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jeudi 9 octobre 2014

Enfin des réponses !

Un étudiant du professeur Jared Diamond lui a demandé "A quoi pouvait penser le Pascuan qui a abattu le dernier grand arbre de son île ?"

JDEffondrement.jpg

Voici quelques réflexions contemporaines sur cet événement qui s’est produit quelque part entre les années 1500 et 1700 de notre ère, bien avant la redécouverte tardive de l’Ile de Pâques par des européens, une île isolée, dont l’état et les habitants portaient témoignage d’une décadence après un passé florissant.

"Et voilà, toujours pareil, c'était évidemment un mec, LE Pascuan...."

"Ben voyons, si c'était une nana, cela nous fait quoi maintenant ?"

"Non, c'était bien un mec, parce qu’il était tellement con qu'il s'en est certainement un peu vanté partout – comment j'ai abattu le dernier arbre !"

"Faux, c'était un pauvre type qui ne savait rien faire d'autre, il fallait bien qu'on l'occupe"

"Oui, et le salaud de politicard qui lui a donné l'ordre savait qu'il ne serait jamais poursuivi, puisque le corps du délit disparaissait à jamais - le crime parfait, crime contre l'humanité en plus, ou presque…"

« Bah, soyons un peu réalistes, de toute façon si c’était vraiment le dernier arbre, mâle ou femelle, cela ne changeait rien de l’abattre»

....

"Arrêtons de tomber dans le piège de la personnalisation ! La tragédie du Pascuan et du dernier arbre, c’est bon pour un titre de journal. En réalité, il y eut certainement un groupe de bûcherons, ou même plusieurs groupes et il restait plusieurs bosquets de grands arbres."

"Alors là, c'est clair, ils ont coupé les arbres pour que les autres, ceux du clan d'en face, ne les aient pas !"

"Mais non, les gens ne sont pas si mauvais, les grands arbres servaient au transport des statues sacrées – ou alors, euh, justement, c’est pour cela…"

"Compétition suicidaire, attente du miracle, quels crétins..."

"Alors là, non ! Personne n'a le droit de juger les valeurs et les croyances de ces gens, ils avaient le droit de vivre leur vie !"

"Et en plus, c'était très moderne, ce saut dans la dématérialisation en abattant le dernier arbre ; ils anticipaient l'économie numérique !"

"Oui, c'est comme nous maintenant, c'était pour relancer la Croissance…"

samedi 23 août 2014

De la prévention des mécaniques meurtrières massives

Ce billet est rédigé sous le vent d'une actualité de rivalités misèrables. Le texte est donc un tissu de banalités. Mais il peut éclairer les options d'autres billets de ce blog.

1/ Triple mécanique guerrière : stratégie meurtrière raisonnée, réduction des individus à leur être machinal, résonance et amplification

Les commémorations des Grandes Guerres mondiales se complaisent dans l'affect solennel et la commisération rétrospective, de peur sans doute de réveiller de vieux monstres assoupis, alors qu'il serait urgent d'analyser, au-delà des explications circonstancielles, par quels mécanismes intrinsèques des peuples en sont venus à s'entretuer en déployant pour ce faire toute leur intelligence et leurs ressources parfois au nom des mêmes valeurs. Il serait urgent de s'interroger sur ce qui a manqué à l'humanité pour non seulement éviter les massacres mais bénéficier des effets positifs du retour à la paix après les destructions - car on ne peut nier l'existence de retombées positives de ces grandes guerres pour le renouvellement des sociétés et l'accélération d'avancées techniques.

L'actualité journalière des conflits en tous genres et de toutes natures nous démontre que les raisons stratégiques, les pulsions haineuses, les inquiétudes vitales, les collisions d'intérêts, les impératifs de l'honneur, les folies collectives, l'avidité des aventuriers, les aspirations à la gloire... ne suffisent pas à expliquer la guerre comme phénomène social autoporteur et raisonné de montée aux extrêmes, comme phénomène d'emprise mentale autoentretenue sur des individus exécuteurs d'actes meurtriers dans le cadre de stratégies pensées et assumées. Dans cette mécanique auto amplificatrice, il n'existe pas de différence fondamentale ni de facteur d'échelle entre des conscrits dans leur tranchée et des militants en groupes d'infiltration terroriste. L'accroissement des liens d'interdépendance entre les peuples, de la conscience planétaire dans le monde contemporain au travers du commerce international, des réseaux de diffusion d'informations, des organisations non gouvernementales, des injonctions et interpositions onusiennes... n'ont visiblement pas éteint le mécanisme guerrier, mais lui ont ouvert d'autres champs de bataille, lui ont fourni d'autres éléments d'engrenages fatals.

En particulier, le réseau Internet....

La réalité demeure que l'on ne sait toujours pas arrêter le développement d'une logique guerrière autrement que par la force, que cette force soit exercée physiquement ou par la menace d'un changement d'échelle ou de dimension tel qu'il rendra le conflit en cours insoutenable par ses protagonistes. Autrement, la machine ne s'arrête qu'à l'épuisement des protagonistes (traité de paix), ou après l'élimination ou l'assimilation des perdants. Le reste, c'est pure littérature... Après les premiers grands sacrifices de part et d'autre, même la certitude de tout perdre n'arrête plus les combattants, tant qu'ils imaginent une possibilité de destruction de leurs adversaires et, dans ces conditions, les négociations ne sont que des intermèdes, des pauses avant les reprises. Les épidémies, tempêtes, tremblements de terres, éruptions volcaniques, raz de marée, peuvent interrompre une mécanique de guerre, pas la bloquer. Plutôt que d'en déduire une quelconque supériorité de la nature humaine, c'est la similarité avec les guerres entre sociétés d'insectes qui devrait nous orienter vers une modélisation de notre mécanique guerrière, en tant que phénomène social autonome raisonné. Ou la relecture de l'Iliade en tant qu'ouvrage de science fiction prophétique en miroir épique de la "modernité" de plusieurs conflits en cours.

