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Tag - Marginalisme

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mardi 1 mars 2016

Chers pirates et richesses collectives

Plusieurs billets de ce blog manifestent un manque de respect pour l'Entreprise et les Entrepreneurs.

Ce billet-ci en fournit les raisons, au-delà des doutes, largement exprimés dans d'autres billets, concernant l'authenticité "purement entrepreneuriale" des récits fondateurs de certains monopoles du Web.

Car, bien plus que d'un manque de respect de circonstance, il s'agit ici d'une haine de la pire espèce, une haine construite par l'expérience, imperméable aux discussions théoriques !

Précisons : cette haine est celle du mythe de l'Entreprise comme seul acteur dynamique de toute société moderne et comme unique créateur d'activités valorisantes.

Précisons : c'est, par extension, la haine du mythe de l'Entrepreneur comme équivalent moderne d'un capitaine découvreur de mondes nouveaux, d'un chevalier du Progrès. C'est la détestation de l'assimilation obligatoire de l'Entreprise et de l'Entrepreneur à des modèles reproduisant des définitions stéréotypées des motivations et des idéaux des chefs d'entreprises, soumis à des doctrines de management à prétention universelle.

Pour avoir vécu longuement dans des entreprises de toutes tailles, de la start-up à la multinationale, et dans divers secteurs d'activités (à l'exception notable des secteurs banques-assurances et pétrochimie), nous savons pourtant que les simplifications haïssables ne correspondent pas à la réalité, en dépit de l'obligation d'alignement mental sur des catégories normatives, notamment par le truchement de normes dites de management (dont l'implémentation se réalise trop souvent par un lavage des cerveaux) et en dépit de l'imposition de méthodes de comptabilité et de gestion censément rationnelles, alors qu'elles ne traduisent qu'une logique financière tout à fait spécifique.

Précisons que pour avoir travaillé longuement dans le secteur privé et autant dans l'Administration, nous avons mesuré la profondeur de la méconnaissance de l'abîme entre le Public à finalités d'intérêt général et le Privé à finalités d'intérêts particuliers. Le constat le plus désolant, c'est lorsque l'intérêt général devient un idéal désincarné sans déclinaison concrète, tellement vague que ses défenseurs passent pour des théoriciens attardés, tandis que les agents du service public sont submergés par les formations et les discours à la gloire des valeurs et de la dynamique d'un business management d'autant plus mythifié qu'ils n'ont eux-mêmes pas la moindre idée des réalités des entreprises et que leurs parents, amis, connaissances travaillant dans le secteur privé ne peuvent leur en fournir que des témoignages partiels. Dans les mentalités, le secteur public survit dans la honte de ne pas être dans le secteur privé.

Résumons en quelques phrases.
L'entrepreneur n'est pas forcément un ambitieux (au choix : un crétin, un cinglé...) avide de dominer ses semblables, pressé de faire du fric, audacieux exploiteur des libertés qui lui sont offertes, habile à transformer les contraintes en instruments de profit et en armes compétitives.
L'entreprise n'est pas forcément une machine à dépouiller les employés de tout sentiment de l'intérêt général, pas non plus forcément un organe médiatique de contradiction de l'intérêt général des états où elle développe ses activités.
D'ailleurs, le monde serait bien pire si c'était toujours le cas.

Cependant, l'intérêt général, les finalités communes et leurs déclinaisons, sont passés à la trappe dans les versions courantes des mythes de l'Entreprise et de l'Entrepreneur, et pas seulement dans le secteur de l’ingénierie financière numérisée. Dans la réalité pratique, cet oubli est plus ou moins assumé localement, selon les cultures et les coutumes, d'ailleurs indépendamment du régime politique.

Néanmoins, il s'agit d'un oubli fondamental, qui fait de l'Entreprise et de l'Entrepreneur de purs prédateurs par vocation. Cet oubli revient à reléguer l’État, plus exactement les états et plus généralement tout ce qui peut porter l'intérêt général, au mieux aux fonctions d'émetteurs de contraintes, au pire au rôle d'ennemis à combattre jusqu'à destruction. Face à un État déboussolé, même bien armé, l'Entreprise peut facilement ramener le conflit sur un terrain d'égalité factuelle en prenant l'initiative de l'attaque.

Voyons, dans le cas de la France - un État mondialement réputé comme soucieux de son Peuple voire comme état socialisant - un État fier de sa Grande Révolution démocratique en 1789, voyons donc ce que nous apprend une comparaison de trois rapports rédigés à l'intention de la Puissance Publique sur les mesures à prendre pour faciliter la création et le fonctionnement des entreprises - dans une période où les plus gros employeurs deviennent de moins en moins nationaux.

Comparons les couvertures, les volumes, et quelques extraits caractéristiques de trois rapports officiels destinés au gouvernement de la France, sur une période de 40 ans.

SudRibt.jpg 1975. La réforme de l'entreprise, Rapport du comité présidé par Pierre Sudreau, 250 pages
Extraits et termes caractéristiques :
''L'entreprise est l'instrument du progrès économique et technique (chapitre 1, l'entreprise et la société d'aujourd'hui, premier sous-titre)
C'est parce qu'il y a mutation rapide dans notre société qu'il faut accélérer la mutation dans l'entreprise. Celle-ci n'est en effet qu'un sous-ensemble du système économique et social (sous-chapitre Le sens d'une réforme)
Insérer les finalités de l'entreprise dans celles de la société (titre du chapitre X en tête du résumé des propositions)''

1987. Modernisation, mode d'emploi, Antoine Riboud, Rapport au Premier ministre, 210 pages
Extraits et termes caractéristiques :
''La mise en oeuvre des technologies nouvelles et toutes les adaptations sociales qu'elles suscitent ne sont pas à la portée d'entreprises isolées. (Début du 6. Inventer des solidarités d'entreprises, fin du rapport)
L’État n'est pas sollicité ici en tant que pourvoyeur d'aide, il est sollicité comme organisateur efficace des réseaux qu'il déploie lui-même... Il n'est qu'un acteur parmi d'autres de la densification du tissu industriel français. (Fin du 6. Inventer des solidarité d'entreprise)''

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2012. Pacte pour la compétitivité de l'industrie française, Louis Gallois Commissaire Général à l'Investissement, Rapport au Premier ministre, 67 pages
Extraits et termes caractéristiques :
''La reconquête de la compétitivité demandera du temps et des efforts; elle remettra en cause des situations et des postures établies... mettre en valeur les compétences et redonner le goût du progrès technique, ouvrir de nouveaux espaces de dialogue et stimuler l'intelligence collective... (Conclusion)''

Ah, les braves gens !..

