépouillés ou au contraire trop habillés pour en transmettre l'humanité profonde, a-t-elle été escamotée par tant de savants demeurés au niveau des explications scolaires de texte ? Serait-ce parce que la tragédie antique nous en dirait trop sur notre époque présente, et que cela ne cadre pas avec notre condescendance envers les Anciens qui ont tout inventé mais pas le progrès technique ni l'économie financière ? Par exemple, la réalité des processus de décision par les notables et les beaux parleurs est déjà complètement exprimée dans la tragédie grecque, notamment l'implacable cohérence des mensonges et la mécanique de convergence inexorable vers les croyances qui nous arrangent et les solutions qui s'en dégagent naturellement. Qui osera écrire une version moderne de cette tragédie, tandis que chaque jour nos dirigeants entrepreneurs gestionnaires sacrifient des milliers d'Iphigénies, toujours à peu près pour les mêmes raisons que dans la tragédie d'origine : pour que des gens continuent de vénérer les grands personnages, pour que les foules continuent d'aspirer à de nouvelles conquêtes dans la douleur, pour que des esclaves laborieux continuent de fabriquer des justifications ?

Comment ignorer que les réalités physiques et géopolitiques de notre petit monde contemporain sont redevenues plus proche de celles du monde grec antique que de toute l'histoire mondiale intermédiaire ? Et que les réalités mentales sont demeurées telles quelles ?

Evasion obligatoire demain

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Une misère flagrante de la pensée contemporaine, c'est la rareté des contestations des représentations des valeurs et idéaux obsolètes qui nous servent encore de référence, et en particulier des valeurs héroïques dévoyées à la Star Wars - valeurs personnalisées par des sauveurs ou des conquérants munis d'hyper machines, de superpouvoirs ou d'ultratrucs pour tout casser, tout gagner, tout s'approprier à la fin - une fin qui ne peut être qu'un cauchemar en sursis dans le meilleur des cas, après un match à rebondissements contre une caricature bien coopérative du Mal (autant dire du maladroit).... On se prosterne trop commodément devant le prétexte de la simplification enfantine, devant les lois des genres destinés à un large public, ou encore devant la liberté de création. La triste réalité de notre époque, c'est que ces valeurs pseudo héroïques ont encore cours; on peut constater d'ailleurs que les "bons" et les "méchants" les ont en commun dans toutes les représentations médiatisées de leurs professions ou de leurs statuts sociaux. Et nous écoutons passivement nos meneurs politiques, nos grands hommes, nos penseurs éclairés, nos fiers entrepreneurs nous parler de liberté, de démocratie, de solidarité dans les mêmes termes, en attente des mêmes assentiments, qu'à l'époque des Lumières, des diligences et des populations d'analphabètes dont la durée de vie moyenne plafonnait autour de 30 ans, à l'époque où le monde restait à découvrir.

La grande invention urgente de notre humanité présente devrait être une forme de citoyenneté planétaire responsable, en pleine conscience de nos limites individuelles et sociales, en pleine conscience des dangers et des faux semblants des idéaux et des rêves qui ont fait de nous des maîtres du monde incompétents. A présent que chaque personne d'un pays "développé" dispose de l'équivalent mécanique de plusieurs dizaines d'esclaves antiques, et que le Web pourrait être l'instrument d'une forme de démocratie revitalisée, comment échapper à l'obligation d'un miracle de civilisation aussi puissant et concentré dans le temps que le "miracle grec" antique ? Mais surtout pas sur les mêmes fondations.

Au contraire, nous pouvons constater que notre monde, dans sa réalité dramatique demeure celui de la petite princesse Iphigénie, à la différence que nos idéaux et nos rêves ont perdu leur substance, au point qu'ils assurent couramment la fonction de grigris autocollants dans la composition des discours emphatiques et dans les productions destinées à nos enfants joueurs d'objets logiciels déformables et agglomérables (fonction moins irréelle que l'assimilation implicite de "nos valeurs" à "nos coutumes" par tant de dirigeants de pays aux populations multiculturelles). En même temps, chaque jour un peu plus, le monde du Petit Prince s'éloigne de nous, avec celui de la vendeuse d'allumettes, dans la nostalgie des songes de nos ancêtres proches ou de nos contemporains âgés, mais dont nous ne savons plus partager les joies ni les douleurs. Cependant, la continuité de l'héritage mental est assurée : les niaiseries de notre temps valent bien celles de nos anciens puisqu'elles reviennent s'alimenter sur de très antiques racines, et bien que nos monstres n'aient pas les mêmes apparences, ils ont les mêmes fins et les mêmes manières que les leurs. Hélas.

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Pauvre andouille de Petit Prince, voilà ce qui a tant fait rêver l'humanité du siècle dernier : le pouvoir absolu, sous une forme quelconque du moment qu'il y avait un brin d'absolu, une ébauche de concept extensible à l'infini, même avec les deux pieds enfoncés dans un tas de fumier. La bonne question qu'il fallait nous poser, c'était celle de notre rêve. On en a fait des inscriptions, des peintures, des livres, des monuments et des dessins partout, et tant de projets encore dans les cartons. Moches. Tu aurais pu nous le dire avant de partir.

Toute science humaine est science des limites, en particulier pour les reconnaître et les déplacer, mais pas plus.

Mais, à présent, pour quel art de vivre sur une planète Terre, à la fois totalement habitée et de moins en moins habitable ?

A partir des "chiffres de l'économie", des sondages d'opinions, des études d'experts, des essais de penseurs, on ne fera que des projections de nos interprétations du passé, insuffisantes par manque d'audace et de réalisme, à l'intérieur de barrières d'intransigeance peureusement considérées comme des limites infranchissables, dans la terreur de nos monstres familiers.

Il est urgent de rêver sérieusement à un nouvel art de vivre et de s'accorder là-dessus entre les peuples de la Terre. Les bons idéaux et les bonnes valeurs, chacun les recréera par nature et selon besoin. Le reste suivra.

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Notes et compléments

L'idée du mégot trouvé sur un caillou en zone déserte est inspirée de la nouvelle "Le mégot" de Jacques Perret dans un recueil "Histoires sous le vent", republiée pour la jeunesse de 1959 dans "60 récits du nouveau monde" chez Gründ, un volume de 630 pages. (Hé oui, il y eut une époque où l'on pouvait offrir un gros livre de textes à des enfants, et ce livre était lu par eux en quelques jours ou semaines). Dans le récit original, écrit dans une langue savoureuse, le mégot est découvert par un chercheur d'or et son compagnon sur une plage de rivière après plusieurs jours de remontée en autonomie totale en pirogue à la rame en Amazonie dans une nature vierge. L'histoire qui s'en suit est à la fois grotesque et tragique, comme dans les moments d'exception de la vie réelle : recherche frénétique d'une explication à la présence du mégot dans ce coin isolé, jusqu'à l'extorsion d'un aveu du compagnon sous la menace d'une arme, etc. Actuellement, la menace du mégot a complètement changé de nature et de proportion : dans nos pays civilisés, nos plages marines voisines d'estuaires sont recouvertes de mégots et nos navigateurs solitaires rencontrent des amas de déchets en pleine mer. Notre planète est en évolution naturelle au stade "Mars moins 100 ans" plus les mégots, il est désormais normal qu'on en trouve partout.

En référence à l'antiquité grecque, il est utile de préciser que l'héroïsme de cette époque avait une consistance que n'a pas sa version moderne à la Star Wars (exemplaire par la persistance de ce que nos enfants en retiennent). Ce n'était évidemment pas seulement l'héroïsme du vainqueur : Hector, le perdant, est le grand héros de l'Iliade homérique. On ne croyait à aucun destin après la mort et on ne pouvait rien contre l'arbitraire des dieux, dont on cherchait les signes partout et constamment. Si on tente d'exprimer la mentalité du héros grec antique en termes "modernes", on a ceci : il faisait son devoir en recherchant l'éclat de la perfection, afin que d'autres s'en souviennent. La résonance avec un code du samouraï est évidente, plus généralement avec les règles fondatrices des groupes sociaux qui exigent l'abnégation de leurs membres dans un cadre défini, pas seulement des guerriers mais des artistes, des scientifiques, des explorateurs, des commerçants... Clairement, ce principe d'abnégation est à l'opposé d'un principe consensuel de solidarité au bénéfice d'un projet ou d'une finalité choisie - que l'on pourrait qualifier de principe de consensus "démocratique" par différence avec un principe d’abnégation codifiée. Néanmoins, en pratique, cette opposition des deux types de principes n'exclut pas la coopération des personnes diversement soumises aux deux types de principes si ces personnes vivent à l'intérieur d'une société intégrante capable d'évoluer, et sous l'évident préalable qu'aucun groupe ne soit enfermé dans un principe d'abnégation exclusive totalitaire (de nature religieuse, contractuelle, catégorielle,...). De ce point de vue, les conditions pratiques de compatibilité constructive des deux types de principes et la négociation d'une forme de pacte social de finalités communes sont devenues cruciales pour l'avenir de nos sociétés dans un monde de moins en moins habitable du fait des activités humaines. Cette conclusion diffère de la maxime bien connue "agir localement, penser globalement", une ineptie de théoricien, sauf dans le cas des pays découpables en régions géographiques de populations mentalement homogènes.

Suggestion de réflexion savante : étude rétrospective dans les arts populaires, par exemple de Star Wars à Iphigénie, des filiations et transformations des ressorts dramatiques de la tragédie grecque antique et des idéaux mis en balance dans cette tragédie, pour quels publics, pour quels attendus. Grand merci par avance.

mardi 14 avril 2015

Entre l'apprentissage et l'oubli, entre l'attention et l'automatisme

Ce billet relève de la littérature de gare en comparaison des ouvrages de référence en sociologie, philosophie, psychologie. Il est donc facile à lire, bien qu'il traite de sujets importants dans notre vie pratique. Notez bien une fois pour toutes que le titre du billet n'est PAS "Entre apprentissage et automatisme, entre attention et oubli" - parce que que là-dessus, tout a déjà été dit et écrit, quasiment sans aucun intérêt pour notre sujet. En revanche, les deux ouvrages dont les couvertures illustrent ce billet posent à notre avis les bonnes questions, nous les reprenons dans la perspective des propositions de réponses déjà apportées dans ce blog.