Les causes de l'absence de modélisation de la guerre en vue de son traitement préventif sont en partie les mêmes que celles qui empêchent nos sociétés d'évoluer. Ce n'est évidemment pas une coïncidence. La longue soumission des disciplines sociologiques à diverses doctrines politiques destinées à maintenir les masses dans une "bonne" direction a radicalement amputé la capacité d'imagination de ces disciplines. En amont, nous subissons une accumulation de facteurs pétrifiants hérités de l'Histoire, sous les diverses espèces et variantes de croyances reposant sur la présomption de singularité de l'espèce humaine et sur l'affirmation de valeurs supérieures de l'être humain à son unique profit (donc "universelles"). En pure logique, tout ce fatras entretient la mésestimation des capacités "intelligentes" des machines (rappel : une machine élémentaire qui ne sait que recopier et substituer est équivalente au plus puissant ordinateur concevable) - alors comment imaginer, lorsqu'on place l'Homme si haut, qu'il puisse se laisser entraîner collectivement dans une vulgaire mécanique ! Tant d'humanisme pour si peu d'humanité, n'est-ce pas désarmant pour la raison ?

Et pourtant, partout les totos combattants font l'expérience de la réduction de leur être à sa machinerie animale dans la guerre, et ils savent très bien qu'il ne peut pas en être autrement. Cette réduction s'opère d'autant plus naturellement dans les sociétés où elle est déjà la norme. Mais nous savons par expérience que les mécanismes de développement de la guerre s'adaptent à un large éventail de sociétés humaines, y compris les plus "démocratiques". Bref, les êtres humains des sociétés ou des groupes en guerre se laissent manipuler afin de pouvoir massacrer leurs adversaires ou se faire massacrer par eux, dans l'enthousiasme ou dans la terreur, dans tous les cas en tant qu'esclaves sociaux volontairement abrutis. Les moins inconscients acceptent leur destin par continuité et par solidarité physique avec leurs semblables parce que c'est la seule voie qui leur reste ouverte. Tout bêtement. Et les enfants en récréation libre qui s'organisent des jeux dans les cours d'écoles savent tout cela aussi, dans un autre contexte.

Pour prévenir la guerre, plutôt que d'étudier les raisons et les excuses des protagonistes potentiels et de soupeser le prix qu'ils accordent à leurs "valeurs", il serait pertinent d'analyser leurs engrenages guerriers et d'examiner pour quels objectifs ces humains ont inventé leurs "valeurs", afin d'imaginer comment ils pourraient sortir de leur état de déchéance. La question pratique deviendrait alors : comment les forcer à se libérer ?

2/ Cela fait longtemps qu'on le dit...

ThucyPelo.jpg La modernité de la "Guerre du Péloponnèse", écrite au 5ème siècle avant l'ère chrétienne, ne se réduit pas à celle du propos et du style. On constate dans ce texte une extraordinaire distanciation vis à vis des populations en conflit et vis à vis des grands personnages de l'époque - ces derniers n'apparaissent que pour leur rôle dans le déroulement de la guerre, alors que l'auteur Thucydide fut lui-même ponctuellement acteur des événements - ne confondons pas distanciation et détachement ! Cette distanciation s'impose au lecteur au travers du constat répété, brut, de l'écart entre les intentions, les déclarations et les actes. On ne s'ennuie pas : coups de force terroristes, expéditions piteuses, épidémies mortelles, tremblements de terre ravageurs, trahisons individuelles, victoires douteuses, actes d'héroïsme ou de sauvagerie collectives, renversements d'alliances, villes assiégées durant des années, campagnes saccagées, massacres d'écoliers, éclipses de soleil, prophéties floues... Ce sont des cités grecques de grande culture sous divers régimes politiques qui s'affrontent sur terre et sur mer, des armées de citoyens solidaires dsciplinés, dans des entreprises de plus en plus risquées, selon des stratégies d'ampleur croissante, auxquelles vont s'intégrer peu à peu leurs voisins "barbares". Dans le récit de Thucydide, pas d'incantation, pas de prière aux dieux, pas d'explication imposée, pas de justice immanente, pas de leçon de morale... L'auteur écrit pour les temps futurs, explicitement dans un esprit opposé à celui d'une épopée ou d'une plaidoirie, en pleine conscience de vivre un phénomène exemplaire qu'il nous décrit comme tel d'après les témoignages qu'il est allé recueillir. C'est une oeuvre d'intelligence sociale et politique universelle, dont les décalages, au travers de compte rendus "objectifs", nous dévoile la machinerie de la guerre... Car il s'agit bien d'une guerre totale, mondiale à l'échelle de la géographie de l'époque, entre des peuples libres et cultivés, entre des citoyens combattants qui ont décidé eux-mêmes de leurs actions à l'intérieur de stratégies réfléchies. Nous sommes dans un contexte "moderne", pas dans celui de guerres menées par des princes, ni dans celui d'expéditions coloniales, ni dans une guerre par procuration conduite par des mercenaires - c'est la mécanique meurtrière d'une guerre des peuples que Thucydide nous décrit dans sa logique et ses effets.

On ne trouve évidemment dans Thucydide aucune théorie de la prévention de la guerre, mais son ouvrage volontairement purement descriptif vaut toutes les théories. Sur le plan politique, bien que Thucydide ne détaille pas le fonctionnement des divers régimes des cités en guerre (même pas celui d'Athènes qu'il connaissait bien) sauf par les caractères qui les opposent dans leur manière d'envisager les décisions à prendre ou qui influent sur les décisions prises, il nous renseigne indirectement sur certains défauts de la démocratie athénienne d'origine, qui se sont avérés moteurs dans le déclenchement puis l'entretien de la mécanique de guerre : l'influence des beaux parleurs sur les assemblées et le pouvoir des coteries des grandes familles. En vocabulaire moderne, il s'agit des influences médiatiques et du lobbying.

Constatons qu'après tant d’expériences historiques du phénomène guerrier et malgré la persistance de ce phénomène de plus en plus ravageur par l'usage des inventions techniques du dernier siècle, la prévention de la guerre n'est toujours pas envisagée comme faisable. C'est toujours le meilleur discoureur qui emporte la conviction de l'auditoire. C'est le plus fort ou le plus malin ou le plus chanceux qui occupe le terrain à la fin. Et la guerre broie les existences des perdants, comme celle des "gagnants" dont l'arrogance s'étale bestialement sur un monde dévasté à leur merci. C'est une erreur fatale de croire que ce sont là des comportements indignes de notre époque, c'est refaire la même erreur historique que nos ancêtres - l'erreur qui consiste à ignorer le mécanisme de la guerre, ou à croire qu'on pourra en maîtriser les risques, alors qu'il ne s'agit ni d'emballements ni de crises passagères, mais de logiques raisonnées exécutées par des êtres mécanisés. Sur de telles bases d'ignorance criminelle, sur une planète en rétrécissement accéléré en conséquence de nos dégradations irréversibles, que sera l'humanité dans un siècle ?