On notera que le rapport de 1975 n'est pas démodé ni obsolète, sauf qu'il considère toutes les entreprises comme des entités nationales et qu'il ignore le secteur agricole, comme les rapports suivants. Ce rapport de 1975 est le seul à ne pas employer de vocabulaire guerrier. La comparaison des trois rapports montre ce qui a été perdu en moins de 40 ans par l'imprégnation du Mythe de l'Entreprise, aussi rétrospectivement ce qui avait été négligé à l'origine, dans la perspective d'un État soucieux du bien de "ses" entreprises comme de sa population.

L'appel à l'intelligence collective (par Internet ?) provoquera-t-il un renouveau salvateur ?

Cervo.jpg L'"entreprise cerveau" (Dominique Mockly, Débats publics, 2015) peut-elle être autre chose qu'un nouveau jeu de management participatif pour ses contributeurs par ailleurs citoyens responsables, si leurs contributions personnelles, représentatives de leurs expériences, ne sont pas reprises dans l’intérêt de la société en général, confrontées à d'autres expériences, confortées par d'autres expériences ailleurs, partout ? L'entreprise cerveau ne doit-elle pas être d'abord une entreprise ouverte, sans naïveté évidemment dans la préservation des intérêts de l'entreprise, mais sans fausse innocence et sans paresse lorsqu'il s'agit de possibles bénéfices pour l'intérêt général ?

Disons le autrement : en tant que citoyens, si nous faisons le constat que nos entreprises sont décérébrées face à un État décérébré, où et comment devons-nous d'urgence réanimer l'intelligence collective ?

Car notre monde part à la dérive, comme un canard sans tête. Ne pas confondre normes de gouvernance et finalités d'intérêt général, et bien vouloir dissocier représentativité (des assemblées) et légitimité (des décisions), merci.

Croire que l'intérêt général et le bien public surgiront naturellement des activités d'intérêts privés, moyennant quelques règles de bonne compagnie entre les personnes et quelques règlements de domestication de la compétition, n'est-ce pas pure folie actuellement dans notre situation planétaire et dans l'état de la démographie humaine ? Pour préserver ses acquis de civilisation et sa paix de l'esprit, cette folie envisagera froidement les moyens d'une remise du monde dans les conditions physiques où les intérêts privés pourront se réaliser marginalement sans souci du pillage et de la destruction, pour un nouveau cycle...

Croire que des vérités et des objectifs communs surgissent de débats entre des menteurs, n'est-ce pas une manifestation de folie furieuse ? C'est pourtant celle du politique en fausse démocratie, celle du journaliste animateur de spectacles de confrontations...

Les richesses collectives ne se créent pas toutes seules, elles sont les produits d'organisations. Ni l'Etat dans ses incarnations actuelles, ni l'Entreprise dans l'étroite vocation qui lui est couramment assignée, ne sont des organisations adéquates. Les deux sont des obstacles à cette création.

Merci de vous reporter à nos billets de propositions sur les thèmes de référence !

jeudi 9 octobre 2014

Enfin des réponses !

Un étudiant du professeur Jared Diamond lui a demandé "A quoi pouvait penser le Pascuan qui a abattu le dernier grand arbre de son île ?"

JDEffondrement.jpg

Voici quelques réflexions contemporaines sur cet événement qui s’est produit quelque part entre les années 1500 et 1700 de notre ère, bien avant la redécouverte tardive de l’Ile de Pâques par des européens, une île isolée, dont l’état et les habitants portaient témoignage d’une décadence après un passé florissant.

"Et voilà, toujours pareil, c'était évidemment un mec, LE Pascuan...."

"Ben voyons, si c'était une nana, cela nous fait quoi maintenant ?"

"Non, c'était bien un mec, parce qu’il était tellement con qu'il s'en est certainement un peu vanté partout – comment j'ai abattu le dernier arbre !"

"Faux, c'était un pauvre type qui ne savait rien faire d'autre, il fallait bien qu'on l'occupe"

"Oui, et le salaud de politicard qui lui a donné l'ordre savait qu'il ne serait jamais poursuivi, puisque le corps du délit disparaissait à jamais - le crime parfait, crime contre l'humanité en plus, ou presque…"

« Bah, soyons un peu réalistes, de toute façon si c’était vraiment le dernier arbre, mâle ou femelle, cela ne changeait rien de l’abattre»

....

"Arrêtons de tomber dans le piège de la personnalisation ! La tragédie du Pascuan et du dernier arbre, c’est bon pour un titre de journal. En réalité, il y eut certainement un groupe de bûcherons, ou même plusieurs groupes et il restait plusieurs bosquets de grands arbres."

"Alors là, c'est clair, ils ont coupé les arbres pour que les autres, ceux du clan d'en face, ne les aient pas !"

"Mais non, les gens ne sont pas si mauvais, les grands arbres servaient au transport des statues sacrées – ou alors, euh, justement, c’est pour cela…"

"Compétition suicidaire, attente du miracle, quels crétins..."

"Alors là, non ! Personne n'a le droit de juger les valeurs et les croyances de ces gens, ils avaient le droit de vivre leur vie !"

