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jeudi 27 juin 2019

Des projets dans la terreur du lendemain

Ce billet aborde une question devenue banale du fait de l'absence prolongée de réponse pratique : comment peut-"on" éliminer certains de nos comportements individuels dont la somme est responsable de la destruction progressive de toute vie sur la planète (y compris la nôtre) ?

NB. La question est envisagée dans un cadre "européen occidental". Les réponses sont proposées également dans ce cadre, malgré quelques tentatives de généralisation.

Ce billet reprend, sous un autre angle, des éléments déjà présentés dans ce blog, pour montrer comment ces éléments peuvent être mis en cohérence.

Le possible est entre deux impossibles

Changer nos comportements individuels et nos modes de vie pour nous adapter à une contrainte planétaire en développement étalé sur un siècle... cela semble tout simplement impossible en l'état de nos sociétés.

Ne perdons pas notre temps à rechercher les causes de cette impossibilité dans nos doctrines et théories dominantes, économiques, religieuses, et toutes les autres. Ne perdons pas notre temps à mettre en cause nos élites, nos personnalités de référence, nos stratifications sociales, nos petits arrangements. Ne perdons pas notre temps à nous chercher des excuses personnelles.

En effet, en l'absence provisoire d'une forte contrainte, les racines de l'évidente impossibilité d'évolution de nos modes de vie se trouvent dans notre nature humaine en relation avec le temps et la durée, telle qu'elle a été façonnée par la "culture".

Remarquons que, dans l'hypothèse où un changement de nos comportements individuels serait possible, il devrait se propager dans les faits par des relations interpersonnelles. Nous allons donc réutiliser le modèle très simple de relations interpersonnelles déjà présenté dans ce blog, le modèle CHOP, afin d'imaginer comment une telle propagation pourrait s'opérer.

En l'occurrence, nous en retenons la segmentation de nos contenus mentaux individuels selon l'échelle des durées nécessaires à leurs évolutions, comme elles se révèlent au cours d'interactions entre des personnes :

  • le niveau des fonctions d'interaction directe avec autrui, les quasi-réflexes intégrés de communication par apprentissage
  • le niveau des projets construits sur semaines, mois, années, présentables / proposables / opposables / dissimulables à autrui
  • le niveau des façons de penser, des trésors de l'expérience et de la culture, des valeurs, des doutes, des mystères, etc.

L'échelle de temps du 3ème et dernier niveau, celui des croyances, est la plus longue, au point qu'une remise en cause personnelle à ce niveau peut causer une forme d'ébranlement mental et ne peut donc pas être fréquemment imposée de l'extérieur sous peine de dérèglement de la personne (à l'inverse, ce choc peut être un objectif, par exemple dans un régime totalitaire ou dans le cas d'embrigadement dans une secte). Justement du fait de sa relative stabilité, le 3ème niveau n'est soumis à aucune exigence de cohérence logique interne.

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Il est courant qu'un comportement personnel exprimé dans le cadre des fonctions d'interaction du premier niveau ne soit pas en ligne avec tel ou tel élément particulier du 3ème niveau. En effet, par la répétition fréquente des actes physiques et des combinaisons mentales habituels, l'intégration des interprétations prescriptives des éléments du 3éme niveau dans l'arrière plan de la vie courante devient progressivement implicite, au point que les filiations sont perdues (si jamais elles ont existé) - d'où l'angoisse créée par toute remise en cause d'un élément du 3ème niveau, même dans les cas où cette remise en cause ne change rien ou pas grand chose dans nos vies quotidiennes.

Pour le moment en 2019 (sauf dans quelques régions précurseurs du globe terrestre pour le malheur de leur population), la monstrueuse menace planétaire "écologique" est installée tranquillement au 3ème niveau de nos esprits individuels. Les grands discours et les scénarios d'alarmes qui résonnent dans le monde occidental demeurent conceptuels, illustrés de solutions irréfléchies, promoteurs de mesures ponctuelles censées soumettre les échéances catastrophiques à des modèles chiffrés, donc assez dilatoires pour maintenir la menace au grenier de nos esprits. Devant l'incommensurable, notre humanité se réfugie dans l'approche progressive des mystères et des terreurs, celle du temps qui passe et qui finit par tout résoudre. Nous faisons semblant d'espérer apprivoiser le monstre en lui jetant quelques miettes dans son grenier, alors que, dans ce cas, le temps ne résoudra rien, au contraire. C'est que ce "cadavre au grenier" qui grandit de jour en jour n'est pas la nième représentation d'un remords en voie de décomposition à la suite de meurtres perpétrés dans notre belle famille, celui-là est d'une autre nature, et on peut tout craindre du jour où il occupera une "trop" grande partie de nos greniers, au point de venir hanter directement le niveau de nos actes instantanés sans aucun espoir de rémission, si nous ne lui avons pas d'ici là construit sa propre demeure.

Donc, il apparaît que, pour obtenir un changement de nos comportements dans un délai compatible avec les urgences, il faut "faire descendre" le monstre au niveau des projets, des grands projets collectifs !

Selon notre modèle (rappelons qu'il est focalisé sur les relations inter personnelles), le niveau intermédiaire, celui des projets, est aussi celui de la contribution individuelle à un projet collectif dans une durée, une progression et un cadre "raisonnés" (au sens où ils sont construits et assimilés collectivement), au-delà ou en parallèle des seuls projets personnels. C'est à ce niveau qu'il faut s'adresser pour des actions concrètes à l'échelle de temps convenable.

Autrement dit, aujourd'hui en 2019, si nous pouvons encore nous définir un avenir "digne", c'est par la création des grands projets qui nous imposeront des évolutions volontaires de nos comportements et modes de vie.

Cela vous paraît trop simple ? C'est vrai : les prêcheurs de l'impossible en font des tonnes, c'est justement à cela qu'on les reconnaît !

Note. Le modèle CHOP est très volontairement trop fruste pour intégrer les ressources de la psychologie et les théories sociologiques sur le collectif par rapport à l'individu.

Note. Les pseudo grands projets futuristes tels que la migration de nos élites sur Mars, le développement de nouvelles technologies révolutionnaires, la transition énergétique vers de prétendues énergies vertes... relèvent-ils de la distraction spectaculaire ou déjà de la tentative d’évasion ?

Tous les grands projets ne sont pas de grands projets libérateurs

Pour éviter les confusions, il faut dire quelques mots sur ce qui nous est présenté dans les actualités comme "grands projets". En caricaturant à peine, ce sont des opérations de circonstance, conduites par des politiques ou des personnalités affidées, à la suite d'un lobbying de plusieurs années par des intérêts privés. Au mieux, on nous parlera de prestige "national" en vue de consolider des savoir faire et d'acquérir des positions commerciales pour des entreprises privées dans "la grande compétition mondiale". Au pire, il s'agira d'alimenter les finances de certaines entreprises et de quelques politiques corrompus sous un prétexte de bien public ou de modernisation. Au cours de la réalisation de ces "grands projets", les décideurs au niveau de la puissance publique sont des politiques (ou à défaut des "personnalités" qui n'ont jamais vécu la vie ordinaire du commun), avec une équipe d'assistants et de conseillers censés maîtriser à la fois les techniques et la gestion des contrats sur le long terme - ce qu'ils ne sont pas en position de faire dans le cadre de leurs missions, même en admettant qu'ils en aient la moindre compétence. Les destructions définitives de l'environnement que l'on n'a pas évitées, les prévisibles gênes causées aux populations durant les travaux, les éventuels désastres collatéraux sont "traités" par des spécialistes de la communication. Cette description est-elle exagérée ou encore en dessous de la réalité ?

Nous avons proposé dans un billet précédent une approche systématique de la définition des grands projets, par un point de vue d'"urbaniste logisticien" bien que ces grands projets concernent évidemment autant les campagnes que les villes.

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Les grands projets que nous évoquons sont destinés à produire une évolution volontaire de nos modes de vie. La légitimité de ces projets ne peut reposer que directement sur "nous", chacun de "nous", pas sur des savants, des experts, de prétendues élites. En priorité avant de rechercher les compétences pour les réalisations, il faut obtenir la reconnaissance, par toute la population concernée, de la légitimité de ces projets.

Dans notre monde actuel déjà en bascule du seul fait de sa clôture, face aux menaces planétaires d'effondrement des sociétés humaines dans les 20 ans, la légitimité de prises de décisions sur le long terme par nos dirigeants et nos représentants élus est nulle : ils n'ont pas été choisis pour cela. Seule la réalité brutale de "nouvelles" contraintes pourrait leur donner une assise de légitimité de fait au sens patriarcal du terme - donc trop tard et sans doute pour le pire car alors même nos plus brillants élus "démocrates", sommés d'agir au-delà de leurs mandats, auront recours à un "chef naturel", en répétition de réflexes historiques.

C'est pourquoi l'invention d'une forme adaptée de démocratie "directe" aux plus hauts niveaux du pouvoir est indispensable aux prises de décisions sur le long terme et sur les grands projets qui en sont les produits.

Maintenant.

De l'obsolescence fatale de nos régimes démocratiques

Il s'agit de régimes politiques conçus d'après les idées de notables à perruques du 18ème siècle : écriture à la plume d'oie, transports à traction chevaline, populations illettrées à 80 %, etc.

Il est inutile de discuter de l'authenticité "démocratique" des institutions dites représentatives ou de tenter de les refonder, elles ne sont ni démocratiques (au sens premier du pouvoir exercé directement par le peuple sur son propre destin) ni représentatives (de quoi ou de qui, et surtout pour quoi faire ?). En revanche, ces institutions regorgent de personnes expérimentées dans la direction des affaires publiques, qu'il serait dommage d'abandonner toutes à leur état d'élites gaspillées dans des tâches de gestion déclamatoire ou des exercices de restriction mentale.

Relevons quelques expressions courantes en politique : "faire en sorte que...", "d'abord regarder le monde tel qu'il est...", "conserver la démocratie...", "fonder la légitimité démocratique...", "gouverner nos institutions...", "gouverner le peuple...", "gérer l'efficacité du pouvoir...", "réfléchir aux solutions...", "trouver des réponses aux défis...", "tous ensemble...", "protéger les manifestations légitimes...", "soumettre le projet au conseil constitutionnel...", "à la tête de la plus grande démocratie du monde,...", "la loi Trucmuche fut une révolution dans son domaine...", "augmentons la dose de démocratie participative".

Jamais, dans un vrai régime démocratique de peuple souverain, personne n'aurait l'idée d'employer de telles formules !

Ces expressions traduisent l'ignorance crasse des fondamentaux d'origine de "la" démocratie, malheureusement commune à trop de politiciens, de commentateurs, de penseurs, d'animateurs des médias. Elles résonneraient à l'identique dans tout contexte de pouvoir à prétention absolue, dans un univers mécanique où il existerait toujours une solution à tout problème dans le sens du Progrès, qu'une population subjuguée ne pourrait qu'accepter, d'autant plus joyeusement qu'elle y serait invitée par la vertu magique du "tous ensemble..." ou conduite par la magie d'un dirigeant providentiel.

L'accentuation récente de cette dérive est-elle seulement le résultat d'une contamination de la pensée politique par le langage des affaires et des compétitions sportives, ou un début de réaction grotesque à la Grande Peur du siècle ?

Tout se passe comme si l'énormité des menaces écologiques planétaires justifiait la combinaison d'une paralysie socio économique et d'une hystérie mentale dans laquelle nous restons piégés, faute de capacité à créer de grands projets libérateurs.

A chaque votation dans nos pays pseudo démocratiques, les panneaux d'affichage des prospectus électoraux sont accolés en formation de danse macabre, témoignages poignants des aspirations de nos sociétés à la petite semaine. Serait-ce la manifestation d'un inconscient collectif en faveur d'une Grande Peste ?

Au seul motif esthétique, "le système" mériterait un renouvellement en profondeur. De plus, à l'époque d'Internet et des communications à distance à disposition d'une population éduquée, son obsolescence fonctionnelle est devenue scandaleuse.

De la démocratie directe pour les grandes décisions difficiles

Les plus importantes spécificités d'une démocratie "directe" adaptée à notre époque, en contraste aux représentations artificielles courantes, seraient à peu près les suivantes, pour ce qui concerne les grandes décisions sur le long terme :

- la sélection pour une durée limitée des personnes participantes aux assemblées citoyennes par tirage au sort parmi les "citoyens responsables et vaccinés, avec une expérience de la vie" (plutôt que des élections sur la base de débats conflictuels à partir de théories historiques et de l'exploitation des actualités)

- la reconnaissance de la nécessité d'une (courte) formation préalable des personnes sélectionnées en vue d'assurer la pertinence de leur participation en assemblée (plutôt que le passage par des voies universitaires puis l'adoubement par un parti)

- la recherche de la légitimité des décisions (plutôt que la répétition des axiomes de la légitimité de "nos" institutions, de la légitimité de "nos" représentants par la magie du processus électoral, de la légitimité des lois après un vote majoritaire, etc)

- la prise en compte systématique des possibilités d'erreur de décision ou des mauvaises exécutions (plutôt que l'axiome de la Loi que nul ne doit ignorer y compris les détails incompréhensibles des spécialistes)

- la recherche de la contribution de chaque personne participante, en fonction de ses propres compétences personnelles et expériences de la vie, à l'élaboration des décisions (plutôt que les affrontements oratoires sur des bases doctrinales ou partisanes)

- l'encadrement du processus des contributions et d'élaboration des décisions, à la fois dirigiste, universaliste et soucieux des personnes - voir nos propositions de conduite tripartite - (plutôt qu'une présidence théâtrale ou purement régulatrice)

- la recherche du développement des compétences personnelles des contributeurs au cours du processus de décision en assemblée (plutôt que des "carrières politiques")

- l'audition d"experts" en vue d'obtenir les éclairages divers sur des questions précises (plutôt que l'aménagement de multiiples ouvertures aux influences des lobbies et les interventions spectaculaires en commissions parlementaires)

- la concentration sur les grandes orientations, sur la définition et le contrôle de réalisation de grands projets sur 5-10 ans au moins à l'échelle régionale (plutôt que les batailles entre gestionnaires ministériels ou les projets de loi en réponse à des problèmes d'actualité)

- le respect de la répartition des tâches et responsabilités entre les assemblées démocratiques et les institutions et organes chargés de projets ou d'activités gestionnaires, dont les dirigeants pourront être choisis ou élus sur la base de leurs compétences prouvées (plutôt que les nominations par copinage).