3/ ...Même à la télé

L'héritage de Thucydide est pourtant bien vivant... dans notre culture populaire.

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A quoi, par exemple, pourrait-on attribuer la fascination exercée par la série télévisée "Game of Thrones" sur tant de spectateurs ? Les romans éponymes de George R.R. Martin se situent dans une longue filiation d'oeuvres en langue anglaise dans le domaine du fantastique pseudo médiéval, dont l'origine remonte aux sagas dites scandinaves. Qu'est-ce que "Game of Thrones" a de particulier ? Au contraire de "La guerre du Péloponnèse", les ouvrages de George R.R. Martin sont des oeuvres de pure imagination, abondantes en détails dans la description des décors, habillements, comportements, sensations et pensées personnelles, actes et dialogues des nombreux protagonistes. Les chapitres développent les différents points de vue des personnages dans une histoire ponctuée de petits et grands massacres.... Mais, est-il bien certain que ces personnages font l'histoire ? On finit par s'interroger sur l'importance du non dit, au fur et à mesure que les différents personnages terminent leur existence par une mort violente et sont remplacés par d'autres au fil de la série. Là aussi, comme dans Thucydide, l'empathie du lecteur avec un personnage, un lieu, un peuple ne peut être que temporaire. Là non plus, comme dans Thucydide, il n'existe ni morale, ni justice, ni valeurs, au-delà de celles auxquelles croient les personnages, chacun à sa façon dans son milieu local. Là non plus, le "jeu" ne peut, de par sa nature mécanique et animale, jamais se terminer.

Osons interpréter le succès de "Game of Thrones" comme la manifestation chez nous d'un désir d'autres "règles du jeu" et l'éveil de la conscience que c'est possible ! La pesanteur du non-dit, l'arbitraire de l'implicite collectif (ou, si on préfère, de l'imaginaire social générique), s'imposent à longueur de série tout en laissant entrevoir les possibilités de leur dépassement, sans rien perdre du plaisir esthétique de la contemplation de l'univers imaginaire de "Game of Thrones". Autrement dit, la jouissance procurée par cette série télévisée est analogue à celle du bébé qui secoue ses jouets pour tenter d'en comprendre le fonctionnement et d'en faire ses propres choses, mélange d'insatisfaction rageuse et d'anticipation joyeuse d'une découverte. Cette jouissance-là est à l'opposé des magazines people, malgré l'emballage.

C'est que, dans notre réalité d'aujourd'hui, nous avons grand besoin de création sociale, en particulier pour nous évader de tous les "Games of Thrones" dont nous sommes personnellement les figurants ou les acteurs.

4/ Provocations à l'intelligence sociale

Le réseau Internet, sous la forme du Web, offre une opportunité de créations sociales de diverses envergures, dont celle d'une citoyenneté planétaire afin de légitimer et de contribuer à des projets mondiaux, de détecter les engrenages locaux potentiellement fatals, de prévenir leur amplification.

N'est-il pas évident que l'ONU est un bon début dans cette voie, mais d'une autorité insuffisante dans notre monde contemporain du fait qu'il lui manque l'ancrage participatif en profondeur dans les peuples et la puissance des décisions construites sur une base mondiale ? A l'époque d'Internet, n'est-il pas archaïque de maintenir une telle institution comme un lieu réservé où se rassemblent des notables, des délégations des diverses nations et des fonctionnaires, et de reproduire ce modèle dans chaque branche physiquement décentralisée de l'institution ? Sans supprimer cet existant, serait-il infaisable d'actualiser et complèter cette institution dans le temps et l'espace par l'instauration d'une citoyenneté planétaire vivante, par exemple selon les règles d'une démocratie authentique d'assemblée(s) citoyenne(s) (citizens assembly constituée par tirage au sort parmi des personnes volontaires préalablement éduquées et formées) en relation avec un réseau étendu, planétaire, de contributeurs citoyens dans les nations ?

Peut-on raisonnablement abandonner l'avenir de la planète au grand "Game of Thrones" ?

Note 1 La formation des citoyens planétaires aux règles et à l'étiquette de débats démocratiques répandrait déjà, pour commencer, un germe de résistance aux mécaniques fatales. Une formation spécifique est indispensable, notamment pour que les contributeurs sachent éviter les "débats-confrontations". Voir ailleurs dans ce blog, en suivant les tags démocratie et étiquette, comment on pourrait éviter les défauts critiques de la démocratie athénienne identifiés par Thucydide - à l'inverse de tant de pseudo démocraties contemporaines médiatisées, qui pourraient en prendre de la graine par effet de rétroaction.

Note 2. Suggestion : imposer le grec antique comme langue véhiculaire unique des citoyens planétaires, à la suite des premiers inventeurs de la démocratie (la vraie, la démocratie "directe"), et inventeurs de la logique et des sciences. L'auteur de ces lignes n'est pas helléniste... Il pense simplement que l'effort d'apprentissage de cette langue-là, une langue "morte" mais encore couramment employée pour créer les mots nouveaux dans les sciences, serait un facteur de cohésion mentale indispensable, et répondrait à une nécessité pratique dans les débats démocratiques. Il faudra certainement adapter la langue grecque antique au monde moderne... On ne devrait même pas songer à discuter du prix à payer. Ni des droits d’auteurs.

samedi 28 décembre 2013

Soyons polis !

Plaçons-nous dans un cas extrême où seule la politesse peut freiner les moeurs sauvages, celui des forums de discussion libre sur le Web à propos d'un article publié ou sur un thème de portée générale. Ce genre de forum, on le trouve souvent dans une zone de commentaires annexés aux articles de journaux.

En un mot : la jungle !

Et pourtant "Respectez vos interlocuteurs, et gna gna gna et gna gna gna..." (conditions générales d'utilisation).

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C’est qu’Il faut être vraiment coincé du bocal pour croire une seconde à ces recommandations de bonne conduite ! En premier lieu, de quels « interlocuteurs » peut-il s'agir puisque tout le monde est sous pseudo, de quel respect dois-je faire preuve, puisqu'en réalité aucun autre intervenant ne me parle directement sauf par exception et en déformant ce que je viens d'écrire pour s'en servir afin de prolonger son propre discours en accord vague ou en désaccord spectaculaire avec le mien ?