"Et en plus, c'était très moderne, ce saut dans la dématérialisation en abattant le dernier arbre ; ils anticipaient l'économie numérique !"

"Oui, c'est comme nous maintenant, c'était pour relancer la Croissance…"

jeudi 17 avril 2014

Couloir technique (suite)

En 1961, dans un discours à la California Medical School de San Francisco, Aldous Huxley annonçait : « Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir." (Extrait d’un billet publié dans le blog de Paul Jorion le 08/04/2014). Pour un prolongement actualisé de cette prédiction, voir nos billets sur les moutons électriques et Révélations en questions.

En 2014, dans un pays émergent à peine électrifié, on installe des fibres optiques pour relier les écoles à Internet, et on envisage d’équiper chaque écolier d’un ordinateur dès l’âge de 3 ans. Pour le formatage des jeunes esprits, évidemment. On peut comprendre : dans ce pays, un massacre génocidaire géant s’est produit récemment entre les deux principales communautés tribales, à la suite d’une politique criminelle… Mais ce qui peut sembler bon là-bas pour imprégner les jeunes d’une identité commune, est-ce que cela justifie le lancement de programmes similaires partout ailleurs ?

La planète verte des moutons électriques,

C'est un jardin mignon nourri au goutte à goutte,
Derrière tout contre le parking de l’autoroute,

Où circulent, en files contrôlées, les autos magiques,

Tout est commandé par les ondes numériques,
Sous les yeux des drones libellules frénétiques…

Quelqu’un osera-t-il dire..., pour le seul fonctionnement d’Internet, y compris les grands services (moteurs de recherche, réseaux sociaux, etc.) et à l’autre bout les box domestiques, combien il faut de centrales électriques en permanence ?

La box Internet munie d’un mode automatique de veille profonde, c’est pour quand ?

La box Internet comme serveur à domicile des fichiers d’images, textes, films à destination de la famille et des proches à l’autre bout du pays ou du monde, sans transiter par un « cloud » vorace, c’est pour quand ?

La box Internet comme instrument autonome de dialogue à l’intérieur de communautés virtuelles, c’est pour quand ?

Quelqu’un osera-t-il dire..., pour la fabrication des éléments matériels reliés à Internet, combien d’êtres humains sont morts dans la région africaine des Grands Lacs (et dans les autres régions où l’on pratique l’extraction de certains métaux précieux) du fait de conditions épouvantables de travail, quelle surface de terre arable a été bousillée, quel volume d’eau a été définitivement consommé ou pollué au cours de tout le processus de fabrication (de l’extraction minière jusqu’à l’assemblage final et à la livraison), quelle quantité totale d’énergie a été utilisée avec quelle proportion dissipée en chaleur perdue, quels volumes de gaz polluants ont été émis dans l’atmosphère, quelles masses de résidus de matières dangereuses ont été produites et stockées avec quelles précautions ?

Et dans ce mélange, quelle est la part imputable aux services de vidéos de loisir en haute définition ?

Bien entendu, des experts "indépendants" nous expliqueront, chiffres à l’appui, que les économies dégagées dans les siècles à venir grâce au progrès de la technique compenseront « tout cela », en oubliant ce qui a été déjà irrémédiablement massacré ou rendu irrécupérable, ainsi que l’augmentation plus que sensible des risques et des contraintes pesant sur le futur de l’humanité par les effets collatéraux sur la planète. Les modèles des pseudo économistes prétendent transcender les lois de la physique et des sociétés humaines jusqu’à oser s’y substituer comme autrefois les ratiocinations théologiques, à moins de se réfugier dans un marginalisme qui devrait leur enlever toute crédibilité dans notre époque de grandes transformations. Même ainsi, ils continueront d'affirmer chacune de leurs élucubrations pseudo scientifiques un million de fois pour tenter de lui donner corps et à contester le deuxième chiffre après la virgule des mesures physiques qui démontrent leur erreur - pourquoi les écouter encore ? Exemple : le téléphone par Internet économise combien de voyages en train ou en avion ? Ne serait-ce même pas franchement l’inverse, à savoir que son usage incite aux déplacements plus fréquents ?

Fait rarissime, l’actualité des affaires en avril 2014 résonne en écho de notre récent billet Menaces sur notre humanité intermittente ! Dans ce billet, nous rappelons notamment la possibilité oubliée de création d’un nouveau lien URL bidirectionnel permettant l’établissement d’un accord explicite entre l’émetteur et le destinataire…. Alors que par ailleurs, en ce début 2014, les grandes compagnies détentrices de copyright semblent vouloir considérer le lien URL monodirectionnel actuel comme un instrument de piratage des contenus. Ce lien URL actuel sera-t-il de fait condamné au terme d’une bataille juridico financière, avec comme conséquence possible un encadrement de la liberté de navigation sur Internet dans un espace prédéfini, par exemple, par chaque fournisseur d’accès en fonction du type de terminal utilisateur – à moins de payer pour aller au-delà ? Est-ce que la perspective de cette bataille motivera enfin les grands concepteurs du Web à réagir ? Heureusement, dans un sens, que les solutions à inventer pour renouveler le projet Web d’origine ne relèvent pas que de la technique...

Roue.jpg Si vous pensez que nous sommes des pessimistes maladifs, des mécréants endurcis, vous vous trompez. C’est tout le contraire : nous ne croyons plus qu’au miracle.

La preuve : ce miracle du Web, nous ne nous contentons pas de l’espérer, nous le préparons, certes à notre manière forcément dérisoire, mais sans complexe, car, c’est bien connu, le propre d’un vrai miracle est d’écraser la médiocrité de ses précurseurs. C’est d’abord en rappelant la faisabilité de solutions ignorées pour de mauvaises raisons en regard des réalités et des risques monstrueux de notre époque que nous prétendons discerner la possibilité de ce miracle, en sachant bien qu’il pourra se produire tout autrement.