Dit autrement, cette démocratie "directe" permettra de créer ou recréer notre pouvoir collectif de décision sur l'avenir par l'invention des grands projets d'adaptation de nos sociétés matérielles et de nos modes de vie, à diverses déclinaisons territoriales - un niveau de coordination mondiale serait évidemment souhaitable, mais il serait naîf d'attendre sa création.

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Du fait qu'elle comble un vide, une telle version moderne de démocratie directe est compatible avec le maintien d'institutions "démocratiques" classiques (au sens le plus large). D'ailleurs, avec un minimum de sens politique, un roi ou un président - roi saura y reconnaître une source de vrai pouvoir et saura y chercher la légitimité de ses propres décisions "au nom du peuple", avec en prime son propre affranchissement d'éventuelles dettes partisanes personnelles.

En effet, on ne devrait jamais envisager une instance de démocratie directe comme organe de gestion ni comme instance de soutien au gouvernement des affaires courantes.

La gestion, c'est une spécialité de gestionnaire, ce n'est pas la vocation d'une assemblée citoyenne. C'est manifester le mépris de sa propre administration et une pauvre conception du peuple souverain que d'inviter une assemblée citoyenne à décider d'une taxe, de son périmètre, de son niveau, de la justification de ses critères d'exemption. Les questions d'actualité sont du ressort d'un gouvernement, pas d'une assemblée citoyenne. Une opération militaire est du ressort d'un chef des armées, pas d'une assemblée citoyenne.

Ne pas confondre non plus "assemblée citoyenne" avec "panel représentatif du peuple", pour en faire, par exemple une nième instance de débat sur des questions d'éthique, même sur des questions d'une actualité censément brûlantes pour tout un peuple - trop souvent des impasses artificiellement montées en épingle. Répétons : la vocation de l'assemblée citoyenne, ce sont les décisions sur notre avenir de vie à 10-15 ans.

En revanche, tout grand projet d'intérêt général doit être défini et se dérouler en association étroite avec une assemblée citoyenne ad hoc, sous la direction d'une vraie maîtrise d'ouvrage professionnelle, libre d'obligation partisane.

Une méthode de définition de tels projets d'intérêt général a été proposée dans des billets antérieurs, la caractéristique de ces projets étant l'ouverture de degrés de liberté sous les nouvelles contraintes de notre époque de transition.

Une difficulté préalable à la fondation de toute démocratie "directe", au sens propre fondamentale, est la définition de ce qu'on entend par "citoyen responsable avec une expérience de la vie". En effet, la capacité contributive à une assemblée s'évalue par des critères plus stricts que ceux de la seule citoyenneté d'un pays. En premier, chaque citoyen contributeur doit pouvoir exercer sa capacité à écouter les autres, les comprendre, afin d'en tirer des leçons pour soi-même. La contribution dans une assemblée citoyenne requiert donc forcément une capacité de remise en cause personnelle, possiblement ponctuellement jusque dans ses convictions profondes, mais en retour avec la possibilité de découvertes personnelles considérables - ce qui doit être la normalité. S'il faut des semaines pour constater qu'une personne est inadaptée, par exemple parce qu'elle se limite à "représenter" une présomption de supériorité (ou l'inverse), une doctrine de vérité absolue, un courant partisan, un intérêt catégoriel ou particulier, tout le monde aura perdu.

Nous renvoyons aux autres billets de ce blog traitant de l'étiquette relationnelle et de la conduite des assemblées.

samedi 12 janvier 2019

Pour une transition libératrice

Nous avons peu de temps pour nous bouger.

Voici donc une proposition de réponse à une question d’actualité dans le contexte des grandes agglomérations : la mobilité individuelle en milieu urbain et le remplacement des véhicules techniquement périmés (ou qui le seront prochainement).

Cette proposition est présentée en réduction à l’essentiel, sans aucun chiffre, en l’état des compétences de son auteur dans une démarche de logisticien urbaniste telle que décrite en conclusion d’un billet précédent.

Encore plus que dans le billet précédent, le contexte implicite est celui d’une mégalopole européenne, donc sans prétention à la généralité, sauf la méthode.

Critique orientée de ce qui va se faire sans que rien ne change sauf que tout va empirer

La superposition des nouvelles technologies à l’automobile individuelle est annoncée : véhicules semi autonomes sur les grands axes, petits véhicules urbains divers en location à l’heure, base de données des disponibilités en temps réel de places de parkings urbains, traçage individuel des trajets par GPS, aides à la conduite, bornes de guidage automatisé des véhicules en cours de déplacement, etc.

Concrètement :

  • de grands travaux d’adaptation ou de création d’infrastructures seront réalisés aux frais de la collectivité sur les grands axes routiers, leurs accès et autour, pour permettre le fonctionnement des nouvelles technologies, plus tard pour leur mise aux nouveaux standards ; en fonction de la disponibilité des financements et en conséquence des lourdeurs administratives, ces travaux seront effectués en vagues successives sur plusieurs années
  • de multiples travaux d’adaptation ou de création d’infrastructures locales sur les espaces urbains seront réalisés par des filiales d’entreprises géantes, en exploitant diverses formes de concessions négociées localement, parfois en exploitant quelques zones grises du droit, heureusement toujours à la demande des collectivités locales pressées de rester dans le train de la modernité
  • des petits travaux d’adaptation aux nouvelles technologies s’imposeront sur les emplacements de stationnements privés, en prolongements compatibles des installations publiques rénovées sous concessions locales
  • la concurrence commerciale entre les constructeurs de véhicules automobiles continuera de vanter des innovations originales, mais les 4x4 massifs et les engins péteux continueront de parader dans les centres villes en manifestation de la puissance de leurs occupants (ou de leur besoin d’amour), et les grandes voies d’accès des villes seront encore quotidiennement bloquées par les files d’attente des véhicules familiaux des travailleurs habitant les périphéries, toujours pas convaincus d’emprunter les transports en commun (tiens, pourquoi donc)
  • l’espace public urbain sera de plus en plus encombré par de petits engins bien propres en attente de location pour des déplacements à courte distance, puis, de plus en plus, par leurs déchets
  • les aides informatiques aux véhicules automobiles en recherche d’un stationnement en ville ne résoudront pas la saturation du stationnement ; les accidents aux abords et à l’intérieur des grandes aires de parking se multiplieront suite aux décisions des conducteurs prises en contradiction des suggestions optimales des intelligences artificielles
  • les bogues informatiques, les pannes d’alimentation électrique, les défaillances de matériels nouveaux, les absences et les hésitations humaines dans la mise en œuvre des modes de secours, créeront des pagailles géantes amplifiées par les dépendances à des technologies diverses, avec des conséquences débordant largement la seule circulation automobile, plusieurs fois par mois tant qu’on n’aura pas débranché quelques services innovants fragiles et vulnérables
  • les citoyens contribuables usagers coincés dans les embarras pendant des heures par un dysfonctionnement seront toujours soumis aux répétitions de messages conçus pour le maintien en sommeil de robots martiens
  • le secteur privé de l'industrie et des services refusera d’assumer toute forme de maîtrise d’ouvrage en délégation d’une puissance publique maintenue dans la dispersion de ses innombrables émanations coûteuses et pléthoriques (en France : établissements publics, agences étatiques, directions d’agglomérations, conseils régionaux, sociétés nationales, régies autonomes, directions régionales, secrétariats d’Etat, délégations ministérielles, instituts de normalisation, services communaux…), dont la concurrence rend la puissance publique incapable d’imaginer l’ampleur d’un programme de fixation des procédures, pas plus l’élaboration des contraintes de compatibilité entre les intervenants et les objectifs de résultat, encore moins la définition des organes du contrôle permanent par des tiers de diverses compétences (donc pas seulement sur la perception de la qualité du service au client) et vraiment pas la contractualisation d’un processus d’améliorations continues, d’adaptation et d’entretien après la réalisation initiale
  • d’ailleurs, la puissance publique perdra tous les nombreux procès financièrement importants avec les entreprises

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Bien entendu, en parallèle, la possession personnelle d’un smartphone sera exigée. Son modèle librement choisi sera capable d’abriter les logiciels indispensables à la conduite d’un véhicule, dont il devra pouvoir charger les mises à jour automatiquement et instantanément de manière que tous les objets connectés soient constamment totalement compatibles entre eux. Car le smartphone personnel devra communiquer constamment non seulement avec le véhicule mais aussi avec les autres objets informatiques proches des réseaux urbains, dans les espaces publics et privés, en utilisant les derniers protocoles de télécommunication les plus performants et sécurisés.

Ne parlons pas du coût global de tout cela (qui ne formera jamais un tout), pas non plus de l’évolution des prix, et laissons les programmes gouvernementaux traiter spécifiquement les « questions sociales » et l’Administration…. Soyons modernes, tout va s’arranger et regardez, les nouveaux arbustes donnent déjà de l'ombre après 3 ans !

Diagnostic d’orientation

D’un point de vue d’urbaniste logisticien, en résultat d’examen des accumulations, étranglements et sous performances, les défauts primaires peuvent se résumer ainsi :

  • l’inadaptation permanente du véhicule au besoin individuel du moment, sauf cas particulier de la location de véhicule en courte durée (et encore…), alors que le véhicule devrait être différent selon, par exemple, que l’on va rendre visite à des parents en maison de retraite, ou que l’on va faire des courses ou que l’on se rend sur son lieu de travail de bureau
  • l’impossibilité pour les constructeurs d’adapter rentablement leur industrie de production au-delà de rénovations décennales et des bricolages de personnalisation des véhicules, faute de prévision de l’évolution du marché, et dans la crainte justifiée de devoir financer à répétition les frais de réparation des défauts ou décalages d’adaptation des véhicules à de nouvelles normes, dont des standards informatiques volatiles ou des protocoles de télécommunications éphémères déclinés en variantes régionales
  • la croissance incontrôlée de l’espace consacré aux véhicules automobiles en plus de leurs empreintes mobiles en circulation ; dans le cas extrême, pour chaque conducteur d’un véhicule, on doit additionner la place de stationnement départ et celle du stationnement arrivée, potentiellement un ou plusieurs stationnements temporaires ou en atelier d’entretien, et encore une part en plus pour chacun des éventuels véhicules occasionnellement loués sur place ; du point de vue du conducteur en recherche d’une place de stationnement, l’impression de manque d’espace est une réalité (principalement due aux congestions produites par les déplacements en masse), mais la réalité physique globale est au contraire la sur mobilisation de l’espace par les véhicules automobiles, c’est d’ailleurs ce que l’on ressent immédiatement dès que l’on quitte un véhicule

Le diagnostic est donc celui d’un système bloqué, qui ne peut évoluer « toutes choses égales par ailleurs » que par la dévoration supplémentaire de ressources libres ou libérées pour la satisfaction de ses exigences boulimiques.

Dans ces conditions, la méthode d’analyse et de recherche de solutions par l’urbaniste logisticien est adéquate, parce qu’elle ignore les frontières artificielles du « toutes choses égales par ailleurs » dans son exploration intégrale du champ du possible.

Ebauche de solution

La chaîne logistique à considérer est celle de la mise à disposition du véhicule répondant au besoin du moment de chacun. Il existe un modèle de cette chaîne qui peut servir de référence : le modèle des grandes entreprises de location de véhicules, depuis la procédure de réservation jusqu’à la remise au retour, sans oublier l’arrière-plan d’entretien, ni le remplacement des véhicules usagés par des véhicules neufs.

En effet, la généralisation d’un modèle de mise à disposition de véhicules à la demande dégage le degré de liberté nécessaire à une évolution technique maîtrisée du parc des véhicules, en plusieurs vagues. Ce sont les meilleures conditions pour que les grands industriels de l’automobile puissent définir des stratégies originales d’adaptation de leurs gammes et de leurs systèmes de production.