Un forum de "discussion libre", ce sont des pluies d'incidentes qui s'empilent dans les fils et sous-fils par ordre d'arrivée, comme si chaque contribution tentait de recouvrir les autres soit en les ignorant soit en les conchiant soit en prétendant surenchérir - ce qui peut-être encore pire, car il existe maintes manières d’insulter en approuvant. A l’évidence, cette inhumanité n’est nullement le résultat d’un choix de chaque intervenant ; on pense aux films d’action lorsqu’un tueur s'adresse à sa future victime : "cela n'a rien de personnel". D'ailleurs moi, avant d'écrire mon billet dans un forum, je ne lis jamais en détail les interventions précédentes, je fais un parcours rapide pour assimiler la teinture générale, et hop j'écris pour envoyer vite vite.... Ah, trop tard, quelqu'un a été plus rapide...

Mais le summum des injonctions de morale lunaire c'est "soyez poli" : qu'est-ce que cela peut bien signifier dans une telle pagaille ? Qui pourrait imaginer qu'un entrelacs de graffitis superposés selon une logique de réaction spontanée... puisse constituer une oeuvre d'artistes "polis" ? C’est à l’état brut le libre cours de l’action-réaction, de la compétition en miroir, et parfois de la montée aux extrêmes verbaux.

Prenons donc la question à l'envers, par l'analyse des détestations - tellement plus facile.

Constatons en effet qu'il existe des malpolis, des gros malpolis même :

  • les trolls qui balancent n'importe quoi hors sujet
  • les dynamiteurs de toute orthographe et de toute syntaxe
  • les illuminés qui répètent à tout propos le credo de leurs croyances
  • les militants en essaim qui s'abattent sur toute trace de formulation exclue par les mots d'ordre de leur obédience, pour dénoncer les coupables comme des opposants honnis malhonnêtes criminels contre l’humanité
  • les abrutis qui ramènent tout aux expressions à la mode et aux opinions toutes faites répétées en boucle dans les medias (dont les derniers résultats de sondages d'opinions ou les derniers chiffres de l'"économie" déjà par ailleurs diffusés à dose massive)
  • les rustauds qui tentent de prendre l'ascendant sur tout le monde et sur l'avenir du monde, par le gigantisme des caractères employés, par les décharges d'émoticones, par la brillance de leurs références culturelles, par le choc des images et des vidéos...

Mais ce ne sont là que les types les plus élémentaires de malpolis, quasiment des automates.
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Car il existe par ailleurs de nombreux types de fins malotrus, des animaux vicieux, parmi lesquels on trouvera quelques humains déboussolés, par exemple :

  • les trolls mous qui font semblant de dire presque n'importe quoi, pour exprimer que la façon de poser ou de traiter le sujet dans le forum ne leur convient pas, au lieu de le dire simplement (mais cela les obligerait à faire un effort pour expliquer pourquoi)
  • les contradicteurs maladifs, dont l'unique activité consiste à trouver partout à chaque instant le détail insupportable chez les autres qu'ils se doivent de révéler avec éclat et de critiquer en profondeur
  • les malveillants qui pointent les désaccords entre les intervenants pour les attiser
  • les pervers qui interprètent votre contribution pour la dénigrer, l'analysent pour la détruire, la généralisent pour vous ridiculiser, citent et recitent des grands auteurs pour vous déstabiliser et vous humilier (en sous-famille : les faussaires piègeurs, dont l'art subtil consiste, à force de citations dissimulées, à vous surprendre en opposition frontale avec une célébrité intouchable ou une oeuvre censée faire autorité)
  • les martyrs culpabilisateurs qui brandissent l'épouvantable perspective des risques collatéraux infligés à leurs fétiches, idoles, valeurs, en litanies ininterruptibles
  • ...
  • et peut-être les pires de tous, les autocentriques qui se vivent comme des incarnations de l'humanité authentique, et donc pensent, agissent "comme tout le monde" selon le "bon" sens commun (ou en variante : contre tout le monde), se rendant incapables du moindre effort de compréhension des autres.

En comparaison, les grossiers qui interpellent vulgairement, invectivent salement, insultent bassement, sont plutôt rares. Et lorsque de tels comportements brutaux se manifestent, c'est généralement dans la continuité théâtrale d'un comportement malpoli régulier. Autrement dit, il s'agit souvent d'un signal d'intensification (ou de dépit devant le ratage) d'une stratégie d'influence ou d’écrabouillement, plutôt que d'une exaspération véritable.

Bref, on pourrait disséquer, catégoriser, disserter sur les malpolis à l'infini... jusqu'à tous s'y retrouver !

La réalité brute, c'est qu'il n'existe aucune règle pratique pour traduire concrètement "soyez polis" dans le cadre d’un forum d’expression libre. Entre la déclaration universelle des droits de l'homme, la netiquette (un fatras de recommandations d'informaticien), et des conditions généralissimes d'utilisation, c'est le vide !

Essayons tout de même de produire une réflexion constructive.

Reformulons d’abord le problème. Dans un forum libre, nul ne sait qui est qui (on intervient sous pseudo). On sait donc encore moins dans quel référentiel culturel chacun s'exprime, et l'expérience prouve qu'alors, même sous la pression d'une technique imposée (celle des fils de discussion du forum), même dans le cadre d'un sujet de discussion délimité (par exemple un article de journal), on n'arrive à rien qui ressemble à une production collective consciente. Cet échec signifie un immense gaspillage (mais pas pour tout le monde, nous le verrons plus loin) et surtout il se manifeste par un déchaînement verbal carrément indigne.

Est-ce que quelqu'un à réfléchi aux règles de comportement qui éviteraient ce gâchis ? Et, en admettant que des règles bien définies puissent pointer efficacement les comportements malpolis, comment pourrait-on remettre les fauteurs à la raison ou sinon les exclure ?

Par exemple : un automate intelligent pourrait-il analyser les textes des interventions et réaliser un tel pointage en temps réel ? Mettons tout de suite de côté les rêvasseries de mauvaise science fiction : le résultat d'un automatisme intelligent serait encore pire que les pires traductions automatiques et il resterait toujours quelques types de "malpolis" inventifs qui échapperaient au système et se démultiplieraient par imitation et compétition. De plus, l’éviction des malpolis n’est pas le seul problème à surmonter, il y a aussi l’absence d’une production à la fin de la discussion, qui se manifeste par le désintérêt des contributeurs potentiels, sans doute attirés ailleurs.