Si vous avez moins de 50 ans (à peu près un demi-siècle), que vous avez toujours vécu dans un pays "moderne", et que la "révolution numérique" vous semble une évidence quotidienne, vous allez probablement découvrir que ce billet vous parle de facultés mentales bien à vous mais dont vous n'avez nulle part entendu parler. Dites-vous que c'est peut-être gravement dommage parce que vous valez mieux que cela (pour paraphraser un message publicitaire bien connu). Je vais tenter de vous le prouver : pourquoi c'est grave et comment vous pouvez échapper à l'emprise de l'instant et des vérités que l'on vous injecte pour vous imposer l'interprétation de cet instant.

Dit autrement, en trois lignes. Actuellement, dans notre monde de civilisations humaines en explosion et sur notre planète qui se ratatine, on ne peut plus inventer l'avenir à partir du passé. On ne peut pas l’inventer non plus contre le passé : on ne saura pas faire. Face à ce constat brut, nous étouffons sous les vagues de baratins communicatifs et de daubes poétiques (il en faut mais pas que). Donc, c'est foutu et l’espèce humaine aura disparu dans 100 ans ? Pas forcément si on fait appel à nos facultés innées de création sociale en vue d'une solidarité citoyenne responsable. Ces facultés, il est plus que temps d'aller les trouver là où elles existent afin de les développer. Voir le titre du billet, merci.

Témoignages d'oubli

Moi dinosaure de l'informatique, j'ai connu les ordinateurs à bandes magnétiques, le chargement du système par ruban perforé, les logiciels en bacs de cartes, les panneaux d'affichage de l'instruction en cours d'exécution, etc. Je n'ajouterai rien aux nombreux témoignages d'autres dinosaures. Vrais ou faux. Quelle importance d'ailleurs, puisque toute cette technologie ancienne a disparu à jamais !

C'est évident en effet : les souvenirs et les expériences du passé ne nous servent à rien s'ils ne sont pas traduisibles, transposables pour notre avenir.

C'est bien pour cela que les commémorations, les livres de souvenirs, les évocations et romans historiques, les poésies nostalgiques, c'est zéro ou pas loin. Pire que zéro, s'ils prétendent ressusciter des souvenirs d'affects : amertumes ou joies obsolètes dans un monde qui change sans retour, emballant dans sa course notre environnement, nos façons de vivre et de penser. Pire encore, si ces reconstitutions édulcorées mutent en potions dopantes de nos affects du présent...

Cependant, il existe une faculté du cerveau humain qui est faite pour rendre notre passé utile à l'avenir : l'oubli.

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Il s'agit de l'oubli organisé, dont une variante bien connue nous permet d'enterrer les mauvaises choses et les accidents de la vie sous une forme symbolique, d'abord pour nous permettre de surmonter un passage difficile, ensuite pour garder en réserve un moyen de recréer ce qui aura été oublié, utilement (au sens le plus large) dans de nouvelles circonstances. Rassurez-vous, je ne vais pas vous bassiner avec une nouvelle discipline mentale et vous proposer des séances d'initiation dispensées par le nouvel institut dont je serais le directeur et l'ami intéressé des âmes de bonne volonté : il s'agit d'automatismes innés de l'espèce humaine. Mais, ces automatismes, on peut en être conscient ou pas, et cela peut faire toute la différence dans la vie sociale. Ne pas confondre automatique et inconscient, ce sera déjà un début.

Donc, mes témoignages sont des expériences d'oubli. Je ne doute pas qu'ils vous en évoqueront d'autres.

Témoignage 1. J'avais un peu plus de 20 ans dans les années 1970 quand j'ai décidé d'apprendre à taper à la machine à écrire. C'était l'époque des machines à écrire à chariot et frappe mécanique. On ne trouvait des machines à écrire électriques que dans les grandes organisations.

L'apprentissage m'a pris environ un mois, à raison de quelques dizaines de minutes par jour. J'ai suivi une méthode similaire à celles que l'on trouve actuellement pour apprendre à taper au clavier avec ses 10 doigts, sauf qu'il fallait vraiment frapper sec sur chaque touche pour que le marteau imprimeur fasse reporter un peu d'encre du ruban sur le papier... Et les fautes de frappe, il fallait soit les barrer en surcharge après retour en arrière soit utiliser un moyen physique de gommage pour pouvoir retaper par dessus et cela se voyait aussi.

Bref, à la fin, je tapais n'importe quel texte avec ponctuations et accentuations, avec ou sans chiffres, et je savais reconstituer mentalement la disposition des touches du clavier le soir avant de m'endormir.

Plus tard, j'ai du réapprendre à taper sur un clavier d'ordinateur. Non, le mot réapprendre n'est pas excessif : le toucher est complètement différent d'une machine mécanique, la clavier est plat, on n'a plus à régler la puissance de frappe selon la touche, c'est immensément perturbant au début, il faut réétudier chaque geste. Une semaine ou deux pour m'adapter et que cessent les courbatures...

Point à mettre de côté pour l'histoire des mentalités. A l'époque de mon apprentissage, une secrétaire de direction qui tapait une lettre ou un rapport pour le patron et qui faisait (rarement) une faute trouvait plus rapide de déchirer la page et de recommencer la frappe de mémoire jusqu'à l'emplacement de la faute. Question d'honneur, réflexe d'intransigeance ? Pas seulement, il y avait une justification pratique évidente à ce recommencement, dès lors qu'on se soumettait à un impératif de perfection de l'ouvrage. De nos jours, l'intolérance à l'imperfection du geste, la transformation d'un apprentissage pratique en capacité intégrée, existent certainement dans certains métiers d'artiste ou d'artisan et chez certains professionnels indépendants. Des boulots pas bien considérés en termes de rémunération, en tous cas, à part quelques vedettes.

Et voici enfin mon témoignage d'oubli (évidemment, pour oublier, il fallait d'abord quelque chose à oublier, d'où l'exposé préalable d'une longueur complaisante). Je tape toujours avec mes dix doigts, mais je suis devenu incapable de reconstituer mentalement la disposition des touches du clavier. Pire : si je tente de réfléchir à cette disposition, je deviens maladroit ! Je dois donc admettre que mon apprentissage s'est transformé en une capacité pratique qui ne fait plus appel à la raison, peut-être même plus à ce qu'on appelle la conscience, mais à un niveau d'attention certainement, bien que je puisse en même temps entretenir une conversation banale.

Témoignage 2. Tout au long des années de mes carrières dans diverses professions, organisations, environnements, statuts, je retournais assez régulièrement vers mes livres de cours de matières scientifiques des classes dites terminales (juste avant le baccalauréat). En ouvrant n'importe quelle page, je comprenais le contenu instantanément, même si je ne retrouvais pas dans quels termes précis je les avais autrefois étudiés. Et je me disais que ce n'était pas la peine de m'y remettre, c'était toujours là en mémoire. De toute façon, cette culture générale ne me servait à rien dans mes diverses existences professionnelles ni ailleurs (ceci dit sans jugement de valeur absolue sur la pertinence de cette culture générale, sans doute très utile dans d'autres professions que les miennes).

Et puis, il s'est fait que je n"ai plus ouvert ces livres pendant quelque temps, une bonne dizaine d'années.

Et, un jour, j'ai constaté que ces livres ne me disaient plus rien, comme s'ils m'étaient devenus complètement étrangers, à part vaguement leur aspect physique, la disposition des contenus dans les pages, la typographie, quelques images, et encore, sans lien entre tout cela.

Pire, ces bouquins me rebutent à présent, au point qu'ils sont devenus des sources de douleur, rejetées dans un tiroir musée personnel. Leur destin est tout tracé vers la poubelle au premier grand nettoyage ou déménagement à venir. Frustration et dépit. Mon niveau instantané de détresse lorsque je rouvre un ancien manuel est sans doute équivalent à celui des gens constatant qu'ils ne savent plus lire, après avoir vécu pendant des années sans aucune lecture à part celle des questionnaires officiels et des publicités au bord des routes.

Cependant, je me crois encore capable de réétudier les matières dont traitent ces vieux manuels scientifiques, à condition de repartir d'autres bases. J'ai fait l'essai de plusieurs cours sur MOOC (Massive Open On Line Courses). Avec une impression bizarre : les détails techniques m’ennuient; en revanche, la logique de progression du cours en ligne et la démarche qui justifie les recommandations d'usage de telle ou telle technique me sont curieusement familières. Bien que cette "philosophie" autour du savoir technique ne m’ait jamais été consciente auparavant et bien que toute cette matière ne m'ait jamais servi à rien dans mon existence professionnelle...

Troisième point à mettre de côté pour caractériser un phénomène d'oubli. L'oubli de ce qu'on a appris peut être massif et brutal si on ne le met pas en oeuvre pendant un temps (plusieurs années).

Quatrième point à mettre de côté pour caractériser une faculté de réveil. La matière oubliée peut disparaître intégralement dans la forme où elle a été apprise. Conjecture : elle est cependant remplacée (temporairement ?) par une capacité à réapprendre une matière équivalente ou similaire selon une démarche logique conforme à l'esprit du temps présent. Prolongement de la conjecture : la persistance d'une faculté de réveil "dans la logique du temps présent" dépend de la continuité d'emploi de disciplines "similaires" à celles qui sont oubliées. Il s’agit d’un réveil, pas d’une récupération telle quelle.

Cela nous dit quoi maintenant ?

Bon, mes témoignages de vieux petit bonhomme vous énervent ? Ils sont pourtant faciles à transposer dans un contexte contemporain. Le contraire serait étonnant, non ? Apprentissage de la circulation en ville sur une planche à roulettes, apprentissage de la frappe des SMS sur un smartphone avec les deux pouces, disparition du calcul numérique à l'école - maintenant, la multiplication et la division, la racine carrée a disparu depuis longtemps - au profit de quoi au fait ?