Mais deux tabous du « toutes choses égales par ailleurs » doivent sauter :

  • le tabou de la possession individuelle du véhicule ; la propriété individuelle devient inutile si le véhicule est fourni à la demande ; la coexistence entre possession et location est possible mais l’un des deux modèles devient forcément le gadget de l’autre et celui de la propriété individuelle est une entrave dans le processus de modernisation du parc des véhicules
  • le tabou de l’usage privé des grands parkings (pour fixer les idées : au-delà de 20 places); en effet, une gestion spécifique de grands espaces de parking est indispensable au fonctionnement d’une logistique à grande échelle de fourniture de véhicules à la demande ; en grande banlieue (ou dans les campagnes), on pourra intégrer des emplacements privés et publics de stationnement unitaire à une gestion spécifique de « parkings périphériques d’abonnés », plutôt que d’obliger les habitants à se rendre chaque jour (ou chaque semaine) dans une boutique de location pour renouveler leur contrat et obtenir le véhicule indispensable à leur trajet quotidien.

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Ces deux tabous peuvent disparaître sans douleur, progressivement localement après expérience pilote. On pourra envisager diverses formules de compensation aux propriétaires de grands parkings existants sur la base de leurs états comptables des années précédentes ou sur des bases équivalentes.

Quelques aspects du fonctionnement méritent attention. Ils sont présentés ici sans détail.

Concernant chaque parking de stockage et remise (« parking de transition ») :

  • Accès à l’intérieur du parking exclusivement réservé au personnel en charge (choix crucial, voir plus loin)
  • Gestion locale simple des emplacements de parking, par analogie inverse avec un tableau des clés dans un hôtel (cette gestion est facilement informatisable sans pose préalable de capteur à chaque place de parking ; toutefois, ce ne sera pas la clé du véhicule au parking qui sera au tableau, mais l’étiquette informatique d’identification du véhicule portant notamment des informations sur son état technique ; à terme, il existera un seul modèle de clé universelle que l’on activera en programmant son association à un véhicule et au contrat au moment de la mise à disposition)
  • Fourniture d'information volontairement minimale aux clients potentiels et clients cherchant à remiser un véhicule : nombre de véhicules disponibles par type, nombre d’emplacements libres par type, c’est tout !

Concernant les boutiques de location / retour (pas forcément toutes situées en sortie d’un parking de transition) :

  • Fonctionnement 24/7
  • Possibilité de réservation de véhicule par Internet
  • Avant location, vérification sur place de l’identité et du permis du conducteur (on peut envisager plus de vérifications selon le niveau requis de sécurité…)
  • Mise au point du contrat (location, assurance…)
  • Fourniture du véhicule
  • A la remise d’un véhicule (qui peut provenir de n’importe quel autre point de location) : vérification technique du véhicule, etc.

Le cas des clients nomades en caravanes pourra être résolu de diverses manières, par exemple selon des modalités similaires à celles qui seront définies pour les habitants des campagnes « éloignées » des grandes agglomérations et les banlieues très périphériques. Concernant en particulier les nomades qui louent de manière saisonnière leur force de travail à des exploitants (exemple : les vendanges de grands crus), le niveau localement important de leur contribution discrète à l’économie du luxe préservera leur cas de l’oubli. Quelques beaux esprits installés dans nos institutions y trouveront matière à briller sans risque. Peut-être condescendront-ils alors à traiter les conditions de circulation des véhicules provenant de l'étranger, camions compris, actuellement librement polluants.

Encore quelques points importants :

  • des expériences pilotes locales de « parking de transition » peuvent être lancées sans gros investissement préalable, en vue de leur extension progressive, sous divers cadres juridiques
  • l’usage de l’informatique est à concentrer sur les fonctions génériques de réservation / traitement des dossiers de location / tenue du carnet d’entretien individuel de chaque véhicule ; des logiciels équivalents sont utilisés depuis des dizaines d’années par les professionnels de la location automobile
  • tout le personnel des boutiques, parkings de transition et ateliers associés est à former spécifiquement aux procédures de gestion logistique en plus, pour certains, des formations spécialisées aux divers métiers techniques de l’entretien et des contrôles techniques, éventuellement à certaines phases de modernisation des véhicules en ateliers spécifiques à l’intérieur ou à côté des grands parkings de transition en relation avec les constructeurs concepteurs
  • évidemment, le système informatique de gestion ouvre des possibilités de connaissance des déplacements individuels des clients (ne serait-ce qu’au travers des réservations passant par Internet !), et cependant il demeurera incapable de répondre à des afflux anormaux des demandes (ce qui sera au total moins catastrophique que la non organisation actuelle produisant des embouteillages monstres) de fait forcément avec moins de conséquences en pollutions et dépenses inutiles
  • la base de valorisation de la « mise au pot commun » d’un véhicule individuel par un particulier est facile à trouver, la fixation du coût d’abonnement au service de mise à disposition l’est un peu moins…

Quelques gains collatéraux

Les conséquences bénéfiques par rapport au statu quo sont nombreuses, même sans faire référence à l’évitement de la catastrophe très coûteuse décrite au début du billet. A elles seules, elles justifieraient « quelque chose de grand » :

  • amélioration de la sécurité routière (véhicules bien entretenus, régulièrement utilisés),
  • libération d’espaces urbains centraux actuellement occupés par des stationnements en surface de véhicules en longue durée
  • revitalisation de l’industrie automobile par la création de gammes de véhicules optimisés pour chaque type de besoin (les constructeurs ne seront pas les seuls intéressés)
  • fluidité du trafic (par effet d’adaptation des véhicules au besoin)
  • possibilité de services différenciés aux personnes en besoin de mobilité autonome non couverts actuellement par des artisans
  • créations d’emplois, exigeants, variés, évolutifs, notamment en périphéries des grandes agglomérations

En réalité, la collectivité gagne bien plus que des créations d’emplois et les bénéfices d’une amélioration des transports individuels : un peu de liberté.

De la nécessité d'inventer des libertés nouvelles

Ce qui est présenté dans ce billet, ce sont seulement quelques orientations d’un programme initial de mise en transition, à partir de l’existant, sans révolution brutale, sans hypothèse sur les véhicules du futur.

Ce programme initial est fondateur parce qu’il ouvre deux espaces de liberté : la liberté d’étudier vers quoi se fera la transition (vers quels types de véhicules, sous quelles conditions d’utilisation) et la liberté de maîtriser le déroulement de cette transition.

Même si cette ouverture ne s’accompagnait d’aucun bénéfice collatéral pour la société, son coût global serait faible en comparaison du coût global subi en l’absence de cette ouverture.

Au fait, quel prix donnons-nous actuellement à nos libertés collectives ? Combien sommes-nous prêts à payer pour que nos sociétés puissent évoluer vers plus d’humanité au lieu de les laisser encore s’alourdir en matière et en esprit au prétexte des nouvelles technologies dans la crispation de nos droits et de nos lois ?

Les rapports d’expertises ciblées sur des grands problèmes d’actualité, comme les études prospectives au grand large, n’expriment que des suggestions ponctuelles dans le vocabulaire mythico publicitaire à la mode. Ils parviennent à peine à intéresser des décideurs gestionnaires du court terme, même dans les grandes occasions ou ces décideurs sont appelés à surmonter le découragement et les tentations parasitaires.

Les protestations populaires massives, les discours passionnés dans nos assemblées, sont vite réduits à la répétition de mots d’ordre dans le décor, même s’ils émanent de besoins profonds.

Le carnaval, jeu d’inversion des règles sociales, a muté en attraction touristique dans les régions où il existe encore.

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Par l’effet des moyens modernes de communication, les événements historiques récents et les actualités nous montrent comment l’agrégation naturelle des méchancetés individuelles produit une monstruosité de méchanceté collective. De plus, nous savons à présent, notamment par l’expérience des pseudo réseaux sociaux, que l’agrégation naturelle des innocences individuelles produit elle aussi un monstre, au point que certains penseurs suggèrent de confier à une intelligence artificielle la direction de l’humanité – une Grande Cage pour la folle Humanité.

Notre époque est donc particulière, mais pas du fait que tout y semble bloqué ou contraint – ce sentiment-là n’est pas nouveau, l’authenticité historique de la rage des révolutionnaires et des découvreurs de toutes sortes en témoigne. C’est plutôt que, pour de multiples raisons (pas toutes citées dans ce blog), nous ne pouvons plus nous offrir le luxe des longues périodes d’incubation chaotique en préalable aux innovations sociales libératrices, ni attendre l’émergence d’une dynamique massive consciente de sa vocation, ni supposer que la victoire de ses meneurs sur les attentistes changera quoi que ce soit dans le sens du bien commun.

A présent, de l’intérieur et en l’état de nos sociétés, l’invention de nouveaux espaces de liberté collective nécessite une discipline de création et l’apport de compétences multiples (d’abord dans les domaines techniques), comme un grand projet de recherche scientifique sauf qu’il s’agit de nos vies quotidiennes pour demain.

Nous affirmons ici qu’en l’état de nos civilisations urbaines modernes, l’invention de nouveaux espaces de liberté collective à l’intérieur des cadres physiques existants est le préalable à tout grand projet de changement concret dans nos vies quotidiennes et que cette invention peut se faire naturellement par la mise en œuvre d’une discipline technique telle que celle de l’urbaniste logisticien.

Comment s'organiser pour y arriver

L’évidente impossibilité factuelle de réaliser un projet tel que celui de ce billet ne doit pas être recherchée dans telle ou telle difficulté technique, financière ou juridique, facile à détecter dans notre résumé.

Cette impossibilité réside dans l’absence d’organe spécifique de conduite des programmes civils par délégation de la puissance publique, des études de conception jusqu’aux étapes d’amélioration continue, à l’échelle de très grandes régions et au-delà. Cette absence est la cause des dérives et inepties dénoncées au début de ce billet, imputables aux superpositions successives de réalisations conçues au bénéfice d’intérêts privés et particuliers agissant en relation directe avec des institutions inadaptées, soit parce qu’elles ont été créées par la puissance publique en vue de projets réalisés dans le cadre d’une définition figée de compétence administrative, soit à l’inverse parce qu’elles sont destinées aux prises de décisions politiques de haut niveau - chacune avec son essaim d’assistants et de conseillers, ses réserves de contrats types, ses représentations du pouvoir.

Il serait donc vain de créer une structure étatique supplémentaire simplement destinée à coordonner ces structures existantes pléthoriques et concurrentes, comme il serait illusoire de privilégier l’une des structures existantes pour en créer une excroissance adhoc.

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Il faut donc créer à neuf un organe spécifique, a minima dans un premier temps à titre temporaire pour un seul programme. Au-delà, pour son fonctionnement, il n’y a rien à inventer au plan de la sélection des personnes ni au plan des méthodes. En effet, la conduite des grands projets est une discipline parfaitement codifiée. Ses métiers sont spécifiques et diversifiés. En conséquence, la pratique de ces métiers ne s’improvise pas, encore moins la coopération entre eux, et si on s’appuie seulement sur le capital des expériences personnelles acquises par ailleurs, cette coopération entre les métiers s’établira trop progressivement, au prix d’erreurs impactant tout un projet. Au cœur de cette pratique, le « contract management » (ne pas confondre avec la seule gestion juridique et financière, donc ne pas traduire par « gestion des contrats ») exige les contributions de tous les métiers sur la durée de vie d’un ouvrage.

Insistons encore : cette conduite de grands programmes civils doit s’exercer par délégation de la puissance publique au plus haut niveau.

Alors seulement, des espaces de liberté collective pourront être trouvés et cette découverte pourra se traduire concrètement par des améliorations de nos vies quotidiennes.

En conséquence de cette spécificité, il faudra satisfaire une exigence naturelle de transparence aux citoyens contribuables futurs usagers et savoir la faire vivre plutôt que de la subir en marge. En effet, dans une maîtrise d’ouvrage en délégation de la puissance publique, le niveau de cette exigence déborde le cadre classique d’un « accompagnement du changement » par information, consultation, communication en relation aux futurs usagers (et plus largement en relation avec toutes les personnes et organismes concernés). La maîtrise d’ouvrage en délégation de la puissance publique devra pratiquer une forme d’association contributive des futurs usagers à ses travaux, a minima dans les études de définition des besoins puis le contrôle de la satisfaction de ces besoins, ainsi que dans tout ce qui concerne la maîtrise des risques et la sûreté de fonctionnement. Ce sera l’occasion d’une expérience démocratique moderne dans le quotidien et le réel, et dans le cadre défini pour chaque programme.

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vendredi 22 juin 2018

Reprise et respiration

Ce billet contient, plutôt en vrac malgré une tentative d’organisation (sans espoir car tout se tient), quelques développements de précédents billets de ce blog et quelques tentatives de réponses à de grandes questions selon les points de vue de ce blog.

Des nouveaux pouvoirs

De nombreuses œuvres contemporaines de fiction traitent de pouvoirs sur nos esprits exercés par des êtres humains exceptionnels.

Ces êtres exceptionnels de fiction sont le plus souvent des monstres qui utilisent leurs dons au cours de lutttes pour le pouvoir, soit pour leur propre compte personnel, soit au service de leurs créateurs lorsqu’il s’agit d’êtres améliorés.