En tous cas, il faut le réclamer, ce miracle du Web, en vue d’en accélérer la réalisation, car s’il vient trop tard, il fera un flop – plus personne pour s’en réjouir : que des moutons électriques !

Ce miracle du Web ne nous viendra pas d’ailleurs mais devra surgir de nous-mêmes en conscience. Ce miracle-là sera forcément une sorte de fondation sociologique délibérée. D’où la relation avec le renouveau de la démocratie authentique, d’où la relation avec le renouveau de la transmission des compétences personnelles, d’où la relation avec l’invention d’étiquettes de dialogue à distance, d’où la relation avec la maîtrise des besoins domestiques en consommations de ressources rares ou polluantes…. Autrement dit, le miracle peut se déclencher à partir de plusieurs sources de finalités, et nous ne les avons certainement pas toutes identifiées, il y a donc « beaucoup » d’espoir !

D’où, enfin, le Web comme instrument d’un contrat social de notre époque...

samedi 22 mars 2014

Couloir technique

Le sujet de ce billet, c'est l'Internet des machines pour arrêter la dégradation de notre planète.

Car l'option reste ouverte que, dans un réflexe vital, nous choisissions d'utiliser le Web pour interconnecter nos machines dans le but de réduire la consommation des ressources de notre planète, plutôt que de l'utiliser pour nous abrutir nous-mêmes tout en consommant toujours plus.

Frime_3817.JPG Disons en passant que pour sauver la planète, il sera indispensable d'annuler nos consommations de ressources non renouvelables, pas seulement de les maîtriser et que le caractère renouvelable des ressources naturelles dites "renouvelables" dépend du degré d'exploitation de ces ressources (exemple : la terre agricole) ! Même dans les conditions les plus raisonnables, nous resterons soumis au principe de thermodynamique selon lequel toute dépense d'énergie produit une dégradation irréversible. Comme exemple matériel des effets actuels immodérés de ce principe, il suffit de considérer les masses de déchets de matières plastiques dans les océans, que certes on pourrait récupérer pour les brûler - aux frais de qui, avec quelles machines alimentées comment, pour produire quoi, avec quelles émissions et résidus "secondaires" dont on fera quoi... ? Heureusement - sinon nous aurions tous péri depuis longtemps - notre planète bénéficie d'un apport permanent d'énergie gratuite, via le soleil, la rotation terrestre, le vent, les marées, les phénomènes climatiques - ce sont les seules vraies sources "renouvelables", celles qui produisent et entretiennent "la nature", la croissance et la reproduction des plantes et animaux, et ces sources demeurent universelles à l'échelle de la planète tant que nous n'avons pas encore trouvé le moyen d'asservir directement ces sources renouvelables pour en modifier la distribution. Par ailleurs, l'énergie du noyau terrestre manifestée par les dérives des continents, éruptions volcaniques, tremblements de terre et tsunamis, plus la matière et l'énergie de quelques astéroïdes extraterrestres impactant notre planète, ne renouvellent le capital naturel des matériaux extractibles et la géographie des terres cultivables qu'à l'échelle des millénaires. Ce sont, en résumé, les bases de l'économie humaine. Le reste, c'est du décor, de plus en plus surchargé, prétentieux, bien moche par endroit.

Un récent pic de pollution atmosphérique par des poussières (mars 2014), pour une fois bien médiatisé dans plusieurs grandes villes européennes, est venu concrétiser notre dépendance personnelle d'une ressource commune vitale, à savoir l'air que nous respirons. Cet épisode vient aussi de mettre en évidence le conflit entre la disponibilité gratuite de ressources vitales et le libre pillage gratuit de ces mêmes ressources par les activités d'entreprises agricoles, industrielles, logistiques et par l'utilisation commune de leurs produits. Que des défenseurs des libertés individuelles aient pu argumenter contre les mesures pédagogiques de restriction destinées à limiter les effets de la pollution urbaine, cela nous révèle l'ignorance crasse des réalités de notre époque, laissant libre cours à la tyrannie des professions de foi meurtrières, à la folie des plaidoyers pour des droits imaginaires, à l'inconsistence des débats politico - philosophiques.

Au contraire des protestations intéressées à ce que rien ne change, il est urgent d'imaginer l'Internet de régulation des machines dévoreuses d'énergie, non pas du seul point de vue des dirigeants politiques et des producteurs distributeurs d'énergie qui fatalement raisonneront en termes de pérennité de leur organisation gratifiante dans la continuité de leur propre mode de pensée et de la préservation de leurs marges financières, mais d'abord du point de vue des consommateurs - contributeurs et directement dans la perspective d'une répartition de la pénurie.

En effet, il devrait être reconnu comme une évidence que la transition aux énergies renouvelables nécessite une collaboration responsable des consommateurs de tous types, pour surmonter l'impossibilité d'assurer en permanence la satisfaction de tous les besoins et demandes, du fait du caractère en partie aléatoire de certaines sources d'énergie (vent, soleil) et du caractère saisonnier d'autres sources renouvelables (chutes d'eau, biomasse,...).

Frime.jpg Imaginons, par exemple, que chacun de nous, en tant que consommateur individuel d'électricité, nous puissions admettre qu'un signal de couleur nous indique, pour chacun des appareils les plus gourmands de notre foyer, non seulement le tarif actuel, mais le tarif prévu dans les heures suivantes, à moins que nous n'utilisions notre propre générateur domestique ou celui que nous avons en copropriété avec des voisins. Nous pourrions admettre que certains de nos appareils d'utilisation non urgente ne puissent être alimentés qu'en différé selon des critères d'optimisation connus et d'application auditable. Nous pourrions par ailleurs imaginer de vivre dans une communauté locale élargie, avec son agriculture et son industrie "en régime d'efficacité logistique globale", visant l'autonomie de fourniture des besoins primaires de sa population, prioritairement à la fixité des horaires, à la fixité du plan des villes, à la fixité de l'équipement des quartiers urbains... Mais pour admettre ou simplement imaginer cela dans un fonctionnement pratique quotidien, il faudrait d'abord que nos dirigeants en concèdent le pouvoir aux citoyens. Tant que la démocratie restera un tabou, et tant que le pouvoir s'exercera comme s'il s'agissait seulement de gérer des budgets, garantir l'équilibre entre les forces sociales et faire des lois marginales, on ne sortira pas de "la crise".