Qu'est-ce qui définit nos capacités d'apprentissage dans nos vies après l'école ? Comment pourrait-on imaginer un progrès de ces capacités ?

Ah bon, ce n'est pas une question importante, l’apprentissage après l’école ? Qu'est-ce que c'est un être humain, alors, et comment expliquer l’évolution des sociétés humaines depuis le début de l’humanité ?...

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J'en remets une couche par une anecdote. Au début des années 1970, la marque HP a fait un tabac auprès des ingénieurs et scientifiques en vendant des calculettes en notation polonaise inversée. Cela voulait dire qu'il fallait pour une addition, d'abord taper le signe + puis les nombres à additionner - en langage savant : l'opérateur avant les opérandes. A la même époque, les étudiants qui prolongeaient leurs études par une spécialisation en informatique échappaient rarement à l'exercice de création d'un algorithme de conversion de toute expression numérique parenthèsée vers une expression équivalente en notation polonaise inversée. Parce que cette transformation se fait à l'intérieur de tout ordinateur, notamment par les logiciels tels que les interpréteurs et compilateurs. Autrement dit, les heureux possesseurs de calculettes HP du début des années 1970 apprenaient volontairement à calculer directement comme l'exécuteur basique à l'intérieur d'un ordinateur... Pauvres victimes enthousiastes d'une arnaque ? Non, pour eux, c'était un jeu stimulant par l'apprentissage d'une méthode différente, fascinante forcément parce qu'elle avait l'efficacité d'un automate universel...

Vous voyez où je veux en venir ? La société des singes intelligents qui jouent à se prendre pour des automates, c'est bon pour le marketing et pour garantir l'exercice tranquille du pouvoir par des castes de dominants. Mais, sur une planète qui s'auto bousille à grande vitesse du fait de nos activités amusantes et contraintes indistinctement, il est dramatiquement dangereux d'en rester à ce niveau d'invention sociale. Il est tragique d'avoir oublié la capacité de création sociale au profit de quelques doctrines millénaristes. Dans notre scénario d'actualité courante, quelqu'un, un jour prochain, enfin, fera une thèse pour déterminer la date de cet oubli dans l’histoire de l’humanité, et il y aura un grand débat à propos de cette date. Ce sera un net progrès, n'est-ce pas ? Et il faudra encore un siècle avant que l'on passe à la pratique en réinventant le Web comme espace de création sociale ?

C'est à partir de l'ensemble de nos facultés sociales et de nos possibilités techniques qu'il faut inventer l'avenir, pas sur les facultés à la mode du monde d'hier, encore moins sur les mirages d'aujourd’hui, inspirés de doctrines figées, alimentés par des enthousiasmes séculaires.

In memoriam de l'avenir à inventer

Il y aurait tant à écrire sur les potentialités humaines à valoriser dans le domaine de la création sociale. Il est plus que temps, a minima pour dégager le Web des emprises de la démagogie et des propagandes.

Les quelques points cités dans ce billet font partie (avec d'autres) des clés de notre avenir individuel en tant que citoyens planétaires, par l’activation de facultés conscientes d'apprentissage social.

Car la mémoire collective, autre nom du conditionnement social, n'est pas seulement une communauté de mémoire des contenus, des sensations, des contextes, c'est la faculté de mémorisation commune dont dispose chacun de nous. La capacité de mémorisation collective est une commune faculté humaine qui nous fabrique à chacun notre mémoire collective, au travers d'un apprentissage commun des signes et des cadences, d'un dressage commun aux conventions du dialogue et de l'expression dans une langue, dans les communautés sociales qui nous abritent et que nous entretenons. Cette faculté de mémorisation collective est à peine reconnue, pas théorisée, pas identifiée comme facteur historique d'inertie grégaire alors qu'il est urgent, à notre époque, de la réveiller et d'en user comme faculté vivante. En vue d'une citoyenneté planétaire et d'une forme de convivialité responsable.

Dans le billet chronologiquement précédent, il est question d'arrivistes qui se jouent des cadres sociaux. Il est bien évident que la plus grande partie de nos interactions sociales relève des automatismes appris. Considérons cela comme une opportunité plutôt que comme une tare. Utilisons l'arriviste comme révélateur, ni repoussoir ni magicien. Devenons tous des arrivistes de la convivialité.

D'ici là, libre à nous d'éprouver la délectation de la madeleine de Proust, l'envoûtement des "Je me souviens", l'excitation du dernier ouvrage "scientifique" sur la découverte des immensités galactiques ou des capacités mirifiques du cerveau humain. Mais maintenant comme jamais, avec le rétrécissement de la planète fertile et habitable, l'emportement de nos civilisations qui changent à toute allure, le conditionnel passé n'est d'aucun présent, encore moins d'avenir. Les affects et sensations de nos enfances ne peuvent définitivement plus être reproduits, pas même en imagination. La Grande Culture littérale est une pure distraction spéculative, un luxe de faussaires pour faux sages qui veulent ignorer que la vie s'en va.

L'héritage de nos anciens, c'est bien plus que cette culture-là, ou alors on est très mal et ils ont vécu vraiment pour rien.

lundi 29 décembre 2014

De la volatilité de la sécurité informatique

Alerte aux utilisateurs d'un navigateur dans une version "ancienne" (c'est à dire datant de plus de 2 ans) !

La confidentialité et même le contenu de nos communications cryptées seraient menacées par une méthode d'attaque récemment découverte et gentiment dénommée Poodle (caniche en anglais).

On trouve toutes les informations utiles par exemple sur Wikipedia "Transport Layer Security", ou "TLS" en abrégé. L'article en langue anglaise est très abondamment détaillé, l'artcle en allemand est techniquement impeccable mais celui en français contient déjà plus que l'essentiel pour l'utilisateur.

Pour nous les utilisateurs, la conséquence de Poodle est de nous forcer à mettre à jour notre logiciel navigateur. En soi, ceci n'apparaît pas immédiatement comme une contrainte, sauf que la version récente d'un logiciel navigateur est 3 à 4 fois plus encombrante que la version d'il y a 2 ans, et nécessite une puissance de machine plus importante. Nous pourrions donc déjà ressentir une incitation à poubelliser notre machine actuelle pour acquérir une machine neuve. De toute façon, si le système de notre machine actuelle ne peut supporter qu'un navigateur "ancien", et si nous parvenons à en désactiver le vieux chiffrement SSL - celui qui est devenu officiellement vulnérable -, nous ne ferons vraisemblablement que décaler l'urgence de la migration vers un matériel neuf, car cet "ancien" navigateur ne possède certainement pas les niveaux de chiffrement qui seront bientôt considérés comme indispensables.

Car nous assistons au début d'une grande course à la sécurité, sur un nouveau champ de la compétition entre les grandes entreprises exploitantes du Web et pas seulement entre les sociétés spécialisées dans les logiciels de sécurité.

Tiens, justement, ne soyons pas naïfs :

  • La concrétisation de la menace Poodle nécessite, de la part de l'attaquant, la mise en place préalable d'un intermédiaire invisible et capable de traiter à sa façon les flux d'échange. Ce n'est pas à la portée du hacker du dimanche et ce n'est pas juste pour savoir qui consulte ou écrit quoi sur quels sites, il y a d'autres moyens plus simples pour cela. En particulier, le risque est nul dans les consultations de sites en mode purement informatif (sites https sans filtrage d'accès par mot de passe, par exemple moteurs de recherche).
  • La "découverte" de la vulnérabilité Poodle provient d'une grande multinationale du Web. Autant dire que cette vulnérabilité préexistait dans la boîte à outils d'une des puissantes agences capables (depuis toujours ?) d'intercepter tout ce qui transite sur le Web. Dans quel but cette faille est-elle révélée seulement maintenant, est-ce pour des motifs purement commerciaux ou bien est-ce la partie émergée d'un affrontement entre diverses agences, pays, continents, ou bien... ? Voir notre billet Révélations en question.
  • Ne serait-il pas responsable de la part des journalistes spécialisés, plutôt que de se poser en savants techniciens à propos de chaque "nouvelle" faille de sécurité, d'en profiter pour renvoyer l'utilisateur au rappel de quelques règles basiques à l'usage des particuliers et des organisations, et de préciser les risques pour les uns et les autres ?
  • La fébrilité des adaptations des logiciels dans la grande course à la sécurité va fatalement entraîner la création de nouvelles bogues et de nouvelles failles de sécurité, d'autant plus sournoises si les logiciels concernés sont propriétaires. Mais, même les logiciels libres ne seront pas à l'abri de nouvelles failles. Voir notre billet sur les logiciels libres.
  • La focalisation médiatique sur la sécurité des communications individuelles détourne l'attention du grand public à l'écart des récentes révélations sur les relations entre des entreprises majeures du Web et certaines agences gouvernementales. Dans un autre registre, cette focalisation contribue à faire oublier l'exploitation statistique des données recueillies en particulier sur les réseaux sociaux sur nos comportements et opinions, non seulement en vue des ciblages de marketing mais pour l'ajustement de propagandes segmentées dans tous les medias. Là, ce n'est plus de notre "sécurité" qu'il s'agit, mais de notre maintien dans un univers manipulé en miroir déformé de nous-mêmes. Voir notre billet sur le Web de propagande.

Il ne s'agit pas de nier la réalité des risques de compromission et de détournement de nos échanges réputés confidentiels sur le Web, encore moins de relativiser les risques de piratage informatique des entreprises, organisations, états... Mais pas n'importe qui et encore moins par hasard...

Disons le autrement.... Notons une accélération dans l'évolution du mythe du hacker.