Je ne vais pas non plus défendre la solution du renoncement à la "liberté d'expression" du forum, par le recours à un modérateur, qui lirait toutes les propositions de textes à insérer, afin de ne publier sur le forum que les propositions valables selon les critères qui lui auraient été donnés et selon l'interprétation qu'il en ferait. Cette solution de filtrage a priori entraîne forcément une perte considérable de substance (sauf dans sa version tolérante où elle se réduit à un simple classement par catégorie des messages sans restriction de leur publication), La modération a priori est souvent associée à l’obligation pour le modérateur de rédiger une synthèse finale de sorte que la discussion produit un résidu compact facilement réutilisable, même s'il est rien d'autre qu’une extraction de ce qu'a voulu comprendre le modérateur. Au contraire, aucune synthèse n'est jamais produite dans le cas d'un forum libre, forcément foisonnant avec de multiples productions ponctuelles aléatoirement réparties.

Osons donc affronter la vraie question de la pertinence du modèle du "forum libre" et le vrai risque sur nos "libertés" si cette question n'est pas résolue :

  • la vraie question n'est autre que "un forum libre, c’est pour quoi faire ?", autrement dit "que veut-on produire à partir d'une discussion libre sur un forum virtuel et comment peut-on organiser cette discussion-là sans restreindre la liberté de chacun ?"; car si la "discussion" est juste un défouloir destiné à enregistrer des opinions prétendument spontanées en vue d'alimenter par ailleurs une machine à analyser l'opinion, c'est une trahison (mais une trahison durable, qui nous garantit la pérennité des forums libres et des sondages d’opinion)
  • le vrai risque, si la question reste sans solution en l'état, c'est le constat de l'"impossibilité" de toute forme de débat spontané sur le Web, et, comme dans les autres medias, la substitution par des débats spectacles organisés entre des personnes représentatives ou savantes, sous la conduite d’animateurs-experts; bref, par effet de rebond et amplification, ce sera de facto la disparition d'Internet comme "espace de liberté"

Retatgenx.jpg Concernant la recherche d'une réponse à la question, je regrette d'avoir à le dire, ni la sociologie des media, ni les analyses déconstructives, ni les théories du comportement, ni la psychologie transactionnelle, ni les tentatives de langage universel, ni les traités de rhétorique... n'entreprennent l'élaboration d'une discipline du dialogue ou de la conversation en vue d'un objectif constructif. On trouve un peu de matière dans les guides de négociation réservés à certaines professions, certains dialogues philosophiques, certaines méthodes de créativité de groupe et certains ouvrages de psychologie ou de sociologie appliquée - en fait on peut surtout y découvrir des impasses si on tente de les confronter à la question précise que nous avons posée. Quant à la rhétorique, en tant que discipline de la parole, elle s'est toujours cantonnée à l'art oratoire en public pour des situations de prise de parole bien circonscrites, sans sortir de ses origines historiques (mille fois hélas). Au total, il existe donc un grand vide entre l'art oratoire "hors de soi", les techniques "entre soi" des relations codifiées par des rôles conventionnels (par exemple à l'intérieur d'une entreprise, d'un stade,...) et les modes de communication purement fonctionnelle "en soi" à l'intérieur d'une famille ou d'un petit groupe soumis à un impératif de cohésion. C'est justement là, dans ce vide, que se trouve le forum de discussion libre (oh combien libre !). Et ce vide monstrueux absorbe bien d’autres tentatives de communication : on peut soupçonner, par exemple, que beaucoup de "discussions" et de "contacts préalables" à caractère d'approche diplomatique participent à la concrétisation de ce vide - on pourrait aussi évoquer certaines chaudes discussions familiales, et plus généralement la plupart des affrontements verbaux en petits comités, dont les conséquences catastrophiques se restreignent rarement plus tard aux participants. Avant de chercher à communiquer avec des extraterrestres potentiels, il serait urgent d'imaginer comment combler ce déficit de communication entre nous sur terre, autrement que par le sang et les larmes en conséquence automatique des montées aux extrêmes par l'effet des incompréhensions, peurs, réflexes de défense...

Revenons à notre modèle du forum libre, même s'il s'agit de bien plus que cela.

Donc nous voici au pied du mur, contraints à l'invention ! Pour faire bref, nous faisons deux propositions.

Proposition 1. Comment éviter de blesser inutilement les autres ? D'abord en évitant qu'eux nous blessent inutilement. Pour ce faire, nous proposons d’afficher à l'intérieur de nos interventions le niveau de discutabilité que nous attribuons nous-mêmes à chaque partie de ces interventions. Est-il incongru d'imaginer pour cela un préfixage par symbole pour communiquer que nous acceptons ou non de remettre en cause dans le cadre du forum l'assertion qui suit le symbole ? Plutôt que de réfléchir aux mille et une raisons pour lesquelles "cela ne marchera pas", retournons sur nous-mêmes, sur notre propre mode de réaction aux agressions ou ce que nous prenons comme telles, et sur les enchaînements successifs qui en dérivent : il s'agit simplement, par un préfixage symbolique, de permettre aux protagonistes, s'ils le veulent, d'éviter la dérive vexatoire (mais pas la confrontation des opinions !) et sinon de pouvoir constater objectivement quand une telle dérive vexatoire se produit, et donc, s'ils le veulent, d'éviter la montée aux extrêmes... Cela ne peut vraiment servir à rien ? Le méta langage des attitudes et des signes, spécifique et appuyé, n'est-ce pas ce qui normalement précède et accompagne la parole en face à face avec des inconnus – un méta langage dont on ne dispose plus sur un forum numérique où les intervenants se parlent à distance et ne sont pas forcément de la même culture ? Les émoticones classiques ne peuvent pas remplir cette fonction d'annonce conventionnelle : ce sont d’abord des décors, quelquefois des indications d'intention ou d'état d'âme en complément du discours, et ils sont potentiellement innombrables d’autant plus qu’il existe des tentatives pour les breveter. Dans ce blog, nous avons proposé un jeu de 4 symboles de niveau représentés par les couleurs des cartes à jouer selon leur hiérarchie la plus commune; dans le cas d’un forum donné, on peut adapter la définition des niveaux et l’usage des symboles pour constituer l’étiquette du forum, en complément des fameuses conditions générales.