Les péripéties et déconvenues du grand projet allemand Energiewende de transition énergétique démontrent l'ampleur de la planification à entreprendre pour réaliser les investissements d'intérêt général nécessaires dans les réseaux et les stockages d'équilibrage inter régionaux, pour ne parler que de l'énergie électrique et des grands réseaux. Ces péripéties démontrent aussi, une fois de plus, que les mesures tarifaires et fiscales d'apprentis sorciers technocrates ont toujours des effets pervers (exemple : il apparaît plus "économique" pour un particulier d'"investir" dans l'achat de panneaux solaires en vue de revendre leur production plutôt que d'acheter un chauffe eau solaire pour ses propres besoins). C'est une preuve supplémentaire que, même dans un pays de forte culture technique citoyenne et en structure fédérale, l'imagination de l'avenir ne devrait plus être le privilège des hautes sphères et que l'urgence demeure de libérer cette imagination à la base dans la population, non pas sur des arguments théoriques ou à partir d'incitations ponctuelles mais sur des projets d'évolutions pratiques de grande envergure. On gouverne le pays comme à l'époque du train à vapeur, de la radio et de la télé.

Voir par ailleurs le billet de ce blog sur le smartgrid. Et n'oublions pas que la plus forte consommation d'énergie dans beaucoup de pays, c'est le chauffage, donc à traiter en premier, mais pas indépendamment du reste.

L'Internet des machines que l'on nous montre dans les films, c'est le réseau qui relie les caméras d'observation, les satellites et les drones pour espionner des gens, préparer la guerre ou tuer des opposants à partir de centres de commandement souterrains. C'est une réalité, mais pas la seule possible. Ces technologies d'observation, et d'autres beaucoup plus simples (à inventer avec les moyens de commande aux divers niveaux de régionalisation et les moyens de contrôle locaux) dans nos lieux publics, domiciles, entreprises, moyens de transport, devraient servir à coordonner nos machines selon des stratégies choisies.

mardi 5 mars 2013

L'apprentissage du singe peut-il faire un homme ?

Miracle. Un auteur phénomène de l'édition, grand savant de l'informatique théorique, en février 2013 au cours d'une interview radiophonique sur une chaîne française nationale, reconnaît l'importance du raisonnement analogique. Les enfants apprendraient principalement par analogie (ou induction) plutôt que par déduction logique. Les animaux intelligents comme le chien auraient un mode de pensée analogique. Merci, Docteur Douglas Hofstadter, d'avoir à cette occasion déclaré que votre premier bouquin de 800 pages était un amusement de jeunesse, je peux maintenant avouer qu'il m'est tombé des mains directement à la poubelle.

Mais voici un bon sujet à développer tout autrement que cet auteur : l'analogie comme méthode naturelle d'apprentissage, comment et jusqu'où ?

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Moi aussi, je vais en profiter pour raconter un peu ma vie, avec l'excuse que mon récit contient des aspects universels relatifs au sujet.

Les instituteurs d'école primaire du milieu du siècle précédent ne parlaient pas du raisonnement par analogie. Ils usaient de la répétition, avec l'autorité qui parvenait à forcer l'imprégnation. Je ne peux donc pas témoigner personnellement de la validité de la thèse concernant l'antériorité de mes capacités de raisonnement analogique sur mes capacités déductives. Mais je peux témoigner que le raisonnement déductif m'est apparu comme une évidence de la même force, mais sans plus, que les autres formes de raisonnement apprises à l'époque. Autrement dit, j'ai probablement assimilé le raisonnement logique par analogie. Plus tard, au cours de ma brève existence, j'ai constaté, suite à quelques déconvenues, que ma capacité de déduction logique souffrait de son origine en tant que forme apprise, car il fallait la reconstituer péniblement en fonction de chaque contexte d'emploi. C'est que, dans une vie professionnelle de scientifique ou plus modestement de technicien, donc au niveau de l'application pratique des méthodes, on perçoit nettement les contradictions entre les diverses théories en cours et même parfois les contradictions internes à chaque théorie de référence. Si "contradiction" vous paraît brutal, vous pouvez dire "décalage des domaines expliqués" ou "différence des prémisses" ou "divergence d'orientation du raisonnement", mais cela ne change rien : le raisonnement déductif ne fonctionne que très partiellement et localement, parfois même sous forte restriction mentale. En résumé, ma réalité professionnelle vécue est que nous ne vivons pas dans un monde de cohérence logique, même pas dans les domaines techniques.