Le mythe du hacker - génial - ami - du - bien - façon - Zorro se meurt, victime des déballages médiatiques sur les failles de sécurité (dont l'utilisation exclut l'amateurisme même éclairé), et victime collatérale du dévoilement du secret de Polichinelle concernant les exploitations d'arrière plan en vue de campagnes manipulatoires à grande échelle (dont les enjeux sont d'un tout autre ordre de grandeur). En conséquence, le "hacker génial" tend à se réduire à trois modèles normalisés, selon son niveau de ressources et de moyens : soit le racketteur de la plus basse espèce, soit le zombie au service d'organisations maffieuses ou simplement parasites, soit le fonctionnaire assermenté d'un gouvernement (ou son équivalent dans une "major" du Web) avec les confrères consultants qu'il alimente. Demandons-nous, par exemple, pourquoi aucun de ces puissants hackers n'utilise ses talents pour vider tous les comptes bancaires des paradis fiscaux, ou, en version plus subtile, pour y créer une petite pagaille telle que le risque de dématérialisation subite pesant sur les capitaux planqués oblige tous leurs propriétaires à les rebasculer vers des plates formes normalement fiscalisées.

Alias1.jpg La comparaison des séries télévisées d'espionnage Alias (période de diffusion : 2001-2006, 5 saisons, 29 DVD) et Nikita (période de diffusion : 2010-2013, 4 saisons, 17 DVD) confirme une évolution dans la personnalité du hacker de génie, telle qu'elle est représentée à destination du grand public. Dans ces deux séries d'espionnage, le super hacker est un personnage principal, indispensable au succès des opérations. Cependant, on sent bien qu'il est a priori encombrant, ce technicien pointu incompréhensible au commun des mortels, qu'il est commode de lui attribuer des pouvoirs quasi magiques dans le scénario mais tout de même pas n'importe quoi. Les acteurs du rôle ont donc la charge de dépasser la caricature du savant fou. Le Marshall Flinkman d'Alias concentre la singularité de son personnage dans ses mimiques décalées, ce qui d'ailleurs préserve la crédibilité de ses trouvailles (au contraire du Mister Q des films de James Bond). Le Seymour Birkhoff de Nikita se retranche dans un profil de génie asocial enchaîné, mais ce n'est pour lui qu'un pis aller dont il s'évadera à la première occasion... On admire le super hacker en action, en communication avec les agents de terrain infiltrés dans un local périlleux à l'autre bout du monde : détection des systèmes d'autodéfense du local, pénétration de ces systèmes, désactivation quasi instantanée, téléchargement via clé usb du contenu du portable abandonné par l'ennemi... Dans Alias, la passion de Flinkman pour son art lui fait ignorer sa totale instrumentalisation par l'organisation qui l'emploie. Ce n'est plus vrai pour le Birkhoff de Nikita. Dans Alias, le super hacker n'a pas de problème d'identité et aucun questionnement sur sa profession; il n'évolue pas ou très peu dans son comportement au cours des épisodes. Au contraire, pour le Birkhoff de Nikita, la remise en question de son art devient obsèdante et fait l'objet d'une conclusion au terme de l'évolution du personnage. Certes, les différences des scénarios et des personnalités des acteurs des deux sériés, Alias et Nikita, peuvent en partie expliquer ces différences dans les représentations du hacker de génie. C'est aussi que les deux séries ne sont pas de la même nature, malgré leurs similarités dans les détails plus que dans les ressorts des développements. Par bien des aspects, la série Nikita est une série d'anticipation (voir notre billet Nikita), alors qu'Alias est une série en mélange savant de genres classiques (espionnage, fantastique médiéval, saga familiale...).

Bref, nous avons relativement beaucoup de Flinkman et pas assez de Birkhoff. Alors la "sécurité", c'est ce qu'on voudra nous en faire croire.

lundi 26 mai 2014

Police trinitaire du débat en assemblée

Billet en style télégraphique, afin d'éviter autant que possible les mots minés, les concepts chargés, les associations pesantes...

Contexte d'assemblée délibérante dans le cadre de ce billet :
- préexistence d'un ordre du jour cadrant les débats
- obligation d'un ensemble minimal de décisions à produire
- égalité des participants en "droit" à débattre
- objectif de consensus (indépendamment de la méthode de résolution terminale si l'unanimité n'est pas atteinte)

Ob08.jpg Exemples réels ou potentiels d'assemblées délibérantes :
- jury
- assemblée générale de syndicat de copropriété,
- assemblée générale d'actionnaires,
- commission d'étude
- assemblée citoyenne démocratique
- stage de formation d'adultes

Dans le dernier cas, il s'agit des stages où l'accent peut être mis, par l'animateur, sur les échanges entre les participants plutôt que sur le seul déroulement d'un exposé magistral. Dans un stage de formation d'adultes, il est courant, en effet, que certains participants, au moins sur des points particuliers, soient plus savants que l'animateur. A lui de détecter ces participants-là et les sujets où ils pourront faire partager leur expérience. A lui de les faire s'exprimer afin que tout le monde en apprenne quelque chose. Alors les "décisions" prennent un effet immédiat sur les participants eux-mêmes : à commencer par les transmissions de savoir faire entre les participants.

Contre exemples notoires d'assemblées non délibérantes, ou inégalitaires, ou sans production consensuelle :
- cours magistraux
- débats télévisés (et notamment les débats préélectoraux)
- débats d'assemblées représentatives (comité d'entreprise, chambre des députés, comité directeur d'association, etc.)
- rencontres de compétition sportive

Chef_vrai1.jpg Rappel de limitations naturelles dans la conduite des assemblées. Il existe une différence de style de conduite de réunion, selon la taille de l'assemblée :
- en dessous de 10 personnes environ, l'animateur peut choisir de parler en amitié sans avoir à spécifier dans le détail les règles du jeu qu'il fera progressivement accepter par l'exemple et par osmose, chacun des participants pouvant être considéré isolément par l'animateur ou même invité à dialoguer directement avec d'autres participants sans que cela porte tort au déroulement des débats; l'animateur reste directement ou virtuellement au centre des interactions sans effort particulier dans son rôle d'équilibrage, tout le monde peut se sentir sur un pied d'égalité entre soi et avec l'animateur;
- au dessus, l'animateur doit imposer les règles du jeu sans hésiter à recourir à l'argument d'autorité; de plus, il doit demeurer au centre des interactions, sinon des sous-groupes se forment et s'isolent et alors, ce qui se passe dans chaque sous-groupe n'est plus connu du groupe !
- c'est par ailleurs un constat d'expérience que, pour une personne qui s'adresse à 20 personnes physiques ou à 200, les techniques pour demander l'attention, la conserver, se faire comprendre... sont les mêmes; d'où l'impasse historique de la rhétorique classique, à l'origine destinée à l'expression en public face à une foule physique, et qui n'est jamais sortie de ce contexte, même pas au prétexte de la révolution des medias, et notamment de la révolution numérique, qui donne la possibilité de ramener les interactions au niveau d'assemblées réduites alors que l'on peut avoir des milliers de participants en ligne...

Sur ce constat du seuil physique de passage à la foule, il n'y a pas de théorie à construire, ce seuil étant la conséquence d'une limitation des capacités humaines d'attention et de perception. Je ne peux pas percevoir consciemment le contenu des interactions entre des personnes au-delà d'un groupe d'une dizaine de personnes, et encore, c'est probablement par l'extrapolation de bribes à partir de modèles... Un ordinateur fait beaucoup mieux... On remarquera que le seuil de basculement à la foule se situe autour de 12, chiffre sacré, et que c'est aussi la quantité nécessaire à la "bonne" convergence en distribution vers une courbe en cloche de la moyenne de la plupart des lois statistiques "naturelles".

Chef_vrai2.jpg Voici donc les trois rôles nécessaires à la conduite d'une assemblée délibérante :
1./ faire respecter les règles d'étiquette dans l'expression individuelle, recadrer selon l'ordre du jour, contrôler la progression d'ensemble du débat,
2./ élargir ou déplacer le contexte explicite ou implicite des interventions et des contributions, susciter les différences de points de vue, appeler à s'inspirer d'exemples extérieurs, questionner les conclusions provisoires, les propositions individuelles ou collectives en gestation, etc.,
3./ aider chaque participant à s'exprimer en tant que personne apporteuse d'expérience, faciliter les synthèses provisoires, susciter l'élaboration des propositions.

L'analogie aux trinités divines de diverses religions peut traduire notre propre imprégnation culturelle, mais au-delà, elle prend sa source dans l'expérience (pré)historique du besoin simultané d'une référence formelle, d'une poussée dynamique et d'une assistance bienveillante, dans tout groupe coopératif.

Les rôles dans la conduite d'une assemblée délibérante, il est préférable de les partager entre 3 personnes physiques plutôt que de les concentrer sur une seule, et sans les répartir d'une manière figée entre les 3 personnes. L'idéal c'est que les 3 personnes maîtrisent les 3 rôles de conduite d'assemblée (ou, en tous cas, aient conscience de la complémentarité des 3 rôles), chacune ayant son rôle préférentiel "en dernière instance", mais ne se privant pas de soutenir les autres au besoin dans l'esprit de son propre rôle préférentiel (car dans l'action, les frontières des rôles ne sont pas toujours évidentes et, en plus, les interruptions des interventions individuelles et interactions ayant leur propre signification, on ne peut en user qu'à bon escient, absolument pas comme des robots).

Remarque. La conduite trinitaire, on peut aussi l'observer sur les chantiers, auprès de tous les conducteurs de travaux qui respectent leurs équipes. Il est probable que les surveillants des masses qui ont bâti les pyramides n'usaient pas du fouet tout le temps avec tous les travailleurs.

Sonate_bee.jpg Attention aux analogies trompeuses. En particulier l'analogie entre une assemblée délibérante et un orchestre symphonique : le dialogue entre les groupes d'instruments, la symbiose entre le chef et son orchestre, la transcendance collective pendant l'exécution publique, c'est du romantisme de quatre sous; dans une performance orchestrale, on n'assiste pas à la recréation d'une oeuvre en transmission directe du compositeur au chef d'orchestre mais à l'exécution d'une partition, dans un contexte et avec des moyens plus ou moins influents sur l'interprétation; en amont, la réalité des répétitions, c'est la constitution de l'orchestre par des exécutants professionnels qui ont passé des heures auparavant à réviser leur partie, de sorte qu'il s'agit "seulement" d'ajuster les équilibres des ensembles (volumiques, temporels, etc.) et de compenser les défauts permanents; il n'empêche qu'on retrouve, dans le travail de la plupart des chefs d'orchestres pendant les répétitions, les rôles de la trinité de conduite des assemblées, bien que l'"ordre du jour" se réduise à une forme d'asservissement collectif volontaire pour exécuter un logiciel.