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A l’inverse, l’Homme Nu (Dan Simmons, 1992, The Hollow Man) nous fait ressentir la souffrance de personnages envahis par les pensées (confuses et trop souvent mauvaises) de leur entourage, sans que leur don de télépathie passive ne leur procure aucune supériorité sur cet entourage, sauf dans les rares circonstances où ils peuvent échanger directement avec des personnes disposant du même don calamiteux. Les services dont nous disposons sur Internet, télécommunications, réseaux sociaux, bases de données, etc. devraient nous faire sentir proches de ces télépathes-là. Quelques détails déterminants s’y opposent : ce sont tous les connectés au réseau qui deviennent également doués d’une capacité quasi télépathique, de plus avec la liberté (théorique pour certains) de se déconnecter. Néanmoins, comment se fait-il que nous échappions à l’intolérable souffrance des télépathes passifs devant les bêtises et les méchancetés proférées par tant de nos semblables sur le Web, comment se fait-il que nous supportions l’énorme pression médiatique des faiseurs d’opinion et des offres commerciales ? Il existe de nombreuses réponses possibles. En voici quelques-unes. Une première : ce n’est pas directement la pensée, mais une expression élaborée qui en est diffusée sur le Web, dans une immense comédie où tout le monde ment aux autres et se ment à soi-même, ce n’est donc pas pire que la vie courante. Une deuxième : les services du canal d’inter communication ne sont pas neutres, ils nous piègent dans un rêve de bonheur et nous imprègnent des bonnes valeurs de paix sociale, dont celles du commerce dans l’abondance, ce qui nous fait avaler tout le reste. Une troisième : nous nous auto hypnotisons, notre conscience est accaparée par les procédures informatisées et noyée sous les vagues visuelles et sonores, dont les contenus ne pourraient être soumis à l’analyse que par des comparaisons attentives, ce qui semble au-delà de nos capacités sous hypnose…

Par excès de langage, certains commentateurs ont traité de grands criminels les dirigeants des entreprises du Net qui font métier de distraire et nourrir nos esprits, à grande échelle, par les techniques les plus élaborées, sous couvert de services gratuits prétendument financés par des recettes publicitaires - car nul ne doit mettre en doute la légende des origines de ces entreprises privées, selon laquelle leurs gigantesques moyens matériels, techniques, intellectuels ont surgi spontanément en quelques mois par le libre jeu de la Concurrence entre des startups fondées par quelques génies de la Science à leur sortie de l’Université. En réalité, la grande innovation qui fait la fortune de ces entrepreneurs géniaux n’est pas de nature technique, c’est la construction de façades brillantes en intermédiation d’un nouveau pouvoir monstrueux servi par ces façades sans qu’elles aient à en connaître ni les intentions ni les rouages. Il n’est pas étonnant que ces intermédiaires paraissent dénués d’âme en comparaison de personnages de romans et de films, lorsqu’ils se présentent à l’invitation d’assemblées de notables pour répondre par quelques déclarations falotes à des questions de détail ou à des accusations outrancières.

Carcon.jpg Néanmoins, si on considère l’intégralité de la grande boucle informatique incluant l’arrière-plan du Web (autrement dit les fabricants de la bonne pensée en réaction aux bons événements, sans oublier leurs guerriers de l’ombre) ainsi que presque tous les médias (ceux qui n’existeraient plus sans Internet), le pouvoir exercé sur nos esprits connectés est plus proche de celui des monstres des fictions fantastiques que de celui des organes d’influence historiques traditionnels à base de grands discours reproduits par des orateurs locaux, à base d’articles de journaux et d’affichages, etc.

Cependant, ce sont ces éléments historiques traditionnels d’influence qui semblent encore constituer dans leur domaine les seules références culturelles des grands personnages créateurs de nos lois et des experts qui les conseillent. Ces grands personnages de haute culture n’ont probablement lu aucun ouvrage sur la manipulation des esprits (en tous cas, surtout pas Propaganda d’Edward Bernays, le classique du genre publié en 1928) – une littérature considérée par eux comme mineure, trop bassement technique. Et s’ils l’ont fait en surmontant leurs préjugés, leurs présupposés culturels les ont probablement empêchés d’en assimiler les techniques d’influence « en démocratie » au-delà des détails historiques, et ils n’ont pas perçu le mépris de toute humanité que suppose leur mise en œuvre massive par des mercenaires au profit de n’importe quels clients. Quelqu’un pourrait-il leur faire sérieusement considérer le poids de ces techniques d’influence dans les développements de la deuxième guerre mondiale et de bien d’autres abus médiatiques aux conséquences meurtrières dans nos actualités ? Quelqu’un d’autre pourrait-il les aider à reconnaître la mise en oeuvre sur le Web de ces techniques d’influence, de manière permanente et massive en temps réel, au-delà de la dénonciation de manipulations à destination publicitaire et de minuscules mais bien réelles failles dans la pseudo confidentialité des données personnelles, rendues bien apparentes pour faire braire des ânes (en ignorant les vrais techniciens qui se débrouillent pour éviter de plus grandes catastrophes et ne cherchent pas à se faire connaître du grand public) ? Quelqu’un d’autre encore pourrait-il leur démontrer qu’aucune mesure réglementaire de « protection du troupeau » ne pourra réduire la réalité de la manipulation des masses par de telles techniques, ne serait-ce qu’à cause du délai de mise en place et d’imposition du respect de ce type de mesure, et d’ailleurs à partir de quelles preuves, pour quelles sanctions sur qui exercées par qui au nom de qui ? Mais que des solutions existent, déjà expérimentées dans l’Histoire avec des moyens très limités à l’époque, dont il serait facile de s’inspirer avec un peu d’audace et quelques innovations techniques en prolongement du projet originel du Web, afin de reconnaître aux « connectés du troupeau » un élémentaire pouvoir d’être, de telle sorte qu’ils ne se comportent plus en cobayes tatoués selon leur lot d'appartenance mais en personnes capables d'autonomie, cherchant à enrichir leurs propres compétences, par l’éducation permanente interactive, par l’exercice de responsabilités sur des finalités d’intérêt commun sur le Web ?

Ah bon, nos grandes personnes n’ont pas compris qu’elles aussi font partie du troupeau ! Ou bien, elles l’ont compris et sont juste satisfaites d’être en tête du troupeau, bien contentes que l’actuel système d’emprise générale sur les esprits ait rendu définitivement obsolète l’arsenal traditionnel d’oppression corporelle des manants par les privilégiés ? Déjà dans le passé, de manière épisodique, la supériorité de cette forme d’emprise sur les esprits s’était manifestée, au cours de quelques expériences religieuses de masse, puis au passage de plusieurs élans révolutionnaires. Mais, à présent, cette emprise, on a su la rendre permanente, créatrice de dépendances multiples et changeantes. Pour contribuer au maintien de l’illusion d’innocence et de fragilité de ce nouvel empire, on l’anime continuellement de jeux innovants et pervers, sur des thèmes d’actualité.

A ce régime-là, notre obésité mentale se porte bien.

Brèves critiques de valeurs et opinions communes de grande diffusion

Il devrait être inadmissible que nos parents et nos anciens aient tant peiné au nom d’idioties historiques qui nous les font considérer rétrospectivement à juste titre comme des demeurés, encore plus inadmissible si nos anciens ont versé leur sueur, leur sang et leurs larmes pour qu’aujourd’hui nos vitrines culturelles médiatisées soient encore illuminées d’enthousiasmes épidermiques et de rages dénonciatrices en propagation massive des mêmes élans historiques.

Dans l’état du monde, le projet de transformer l’être humain en être supérieur est un rêve de société infantile. Le projet prioritaire urgent, c’est de créer une société humaine, autrement dit de faire passer nos diverses sociétés infantiles (nos « civilisations ») à l’âge adulte. Ce projet-là suppose de reconnaître en préalable les limites de nos capacités humaines individuelles. C’est cela qui semble le plus difficile, cette reconnaissance de notre humble nature. Encore plus pénible : la perte de nos certitudes tranquilles et de nos illusions supérieures. Alors, il apparaît que nous ne saurons jamais faire évoluer nos sociétés traditionnelles (autrement que par des affrontements en série) vers une convergence qui fasse elle-même société, mais que nous pouvons inventer une super société, par exemple en reprenant le projet originel d’Internet.

Considérée comme un bien commun, notre Science est automatiquement frappée du même infantilisme que nos sociétés. Les mathématiques ont pris, dans les manuels scolaires et universitaires, en quelques années, une apparence de discipline juridique. La découverte de multiples univers de raisonnement, l’acquisition d’une compétence mentale par divers types d’exercices, ont disparu au profit d'une logique unitaire assommante et d'un pseudo savoir prétentieux, à l’opposé de la démarche scientifique.

Notre prétendue Révolution Numérique est une preuve expérimentale supplémentaire que chacun de nous aspire à la machine.

La logique binaire est une simplification techniquement équivalente à une conception de la Terre plate : localement et temporairement opératoire, mais ridiculisée par un zoom inverse ou par une réflexion historique. C’est pourtant l’univers des « zygolâtres », adorateurs de la machine parfaite, pour certains au point de réduire l’humain ordinaire à ses affects animaux. Ils ont leurs poètes, leurs philosophes, leurs grands auteurs, leurs savants réputés, leurs entrepreneurs vedettes, leurs juristes pointus, leurs politologues bavards. Nombreux. Il serait intéressant de déterminer à partir de quelle époque le mortel Socrate est devenu universellement éternel. Car on pourrait considérer que ce fut un grand moment de régression mentale, en légitimant la création de multiples théories logiquement cohérentes néanmoins tout aussi absurdes que les légendes dont elles reprenaient les prémisses.

Nous savons depuis la moitié du 20ème siècle, qu'une machine "intelligente" très simple, qui ne sait faire que trois opérations (reconnaître un modèle, le recopier, y substituer un autre modèle), permet de réaliser toutes les opérations concevables par toute machine « intelligente ». En observant notre propre comportement courant, il est difficile d'échapper à cette évidence humiliante. C’est que la machine « intelligente » qui nous fera croire qu'elle est humaine existe partout, c'est chacun de nous, dans nos comportements courants... Et ceci tout simplement par construction de l'être humain. Comment pourrait-il en être autrement, voilà une question inconcevable de l’intérieur de toute logique intellectuelle fondée sur une distinction théorique entre individu et société.

Minsk.jpg A la fin de « The Society of Mind » de Marvin Minsky, un ouvrage à relire au-delà des intentions de l’auteur, les derniers chapitres mettent en doute l’existence d’un libre arbitre individuel au sens traditionnel de la maîtrise de son propre destin. Pouvait-on imaginer une autre conclusion à la fin d’une démarche visant à modéliser l’esprit humain supposé individuel ? Quelle autre conclusion aurait pu être tirée d’une autre démarche visant à modéliser la société à partir des échanges entre les personnes ? Concrètement à notre époque soumise par nos propres « décisions » individuelles à des menaces planétaires que seules des décisions collectives pourraient alléger, ne serait-il par urgent de reconnaître les limites de notre libre arbitre individuel pour créer une société de « libre arbitre » sur notre destin collectif planétaire ?

On pourrait réécrire l'Histoire comme un combat entre les grands projets de réalisations matérielles ou intellectuelles, les grandes causes abstraites auxquelles on consacre sa vie, et toutes les formes sociales d'accomplissement personnel.

"Aucune bête ne l'aurait fait" répètent tant de héros avec leurs admirateurs, après ce qu’ils considèrent comme un grand exploit. La preuve que si. Et, dans ce cas, même pas un animal, une pauvre machine détraquée.

Les films fantastiques où des machines prennent le pouvoir sur l’Humanité ne font que transposer notre réalité peuplée de machines avides de pouvoir sur les autres. La différence entre notre réalité ordinaire et les œuvres d’imagination est de nature esthétique. Dans notre réalité, les machines ambitieuses sont d’apparence très banale dans leurs costumes et leurs mimiques, en comparaison des engins cauchemardesques de nos productions cinématographiques. Nos rues en sont remplies.

Assimiler le rêve au luxe, le bonheur au bien-être, c'est réduire l'être humain en dessous de l’animal, à une machine logique simpliste. En milieu urbain, avec un smartphone comme appendice directeur.

La relation première entre charbon, pétrole et progrès, la relation seconde entre progrès et pollution, fondent respectivement le moteur et la fatalité des grandes révolutions des 19ème et 20ème siècle, sur fonds de religions conquérantes. Ces relations feront aussi notre 21ème siècle, la deuxième avant la première, face à la brutalité des lois physiques à l'échelle planétaire. Plus rien à conquérir, sauf une humanité.

Il serait naïf de fonder la supériorité de l'être humain sur sa seule capacité à communiquer ses émotions. Tous les autres êtres vivants animaux et végétaux, par définition, possèdent cette capacité, d'une manière qu'il nous serait certainement profitable de comprendre - alors nous ressentirions ce que signifie leur mise en esclavage pour exploitation illimitée, pour notre seul confort.

Le grand enjeu humanitaire du 21ème siècle, avant que l’espoir de toute société humaine ne disparaisse dans l’effondrement de nos pseudo civilisations, c’est de construire un logiciel social commun (au sens d’une étiquette commune configurable selon besoins). On peut être optimiste en se souvenant de notre première jeunesse et en observant les cours de récréation des écoles primaires. Mais, pour le moment, il ne faut pas regarder ailleurs.