A cet instant, j'entends déjà les trompettes et les tambours des défenseurs de la Raison et du Progrès, annonçant leur charge victorieuse contre mon relativisme destructeur - car il est bien connu que ce relativisme-là mène à la régression et au chaos, alors que seule la Raison peut nous protéger de la folie. De nombreux penseurs de notre temps et d'autrefois leur ont pourtant fait observer, à ces raisonneurs fanatiques, qu'ériger la Raison en absolu est un acte de foi peu compatible avec l'observation courante de leur propre pratique de la raison, que l'on peut admirer comme une institution comportementale, une étiquette de l'esprit en bonne société, mais sans rien de transcendant. De fait, les oeuvres de la raison restent conçues par des êtres sociaux dont les mentalités ont été élevées dans et imprégnées par les constructions de leur imaginaire social de naissance - cela n'a pas changé depuis les sociétés les plus anciennes connues - à tel point que certaines de ces oeuvres de la raison n'ont aucune conséquence pratique et qu'à l'inverse, d'autres exercent une telle emprise sur nos vies qu'elles peuvent nous conduire au suicide collectif. Dans le domaine des "sciences", les théories cosmologiques et les théorie économiques en sont des manifestations particulièrement illustratives. Mais abrégeons, car tout a déjà été dit sur la réalité de la raison (voir Feyerabend comme le plus flamboyant en épistémologie, mais aussi pas mal d'ouvrages d'anthropologues de terrain, peut-être même de certains philosophes et sociologues, en tous cas ne pas oublier Cornelius Castoriadis qui, à mon avis, les a tous dépassés). Et passons aux choses concrètes.

Il existe mille exemples de la vie courante pour témoigner à la fois de l'étroitesse du champ d'application du raisonnement strictement déductif et de sa dépendance de présupposés "toutes choses égales à vitesse constante par ailleurs". Par exemple : le remplissage annuel des feuilles de déclarations de revenus, la contitution de dossiers justificatifs d'investissements productifs ou d'aide sociale, l'élaboration d'une thèse universitaire, etc. La "raison" de chacun de nous se révèle alors comme un exercice d'intelligence consistant à satisfaire la "raison" supposée de l'autre, en vue d'un résultat supposé convenable dans l'harmonie des pouvoirs et des intérêts en jeu, telle qu'elle a été imprimée sur nos corps et dans nos esprits pendant notre éducation.

Donc, nos savants ont bien raison de s'interroger sur notre pratique de la raison humaine et sur son apprentissage, et spécialement dans un "monde moderne" sans équivalent historique, sur une planète toute petite en cours de rétrécissement.

Cependant, cette interrogation ne peut manifestement représenter qu'une minuscule avancée dans le désert qui sépare les découvertes d'après guerre (celle de 40-45) en informatique et les avancées des sciences humaines depuis lors. Ces disciplines ne se sont jamais rencontrées, alors que cette rencontre aurait certainement pu engendrer une liberté d'esprit bien utile pour surmonter notre temps de "crise". Tentons un tel rapprochement, en quelques lignes.

Photo_165.jpg Concernant l'informatique théorique, ce n'est pas en peinant sur les livres récents édités dans des collections savantes par des mathématiciens ou des logiciens, que l'on peut extraire une base de réflexion à caractère social. Je résume donc outrageusement deux des principales découvertes, pour faire comprendre de quoi il s'agit au-delà des formalismes :

  • tout ce qui est "computable" (autrement dit tout ce qu'on peut déduire logiquement ou calculer numériquement) peut l'être au moyen d'une machine de Turing (du nom d'Alan Turing, mathématicien anglais), en équivalence avec des créations mathématiques théoriques appelées fonctions récursives,
  • une machine de Turing ne peut effectuer que 3 actions : reconnaître un modèle (une suite de signes), recopier un modèle, y substituer un autre modèle.

La machine de Turing, présentée ainsi, est évidemment un engin de "raisonnement" analogique. Mais alors, quel pavé dans la mare des penseurs de quatre sous qui prétendent ergoter sur différents modes de "raisonnement" !

(Note. Ma machine de Turing de référence n'est pas "la" machine de Turing mais une machine équivalente, j'en laisse la démonstration aux matheux, sachant que cette démonstration existe depuis longtemps, environ depuis l'époque où l'on créa le lambda calcul et même un langage informatique au nom amusant, le Snobol, qui pouvait être considéré comme une incarnation conviviale de ladite machine).

Evitons les inepties d'assimilation abusive : une machine de Turing n'a pas d'autonomie, elle ne fait qu'exécuter un programme, on ne peut donc rien inférer de ce qui précède sur le fonctionnement interne de l'intelligence humaine. En revanche, osons la question inverse : en quoi certains êtres humains diffèrent-ils extérieurement d'une machine de Turing (convenablement maquillée) exécutant un programme de... singe évolué ?... Alors, MM. les penseurs installés, plutôt que de discourir indéfiniment sur la nature humaine, la récursion et l'infini, la pensée analogique et la raison déductive, etc peut-être devriez-vous envisager enfin de reconnaître en l'homme l'animal, en l'animal la machine, et d'en approfondir les conséquences pratiques. Au physique et au mental. C'est ce que font la médecine et d'autres disciplines pratiques depuis toujours dans leurs domaines.

En définitive, ce qui est propre à l'être humain, si on en reste aux évidences terre à terre, c'est sa capacité de création sociale : création d'imaginaires communs, de règles de répartition et de comportement, etc. A l'opposé des affirmations niaises ou très concrètement égoïstes des touristes de passage "tous les gens sont partout pareils", la réalité serait bien plutôt que la diversité des sociétés humaines est considérable, au point que le passage de l'une à l'autre équivaut à une renaissance individuelle. Lisez par exemple "Les non-dits de l'anthropologie" par Sophie Caratini (Editions Thierry Marchaisse, réédité en 2012); ce livre relate avec humour et dérision comment se construit un destin d'anthropologue; le livre devient poignant dans sa description des affres de l'auto transformation à réaliser par l'anthropologue sur le terrain, comme une initiation à rebours pour se défaire de ses schémas personnels de pensée et y substituer ceux de la population étudiée en vue de pouvoir ensuite nous les rendre accessibles par un processus littéraire de restitution - traduction. Si vous hésitez devant ce genre de livre "parce c'est des histoires de sauvages", lisez donc le délicieux "Cultural Misunderstandings, the French American Experience" de Raymonde Carroll (The University of Chicago Press, 1988, mais le bouquin doit exister quelque part en français, sa langue originale). Dans la lancée, profitez-en pour (re)parcourir les ouvrages de démographie d'Emmanuel Todd, par exemple "l'Invention de l'Europe" (Editions du Seuil, 1996), où l'auteur réussit à expliquer une partie des différences régionales de mentalité au début du 20ème siècle par les différences des structures familiales, et trouvez sur le Web les résumés de ses écrits plus récents où il constate la persistence des mentalités locales malgré la quasi-disparition des systèmes familiaux (pour cause d'urbanisation), preuve que l'imaginaire social se transmet très tôt dans l'enfance, sans doute en partie avant le langage, et dans les multiples plans des interactions sociales...
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Alors, puisque nous devenons si savants de nous-mêmes, où en est la médecine des sociétés humaines ? Malheureusement, on ne peut répondre que par une autre question : qui oserait encore appeler sociologie cette médecine à créer, alors que c'est son nom et sa vocation d'origine ? Autre manière plus malicieuse de poser la même question : peut-on tout ramener à la lumière (plus crûment, doit-on tout étudier dans le cadre d'un affrontement militant) de constructions intellectuelles modernisées du 19ème - début 20ème siècle réputées universelles - genre lutte des classes contre libéralisme ?