Ce qui est exposé ici en quelques lignes s'oppose aux techniques de la "prise de parole performante", de l'"argumentation pour convaincre", de la "conduite de réunion pour atteindre vos objectifs", de l'"exposé qui captive l'auditoire", de "la négociation pour gagner"... Les exposés de ces techniques remplissent des bibliothèques à destination des gros malins en quête de développement personnel (sous-entendu aux dépens des ignorants et des bonnes pâtes, qui vont se faire rouler dans la farine...) ; ce n'est pas de ce genre d'enfantillage que l'on parle ici - d'ailleurs justement, tout le monde devrait apprendre à reconnaître ces techniques manipulatoires dès l'école primaire; à l'opposé, dans une assemblée bien conduite, on doit couper court immédiatement aux tentatives de manipulation (volontaires ou pas), et, en revanche, développer la pratique individuelle d'une discipline rhétorique et d'une étiquette dans le cadre des débats.

Remarque savante. La fine critique selon laquelle on n'échappera jamais, dans une assemblée délibérante et même si cette assemblée est "bien" conduite, à une forme d'auto manipulation collective, cette critique repose sur un constat tautologique. De fait, un débat en assemblée dépendra toujours, par exemple, des concepts et des modes de raisonnement du moment dans la société ambiante. Et alors ? Même les théorèmes de mathématiques "pures" sont des productions de la société. La question de fond, c'est : quelle société ou, si on préfère, quelle humanité demain ?

vendredi 16 mai 2014

Démocratie en TIC

TIC : Technologies de l'Information et de la Communication.


1. Pour quoi faire ?

Voici le contexte et l'idée générale de ce billet :

  • La finalité : la survie de l'humanité (excusez du peu...) et plus précisément, au-delà de la survie physique, la survie des humanités diverses dans leurs dignités propres.
  • Le constat : l'incapacité des régimes politiques actuels et des institutions internationales à proposer les programmes de décisions concrètes qui permettraient cette survie (notamment, face à l'épuisement de la planète du fait d'une suractivité industrielle entretenue par la promotion des mécanismes innés d'imitation et de compétition en miroir).
  • Le projet : créer un renouveau politique à l'échelle d'une communauté urbaine, d'une région, d'un pays, d'un continent, de la planète, afin d'étendre la participation aux prises de décisions difficiles qui engagent notre avenir et notre mode de vie quotidienne, et afin que chaque citoyen agisse dans son comportement autonome dans le sens des choix de la communauté.


Ce billet tente d'élaborer les principes d'une nouvelle forme de démocratie utilisant le Web afin de faire participer un maximum de citoyens aux décisions vitales qui les concernent et afin d'engager ainsi la réalisation de ces décisions, non seulement au niveau de la société ou de la communauté dans son ensemble, mais aussi pour ce qui relève de l'action individuelle de chacun dans son comportement et dans son utilisation personnelle des services communs. Le lecteur voudra bien se reporter aux billets précédents en suivant le tag démocratie; il y trouvera nos critiques de la "démocratie Internet" et des pseudo démocraties représentatives. Ces critiques orientent fortement notre analyse des caractéristiques démocratiques recherchées dans le présent billet. Rappelons que nous considérons comme caduques les raisons des révolutionnaires du 18ème siècle qui ont explicitement choisi d'instaurer la "république" par des assemblées de représentants élus plutôt que par des assemblées citoyennes : le niveau actuel d'instruction générale des citoyens et la disponibilité des télécommunications changent la donne par rapport à ces temps historiques. Nous ne reprenons pas non plus en détail nos propositions précédentes concernant certaines conditions préalables au fonctionnement d'une démocratie authentique, par exemple, la création d'une rhétorique moderne, la reconnaissance des compétences personnelles, etc.

Nous demandons l'indulgence du lecteur face aux foisonnements ponctuels et aux évidents défauts du texte qui suit. Nous sortons des sentiers battus... mais jamais au-delà de l'horizon du faisable.

2. Pour quelle démocratie ?

En nous fondant sur les expérimentations récentes d'assemblées citoyennes (qui en redémontrent la pertinence dans un large champ décisionnel) et en dépit de certaines tentatives de théorisation, notre modèle démocratique de référence (ce n'est pas celui que nous préconisons tel quel évidemment) demeure celui de la démocratie athénienne antique, fondée quelques siècles avant l'ère chrétienne, celle que l'on trouve souvent dénommée "démocratie directe" dans les ouvrages de politique savante. Notre ambition est de contribuer à l'instauration de ce modèle à l'intérieur de nos régimes politiques actuels, non pas de s'y substituer, bien que la nature de ces régimes s'en trouvera forcément modifiée, a minima par un resourcement et une revitalisation, au travers d'une modernisation instrumentée via le Web. Evidemment, il faudra un peu adapter le modèle antique. Le Web ne serait-il pas l'instrument rêvé pour faire participer directement les citoyens à la vie commune de la cité et du pays ?

Drachme.jpg

Précisons notre définition de la démocratie authentique. C'est un régime d'assemblée(s) citoyenne(s), constituée(s) par une méthode de sélection automatique des citoyens en regard des décisions à prendre. Dans la version modernisée webisée que nous en proposons, ce régime est compatible avec d'autres régimes, dont celui de la (fausse) démocratie représentative, à condition que le pouvoir des assemblées citoyennes s'y exerce "au sommet" - s'il s'agit du sommet national, ce sera au niveau du "président de la république", du "chancelier" ou du chef de gouvernement des démocraties représentatives, mais le sommet peut être local au niveau du responsable régional ou communal - et soit prioritairement consacré à la définition des politiques de long terme, autrement dit au grand dessein ; "quelle société voulons-nous dans 20/30 ans et par quels programmes cohérents allons-nous y parvenir ?".

Pour simplifier le langage, à la place de "assemblée citoyenne", nous écrirons dans la suite "Zénie", terme inventé pour l'occasion par sympathie acronymique avec les mouvements de "citizens' assemblies".

Résumons les fondamentaux d'une démocratie fondée sur les Zénies, au moins ceux qu'il faut conserver en perspective dans une démarche de webisation totale ou partielle :

  • Automatisme de la sélection des citoyens dans les Zénies de manière que tout citoyen soit appelé au moins une fois dans sa vie à contribuer à une Zénie de chaque niveau local, régional,... et que, en gros, les principaux types d'expérience humaine de la vie soient présents dans chaque Zénie en regard des domaines et types de décisions à prendre (attention, ce dernier point n'est pas une simple figure de style)
  • Formalisme des débats des Zénies (contrôle des temps de parole et plus généralement contrôle du volume d'expression en nombre de lignes par exemple, et aussi contrôle des modes et types d'argumentation)
  • Recherche permanente d'un consensus, mais sans masquer les conflits
  • Publicité des motifs d'évolution de l'avis des participants et archivage au bénéfice des futurs participants aux Zénies (dans un objectif de compréhension mutuelle entre les participants actuels et futurs, et d'assurance de la qualité des débats)
  • Présentation en Zénies, par des experts professionnels commis d'office, d'argumentations en faveur des "sans voix" (par exemple les minorités culturelles, les plantes et animaux, les éléments naturels) mis en danger ou déplacés dans leurs équilibres vitaux par un projet de décision
  • Construction collective des décisions, en principe en évitant la sanction d'un vote terminal (un tel vote majoritaire entraînerait théoriquement la déchéance de citoyenneté des personnes en désaccord, si on prenait au pied de la lettre le principe démocratique, d'où l'importance des rôles de présidents-animateurs de Zénies, avec une autorité bien plus forte au plan formel que celle d'actuels présidents d'assemblées représentatives)
  • Légitimité des décisions par la validité des processus d'élaboration plutôt que par la représentativité a priori des assemblées (d'où l'importance d'une mesure formalisée, multidimensionnelle et pas forcément chiffrée, de la progression des débats et de leur qualité, pour alimenter un processus d'amélioration continue du fonctionnement des Zénies)

Répétons que le domaine décisionnel préférentiel des Zénies, celui qui est adapté à notre monde moderne, c'est évidemment l'ensemble des décisions impactant la vie des citoyens sur le long terme, à savoir les orientations de politique générale, la définition des finalités et objectifs communautaire à 20/30 ans, les objectifs des schémas directeurs et des programmes sectoriels, les grands traités et grands contrats gouvernementaux (y compris leurs évolutions et leur gestion dans la durée), mais aussi, dans le court terme, le contrôle et la sanction des gouvernants en regard des décisions prises. Sinon, ce n'est pas la peine de déranger des citoyens ordinaires, les assemblées représentatives font très bien le reste du travail et les autres institutions "gèrent"...