Chacun de nous, y compris si on a beaucoup voyagé ou beaucoup vécu, ne peut disposer que d'un capital intellectuel personnel infime en regard de l'univers de l'expérience humaine, lui-même insignifiant en regard de l'univers des possibles. La révolution numérique, par la création de colossales bases de données des connaissances, ne peut compenser la faiblesse naturelle de notre compréhension personnelle, ni sa précipitation à tout interpréter en fonction de son acquis pour ménager notre énergie mentale. Il faudrait, pour dépasser cette limite, inventer de nouvelles formes sociales de coopération mentale - et pour cela il faudrait nous rendre capables de remettre en cause des comportements, des lois imprescriptibles, des valeurs, probablement tous hérités de l'ère néolithique, car ce n'est pas faute de technologie que nos capacités collectives demeurent endormies mais par défaut de méthode dans la mise en commun de nos capacités mentales. En attendant, nous pouvons constater à quel point nos productions médiatiques, y compris les plus savantes, trahissent la petitesse de nos intelligences personnelles même cultivées en groupes - comme de misérables biquettes qui "font le tour de la question", au bout d'une laisse fixée à un fer jaillissant du béton.

arbois2.jpg Sur une planète de moins en moins habitable à la suite des dévastations parasitaires que nous commettons tous individuellement et collectivement avec une fausse mauvaise conscience, au milieu des contraintes meurtrières qui vont bientôt nous être imposées en retour, notre vieux fond commun de spiritualité animiste pourra-t-il préserver notre capacité à l’humanité ?

Ne demandez plus le chemin pour le Grand Musée de l'Homme. Il est partout autour et même à l’intérieur de nous. Nous sommes tous englués jusqu’à la moelle dans les mailles de nos réseaux de « communication » qui pompent notre énergie, accaparent notre temps ! Ce n’est pas l’entrée, c’est la sortie du Musée qu’il faut chercher.

Jamais la parabole de l’imbécile raisonnable qui cherche ses clés au pied du lampadaire « parce que là c’est éclairé » ne fut aussi actuelle. L’équivalent contemporain de cet imbécile raisonnable est persuadé qu’il peut tout savoir en questionnant son smartphone, et donc qu’il lui suffit d’une seule compétence, celle de savoir utiliser cet engin. Il est devenu tellement prétentieux qu’il trouverait indigne de se mettre à quatre pattes pour chercher ses clés (quelles clés ?) dans le noir à tâtons. De plus, si c’est un dirigeant soucieux de son image, c’est au nom de l’efficacité qu’il reste dans la lumière, en faisant de beaux discours sur l’innovation. Ces comportements stériles se conforment à l’idée générale que toute innovation relèverait d’une sorte de miracle, ce qui est une totale stupidité, parfaitement dénoncée par la parabole du lampadaire. A contrario, cette parabole exprime une autre vérité d’expérience : toute découverte impose à ses inventeurs un passage par une sorte d’étape animale. Les mystiques et les créateurs savent que ce passage nécessaire vers le sublime peut aussi souvent conduire au néant. Les entrepreneurs et leurs actionnaires se contentent de « prendre des risques ». Autrement dit, eux restent sous le lampadaire.

Confondre savoir et compétence, assimiler l’expérience personnelle à la seule relation du passé de chacun, c'est croire que, le grand jour venu, il nous suffira d'écouter une bande de super perroquets pour refaire le monde. Nous ne serons même plus capables de comprendre de quoi nous parlent ces super perroquets, mais de nouveau les parures à plumes inspireront le respect. Actuellement, en étape préliminaire de ce brillant avenir, un petit appareil plat nous permet de manifester la compétence qui va remplacer toutes les autres, celle de « savoir consulter » une immense base de données des connaissances.

Nos sociétés "modernes" nous démontrent que l'amour-propre et la honte vont ensemble, à la fois comme sentiment personnel et collectif : les deux disparaissent ensemble. En parallèle, l’égoïsme individuel et l’orgueil de groupe y sont encouragés sous toutes leurs formes, au bénéfice de la quasi parfaite prévisibilité des comportements qu’ils induisent. L’amour-propre pourrait-il être ressuscité comme ferment d’une nouvelle création sociale ?

dollh.jpg L’Enfer serait, selon des personnes d’expérience, pavé de bonnes intentions. D’autres personnes ont sérieusement prétendu pouvoir en déduire qu’un Paradis de l’Humanité ici-bas se trouverait donc au bout de n’importe quel cheminement individuel suffisamment long, pourvu que ce chemin soit pavé de mauvaises intentions. C’est la logique souterraine de beaucoup d’économistes, de nombreux penseurs profonds et d’une foule de politiques bavards, dont les prêtres du faux principe de subsidiarité et en général tous les ignorants volontaires des fondements de toute démocratie authentique. Malgré la pression du nombre et de la qualité des gens qui préconisent cette méthode d’accès individuel à un Paradis collectif, il ne peut échapper à personne que son application demeure défaillante dans les faits, notamment à cause de la confusion entretenue entre nos mauvaises intentions individuelles (une difficulté première étant de s’accorder précisément sur ce qu’il faut comprendre par « mauvaise intention ») et nos médiocres penchants les plus naturels et les plus partagés. De cette confusion vient que leur belle entreprise philanthropique de faux bon sens tend à dériver en foire de bestialité, sans discontinuité de comportement avec les fanatismes les plus obtus ni avec les errements d’esprits égarés, pourvu qu’ils restent dans les limites où personne ne leur fera de procès ici-bas. Conclusion : pour avoir voulu circonvenir la nature inépuisable des ressources infernales au lieu d’en reconnaître les réalités, cette méthode de cheminement vers le Paradis fait clairement partie des imprégnations culturelles qui nous font progresser vers l’Enfer, dans l’infinité de ses variantes légales et dans les innombrables variétés de leurs marginalités.

Au début du 21ème siècle, les manuels de référence de gestion économique ne sont encore que les bréviaires de la théologie du Progrès de l’Humanité, avatar contemporain des théologies qui parlent de l’Homme en opposition aux théologies qui parlent du Divin. La plupart des critiques de ces manuels demeurent dans le cadre de cette théologie contemporaine. C'est pourquoi leur cible demeure intacte.

On dit que l'on possède des savoirs. En pratique, c'est exactement l'inverse, chacun de nous est possédé par ses savoirs. Il faut être un peu savant, donc déjà bien possédé, pour en prendre conscience, et commencer à discerner entre croyance et savoir.

On étudie la transmission des savoirs. Et la transmission des croyances, on l'abandonne aux manipulateurs ?

En quoi l’attachement conscient à une croyance obsolète diffère-t-il d'un mensonge à soi-même ? Par un niveau de présence d'esprit ? Ce serait plutôt l’inverse : c’est pour ne pas devenir fou que chacun de nous finit par croire ce qui l’arrange. Il existe une expression pour exprimer cela en langue française pour le domaine matériel : on se sent bien dans ses meubles.

Comment peut-on prétendre faire « vivre ensemble » des gens qui n’ont pas les mêmes « valeurs » ? Les solutions historiques font encore de nos jours la preuve de leur « efficacité » : terreur généralisée, éradication des déviants, persécution des minorités identifiées, réduction de l’humain à l’animalité par diverses techniques dont récemment celles portées par les « nouvelles technologies »…. Il existe pourtant une infinité de solutions logiques pour structurer la vie commune en société au dessus de morales différentes : la création et l’entretien d’une étiquette sociale commune centrée sur les relations entre les personnes et sur les comportements en public, assumée comme moyen de respect mutuel et d’ouverture aux autres. A la différence d’une étiquette de cour royale ou de tout autre code de comportement de caste, ce type de solution suppose une capacité d’évolution de l’étiquette sociale en fonction de la population et de son environnement. En effet, à la différence d’un code immuable et indiscutable, une étiquette doit demeurer la production d’une communauté vivante, consciemment par nature soumise aux imperfections. L’entretien raisonné d’une étiquette sociale de vie commune suppose une forme authentique de démocratie, afin de préserver la reconnaissance intériorisée de l’artificiel dans l’étiquette en cours (et de sa part d’absurde), et cependant son acceptation par tous. Cette authenticité démocratique est incompatible avec l’enfermement dans les codes de castes, incompatible avec les prétentions universelles des vérités révélées, dans la mesure ou ces codes et ces vérités prétendent imposer leur propre étiquette, leurs valeurs et leur manière de penser, visant à produire l’isolement de pseudo élites ou revendiquant au contraire l’empire sur tous et sur toutes choses. Et l’Histoire nous apprend comment ces deux formes de blocage se combinent ! Si nous reconnaissons que le niveau d’emprise des instances étouffoirs correspond au niveau d’infantilisme social, il est possible d’affirmer que beaucoup de nos sociétés modernes sont encore très éloignées d'un état adulte.

L’association systématique entre « démocratie » et « débat » révèle la profondeur de la dénaturation de la démocratie. En effet, la finalité d’une institution démocratique n’est pas de débattre, surtout pas de débattre de propositions de détail établies en vue de satisfaire des priorités définies par ailleurs, c’est de construire le projet d’avenir du peuple souverain (d’une ville, d’une région, d’un état, de la planète) à grands traits, afin de pouvoir confier sa réalisation à des dirigeants compétents, ensuite contrôler et adapter autant que nécessaire. A l’inverse, ce que l’on appelle couramment (souvent avec un sous-entendu ironique) un « débat démocratique », pour dire que divers points de vue se sont exprimés dans une assemblée et qu’un vote a permis de trancher, n’a tel quel rien à voir avec la démocratie. Ce « débat démocratique » est une singerie pompeuse parmi tant d’autres dans nos sociétés infantiles.

« Les bonnes décisions sont souvent prises pour de mauvaises raisons » nous rappellent les malins défenseurs de régimes politiques traditionnels. Cette affirmation n’est pas innocente sous une apparence de sagesse éternelle et d’appel à la modestie. Elle est à l’opposé du processus de décision démocratique. En effet, dans un processus vraiment démocratique, on doit conserver les raisons des décisions prises, justement parce qu’il est normal que ces raisons apparaissent mauvaises après quelques temps, et qu’il faut pouvoir décider du maintien ou non des anciennes décisions en fonction de raisons actualisées. Dans une vraie démocratie, il n’existe pas de « bonnes » décisions, il n’y a que des décisions faites dans le temps présent pour le futur tel qu’on l’appréhende à partir du temps présent. Le jugement dans l’absolu d’un hypothétique tribunal de l’Histoire n’a aucune légitimité.

Le renouvellement de la démocratie, c’est-à-dire l’exercice direct du pouvoir par le peuple, suppose la reconnaissance des compétences individuelles des gens de ce peuple, leur valorisation au cours de processus de décision adaptés, leur développement dans la réalisation des décisions prises. Cette relation entre cette institution du pouvoir suprême et les individus qui la composent est cruciale. Le « miracle » de l’Antiquité grecque est le produit de ce fondement, il est futile d’en rechercher des causes mécaniques parmi des facteurs historiques économiques ou culturels. En effet, sans cette relation, on ne crée qu’un espace supplémentaire de singeries, d’autant plus lorsque l’institution pseudo démocratique est peuplée de supposées élites qui consacrent la plus grande partie de leur temps à discuter du bon habillage de l’actualité.

Cronscan.jpg A notre époque « moderne », on pourrait enfin s’intéresser aux mécanismes de manipulation dans leur ensemble et pas seulement à leurs détails et à leurs effets d’actualité. Toute manipulation pourrait être considérée comme une auto manipulation et on pourrait identifier les « fake logics » collectives imprimées dans nos raisonnements individuels – dont il nous est impossible de nous extraire tant que nous nous complaisons dans la paresse d’un « bon sens » majoritaire confortable, qu’il soit ou non le résultat de déductions « robustes » à partir d’hypothèses dont on a commodément oublié l’artificialité puisque tant d’autres semblent aussi l’avoir oubliée. Cessons de nous considérer systématiquement comme des « victimes » de manipulations et de nous exonérer de notre paresse mentale avec des arguments psy. Considérons plutôt qu’il n’y a que des agents de manipulation, en premier nous-mêmes, plus ou moins conscients, plus ou moins volontaires, mais toujours assez vicieux pour diluer toute idée de responsabilité personnelle dans un noble et vague sentiment de culpabilité - une culpabilité partagée avec d’autres…. En effet, comment pourrions-nous être coupables des "mécanismes sociaux" ? Alors que cette pesanteur paralysante de la culpabilité (devant qui, pour quoi) de nos propres imperfections (en comparaison d’imaginaires machines infaillibles) est un facteur d’inertie face aux besoins d'innovation sociale, elle pourrait être reconnue dans ses diverses variantes, non pas pour la surmonter (au prix de nouvelles illusions) mais afin de la convertir en conscience commune de nos limites individuelles pour rendre possibles les efforts collectifs de créations sociales dans l'intérêt commun.

Si, dans notre monde des humains, tout se tient pour que rien ne change, alors on doit admettre aussi que, justement du fait que tout se tient, tout doit pouvoir changer d’un seul coup. Il suffit pour cela de considérer que notre « tout » n’est pas le « tout » du monde, même en réduisant le champ à notre seule planète Terre.

De toute façon, nous ne pouvons plus « penser le changement », même le plus violent, comme une destruction préalable à une reconstruction, alors que nous avons déjà presque tout détruit autour de nous et que nous dépendons entièrement de ce qui reste. D'accord que c’est tellement plus chouette de penser comme si nous étions des dieux tout puissants et de vivre comme des singes, sauf que même les bébés ne s'y trompent pas.