L'absence d'une médecine des sociétés humaines ou, si on préfère, le manque de reconnaissance pratique des tentatives de réponses proposées, devient gravissime dans notre univers clos. Le besoin d'une capacité de diagnostic et surtout de traitement à l'échelle des mentalités sociales devrait paraître chaque jour plus urgent à mesure que s'épuisent nos illusions dorées de pillards marginalistes et à mesure que les dialogues culturels entre les "civilisations" se théâtralisent vainement faute de projets autonomes et d'un maillage pertinent desdites "civilisations". Il devrait être évident qu'un préalable serait d'induire un degré suffisant de libération mentale des individus pour les rendre capables de mettre leur propre imaginaire social en cause, au moins partiellement, en face d'un autre imaginaire reconnu comme tel. Il y eut une époque où des gens ont créé la philosophie justement pour cela. Qu'en faisons-nous ?

La grande entreprise humaine des quelques dizaines d'années à venir, devrait être la création d'un imaginaire social universel consacré au dialogue entre les personnes de diverses mentalités, autrement dit aux interactions sociales entre individus de sociétés différentes - précisons puisqu'il le faut peut-être pour prévenir une objection bien pensante : universel est à prendre au sens de commun à tous, non totalitaire, donc sans visée d'anéantissement ni de substitution de l'existant, mais sachant qu'il y aura tout de même un effet en retour sur cet existant. Dès le départ, sans se perdre dans la théorie, sans viser une perfection inatteignable, il sera indispensable de mettre ce nouvel imaginaire commun en musique. Pas à cause de l'urgence, mais afin d'apprendre des uns et des autres, et de pouvoir peu à peu améliorer une invention commune à la mesure de l'humanité, sans refaire l'expérience de la tour de Babel (en cours par ailleurs).

Constatons, en effet, que les seuls éléments actuels d'une société universelle concrète sont quelques institutions et organismes internationaux de finalités conflictuelles, des projets humanistes en développement indéfini ou en déshérence comme l'esperanto, et par dessus tout, le business mondial démultiplié par la grâce de sa langue véhiculaire, et par un système médiatique d'asservissement mental nourri par le Web. Peut-on "raisonnablement" se satisfaire de cette situation et de ses perspectives ? Comment ne pas voir qu'il faut inventer "autre chose", maintenant ou jamais ?

Conclusion : appel, pour commencer et à titre d'exercice, à la création de véritables sociétés virtuelles sur le Web - voir billets antérieurs, y compris ceux concernant la création d'une étiquette universelle, merci.

vendredi 23 mars 2012

Le marginalisme de la main fébrile

Notre science économique est un marginalisme : on raisonne sur des tendances, des dérivées, des accélérations, des variations d'agrégats, avec, en arrière plan, un ensemble de théorèmes sur l'existence d'un équilibre optimum théorique. La croyance dans la convergence vers cet équilibre optimum dans le monde réel complète l'arsenal mental du marginaliste diplômé.

Cette présentation sommaire traduit une aberration logique. Ce n'est pas le plus grave.

Le marginalisme a pris la forme d'une démence sénile.

Aucun type de raisonnement globalisant "à la marge" ne peut plus être pertinent à notre époque. En effet, il est banal de déclarer que nous vivons désormais dans un monde physique fermé, mais la réalité est que ce monde physique se ratatine : effets cumulés du pillage de la planète par les révolutions industrielles et les guerres, accroîssement de la population humaine, limitation physique des capacités d'extraction du pétrole et des minerais de plus en plus sale et dangereuse, découverte par les peuples "laissés pour compte" d'un mode de vie dispendieux des biens communs, destruction des variétés et sites naturels insuffisamment résistants, etc. Ce que les modèles économiques considèrent comme des externalités devient primordial pour chacun de nous localement et dans notre vie prochaine.

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Exemple de raisonnement économique marginaliste (retraduit en langage courant, parmi diverses considérations savantes sur l'évolution des taux d'intérêt au cours d'une chronique radiophonique) : "je dis qu'une averse fait baisser le niveau des flaques d'eau; en effet, après la pluie, il y a toujours du soleil...". Ce qui caractérise le marginalisme, c'est un pseudo raisonnement à partir d'un détail savamment présenté, en remplaçant les conditions aux limites par une référence taboue, comme le "principe de subsidiarité", ou par une profession de foi comme le "retour à l'équilibre" alors que par ailleurs on parle de "dynamisme des marchés" et de "liquidité de l'économie". Dans de telles conditions d'incohérence, le détail originel du raisonnement peut être faux du moment qu'il est modélisé mathématiquement ou pourrait l'être.

Autrement dit, c'est un raisonnement de fou. Malheureusement, la folie n'est pas la seule source de cet acharnement irrationnel. Citons au moins la propagande réfléchie pour la "croïssance" au profit d'intérêts privés, ainsi que les nombreuses manifestations de l'égoïsme frénétique.