Proposition 2. Comment matérialiser une production collective ? En isolant chaque proposition de l'explication de son pourquoi, dans chaque contribution au forum. (Note. Il semble qu'à ce jour, aucun des milliers de logiciels de forum, groupware, réseau social ne permette de traiter directement ce besoin pourtant évident, à savoir la vision instantanée des propositions séparément de leurs éléments explicatifs, et, en association à chaque proposition, la filiation des propositions de modifications reliées à leurs éléments explicatifs). Evidemment, pour que le forum soit naturellement constructif, il faudra explicitement le préalimenter de propositions mères, ou bien, dans une perspective plus ouverte, l’organiser en discussions par sous-thèmes adaptés (par exemple, pour un article de journal : forme de l’article, références, illustrations, méthode d'exposition, principaux éléments de contenu, points non traités,...). Dit autrement, il s'agit de pouvoir passer d'un cadre d’invitation vague "donnez votre avis sur.." à l'appel à une contribution constructive "que proposez-vous pour faire mieux...". Qu'est-ce qu'on y perdra ?

En conclusion. La politesse est au fondement de toute société. Beaucoup en dépend, et notamment - dans une société égalitaire ou au moins en l'absence d'un pouvoir totalitaire - la possibilité de constructions collectives complexes au bénéfice de la communauté. Il est évident que nos sociétés humaines n’ont pas su évoluer pour intégrer l’expérience des conflits massivement meurtriers vécus au cours des derniers siècles, et demeurent inadaptées pour survivre aux problèmes planétaires à venir. La « révolution numérique » offre l’opportunité d’inventer des instruments d’ouverture ou au moins d’élargissement de nos univers sociaux, pour nous aider à surmonter les pesanteurs et automatismes de nos sociétés réelles. Ces instruments numériques de création sociale sont par nature différents de ceux que prétendent nous imposer la reproduction massive de techniques banales par des puissances d’asservissement ; cependant, ces instruments à créer ne sont certainement pas difficiles à concevoir techniquement, mais ils requièrent un peu d’humanité dans la conception de leur mise en oeuvre. C’est ce que nous avons voulu montrer à travers l’exemple type du forum de discussion libre.

Pour des compléments dans ce même blog, voici quelques liens :
Sur les couleurs des cartes à jouer et suivre le tag étiquette pour le contexte général
Sur la montée aux extrêmes
Sur la corruption des formalismes
Sur la netiquette

mardi 18 septembre 2012

Comment former de futurs citoyens du Web ?

Notre actualité de début septembre 2012 résonne de conflits en miroir : à la provocation répond une autre provocation, l'attaque et la défense ne se distinguent plus en rien et le sang coule parfois. On ne peut pas dire que les puissants fassent preuve d'une habileté particulière à désamorcer ces dangereux pétards, c'est encore partout finalement la parole du plus fort qui domine. Au mieux, si au moins cette parole évite les menaces, elle exprime ce que la puissance dominante (ou qui se croit telle) considère comme le comportement normal de l'"autre", fustigeant les extrèmistes qui n'ont rien à voir avec cet "autre" si respectable dont tout le discours de la puissance dominante traduit à quel point il est différent... Et bien entendu nous avons toujours, dans le discours des puissants, une référence aux droits sacrés garantissant la liberté des lobbies de la communication, si caractéristique de nos sociétés avancées... Après de si adroites déclarations, on ne plus qu'attendre "la prochaine".

Dans de précédents billets, nous avons posé quelques principes de la relation constructive dans le cadre limité de conversations sur le Web. L'actualité nous démontre par l'absurde la validité de ces principes même en dehors de ce cadre. En effet, ce n'est évidemment pas en attaquant frontalement les construits mentaux de ses contemporains que l'on peut espérer autre chose qu'un engrenage de montée aux extrêmes. Et la catastrophe devient inévitable lorsque, faute de réponse appropriée, par leurs conduites respectives, les protagonistes piétinent leurs jardins secrets respectifs sans autre excuse que leur "naturel", en réalité par le libre cours d'une faculté humaine qu'aucun autre animal ne se permet. Que cette bêtise soit héroïque ou lâche, légale ou tricheuse, les certitudes héroïques envahissent les esprits et mille petits automatismes guerriers s'y multiplient, Comme les munitions, ces automatismes peuvent se mettre en réserve. Mais eux, à la différence des munitions, ne perdent pas leurs facultés dans le temps - au contraire.
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Ce n'est pas nouveau. "La guerre de Troie n'aura pas lieu" est une pièce prémonitoire, de Jean Giraudoux (première représentation en 1935). Son caractère prémonitoire réside notamment dans la dénonciation de l'irresponsabilité des media. Dans la pièce, c'est le poète troyen Demokos, dans son dernier souffle, qui déclenche la guerre de Troie en accusant un agent provocateur grec, alors que c'est Hector, le chef troyen, qui l'abat pour l'empêcher d'entonner des poèmes d'appel à la défense de l'honneur troyen. Demokos profère un mensonge sublime, à la convergence de sa vengeance personnelle et de son affirmation butée du sens de l'histoire qui l'arrange. Mais c'est justement en cela qu'il est minable. "Il meurt, comme il a vécu, en coassant" dit Cassandre dans la pièce.

On reconnaît l'un de nos maux actuels : la fausse neutralité des artisans médiatiques dans la sélection et la relation de faits dans une actualité qu'ils croient inventer, ou qu'on les paient pour alimenter, ou qu'on les contraint de promouvoir. Au total, c'est toujours pour se nourrir de la masse (Demokos) et faire du chiffre. Alors, dans un contexte explosif, la mécanique des émotions fait fonction d'amplificateur géant; les esprits s'enflamment au prétexte d'une quelconque rivalité compétitive bien entretenue - et c'est la guerre par défaut.

La pièce fourmille de phrases dignes d'un recueil de citations ironiques. En voici quelques exemples :

CASSANDRE
Pâris ne tient plus à Hélène. Hélène ne tient plus à Pâris ? Tu as vu le destin s'intéresser à des phrases négatives ?
ANDROMAQUE
Je ne sais pas ce qu'est le destin.
CASSANDRE
Je vais te le dire. C'est simplement la forme accélérée du temps.

HECTOR (de retour d'une guerre victorieuse)
Cette fois nous les avons tués tous. A dessein. Parce que leur peuple était vraiment la race de la guerre... Un seul a échappé.
ANDROMAQUE
Dans mille ans, tous les hommes seront les fils de celui-là.

HELENE
Les gens ont pitié des autres dans la mesure où ils auraient pitié d'eux-mêmes.

BUSIRIS
L'anéantissement d'une nation ne modifie en rien l'avantage de sa position morale internationale.

ULYSSE
... Si nous nous savions vraiment responsables de la guerre, il suffirait à notre génération actuelle de nier et de mentir pour assurer la bonne foi et la bonne conscience de toutes nos générations futures. Nous mentirons. Nous nous sacrifierons.