Il est urgent de faire comprendre pourquoi il est physiquement impossible de « réparer la planète », et de faire réaliser à quel point les gens qui le prétendent sont des criminels contre l’humanité. En l’état de la Science, on peut tout au plus imaginer qu’un jour on saura comment retarder quelques effets indésirables… en provoquant quelques dégradations supplémentaires pour fabriquer des outils adaptés et les mettre en oeuvre par la consommation d’encore plus de ressources énergétiques. Schématiquement et par analogie, ce type d’opération sera pire que de creuser un trou pour récupérer de la matière afin de combler un autre trou, car dans ce cas, le trou creusé devra être plus important que le trou comblé : on devra donc vraiment s’assurer que l’opération se justifie pour la partie de population terrestre qui pourra en bénéficier… Rassurons-nous, nous sommes encore loin, en ce début du 21ème siècle, de pouvoir imaginer ce genre de sauvetage de quelques privilégiés ! Pour le moment, on « raisonne » encore séparément sur les réserves en ressources énergétiques, sur le changement climatique, sur la pollution, etc., alors qu’on ne sait encore pas grand chose sur les capacités autonomes de régénération de la planète (par exemple sur le plancton des océans, tandis que par ailleurs les satellites d’observation ne sont opérationnels que depuis une ou deux décennies). Les capacités planétaires autonomes qui nous importent, ce sont très précisément celles qui nous rendent cette planète humainement habitable. Car le seul grand projet d’avenir planétaire, c’est de se débrouiller pour exploiter la planète en dessous de ces capacités autonomes de régénération. Quelqu’un y travaille ? Quelqu’un est en charge de ce projet ?

lundi 26 mars 2018

De quelques automatismes dans nos processus de décisions collectives et de quelques possibilités de s’en affranchir

Ouverture tragique

Au cas peu probable où vous ne l’auriez pas remarqué, la plupart des propositions développées dans ce blog sont présentées avec une totale naïveté, comme si leur contenu découlait de la plus pure évidence. Un précédent billet s’en est expliqué. En particulier, ce billet-ci traite à sa manière du choix de nos finalités, de nos libertés et servitudes sans aucune référence au « Discours de la servitude volontaire » de La Boétie publié en 1576.

Voici en effet qu’une occasion se présente d’éclairer a posteriori nos propositions concernant la conduite des réunions de décision. Ces propositions sont rappelées en fin de billet.

L’occasion, c’est le livre « Conversations entre adultes » de Y. Varoufakis (publication en traduction française par LLL Les Liens qui Libèrent, 2017).

Les 500 pages du livre sont la relation de l'échec des négociations entre le gouvernement grec et les instances internationales créancières en 2014-2015, principalement dans le cadre de réunions entre décideurs de l’Eurogroupe (dont on trouvera la définition précise dans le livre). Plus précisément, il s'agit de l'échec des propositions successives du gouvernement grec pour se maintenir dans l'espace monétaire de l'euro tout en conservant des perspectives d'assainissement de son économie financière. Le résultat de cet échec est connu : la Grèce reste dans la zone monétaire de l'euro, mais son peuple est ruiné au sens le plus quotidien du terme.

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Dans l’actualité, le livre peut donc se lire comme un témoignage historique, un thriller ou un roman noir.

Pour la postérité, c’est un document de première main sur les automatismes fatals des réunions de grands décideurs.

En effet, le récit est celui d’un historien qui a pris ses distances, heureusement sans théoriser, sans rechercher un impossible détachement en regard du déroulement des opérations ni de leur résultat, car l’auteur est constamment au premier plan en tant que ministre des finances de la Grèce. Ses efforts répétés de mise au point de propositions qu’il espère toujours plus acceptables, ses états d'âme, ses intuitions, ses fiertés et ses regrets, ses relations personnelles avec d'autres décideurs, avec ses collaborateurs fidèles ou non.. sont précisément décrits sans pathos. A la fin, mais sans épanchement, son amertume transparaît face au constat de l’inutilité de ses propositions maintes fois refondues, malgré la reconnaissance ponctuelle de leur pertinence par des personnalités (dont certains membres de l'Eurogroupe en privé), alors que certaines des solutions proposées seront mises en oeuvre par ailleurs au profit d'autres pays que la Grèce.

L’ouvrage ne contient aucune invective contre X ou Y, aucune accusation contre telle ou telle nation ou contre son gouvernement. On n’y trouve pas de grands mots non plus, sauf à la toute fin pour évoquer brièvement un projet destiné à renforcer la démocratie en Europe.

Un résultat encore pire pour la Grèce (et pour l’idée d’une communauté européenne) aurait-il pu être obtenu si la Grèce avait été représentée par un incompétent et si l’Eurogroupe avait été composé de fonctionnaires peureux, ou occupé par une bande de gosses banalement pervers, attendant la récréation pour un cérémonial de punition collective de l’élève légèrement demeuré dont le professeur leur a fait comprendre dans un instant de lassitude qu’il leur faisait perdre leur temps à tous ?

Aucun doute n’est possible. C’est de la grande littérature.

Quelques ressorts de nos fatalités collectives

Prenons donc le livre « Conversations entre adultes » de Varoufakis comme un témoignage des inéluctables fatalités qui se réalisent automatiquement dans toutes nos instances de décision. Ce témoignage sera partagé par beaucoup de gens qui ont vécu ou vivent le même type d’expérience y compris à des échelles modestes. En effet, ce n'est pas seulement sur la Grèce que l'on peut pleurer à la fin, c'est sur notre pauvre humanité, incapable d'inventer une pratique raisonnable de la décision collective, alors que se précipitent les menaces physiques planétaires qui exigeraient des décisions difficiles, comprises et acceptées à tous les niveaux.

Plusieurs ressorts des automatismes de blocage de toute prise de décision collective raisonnée et responsable peuvent être identifiés à partir du livre « Conversations entre adultes » - un titre bien choisi, car le sort des discussions sur le fond y est vite réglé par le jeu des automatismes fatals.

Voici quelques uns de ces automatismes.

Prééminence d’un participant comme secrétaire de réunion (ou quel que soit le titre éventuellement directorial qu'on lui attribue, de toute façon à ne pas confondre avec un personnel d'enregistrement), comme organisateur et conducteur du débat, notamment en charge de la mise en forme des "conclusions" de la réunion (avec un pouvoir supplémentaire de rabotage ou d’élucubration lorsque la même rédaction desdites « conclusions » se destine à la fois aux médias et aux participants). L’imposition d’un roulement de la charge de secrétariat entre les participants fait partie des contre mesures bien connues, mais elle présente des inconvénients par rapport à une désignation définitive (dont celui d’une souvent longue mise au point des conclusions de chaque séance au cours du recueil des remarques et agréments successifs des participants) qui peuvent rendre inacceptable cette pratique, notamment en cas d’urgence, et contribuent à la multiplication des séances.

Réduction du débat à l'expression des représentations des intérêts, au-delà des traits personnels de chacun, qui peuvent dès lors se muer en artifices de rhétorique, et ponctuellement, passer pour des imperfections (bien entendu, ces imperfections peuvent résulter d'un calcul destiné à renforcer une représentation ou en affaiblir une autre, et les meilleurs acteurs, en particulier les meilleurs « représentants », le font naturellement).

Report hors réunion (typiquement dans un cadre personnalisé sur le territoire d'un des personnages) de la communication entre les personnes, sans remise en cause de leurs missions ou convictions propres, car il ne s'agit pas alors forcément de tentatives d'influence dans l’ombre, mais de simples échanges dans le respect de l'autre dans le but de se comprendre, ou a minima de constater les écarts exprimés selon des concepts communs – cette externalisation-là contribue par ailleurs à renforcer la brutalité des représentations en réunion, par l’introduction d’éléments implicites de relativisation des positions exprimées.

Pesanteur dirimante d’une autorité externe, au sens où, de toute façon, cette autorité décidera ce qui doit être décidé en fonction de critères complètement étrangers à ceux de la réunion ; alors, pour la forme, on discute sur des détails, mais dans les faits, pourquoi prendre le moindre risque de devoir assumer la responsabilité d’un résultat quelconque ? Le destin de toute proposition nouvelle est automatiquement de concentrer les énergies négatives.

Clôture dans l’entre soi. Les participants trouvent naturel de s’appeler par leurs prénoms à force de se retrouver, et de reconnaître les tics des uns et des autres… Et puis le club des décisionnaires, de réunion en réunion, devient peu à peu une sorte de secte, au sens où sa suffisance, à propos des questions qu’il doit traiter – et même lorsqu’il s’appuie par ailleurs sur des experts extérieurs - devient un présupposé de fait, une vérité immanente en filiation du présupposé de la supériorité de l’espèce humaine, et en particulier de la supériorité des « meilleurs » sur les autres, tout en conservant, à destination de ceux qui oseraient en douter, la soumission de façade à des dogmes décoratifs, par exemple celui de la valeur absolue de la vie humaine alors qu’on piétine le principe d’égalité qu’il implique logiquement, ou celui de la « démocratie » comme processus de décision collective alors qu’on la refuse tout en l’associant à des pseudo valeurs et des pseudo fondements abusivement qualifiés « démocratiques »… Les sectaires ne peuvent reconnaître leurs erreurs sans se démettre, ni devant leurs pairs ni devant leurs mandants, d’où leur tétanie collective devant toute originalité par rapport aux dogmes de la secte, d’autant plus lorsqu’ils se divisent eux-mêmes par des nuances dans l’interprétation des dogmes ou simplement par intérêt. En résumé, le contexte d’autosuffisance et la présomption élitiste d’infaillibilité qui en découle produisent et entretiennent une restriction mentale collective.

Le constat d’une seule de ces caractéristiques suffit à créer un doute sur l’utilité de telles réunions de décision. Que dire lorsque d’autres caractéristiques négatives s’y ajoutent ! Relisez « Conversations entre adultes » et souvenez-vous des dernières assemblées auxquelles vous avez « participé ».

Comment ne pas s’apercevoir que ces questions relatives aux processus de décision collective, à l’interface entre l’individuel et le social, sont au centre de la production de nos finalités, libertés et servitudes ? Ne serait-il pas urgent de repenser les gestes créateurs des équilibres entre « libertés » et « servitudes » plutôt que de se perdre à discuter de leurs manifestations en référence à des idéaux ? On notera au moins que les quelques dérives ci-dessus identifiées suffiraient à expliquer pourquoi une conduite autoritaire peut être plus « efficace » et par extension pourquoi nos pseudo démocraties, formelles et rouillées, en sont réduites à gérer des affaires courantes et des crises ponctuelles. En effet, ces dérives sont d’autant plus fatales lorsqu’il s’agit de prises de décisions dans l’intérêt général. Les effets de ces dérives sont encore amplifiés lorsque les qualités individuelles à faire reconnaître pour accéder aux instances de décision ont été définies par l’ »Histoire et la Culture », profondément conditionnées par les guerres, les luttes et leur préparation.

Il est évident qu’une conduite de réunion par des professionnels, telle que proposée à la fin de ce billet, serait inapplicable dans les contextes imposés et pour les objectifs souvent vagues de nos hautes instances de décision soumises aux types de défauts ci-dessus décrits. Dans l’état de notre monde, on pourrait même affirmer que les réunions de ces hautes instances ne devraient tout simplement pas être, ou au minimum qu’elles sont de bien peu d’utilité en regard de ce que leur permettraient leurs propres mandats et qu’en conséquence, elles renforcent la création ou la perpétuation de déséquilibres non assumés. Nul besoin d’une conduite trinitaire pour des décisions de modulation des encours en fonction des événements et des pressions d’intérêt, mais peut-être l’expérimentation vaudrait d’être tentée, au moins dans une perspective de perfectionnement de la formation des professionnels d’encadrement, en vue de réunions de décisions plus ambitieuses, un jour ailleurs autrement.

Rien qu’humains contre plus rien d’humains

A l’échelle mondiale, les instances décisionnaires dont nous avons besoin sont celles qui pourront faire élaborer et faire appliquer, globalement pour la planète et localement en cohérence, des scénarios réalistes d’évolution raisonnée, inspirés du rapport Meadows actualisé en 2004, sur la base d’une stratégie globale planétaire de survie des civilisations humaines (qui devront nécessairement s’adapter dans l’intérêt général planétaire).

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Ces instances n’existent pas. Ce qui se répète dans nos actualités ne leur laisse aucune perspective de création : les promotions de dirigeants à vie, la réélection des mêmes aux postes éminents (bien entendu par dévouement pour éviter pire), le repli des nations sur leurs propres intérêts de court terme dans leurs rêves de grandeur, la soumission des masses à l’exploitation des affects et au harcèlement mental par les offres de distractions, la virtualité flagrante des « droits de l’Homme » invoqués dans les discours et les ouvrages. Par-dessus ou en fondement de tous ces obstacles, s’enracine un tabou pesant, qui résiste à la révélation de la monstruosité des dégradations infligées par l’espèce humaine à sa propre planète. Ce tabou bloque la conversion mentale indispensable pour affronter la réalité du parasitisme exercé par l’humanité sur la planète, encore plus pour envisager les mesures à la hauteur. Ce tabou, c’est l’obsolescence de la singularité de l’espèce humaine et de ses valeurs imaginaires d’autopromotion.