Malgré cela, le pseudo raisonnement marginaliste pullule "à droite comme à gauche". Il faut faire croire aux électeurs que la politique et la stratégie consistent à orienter quelques leviers de commande, qu'il s'agit seulement d'être un bon gestionnaire. A ce compte là, tous nos gouvernants sérieux, tous nos dirigeants compétents, nous pouvons les remplacer par un cabinet comptable et par un contrat de syndic de copropriété des biens communs. Voilà une belle économie, et vive la démocratie citoyenne !

Même dans les programmes politiques soucieux de l'avenir, les "solutions" économiques restent imprégnées d'un marginalisme atterrant. Exemple : la proposition de taxer les revenus du capital financier au niveau de ceux du travail ; cette mesure est censée rapporter des dizaines de milliards dans les caisses de l'Etat : comment en pratique et pour combien de temps ? Sur le fond pourrait-on dire, pourquoi taxer les revenus du capital financier seulement au niveau du travail et pas 5,87 % de plus par exemple, y-aurait-il un tabou là derrière ?

Un retour aux fondamentaux de l'économie s'impose d'urgence : voir le billet à propos du blog de Paul Jorion.

Remarque finale. Il y aurait une thèse à faire sur le mode de pensée en marginal, le comportement en citoyen marginal, la création en artiste marginal, etc. Mais, ce serait une thèse marginale de plus... Sauf si elle s'intéressait enfin à la fondation d'une existence humaine non marginale.

Vive le blog de Paul Jorion

Extrait du Blog de Paul Jorion (voir liste des liens), billet du 11 mars 2012, ci-dessous en italiques.

Dimanche dernier, j’ai lancé ici une série en cinq épisodes intitulée : Questions qui restent à résoudre.

Ces questions sont déjà connues et j’attends de vous que vous preniez l’initiative à quelques-uns – la troupe vous rejoindra sans tarder – d’entreprendre de résoudre ces questions, dont la liste précise se construira en route mais dont quelques-unes peuvent déjà s’énoncer clairement : Comment casser la machine à concentrer la richesse ?, Comment mettre la spéculation hors d’état de nuire ?, Comment redistribuer la richesse nouvellement créée ?, Comment inventer un système économique qui ne repose ni sur la propriété privée, ni sur la croissance, destructrices toutes deux de la vie sur notre planète ?, Comment faire disparaître le travail, sans que soient réduits à la misère ceux qui vivaient de ce travail ?, etc. etc.

Le moment est venu de définir en de nouveaux termes ce monde de fous dont – par lassitude et par découragement – nous nous sommes contentés jusqu’ici.

Bravo à Paul Jorion pour cette démarche d'appel aux contributions. Bravo pour avoir su attirer des contributeurs de valeur. Bravo pour votre talent, qui vous a fait écrire des livres utiles. Bravo pour votre courage de débatteur face à vos opposants. Bravo pour votre vision multidisciplinaire d'anthropologue témoin des artisans des marchés financiers. Bravo pour ce retour aux fondamentaux de l'économie. Oui, il faut fabriquer des règles viables de l'économie humaine, mais aussi que chacun puisse gérer sa trésorerie au jour le jour pour survivre sans être contraint de voler ses voisins !

N'oubliez pas en chemin les lumières de Karl Polanyi et de Cornelius Castoriadis, que vous paraphrasez par ailleurs souvent sans les mentionner. Car leurs lumières nous aident à nous dégager des concepts de la pseudo science économique. Ces concepts sont des constructions historiques de moralistes "libéraux", qui étaient à leur époque des révolutionnaires, contre les castes d'oisifs dominants et l'ordre du monde moyen âgeux. On peut considérer le marxisme comme une actualisation critique et un approfondissement de ces idées. Mais à présent, ces concepts nous plombent, car ils ne peuvent pas survivre à la fin de la croîssance, au rétrécissement de la planète, et sont déjà caducs dans le système financier actuel.

En effet, notre "science économique" se fait passer pour une création récente, au fil des révolutions industrielles dans un monde extensible. En réalité, l'économie existe bien avant, et il s'avère dangereux d'en avoir oublié les fondamentaux pour y substituer un point de vue marginaliste. La monnaie existe avant le crédit; c'est une invention humaine antérieure à l'écriture, un instrument d'abstraction du lieu et du temps. Le capital existe sous diverses formes individuelles et collectives depuis l'origine des sociétés humaines; c'est la réserve constituée en vue de projets d'avenir ou comme stock de prévention d'aléas. Et bien évidemment, ni la richesse ni le capital des sociétés ni ceux des individus ne peuvent être intégralement assimilés à des masses financières. En revenant aux fondamentaux, on redécouvre que l'économie financière se réduit naturellement à une simple logistique monétaire des activités humaines. Il devient alors plus facile de trier ce qui est bon et ce qui est parasitaire dans notre prétendue modernité.

Complément culturel. Depuis K. Polanyi (dans La Grande Transformation) et peut-être d'autres auteurs avant lui, il est à la mode de citer Aristote (vers 400 ans avant notre ère, Ethique à Nicomaque et Politique), notamment pour la distinction entre l'"économique" (au sens d'une régulation domestique et sociale) et la "chrématistique" (au sens de l'accumulation d'une richesse fondée sur l'argent). "Quoi de plus odieux, surtout, que le trafic de l'argent, qui consiste à donner pour avoir plus, et par là détourne la monnaie de sa destination primitive". C'est parfaitement clair. A diverses occasions historiques, entre Aristote et Polanyi, cette évidence fut remise en discussion de nombreuses fois. Le plus important demeure, à notre sens, qu'Aristote n'est certainement pas un découvreur, et qu'il a eu de nombreux précédents. Quel progrès dans les sciences !