ULYSSE
... A la veille de toute guerre, il est courant que deux chefs des peuples en conflit se rencontrent seuls dans quelque innocent village, sur la terrasse au bord d'un lac... Et ils se quittent en se serrant les mains, en se sentant des frères... Et le lendemain pourtant éclate la guerre.

Le lecteur moderne peut sauter sans regret par dessus quelques tirades et même par dessus plusieurs scènes de conception datée (des années 30, pas de l'époque de Troie). Moyennant quoi, la lecture de la pièce demeure stimulante.

Suggestion d'exercice scolaire : on vous demande de concevoir une version actualisée de cette pièce, quelles scénes conservez-vous, quelles scènes mettez-vous de côté, et quelles actualisations proposez-vous de la confrontation terminale entre Hector et Ulysse, au terme de laquelle ce dernier se met (sincèrement ?) au service de la paix.

Suggestion pour un autre exercice scolaire : réécrivez la confrontation terminale entre Hector et Ulysse dans une version alternative où les deux protagonistes se mettraient d'accord pour renoncer à la guerre et faire écrire un grand poème épique de la rivalité en miroir (l'Iliade).

Que véritablement la préface explicative de la finalité de l'Iliade ait été perdue, que la guerre de Troie n'ait jamais eu lieu, ce serait une vérité créatrice d'un autre monde, celui de la communication et du partage de l'expérience, plutôt que celui de la compétition meurtrière.

Ce type d'exercice de recréation du monde ne serait-il pas indispensable à la formation de futurs citoyens du Web ? Ne pourrait-on ajouter au programme des exercices similaires sur des oeuvres concernant à divers titres la communication au sens littéral, telles que Le Prince (Machiavel), Le bréviaire des politiciens (Mazarin), l'art de la prudence (Gracian), et beaucoup d'autres ? L'étude de la Princesse de Clèves n'y gagnerait-elle pas en profondeur, ainsi que la compréhension des textes philosophiques ?

A l'époque d'Internet, il serait important que tout utilisateur sache se préserver des vérités qu'on tente de lui imposer surtout avec de bonnes intentions ou au nom du bon sens, qu'il sache discerner l'engrenage des émotions spécialement lorsqu'elles sont collectives et orchestrées, qu'il sache apprivoiser ses propres emportements naturels et reconnaître les sublimations délétères de ses propres pulsions. Répétons notre suggestion : dès l'école, les futurs citoyens devraient s'exercer à élaborer des "contre vérités" créatrices. A l'opposé, développer les capacités à débattre formellement sur qui doit avoir notre préférence, Hector ou Ulysse, c'est favoriser l'esbroufe, utile pour faire rêver ses contemporains ou convaincre un jury, mais on a toujours su faire cela et notamment pour juger les autres, leurs valeurs, leurs actes, alors que nous voyons bien qu'il nous faut développer d'autres capacités pour prétendre à l'humanité dans un univers médiatisé.

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A l'époque d'Internet, il serait important que tout utilisateur soit apte à la mondialisation, c'est à dire à communiquer avec des "étrangers" sans devoir préalablement assimiler un abrégé d'histoire et de culture des "autres" - abrégé de fait porteur de conflit par la nature même de son projet comparatif si on ne sait pas en user correctement. Rappelons ce que peut apporter, dans ce domaine, notre modèle de l'arriviste sympathique (présenté par ailleurs dans ce blog et dans notre livre "La transmission des compétences" sous le nom de modèle CHOP, voir http://cariljph.free.fr/). Constatons avec espoir le début d'un intérêt pour une pratique actualisée des relations internationales au-delà des cercles diplomatiques et des communautés spécialisées. Le scandale, c'est que nous en sommes au même stade qu'au 15ème siècle, chacun de nous sur la planète vivant sous la domination d'une culture qui prétend à l'universalité et considére les autres comme des attardés ou des impies, selon des modèles pour tambours de village. A titre d'exemples de travaux ouvrant un passage vers de nouveaux espaces, citons notamment en France l'ouvrage d'Emmanuel Todd sur l'Invention de l'Europe, Editions du Seuil Points Essais (une explication des différences de mentalités à l'intérieur des nations européennes par certaines coutumes familiales), et certains ouvrages de Ph. d'Iribarne dont La logique de l'Honneur, gestion des entreprises et traditions nationales, Editions du Seuil Points Essais (sur les différences d'interprétations et les termes implicites des contrats de travail en France et aux USA) et l'Epreuve des Différences, l'expérience d'une entreprise mondiale, Editions du Seuil 2009 (styles de direction et motivations au travail sur plusieurs continents).

A l'opposé, nos programmes d'enseignement persistent à former des esprits imprégnés de valeurs romantiques et d'affirmation totalitaire de soi, en même temps qu'ils les surentraînent à la modélisation unidimensionnelle comptable des réalités, tout en les abandonnant à la débrouille individuelle face aux nouvelles technologies. Le décalage est là. La fracture numérique ne nous fournit même pas l'ombre d'un prétexte à un changement de civilisation. On le voit bien : pour le moment, c'est Demokos qui triomphe, et nous claironne sa vision d'avenir par continuités systèmiques, grands événements, gros soucis, superbes emballements, beaux discours et petites régressions festives.

lundi 10 septembre 2012

Compétition en miroir ou rénovation sociale, le choix est-il possible ?

Ce billet pose la question du dépassement de certains mécanismes sociaux, précisément ceux qui empêchent la création de sociétés virtuelles à finalités d'intérêt général et bloquent, dans la vraie société, toute perpective de rénovation.

Cette affirmation peut sembler pessimiste. En effet, on recommence à parler de solidarité, de responsabilité, de gestion collective.... En parallèle, un courant de protestation contre les idéologies de la compétitiion sauvage enfle à vue d'oeil. La puissance de ce courant augmente dans l'inconscient collectif du monde du spectacle....

Voici donc Le Prestige, film réalisé en 2006 par Christopher Nolan d'après un roman de Ch. Priest. Vous en trouverez la présentation détaillée et le résumé sur Wikipedia.
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Apparemment, ce film déroule une tragédie romantique sur fond de compétitiion sensationnelle entre deux prestidigitateurs spectaculaires. On nous raconte, en belles images et costumes d'époque, une histoire de magiciens pour adultes - la fin est amorale et déconcertante.

Mais on peut voir plus que cela dans ce film.