Ecole.jpg Note à propos de "bah, les Athéniens avaient des esclaves".'
Dans la démocratie athénienne antique, la sélection de l'ensemble des citoyens éligibles en rapport aux décisions à prendre ne posait aucun problème compte tenu de la taille relativement réduite des assemblées (tout de même plusieurs centaines ou milliers de personnes), compte tenu du nombre relativement faible des "paramètres à gérer" en comparaison d'un état ou même d'une grande ville moderne et, surtout, dans l'évidence prégnante de la communauté des citoyens capables de porter les armes et d'en faire usage pour défendre la cité ou contribuer à ses expéditions - communauté physiquement formée sur les champs de batailles terrestres ou navales. On notera cependant que ce mode antique de sélection implicite écartait les fous furieux, les débiles, les déprimés et les paresseux (mais, on en a la preuve historique, pas les truqueurs ni les ambitieux ni les traîtres). Au fait, combien y a-t-il d'handicapés dans nos assemblées "démocratiques" représentatives et comment peut-on considérer qu'ils y sont bien "représentés" dans toute leur variété ? Les arguments pour disqualifier la démocratie athénienne antique, au prétexte que les esclaves et les femmes n'y étaient pas "représentés", manifestent une incompréhension totale de la démocratie, encore plus qu'un anachronisme délirant ou, dans d'autres registres, une soumission à un modèle d'explication monodimensionnelle économique, dans lequel la démocratie directe ne pourrait être qu'une distraction de riches machos dominants, ou encore, à la limite, une parodie de gouvernement pour une bande de pirates, ou à l'inverse une forme de gouvernement idéal dans un monde de pureté.... Ces arguments sont des leurres dont l'effet est de minimiser la singularité historique du "miracle" grec antique (l'invention quasi simultanée de la démocratie directe, des arts, des sciences et de la philosophie...) dans une population athénienne et dans un état du monde très "imparfaits". Ce type d'argument sert de justification pour écarter l'analyse de cette singularité "miraculeuse" dans sa globalité au profit de recherches hyperspécialisées, alors qu'une urgence pour nous maintenant serait de recréer les conditions d'un "miracle" de même ampleur afin de surmonter les dégâts des révolutions industrielles et les risques encore mal identifiés de la révolution numérique, sans renoncer à leurs bienfaits... Précisons tout de même pour terminer que, dans la démocratie athénienne antique, le problème de la sélection des citoyens en regard des décisions à prendre n'était pas complètement ignoré. Il en existe une preuve a contrario : on excluait les citoyens propriétaires frontaliers dans les cas où il fallait décider de la guerre avec des voisins. Comme quoi, la discussion d'un mauvais argument peut servir à la redécouverte d'un fondement de la démocratie.

3. Quelques changements à prévoir...

Résumons ce qui change, dans un régime de Zénies, par rapport à une pure pseudo démocratie représentative, dans l'esprit et le fonctionnement :

  • abolition de toute discontinuité entre l'Etat et l'ensemble des citoyens : l'Etat, c'est nous !
  • expression de la politique du long terme, à 20/30 ans, sous une forme compréhensible par tous et compacte avec primauté sur la gestion gouvernementale;
  • discussion, publication, évaluation régulière de la politique du long terme, qui n'est plus noyée dans les programmes politiques, et n'est plus soumise aux aléas des majorités partisanes successives ni aux événements de basculement de ces majorités;
  • abandon du décorum solennel et de la sacralisation associés à l'illusion de perfection des décisions coulées dans le bronze "pour l'éternité";
  • recherche approfondie de la validité des décisions par le dépassement personnel en Zénies de chaque participant à la définition de l'intérêt commun, et par la publicité des motifs personnels (ce qui est important, ce n'est pas tellement l'avis de chacun en soi, mais comment et pourquoi cet avis a changé, pas dans le détail des affects personnels, mais selon une typologie formelle de l'expérience de chacun, il ne s'agit pas de faire son autocritique, mais de léguer la trace d'une contribution personnelle, qu'elle soit ou non "convergente" par ailleurs);
  • mise en valeur, implication, enrichissement des compétences personnelles des participants aux Zénies; pour leur formation politique : préformation et tutorat (pas un bourrage de crâne idéologique sur le quoi penser mais une instruction purement fonctionnelle, sur le comment exprimer sa propre pensée ou comment dire ses propres interrogations, à la fois sans complexe et sans abuser des autres), exploitation des archives décisionnelles des anciens, etc;
  • repositionnement critique mais plus nettement contributif des medias, des experts; le champ des luttes partisanes et des conflits de personnes disparaît de la vie politique (mais pas forcément des medias), le champ des conflits d'intérêts demeure mais se concentre dans le cadre d'une politique définie, en vue de ses évolutions possibles et dans sa réalisation;
  • repositionnement des partis politiques sur les priorités et techniques de gouvernement; et concernant la politique proprement dite : sur les propositions d'orientations à débattre par les Zénies;
  • élimination des institutions gouvernementales consultatives permanentes destinées à "éclairer" le pouvoir;
  • remplacement des textes constitutionnels par une déclaration de principe enseignée dans les écoles primaires, et sans caractère d'immuabilité (pourquoi pas une adaptation de la déclaration universelle des droits de l'homme ?);
  • instrumentalisation du Web (ou d'un réseau équivalent), avec les logiciels adaptés, pour une (re)socialisation citoyenne (évidemment pas incompatible avec d'autres activités en ligne, faut-il le préciser...).

Bati049.jpg

4. Et quelques difficultés...

Les problèmes et difficultés suivants sont à moitié résolus s'ils sont identifiés a priori :

  • - l'instauration d'une vraie démocratie nécessite une réouverture de la pensée politique actuelle, notamment pour dépasser les associations mentales telles que citoyenneté-nationalité, représentativité-légitimité, débat-affrontement, démocratie-élections, vote-majorité, décision-loi-décrets, constitution-fondation, etc, ainsi que les antinomies correspondantes..., qui sont étrangères à l'esprit et encore plus à la pratique des Zénies;
  • - la Zénie est une création sociale nouvelle mais héritée d'un modèle historique, celui des collectivités provisoires spontanées d'intérêt commun (au sens concret et pratique d'une vie en étroite communauté, partiellement ou en totalité pendant une période) entre des personnes se reconnaissant simplement mais pleinement comme telles dans le cadre de ces collectivités; c'est un modèle relativement peu pratiqué dans l'histoire moderne en conséquence des effets combinés de diverses causes globalement liées aux révolutions industrielles, ce qui a certainement créé un déséquilibre des sociétés soumises à ces révolutions, que ne peuvent compenser les rassemblements fabriqués depuis lors, par exemple ceux de la "civilisation des loisirs"...
  • - les politiques, les professionnels de la pensée, les medias, les lobbies... seront probablement, au moins dans un premier temps, opposés à la démocratie de Zénies; parmi ces opposants, les politiques devraient cependant distinguer leur intérêt dans cette forme de démocratie renouvelée, ne serait-ce que pour échapper au train train des luttes partisanes épuisantes, pour compenser leur perte de pouvoir face aux lobbies de diverses natures, s'évader de leurs exercices oratoires pour tenter de surmonter ou détourner les reproches des populations et faire bonne figure dans leurs relations aux medias; en s'appuyant sur les Zénies, voire même en y remplissant l'un des rôles professionnels de président-animateur ou en contribuant au tutorat de citoyens sélectionnés ou à l'information experte ou à la défense des "sans voix", ils pourraient même enfin se trouver en mesure d'exercer leurs vrais talents;
  • - la vraie démocratie est incompatible avec toute idéologie mentalement paralysante (au sens d'une idéologie qui définit toute vérité et condamne a priori tout ce qui tenterait d'y échapper, au sens d'une idéologie qui impose comment penser la vérité, au sens d'une idéologie qui dirige la pensée et les actes individuels en toutes circonstances de la vie, etc - hélas, l'idéologue n'est pas forcément un religieux fanatique, un scientifique arrogant ou un philosophe borné, c'est une personne qui ramène tout à ses propres conceptions du monde en restant imperméable à celles des autres, afin de ne jamais avoir à changer d'avis, une prédisposition antidémocratique indétectable a priori, trop souvent amplifiée par des soucis personnels et des accidents de la vie...); rappelons que la philosophie socratique (celle qui met tout en question) est apparue en même temps que la démocratie directe, ce n'est pas une coincidence !
  • - la démocratie est un "jeu tragique" au sens où le pouvoir de décision y est théoriquement sans limite, le risque existe que les Zénies soient gagnées par l'ivresse de la puissance (cette folie collective serait la cause principale de la chute de l'Athènes antique après 2 siècles environ d'expansion en régime de démocratie directe); une composante modératrice puissante est donc nécessaire; dans l'hypothèse d'une démocratie représentative classique évoluant vers un régime composite avec des Zénies, la conservation d'assemblées de politiciens professionnels en parallèle des Zénies pourrait remplir de fait cette fonction d'équilibre (en plus de ses fonctions propres), l'inaptitude de ces assemblées professionnelles à traiter les grands problèmes planétaires de l'humanité attestant leur pouvoir modérateur...
  • - la compatibilité des Zénies avec tout autre régime politique assurant les fonctions gouvernementales (au sens de la gestion de court et moyen terme), sachant que les décisions prises par les Zénies priment et que toutes les instances, ministres et agents gestionnaires peuvent à tout moment avoir à répondre de leur conformité à ces décisions, nécessite a minima une répartition de principe des pouvoirs entre les Zénies et les instances professionnelles ou électives; l'élaboration de cette répartition sera naturellement conflictuelle, non seulement dans un premier temps mais toujours; c'est pourquoi il ne faudra pas entrer dans les détails ni jamais discuter cette répartition de principe en profondeur en vue de la figer, mais au contraire conserver l'ambiguité d'une répartition fondée sur quelques principes généraux, comme facteur de dynamisme et de modération réciproque entre les Zénies et les autres instances, au contraire d'une systématisation mécanique qui serait un facteur de régression de fait vers un régime non démocratique, de même que le serait une "constitution" détaillée.
  • - ... !!