Cependant, l’infrastructure technique universelle existe pour le développement de telles instances. Il suffirait d’une erreur d’un exécutant quelque part, en interprétation d’une directive creuse d’une grande organisation internationale dans la nébuleuse de l’ONU, et alors peut-être l’occasion pourrait être exploitée… Mais il faudra plus qu’une nième version de réseau social universel pour l’échange des idées, même dans le respect de conditions d’utilisation sympathiques, même à l’abri des scrutations des mercenaires au service d’entreprises de manipulation.

Au plan des cultures et des mentalités, pouvons-nous espérer qu’une science sociale soit construite dans l’urgence, afin de décrire les techniques nécessaires pour faire évoluer nos sociétés à partir de leur état présent vers un avenir possible à seulement 50 ans, ensuite soutenable dans la durée ? Quels ont été les déclencheurs des évolutions de nos civilisations humaines dans les quelques derniers siècles : les révoltes contre une oppression au nom de certaines valeurs contre d’autres valeurs, les soulèvements derrière puis contre les audaces des derniers grands conquérants, les exemples de personnalités exceptionnelles, la diffusion rapide de marchandises et de services par le libre jeu du Marché, les avancées de la Science et de la Technique (avec l’accélération de deux guerres mondiales), la quasi gratuité des ressources énergétiques par l’exploitation de ressources pétrolières et gazières (sans laquelle aucun Progrès ni technique ni social n’aurait été possible), sans oublier les innombrables rafistolages opérés dans l’ombre par de petits génies pour rectifier des méfaits ou des inexactitudes afin que rien ne change sauf les apparences ou inversement selon les circonstances… L’énumération est incomplète. Peu importe : n’a-t-on pas suffisamment fait l’expérience des divers déclencheurs d’évolutions et analysé les labeurs moins brillants qui ont rendu ces évolutions possibles (ou ont permis d’en pérenniser largement les conséquences) pour en connaître les travers et les fatalités – et surtout pour en apprécier l’inadaptation criante sur une planète en rétrécissement accéléré, à moins de viser l’extinction à grande vitesse ou de cultiver des espérances miraculeuses ?

On devrait depuis longtemps avoir constitué un savoir sociologique qui permettrait de « faire autrement ». Ce n’est pas le cas. Pourquoi persister à entretenir nos rêveries héroïques, par exemple celle du combat pour la Liberté et le Progrès (en réalité pour le confort par la consommation effrénée des ressources naturelles), au lieu de développer notre capacité à faire un choix raisonné des libertés et des servitudes compatibles avec une survie acceptable de nos civilisations ?

Conjecture : en partant de l’état du monde politique et sociologique, stable depuis un bon siècle, le seul ressort démocratique actuellement opératoire pour « faire autrement » sans augmenter la dégradation planétaire passerait par une révolte contre nous-mêmes, contre certaines de nos convictions profondes, de nos aspirations et de nos conventions sociales, rien que pour permettre l’acceptation d’un renoncement à une partie de notre confort physique et mental. D’ailleurs, il n’est pas évident qu’un tel renoncement prometteur d’inconforts et de déchirements, surtout si ce renoncement en restait au stade d’une commune contrition face aux réalités des menaces physiques identifiées, éviterait le déclenchement d’une guerre de tous contre tous en multiples formes plus ou moins ritualisées – la découverte d’une relation à la fois conflictuelle et réciproque entre la violence à soi-même et la violence contre les autres remonte loin dans le passé, à la naissance de beaucoup de religions. Où sont les gens compétents pour nous faire prendre du recul ? Qui les fera écouter ? Constatons le gaspillage de nos grands penseurs et de nos grands créateurs, obligés de s’affairer pour rester dans la lumière artificielle des projecteurs médiatiques, de se réfugier dans l’animation de mouvements d’idées séculaires, de philosopher sur les possibilités de dépassement de notre humanité…

Comment échapper au destin « humanesque » de notre humanité dérisoire sur son piédestal ?

Une réponse rationnelle serait la mise en place d’une démocratie d’humbles citoyens planétaires, rien qu’humains mais collectivement capables de décisions difficiles afin d’arbitrer entre des choix d’avenir, et collectivement capables de préserver la reconnaissance des erreurs éventuelles pour les redresser.

Sinon, à défaut d’une solution démocratique universelle responsable, peut-on raisonnablement anticiper une évolution globalement positive dans le « sens de l’Histoire », par exemple par la compétition entre des pouvoirs autocratiques capables d’imposer des mesures salvatrices ? Pour le moment, l’avenir qui se dessine dans les actualités diffusées par nos médias est une période d’affrontements entre grandes nations incarnées par des personnages enfermés dans leurs rôles de chefs dominants, et entre gangs internationaux de toutes sortes bien présents à l’intérieur des équipes autocratiques. La neutralisation d’abord seulement médiatique de toute limitation opératoire de l’arbitraire de ces pouvoirs est déjà presque partout bien engagée. Par le libre jeu des automatismes historiques habituels, on peut donc parier que ce monde saura réaliser, au plus dans quelques dizaines d’années, diverses formes d’extermination des « populations excédentaires », constatées sans compromission en résultat du libre jeu du Destin ou orchestrées pour de bonnes raisons sinon de bonnes causes. On maintiendra en servitude les opérateurs que l’on n’aura pas encore su remplacer par des machines intelligentes. Parallèlement, on traitera les résiduels en masses de robots biologiques totalement manipulés, constituées en réserves strictement contrôlées de sujets de jeux et distractions, accessoirement comme capital génétique à préserver pour un temps. Peut-être même que, dans certains pays, ces mutations sociales pourront se réaliser sans grand changement dans la grille des programmes de télévision et sans aucune interruption du fonctionnement des réseaux sociaux sur Internet.

Pour la définition de processus libératoires

« Conversations entre adultes » mériterait d’être considéré comme un grand livre d’humanité pour tous les temps, pour les mêmes raisons que « La guerre du Péloponnèse » de Thucydide qui date d’environ 2500 ans avant notre époque. A la suite de son modèle antique, cet ouvrage d’historien nous décrit un engrenage toujours actuel des fatalités humaines dans les instances décisionnaires, par le jeu d’automatismes régressifs collectifs. Ces automatismes ont été autrefois mal apprivoisés par l’invention de la rhétorique - une discipline destinée aux élites spécifiquement pour le cadre des débats publics, unique invention de l’humanité (dans sa variante occidentale) depuis le néolithique pour tenter de maîtriser collectivement les processus de choix de nos finalités, libertés, servitudes, à l’évidence insuffisante pour maîtriser la sauvagerie au-delà de la cité ou de la nation, bien au contraire du fait même de sa nature… A notre époque, les facteurs régressifs bien connus qui bloquent de l’intérieur ou au contraire précipitent malencontreusement tout processus collectif de décision douloureuse sur le long terme, seraient techniquement complètement surmontables. Au lieu de cela, nous semblons bien partis pour rejouer une suite similaire à celle de l’histoire antique racontée par Thucydide ou l’une de ses multiples répétitions jusqu’à notre époque, cette fois-ci à la plus grande échelle possible et sans la ressource d’un arrière-plan d’espaces et de peuples disponibles pour une renaissance.

Dans cette perspective, il devrait sembler urgent de consacrer quelques efforts à la conception de processus décisionnels collectifs adaptés aux technologies courantes et compatibles avec nos fonctionnements mentaux génériques.

Dans ce blog, on trouvera des propositions.

Rappel des propositions concernant la conduite des réunions de décision dans un contexte démocratique (au sens minimal où les participants se reconnaissent égaux dans le cadre de ces réunions), avec quelques précisions et reformulations en réponse à quelques écueils signalés dans ce billet : externalisation de la conduite de réunion, répartition de la conduite entre trois personnes professionnelles (soumises à une charte leur imposant, entre autres, une totale discrétion), en gros selon un principe trinitaire, la première pour faire respecter les règles et la progression vers les objectifs, la seconde pour faire s’exprimer l’expérience et l’intelligence de chaque participant, la troisième pour forcer le débat ainsi que l’expression des points de vue en dehors des ornières… Peu importe que la répartition des rôles trinitaires soit imparfaite dans la pratique, ces rôles étant par nature à la fois complémentaires et antagoniques, du moment que la réunion entre les participants ne se transforme pas en champ d’affrontement entre les éléments de cette trinité, ou, à l’inverse en un trop brillant exercice de collaboration productive entre ces éléments. D’où l’importance d’une autorité professionnelle de référence, capable de juger après coup, sur la base d’une consultation des participants et du rapport établi par les professionnels de la conduite trinitaire, si la réunion a produit quelque chose en regard de ses objectifs (sous-entendu objectifs de justification de décisions difficiles), si une autre réunion peut être reprogrammée en vue de poursuivre l’effort, si oui avec quelles recommandations susceptibles d’apporter une meilleure progression vers les objectifs, etc. De toute façon, il ne peut s’agir que de détecter des défauts flagrants sur le moment pour tenter de les corriger par la suite. Dans cette discipline, la définition de l’excellence ne peut être conçue dans l’absolu, la recherche d’une forme de perfection ne peut être que relative aux personnes rassemblées et aux objectifs. Toute grille de « Quality Control » au-delà des aspects logistiques serait une absurdité, comme toute prétention à une normalisation du déroulement des débats, comme toute sélection automatique des professionnels sur la base d’un cursus universitaire ou d’une procédure de certification – ou alors, osons affirmer que nos choix de décisions seraient « mieux » exécutés par des robots à partir d’une série de sondages et d’analyses des données et que ces choix pourraient être « aussi bien » acceptés par la population que les interprétations des tirages aléatoires et des illuminations des devins et chamanes d’autrefois ! Au contraire, il s’agit ici d’assumer nos prérogatives humaines avec détermination en toute conscience de nos limites, sans oublier qui nous sommes, que tous nous avons des ascendants que nous trouverions très frustes si nous pouvions remonter le temps, mais que nous leur devons tout, à commencer par notre nature…. Toute prétention à l’absolu serait dérisoire. En conséquence, le cadre général et le calendrier des réunions de décision doivent être conçus pour que les « erreurs » de décisions (c’est-à-dire les décisions à remettre en cause) puissent être reconnues, notamment par l’inadaptation de leurs motifs, et que les modifications raisonnablement nécessaires puissent être recherchées.

jeudi 30 novembre 2017

INFOX

Pour contrer la propagation de "fake news" sur un réseaux social à prétention universelle, il serait actuellement envisagé de créer une cellule de "fact checking" actionnée par les signalements émis par les usagers.

Sur le modèle de certaines séquences d'émissions télévisées ou de certains articles consacrés à la désintoxication et au décryptage, cette cellule permettrait au moins de redresser des erreurs de calcul ou d'interprétation statistique, de révéler des falsifications grossières (vidéo truquée, reprise d'image hors contexte, etc.), peut-être même aussi de repérer les variantes de racontars déjà répertoriés comme haineux ou stupides...

A temps pour effectivement stopper la propagation d'informations manipulatoires ?

Avec quelle pertinence de jugement dans un réseau mondial multiculturel ?

Par quels moyens de signalisation aux usagers ?

Volko.jpg A l'évidence, cette cellule de "fact checking" ne pourrait, au mieux, que répondre partiellement au problème de la propagation de fausses nouvelles. Par ailleurs, dans l'esprit des usagers, et dès le premier soupçon, la cellule des experts "fact checkers" pourrait représenter l'élément visible d'une grande boucle d'asservissement des esprits sous contrainte bien-pensante, par exemple dès lors que la cellule laisserait se propager des informations douteuses mais pour de "bonnes" causes aux bonnes couleurs, ou tarderait à se prononcer sur elles. Alors, comme dans les spectacles de débats dans nos médias, les éventuelles expressions d'opinions divergentes à l'intérieur de la cellule seraient considérées comme du théâtre de bavardage de haute culture, une exhibition hors sol.

De toute façon, toute solution par la création d'un nouvel organe est typique des opérations d'externalisation réalisées par des organisations figées pour évacuer des problèmes qu'elles ne peuvent pas traiter en interne ("traiter" peut signifier "étouffer"). Elle est aussi typique des solutions d'annonce en réaction d'apparence positive à des urgences médiatisées, de sorte que les critiques vont s'exprimer sur les détails de la solution, pas sur sa nature improvisée dans l'air du temps afin de soulager les inquiétudes bien exprimées sans rien changer par ailleurs, d'autant plus facilement que l'on usera d'un vocabulaire faussement innovant permettant d'ignorer l'histoire et la réalité du monde.

Car le phénomène de propagation des "fake news" n'est qu'un cas particulier du phénomène de rumeur ! Et on sait bien que les rumeurs nuisibles ne sont pas seulement celles qui se propagent par l'émotion et visent un effet de masse immédiat par l'exploitation des pulsions de panique, fureur, enthousiasme, etc. Il existe mille manières d'emballer un germe de rumeur délicieusement potentiellement "sauvage", et dix mille manières de le faire diffuser afin qu'il soit repris par chaque destinataire, à multiples détentes en variantes personnalisées, en vue du déclenchement explosif par des génies manipulateurs en fonction des événements ou par de simples témoins de ces événements provoqués ou fortuits, et même s'il n'existait pas d'intention malveillante au départ !