Le Prestige nous offre une illustration éclatante de la rivalité mimétique dans sa montée aux extrêmes. Les dédoublements et les reflets à l'infini sont les vrais ressorts de l'intrigue et de la structure du film. Les deux héros s'efforcent de prendre un avantage sur l'autre, dans l'indifférenciation glaciale de leur rivalité en miroir, mimétiques jusque dans l'offensive, chacun allant pourrir le nouveau spectable de l'autre pour le blesser physiquement et moralement, chacun espionnant les trucs de l'autre pour le surpasser. Les protagonistes sont absorbés corps et âmes dans leur conflit privé, et logiquement leurs proches sont condamnés à nourrir la compétition ou à s'en faire d'eux-mêmes les instruments; certains de ces proches en meurent, tous sont meurtris à leur tour. S'agissant de magiciens, l'affrontement sordide se cristallise publiquement en spectacles démesurés. La rivalité des magiciens s'avère très esthétique, le diable et ses tentations fantastiques aussi, c'est du cinéma.

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Ce film aurait pu être dédicacé à René Girard (de notre Académie française), qui a consacré la plus grande partie de son oeuvre à la rivalité mimétique, sous tous ses aspects, ses conséquences et ses dépassements. C'est évidemment une oeuvre d'actualité. Personnellement, la lecture de "Mensonge romantique et vérité romanesque" m'a réconcilié avec la grande littérature, après en avoir subi dans un contexte scolaire les inutiles présentations historiques, stylistiques, thématiques. René Girard nous révèle les aspects universels de cette grande littérature, à savoir précisément en quoi elle nous concerne actuellement dans notre comportement quotidien, par la mécanique de notre nature humaine si bien décrite dans les grandes oeuvres - mais pas toujours volontairement.

Dans le cas du film Le Prestige, l'auteur du script et l'auteur de la nouvelle inspiratrice originale étaient-ils conscients de véhiculer un message de portée générale ? En regardant le film, en écoutant ses dialogues, en lisant les présentations, c'est tout le contraire qui ressort. L'intérêt du spectateur est constamment orienté sur les effets spectaculaires ou endormi par des exposés secondaires - par exemple, l'explication réitérée des phases du tour de magicien "la promesse, le tour, le prestige" aussi pesante qu'une formule mnémotechnique dans un documentaire.

Cependant, au cours du film, on trouve des indices d'un message souterrain. Le rôle du magicien B est tenu par l'acteur principal d'American Psycho, un film sur le délire de compétition dans un milieu d'affairistes branchés. Cet acteur a du en rester marqué, peut-être a-t-il été choisi pour cela (il est par ailleurs Batman). A la fin du film, le script fait exprimer par ce magicien B son refus de continuer le jeu, alors que le magicien A demeure jusqu'à sa dernière seconde animé par sa passion rivalitaire, croyant affirmer une ultime vérité supérieure. Autre exemple parmi d'autres : le plan des chapeaux en bataille sur un coteau dévasté en résultat d'une multiplication miraculeuse évoque les plans classiques de films de guerre.

Le Prestige n'est pas le seul film à nous avertir du potentiel fatal de la rivalité mimétique, à nous dénoncer ses prétextes, à nous montrer ses engrenages, à nous distraire de ses éclats de pétards imbibés de poisons mortels. Citons Wall Street et pas mal de documentaires récents sur la puissance des banques.

Mais attention, car dans la plupart de ces oeuvres, il manque l'avertissement que René Girard nous donne dans plusieurs ouvrages : évitons la fausse solution du bouc émissaire, malheureusement si bien expérimentée ! Disons-le autrement : cessons de fuir le miroir de nos propres tendances naturelles, car les emballements montrueux des rivalités mimètiques ne sont pas réservés aux aventures de gens extraordinaires, ce sont des menaces bien concrètes sur notre existence quotidienne banale. Regardons-nous passer des heures à attendre, lire, écrire des messages ineptes, à dévorer avidement des pages sur des réseaux sociaux, jusqu'à l'addiction, à la dépendance, juste pour répondre aux autres, rester à la hauteur...

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Observons, que beaucoup des vedettes hyper sollicitées que nous admirons, finissent médiocrement au bout du rouleau. Dans un monde de rivalité mimétique exacerbée, c'est une fin ordinaire, au sommet de la gloire, comme dans la grisaille de l'oubli.

Et nous, citoyens de nos pays respectifs, nos efforts soutenus ne vont-ils pas immanquablement nous assurer la compétitivité et la croîssance dans quelques années - c'est bien ce que nous voulons, n'est-ce-pas, puisque nos voisins aussi se le disent ? Et on ne demande pas à nos voisins ce qu'ils feraient à notre place et au risque d'avoir à le prouver, on sait leur dire ce que eux devraient faire d'abord chez eux à leur place actuelle, et réciproquement....

Prenons du recul face aux glorifications des héros, aux affirmations de valeurs imprescriptibles, aux démonstrations de vérités intangibles, aux invocations de techniques mirobolantes. Ce sont nos futurs boucs émissaires; et si, après une crise prétendument salutaire, nous les remplaçons par d'autres pour un nouveau cycle, alors rien n'aura changé, nous serons toujours les mêmes parasites totalitaires, qui ne pourront que s'entre détruire dans un monde en rétrécissement.

A l'inverse, ne tombons pas dans l'abandon à une forme sectaire d'existence fusionnelle, non plus dans l'isolement individuel d'une socialité robotisée (stressée ou béate), dans les deux cas au bénéfice de notre irresponsabilité confortable et au profit de quelques exploiteurs dominants.

Dans d'autres billets de ce blog, nous avons exposé pourquoi et comment la création de (vraies) sociétés virtuelles pouvait nous ouvrir d'autres destins.

Il n'y a guère d'espoir d'un tel renouveau tant que la rivalité mimétique demeure notre principal moteur social. Il serait plus facile de changer l'écartement des voies de chemins de fers ou la longueur des numéros de sécurité sociale, par exemple si nos pays voisins faisaient savoir qu'ils envisagent de le faire...

Mais cependant, nous savons que la folle raison humaine peut-être plus forte que toutes ses idoles réunies, si on lui offre l'occasion de s'éprouver en miroir d'elle-même. S'il vous plaît, Messieurs et Dames les artistes, continuez de sublimer notre humaine connerie dans vos oeuvres, vous êtes les seuls à pouvoir le faire ! S'il vous plaît, Messieurs et Dames les éducateurs, habituez-nous à réfléchir avec les nouvelles technologies ! Et en attendant, grand merci aux Guignols et au Canard...