5. Au programme ce soir

La discipline d'une Zénie en activité, en particulier au cours des débats, relève d'une rhétorique moderne à inventer, adaptée aux assemblées formelles travaillant en grande partie à distance via le Web. Cette rhétorique formelle, la définition et la distribution des rôles qui rendront possible son exercice, les règles de prise de parole pour s'adresser à qui pour dire quoi dans quelles circonstances, sont à inventer, à partir de l'expérience des débats publics et notamment des débats télévisés, à partir des expériences des forums de discussion sur le Web (forums libres, forums communautaires, forums de projet) mais aussi à partir de l'expérience des débats de négociation à objectif dans l'industrie et le commerce, car il ne suffira pas d'avoir bien débattu, il faudra produire un accord collectif exprimant l'intérêt général et savoir le défendre après avoir reconnu les intérêts particuliers; le mode de constitution automatique d'une Zénie extraira les participants de leurs grégarités quotidiennes mais le risque demeurera permanent du repli individuel à l'intérieur des mécanismes mentaux de défense égoïste frontale ou subtile encore plus négative; on ne pourra pas compter sur un effet de groupe constitué physiquement, même s'il sera certainement nécessaire d'alterner les travaux à distance et les réunions physiques, et on ne devra pas rechercher la création d'un quelconque esprit "commando", une Zénie n'ayant rien d'une réunion militante sous la conduite de commissaires politiques; on connaît parfaitement les risques des débats sans fin, des arguties de façade, des pseudo décisions genre "lettre au Père Noël", des pseudo décisions irresponsables étalées sur des dizaines de pages de casuistique, des pseudo décisions de principes qui n'imposent rien à personne, des déclarations d'alignement doctrinaire, et aussi les risques liés à l'intimidation des personnes moins portées que les autres à l'expression directe, etc; peut-être la fonction de président-animateur de Zénies devra être physiquement répartie entre au moins trois professionnels différents afin d'équilibrer trois types de rôles : philosophe socratique, arbitre sportif, sage femme; et cette répartition de principe orientera la définition des rôles de préparation de la création de chaque Zénie (délimitation du champ de décision, rassemblement de la documentation, identification des experts et des avocats des sans voix, définition des éventuelles règles spécifiques de fonctionnement et de la logistique, etc); enfin, on n'oubliera pas le rôle du "juge ambulant", ultime recours des Zénies en perdition (pour dissolution éventuelle) et ultime décideur formel de la qualité d'une production en regard des attendus.

Voir par ailleurs nos billets sur le tag étiquette...

6. Etendue de la webisation citoyenne

Premièrement, notons que la webisation des Zénies n'est pas un préalable à l'instauration d'une démocratie authentique. On peut rêver, par exemple, au basculement qu'aurait pu connaître notre histoire contemporaine si certaines "révolutions" récentes, médiatisées par des rassemblements concentrés sur des lieux symboliques nationaux, s'étaient incarnées aussitôt en assemblées citoyennes par tirage au sort parmi les manifestants ou dans une population plus large, neutralisant ainsi les agitateurs et les fanatiques, plutôt que de déboucher sur de nouvelles élections après de nombreux sacrifices, avec le retour aux affrontements traditionnels entre les partis et les longues périodes d'incertitude dues aux délais incompressibles de procédures électorales, jamais automatiquement génératrices des ouvertures espérées... En revanche, la webisation est certainement nécessaire à la continuité dans la durée d'une démocratie adaptée à notre époque (c'est-à-dire capable de prendre des décisions à la hauteur des problèmes posés à notre humanité "moderne" et de les faire réaliser par chaque citoyen, dans son propre domaine et son comportement personnel en contexte).

Visite.jpg Note. Ce n'est évidemment pas en distribuant des tablettes à tout le monde et en se contentant de créer un grand réseau social national dérivé d'un réseau social existant, que l'on pourra enclencher une transition démocratique webisée. Il s'agit d'un programme multidisciplinaire cohérent et de grande ampleur, où l'usage de la technique est plus qu'instrumental : révolutionnaire - ce qui fait justement la spécificité du programme, et fonde l'obligation de multidisciplinarité. Ce programme demeurera d'autant plus aisément dans le champ du possible, techniquement et financièrement, qu'il ne bénéficiera d'aucun soutien des puissances dominantes du Web, ni d'aucun recours à des spécialistes à prétentions universelles, au prétexte de bénéficier de la meilleure expertise : cette expertise est inexistante en la matière, sauf pour quelques aspects spécifiques que l'on trouvera chez des indépendants. Même si cette expertise existait, elle devrait être prise en considération seulement comme un apport d'expérience extérieure à la culture et aux pratiques locales. De plus, le projet doit demeurer, autant que possible, indemne de toute dépendance de techniques ou de moyens propriétaires, indemne de toute forme d'appropriation directe ou indirecte au travers de brevets, indemne d'orientations partisanes ou doctrinaires, etc.

Voici donc, en quelques lignes diversement commentées, l'étendue prioritaire du projet de webisation :

  • Publication des décisions de politique générale des Zénies
  • Support à l'apprentissage de la vie publique à l'école primaire, support approfondi pour les nouveaux citoyens sélectionnés aux Zénies
  • Support à l'assimilation des règles de l'expression publique dans le cadre de débats en Zénies, à l'oral et à l'écrit
  • Support du tutorat (à têtes multiples pour chaque citoyen et tirés au sort parmi les ex participants !) des nouveaux sélectionnés dans les Zénies, afin notamment de permettre une rotation à bonne fréquence dans les Zénies (2 ans ?)
  • Constitution des Zénies : tirage au sort dans l'ensemble des citoyens sélectionnables (en tenant compte des tirages antérieurs afin de renouveler au maximum), assignation des présidents-animateurs, etc.
  • Archives des Zénies (alimentées en continu pour les Zénies actives) : composition, règles spécifiques, débats, décisions
  • Archives des participants aux Zénies (alimentées en continu pour les participations aux Zénies actives) : contributions aux Zénies, rapports d'expérience
  • Annuaire des citoyens sélectionnables : compétences personnelles exposées au travers d'une présentation formelle de l'expérience vécue (afin notamment de permettre une délimitation de l'ensemble des citoyens sélectionnables au tirage au sort pour une Zénie, tenant compte de l'obligation de diversité des expériences mais aussi de l'obligation d'un ressenti d'égalité a priori entre tous les participants en regard des décisions à prendre, sans quoi aucun débat ne pourra se construire), preuves des conditions requises pour être sélectionnable (niveau minimale d'éducation, contribution même minime au financement des dépenses publiques, cotisation volontaire, etc) - noter ici qu'une transparence du citoyen vis à vis de la communauté est indispensable, afin de constituer correctement les Zénies, mais surtout pour faciliter la compréhension entre les citoyens participants ou futurs participants ou ex participants, et l'enrichissement réciproque des expériences
  • Support de la participation à distance de chaque citoyen sélectionné (éventuellement à plusieurs Zénies), avec la publication de ce qui doit être rendu public au cours des travaux, l'archivage de ce qui doit être archivé pour un participant ou pour l'ensemble des participants ou pour le public pendant les travaux - bien entendu sans viser l'élimination de toute réunion physique
  • Annuaire professionnel des présidents-animateurs, des juges ambulants, etc


En conclusion, nous sommes ramenés au thème central de ce blog, à savoir le partage et la transmission des compétences personnelles : la démocratie nécessite la démophanie ! Pour que le peuple citoyen se mette en mouvement vers un avenir responsable, il doit d'abord se rendre visible à lui-même dans la totalité de ses compétences. Et alors chacun aura son histoire.

mardi 31 décembre 2013

Modèle d'interaction sociale entre arrivistes sympathiques sans police

J10_13.jpg Dans ce blog, nous avons recherché les conditions de la création d’interactions constructives sur le Web entre des personnes en conversation à distance.

Nous avons analysé les faiblesses et les illusions des modes d'interaction existants, et notamment au travers des réseaux sociaux et dans les forums de discussion libre.

Nous avons identifié les causes de ces déficits dans les croyances et les mécanismes fondateurs de ces modes d'interaction, et nous avons décrit la grande boucle de rétroactions médiatique à laquelle nous soumettent ces modes existants.

Afin de surmonter la pauvreté actuelle des interactions personnelles sur le Web (en regard de son universalité potentielle pour l'édification des esprits connectés), nous avons recherché des sources d'inspiration dans la vraie vie, dans la société des relations humaines réelles, et notamment dans les activités de négociation... Et nous avons découvert que ces sources d'inspiration existaient en abondance dans notre monde contemporain et depuis l'antiquité, mais pas là où les recherches savantes ont creusé, mais tout autour et à côté, et qu'en passant, le fait de déplacer notre attention sur cet "ailleurs" nous ouvrait de nouveaux univers à explorer, sans prise de drogue ni voyage interstellaire ni cure psychanalytique, et nous obligeait à quelques retours critiques sur les causes de stagnation de nos sociétés humaines. (Vous connaissez la blague à propos du bonhomme qui a perdu ses clés et scrute obstinément le sol sur le pas de sa porte sous la lampe d'entrée mais pas ailleurs, "parce que ailleurs ce n'est pas éclairé" ? C'est la caricature de trop d'experts et de savants, qui ne font rien d'autre que de nous expliquer ce qui est déjà éclairé ou de critiquer la lampe)

Sur ces bases, nous avons esquissé la conception de nouveaux modes d'interactions afin de pouvoir constituer des sociétés virtuelles capables d'objectifs obtenus par des échanges à distance, en proposant une étiquette générique et quelques instruments (couleurs des cartes à jouer, signes de circulation automobile).

Il est temps de proposer un éclairage complémentaire de nos propositions à travers l'exposé d'un modèle opératoire des relations interpersonnelles : notre modèle CHOP (Common Onion-patterned Privacy Model) - un nom grotesque mais on peut faire pire.

L'élaboration de ce modèle part de quelques constats évidents :

  • nous communiquons entre nous par des conventions
  • nous détestons que les autres piétinent notre jardin secret
  • nous avons chacun plusieurs niveaux de jardin secret
  • nous aimons être pareils aux autres, à la fois chacun différent
  • nous aimons apprendre des autres et recevoir des remerciements de ce que nous leur apprenons

C'est aussi simple que cela ? Cela dépend ce que l'on veut faire...

Observons un personnage typique que nous appelons l'arriviste sympathique. Son art est de s'enrichir sans cesse de l'expérience des autres.

L'arriviste sympathique entretient un réseau de contacts personnels partout où il se trouve. Il exploite ce réseau ponctuellement et avec précision, sachant par avance qui peut lui apporter un avis, un éclairage, un autre contact et sur quels sujets précis. L'efficacité particulière de l'arriviste, c'est de savoir évaluer, à chaque contact, ce qu'il pourrait en tirer éventuellement plus tard, et de savoir mettre à jour, compléter, modifier cette évaluation au cours du temps.

On pourrait dire que l'arriviste est un gentil manipulateur qui fait fonction de révélateur convivial. De fait, il s'arrange pour que ceux qu'il exploite puissent se flatter de le connaître. S'il est vraiment efficace, il s'arrange aussi pour contribuer activement à l'enrichissement des autres dans son réseau de manière à ce que chacun dispose de la meilleure information pour développer son propre génie. (Note. Rejetons définitivement aux ténèbres extérieures l'arriviste exploiteur qui brouille sciemment ses sources pour sauvegarder sa supériorité sur ses concurrents potentiels, utilise ses contacts pour propager des informations partielles ou fausses. Rejetons aussi le type voisin mais contourné du diplomate ou de l'espion, coincés dans leurs conventions fonctionnelles, qui cherchent à influencer l'autre ou à l'assimiler ou à se l'assimiler. Ecartons encore plus franchement le type de l'arriviste mou, fusionnel, jouisseur, profiteur, qui n'est rien aux autres qu'un miroir de médiocrité. L’arriviste sympathique est au contraire l’équivalent d’une abeille dans un jardin poétique où les fleurs et les insectes butineurs non seulement coexistent mais peuvent se transmuter).

Dès lors, tout participant du réseau de l’arriviste est lui-même un autre arriviste potentiel. C’est donc par pure commodité que nous isolons un individu, « l’arriviste », sous une dénomination faussement caractéristique de son comportement personnel en société, car il n'est pas différent des autres.

Essayons de représenter un modèle opératoire de cet arriviste sympathique dans le cours de ses relations sociales.

CHOP1.jpg Avec ses semblables, l’arriviste se comporte comme si chaque personne (lui-même inclus) se représentait en société par quatre enveloppes d’univers culturels : voir le tableau-image des enveloppes-univers (au sens d'univers mentaux en couches imbriquées comme dans un oignon).

Dans ce modèle, chaque personne communique par son enveloppe externe, celle des étiquettes de comportement, mais les échanges sociaux concernent bien toutes les enveloppes, toutes soumises au langage. La structure du modèle en enveloppes-univers est commune à toutes les personnes (par prudence, ajoutons ici : de culture "occidentale" mais sans y induire aucune restriction géographique). Mais, évidemment, les contenus de chaque enveloppe sont propres à chaque individu.

Pour un individu donné, les contenus des enveloppes-univers ne sont pas forcément logiquement cohérents entre eux à chaque instant, et encore moins dans la durée. Les contenus à l’intérieur d’une enveloppe-univers non plus ne sont pas forcément logiquement cohérents entre eux, sauf peut-être ceux des projets en cours. Ce n’est pas pour cela que les individus sont illogiques ou incohérents dans leurs échanges avec leurs semblables ! Le dépassement de la logique mécanique, plus précisément la capacité à contenir des éléments contradictoires ou mal définis, justifie le terme d’« enveloppes-univers », et notons bien au passage qu'aucune machine « intelligente » ne pourrait s'y retrouver. Si vous en doutez encore, imaginez comment se forment et évoluent dans le temps les contenus des enveloppes-univers d'un individu donné en fonction de (ou contre) ses appartenances à de multiples groupes sociaux, en fonction d'événements maîtrisés ou non...

Il est important pour l’arriviste de ne jamais indisposer son interlocuteur tout en recueillant les trésors d’expérience de cet interlocuteur situés au niveau des projets, qui sont les plus aisément accessibles (au sens de interchangeabilité). Il sait qu’il ne pourra probablement pas y parvenir sans faire valoir un accord même très partiel avec les construits mentaux de son interlocuteur.

CHOP2.jpg Le deuxième tableau-image contient en filigrane les principes d’action de l’arriviste, conscient que la révélation, au cours du dialogue, de désaccords au niveau des construits mentaux et encore plus au niveau des credos de son interlocuteur crée des risques importants de rupture irrémédiable (à moins de fonder une relation plus profonde qui exige effort et durée). Il est, en effet, évidemment hors de question de faire évoluer son interlocuteur, pas plus que soi-même, au cours d'une conversation ou d'un débat, sur les contenus des enveloppes-univers internes ! Et pourtant, combien de maladresses blessantes, combien de vexations mortelles sont commises par l'ignorance de cette évidence, ou à la suite d'une transgression bénigne ou ludique, dont les effets se sont amplifiés hors de contrôle par les mécanismes de compétition et de rivalité en miroir....

Voici donc quelques éléments clés de votre comportement d’arriviste sympathique (puisque, dans notre modèle, nous le sommes tous...) :

  • commencez par vous enquérir de l’état général de l’interlocuteur, si possible en manifestant votre souci des projets dont il vous a parlé dans une conversation antérieure,
  • flattez prudemment les éléments des construits mentaux qu’il vous a dévoilés précédemment, réorientez la conversation sur ses projets pour qu’il vous en valorise spontanément l’expérience, participez prioritairement à ses échecs si vous savez comment l’aider à en surmonter les conséquences,
  • évitez l'expression des credos, ne dites jamais les vôtres, sauf quand vous êtes certain que leur expression mesurée ne peut pas choquer,
  • recueillez les éventuels avis et recommandations formulés par l’interlocuteur en tant qu’expressions de ses construits mentaux et en les replaçant en rapport à vos propres équivalents en vue des rencontres à venir.

Il est important pour l’arriviste affairé de détecter chez son interlocuteur les cas pathologiques qui rendraient cet interlocuteur peu susceptible d’enrichir sa société notamment :

  • un rythme anormal d’évolution des contenus (indice d’instabilité ou d’immobilisme),
  • une absence de logique dans les projets en cours ou entre les projets en cours,
  • une logique mécanique là où elle ne s’applique pas (par ailleurs, si un décalage des contenus entre les enveloppes a été opéré consciemment, l’interlocuteur est probablement un manipulateur ou un fanatique),
  • un déséquilibre entre les enveloppes-univers, par exemple si l’une d’elles devient muette ou au contraire envahit les autres,
  • etc.

Mais, comment notre arriviste sympathique peut-il se protéger des gros malins, des sournois, des pervers, et des autres brillants ou discrets animateurs de basses et de hautes cours, qui chercheront à l'influencer, à le tromper, à l'humilier, par jeu, bêtise, jalousie... ? Faut-il créer une forme d'autorité policière chargée de détecter et de réprimer les contrevenants aux règles de bonne communication ? C'est inutile pour ce qui concerne le déroulement d'une conversaton : l'étiquette d'interaction, à travers l'usage des symboles associés, permet de détecter quasiment immédiatement (presque automatiquement : un automate peut y aider) les risques de déséquilibre et de mésinterprétation. Et c'est précisément la neutralité de l'étiquette et des symboles en regard des intentions et des états d'âme qui la rend capable de cette fonction. Pour ce qui relève des contenus, de toute façon, il serait illusoire de prétendre se protéger totalement contre les faussaires et les menteurs au cours d'une interaction à distance : le respect d'une étiquette peut assurer le bon déroulement formel de l'interaction mais ne peut contraindre à l'exactitude des contenus que dans la mesure où la forme induit le fond et dans la limite des capacités conscientes des intervenants. De toute façon, si nous faisons passer prioritairement la correction des anomalies de nos sociétés réelles dans la conception de sociétés virtuelles, nos chances d'inventer un nouvel espace de liberté vont prendre un mauvais coup ! Au total, compte tenu de ces réalités incompressibles, il n'est nul besoin d'une autorité centrale de police : le jeu normal de l'étiquette et des symbolismes associés, dans une société virtuelle d'arrivistes sympathiques à objectif constructif (que cet objectif en construction soit une œuvre collective ou un bénéfice pour chacun, du moment que l'on s'accorde sur une méthode pour mesurer une progression à partir des échanges entre les contributeurs), fera que les délinquants, qui par définition ne participent pas ou faussement à l'objectif, se retrouveront rapidement seuls sur une autoroute qui ne mène nulle part.

Nous pensons que notre modèle de l’arriviste en enveloppes-univers pourrait permettre de révéler ou de faciliter l’explication de phénomènes sociaux ignorés ou maltraités jusqu’à présent dans nos sociétés réelles, par l'approfondissement de la relation sociale interpersonnelle à objectif coopératif. Osons ajouter que ce genre d'étude nous semblerait plus utile à l'avenir de l'humanité que, par exemple, les volumes d'observations de personnages détraqués, d'analyses critiques de l'histoire, de romances à la mode et de théories héroïques, face à l'urgence d'inventer un futur "raisonnable" et surtout acceptable par tout être humain – ce qui exige de savoir se parler vraiment sans exiger préalablement une commune façon de penser ni l'arbitrage d'une autorité régulatrice. A l'évidence, ce savoir ne s'est guère manifesté dans l'histoire de l'humanité, mais nous avons la capacité naturelle de l'inventer.

RteMaz.jpg Si nos propositions vous semblent imparfaites ou pire encore, faites mieux !!

Pour conclure. Dans ce blog, c'est en référence aux interactions à distance à l'intérieur d'une société virtuelle à objectif très général, à savoir la transmission des compétences personnelles à travers l'échange des expériences personnelles, que nous avons conçu quelques instruments (étiquette, symboles) destinés aux arrivistes sympathiques du futur, et que nous avons esquissé les évolutions nécessaires du Web et des applications mises à disposition des personnes connectées. Dans un cadre moins large que celui d'une société virtuelle à vocation universelle, l'instrumentation de la convivialité peut certainement se réduire fortement, mais on ne devrait cependant jamais faire l'économie d'une étiquette et des symboles nécessaires à une mise en pratique constructive. En effet, au contraire des puissances qui oeuvrent à l'encontre de la valorisation des individus et les font participer à la réalisation d'une unification totalitaire de l'humanité, il nous semble souhaitable que tous les échanges, dialogues, discussions dans tout cadre organisé sur le Web participent à la fortification des compétences individuelles en vue de permettre leur transmission. Dans cette vision, ce n'est pas l'imposition d'un langage universel ni la disponibilité d'un canal à gigadébit ni la création d'un logiciel miracle qui sont pertinents, mais l'utilisation commune d'un type d'étiquette et de symboles adaptés à ces finalités globales, à l'intérieur de sociétés virtuelles à objectif explicitement constituées avec leurs règles de contribution et leurs conventions pour mesurer la progression vers leurs objectifs.

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