Canette.jpg Une rumeur produit des intermédiaires auto manipulés. Le destinataire final en vue de l'action, c'est la masse constituée de l'ensemble des intermédiaires acteurs de la rumeur. Peu importe que le germe de la rumeur soit vrai ou faux, faussement vrai ou vraiment faux, sa propagation réussie crée un potentiel d'action massive par un effet de possession mentale (faussement) individuellement librement consentie, la nature humaine faisant le reste... Bref, les intermédiaires sont les seuls à pouvoir contrôler cette propagation en se contrôlant eux-mêmes.

Dans un réseau social maîtrisé par quelques concepteurs, on devrait donc poser le problème dans sa généralité : comment donner un pouvoir aux usagers eux-mêmes pour qu'ils puissent se prémunir contre toute forme de rumeur en propagation rapide ?

Alors peut-être, on découvrirait que toute solution passe par une forme de "User Empowerment". Et qu'il existe là un espace pour l'innovation. Par exemple, en premier lieu, le réseau pourrait rendre publique une signalisation des éléments porteurs d'une rumeur en phase exponentielle - si possible déjà en phase germinale bien que la détection soit plus difficile. Cette signalisation serait directement associée aux liens proposés aux utilisateurs destinataires et potentiels propagateurs de la rumeur, à partir d'analyses automatiques en temps réel effectuées par des automates du réseau. En complément, il deviendrait opportun de proposer une échelle étendue des qualifications à disposition de chaque utilisateur pour qu'il puisse "noter" les informations qu'il rediffuse et qui ont été repérées comme des rumeurs, par exemple a minima par son niveau d'accord personnel "intuitif" et son niveau de doute "raisonnable" (le second n'étant pas le complément à 100% du premier).

Une cellule de professionnels reconnus dans chaque grand espace culturel pourrait se consacrer à la "User Assistance" contre la rumeur, a minima par la publication des conséquences possibles des rumeurs détectées (y compris par l'effet d'étouffement d'informations importantes mais gênantes pour certains intérêts). Cette cellule devrait refuser le piège du jugement Vrai/Faux (sauf cas grossiers cités ci-dessus), ainsi que la recherche des sources des rumeurs et des sanctions adaptées aux divers types de propagateurs. La référence éthique de la cellule devrait être explicitée, par exemple à partir d'une charte onusienne - en revanche, une affirmation d'"indépendance" ne convaincra personne au contraire d'une obligation de transparence des biais d'opinions internes à la cellule, même si elle paraît difficile à mettre en oeuvre dans les faits.

Quelle superbe opportunité, pour les actuels réseaux sociaux, d'investir dans quelques avancées technologiques, par la reprogrammation et l'extension de capacités souterraines existantes, pour créer de nouveaux services aux utilisateurs, conformément à leurs valeurs affichées, et sans rien changer de leur statut juridique !

Si l'on voulait innover dans un sens vraiment "démocratique", on pourrait associer à la cellule de professionnels, ou à terme carrément lui substituer, une cellule d'utilisateurs sélectionnés par tirage au sort parmi des volontaires et régulièrement renouvelée, afin de créer dans ce domaine un processus d'auto éducation collective, qui pourrait prendre une place centrale naturelle dans tout réseau social digne de ce nom.

Bondemain.jpg Sinon, c'est notre enfermement dans la préparation d'un scénario cousin du film "Demain ne meurt jamais" qui se continuera, dans une version à peine plus subtile que le délire de puissance exprimé par le dirigeant d'un immense groupe médiatique fabricant de buzz, et sans James Bond pour sauver le monde des guerres déclenchées pour faire les gros titres.

A l'époque de la sortie du film, la représentation caricaturale d'un grand patron d'une puissance mondiale semblait grotesque et son projet criminel suicidaire relevait de la liberté de création artistique. Comment ne pas en reconnaître les contours de plus en plus précis dans le présent, çà et là ?

Note. Le titre du billet, INFOX, est le mot proposé par une commission d'enrichissement de la langue française pour remplacer l'expression anglaise "fake news".

mardi 22 août 2017

Au pas de miracle

Actualité de la Grèce antique

En quoi notre monde moderne, dans ses structures économiques et géopolitiques mises à la bonne échelle, diffère-t-il de l'antiquité des cités grecques indépendantes, rivales, commerçantes dans un monde globalisé… ?

Enigrec.jpg

L’ouvrage « L’énigme grecque » de Josuah Ober (La Découverte, 2017, traduction française de « The Rise and Fall of Classical Greece », Princeton University Press, 2015) peut être lu comme le développement méthodique de cette analogie.

L’ouvrage s’appuie sur les études archéologiques et historiques récentes de la Grèce antique, pour tenter de comprendre pourquoi et comment les populations du monde grec antique ont pu développer tant d’éléments originaux de civilisation et les diffuser sous diverses formes d’abord dans leur monde méditerranéen puis au-delà, en les faisant vivre et rayonner bien après leurs quelques siècles de puissance politique.

L’une des thèses principales de l’ouvrage est que les cités du monde grec antique étaient amenées, pour diverses raisons culturelles et économiques, à se spécialiser dans le cadre d’un « Grand Marché » de l’époque, avec la mer comme canal principal d’échanges rapides (pour l’époque). D’où une « efflorescence » économique et culturelle du monde grec antique. Les recherches récentes confirment par ailleurs la prospérité d’une partie importante des familles grecques et même d’une population plus large d’étrangers résidents et de « non libres » – niveau de prospérité à comprendre dans l’absolu, à peine atteint de nouveau en Grèce moderne après plusieurs périodes historiques défavorables (sans parler de la période actuelle de régression).

Dans le domaine politique, l’ouvrage offre de nombreux sujets de réflexion et d’approfondissement à propos des fondements de la démocratie et de sa mise en œuvre, illustrés d’exemples historiques de l’antiquité grecque « efflorescente ».

On y retrouve quelques fondamentaux de toute démocratie authentique :

- équilibre entre les fonctions des instances citoyennes, celles des instances de « sages », et les tâches confiées à des experts - équilibre non figé définitivement, évoluant à l’expérience,

- instanciation directe du peuple en soi (c’est à dire de chacun soi-même) dans les instances citoyennes,

- automatisation de la sélection des citoyens appelés à contribuer aux instances citoyennes, de manière que chaque citoyen s’attende à être sélectionné plusieurs fois dans sa vie dans divers niveaux d’instances,

- régulation des débats, formation des citoyens à la parole publique,

- reconnaissance et encouragement au développement des compétences individuelles exercées par chaque citoyen au cours de sa vie professionnelle de cultivateur, artisan, commerçant, marin, artiste,...

- implication personnelle de chaque citoyen dans des tâches d’intérêt général dans le cours normal de sa vie sociale (dont l’entraînement militaire et son propre apprentissage de la démocratie),

etc.

Dans le monde grec antique, « la » démocratie idéale n’existe pas. Même lorsqu’une cité définit ses instances démocratiques à partir d’un modèle, il s’agit toujours d’une adaptation locale. D’autant plus lors des périodes critiques, ou à la suite d’une guerre civile. Athènes ne fut pas la seule cité démocratique. Ses institutions et leur pratique ont évolué dans le temps.

Dommage que ces gens n’aient pas inventé Internet ! Ou pas dommage, car peut-être alors, si leur Internet avait évolué comme l’actuel, il ne nous resterait rien de leur civilisation ?

Divers miroirs de la grande histoire

Dans son élan explicatif du rayonnement de l’antiquité grecque par un « Grand Marché » comme cadre d’une « destruction créatrice » et d’une « réduction des coûts de transaction » - comment ne pas reconnaître l’expression des doctrines de l’expansion économique par la libre concurrence – l’ouvrage de Josuah Ober repère les avantages relatifs d’un régime démocratique par rapport aux régimes élitistes dans la double capacité démocratique à préserver l’indépendance de chaque cité et à la développer économiquement, en favorisant un haut niveau de motivation des citoyens, à la fois en tant que contributeurs volontaires d’une force militaire offensive et défensive de leur cité, et individuellement en tant que contributeurs à son développement.

A l’opposé, l’univers de l’empire perse, bien que culturellement et économiquement très évolué, paraît statique, découpé en potentats locaux intermédiaires du pouvoir central.

Tout cela est bien beau, mais le processus de « destruction créatrice » à l’intérieur du monde grec antique tel qu’il nous est reconstitué se décrit par des guerres opportunistes et des conflits dont les ressorts paraissent plutôt minables déjà bien explicitement dans les récits des historiens antiques. Josuah Ober tente à chaque fois d’interpréter les actes de « destruction créatrice » comme les résultats de calculs locaux ou comme les résultantes de chocs géopolitiques – avec la Perse comme super puissance militaire et financière, alternativement envahissante au premier plan ou comme partenaire d’alliances variables en arrière plan en fonction de ses propres intérêts. L’ouvrage propose ainsi quelques définitions de mécanismes d’affrontement, et même une modélisation des paramètres et de la logique des décisions prises par les acteurs historiques dans leurs stratégies d’expansion et dans leurs tactiques militaires.

Au total, les diverses tentatives d’explication de l’énigme grecque développées par l’auteur sont éclairantes mais pas décisives même prises ensemble : analogie avec l’écologie de colonies de fourmis autour d’un étang, modélisation informatique des décisions locales, analogies à une économie de marché moderne y compris par certains éléments d’économie monétaire, mise en évidence du travail en profondeur des idées démocratiques et de leur supériorité tactique…

Ce qui est bien expliqué dans l’ouvrage de Josuah Ober, c’est que le « miracle grec antique » a bénéficié de la conjonction de processus politico économiques favorables. L’auteur n’oublie pas mais place de fait au second plan les singularités culturelles du monde grec athénien antique qui ont fondé et entretenu son « efflorescence » malgré les tentatives spartiates d’étouffement. Il reste qu’il est difficile d’expliquer pourquoi tant de productions du « miracle grec » nous apparaissent maintenant comme si elles avaient été conçues gratuitement pour la seule gloire de l’humanité. Illusion d’optique de notre part certainement. Mais aussi choc en retour par la révélation de certaines pauvretés de notre époque.

Le livre du Professeur Ober se concentre sur sa vision explicative globale de l’énigme grecque par le « Grand Marché », complétée par diverses modélisations et analogies. Sans doute l’auteur considère que ses lecteurs se tourneront naturellement vers d’autres ouvrages pour approfondir les singularités à la base du « miracle grec» que son approche ne peut qu’effleurer. Il est dommage qu’il n’y incite pas explicitement (sauf dans les notes et parcimonieusement). Au contraire, il soumet ponctuellement le lecteur à quelques excès d’enthousiasme explicatif par des théories récentes.

milovenu.jpg Par exemple, à propos du célèbre dialogue entre les Athéniens et les Méliens (habitants de l’île de Mélos, celle de la « Vénus de Milo ») pendant la guerre du Péloponnèse, l’ouvrage d’Ober prétend expliquer le résultat fatal pour les Méliens de cet affrontement oratoire par un défaut d’évaluation de leur situation, en faisant référence à la théorie des perspectives de l’économie comportementale….

Le lecteur normalement paresseux risque de manquer quelque chose d’important pour sa compréhension du « miracle grec » s’il se laisse éblouir par la modernité revendiquée d’une telle « explication » !

A l’origine, Thucydide, l’historien de l’époque, a consacré une bonne dizaine de pages de son chapitre sur la seizième année de la guerre du Péloponnèse, au détail de la tentative ratée de négociation entre les représentants du corps expéditionnaire athénien sur l’Île de Mélos et les notables locaux. Pour ces derniers, le contexte était menaçant mais pas forcément désespéré, sachant que l’île avait déjà été envahie et sa campagne saccagée dix ans plus tôt par une précédente expédition athénienne, qui s’était ensuite retirée en laissant la cité intacte, sans doute à la fois par manque de détermination, peut-être aussi faute de pouvoir maintenir sur place un effectif important. Rétrospectivement, l’« erreur » des Méliens face à une nouvelle invasion est d’avoir sous-estimé la capacité des Athéniens à tenir le siège de leur cité avec une troupe réduite pendant plusieurs mois jusqu’à ce qu’un traître leur ouvre une porte – d’autres cités insulaires ont gagné le même pari. En tous cas, le dialogue de la négociation tel qu’il nous est rapporté par Thucydide ne doit pas être considéré comme un morceau de bravoure d’opéra comique entre des représentants de la force brute face à des représentants d’un droit à la neutralité paisible (liberté revendiquée plutôt que droit ?), mais comme l’un des sommets d’une oeuvre consacrée à l’étude minutieuse des engrenages générateurs des guerres, comment s’augmente l’intensité des affrontements et comment s’étend leur champ d’action, en toute logique et en toute raison humaine.…

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On trouvera par ailleurs, par exemple dans un recueil de séminaires de Cornelius Castoriadis (Thucydide, la force et le droit, Editions du Seuil, 2011, vers le milieu du volume), une présentation de cet épisode célèbre entre Athéniens et Méliens. On comprendra pourquoi la négociation ratée a mérité l’attention de générations d’historiens (dont probablement Machiavel). Le texte de Thucydide reste d’actualité à travers les siècles. En plus, on trouvera, dans le recueil ci-dessus référencé, une réflexion sur les ressorts du « miracle grec » athénien tel qu’il fut analysé par ses contemporains. C’est un complément dans l’exploration de l’énigme grecque pour mieux apprécier la dimension et l’apport original de l’ouvrage de Josuah Ober.

Miracle ou pas miracle

Revenons au fond. Comment expliquer la simple possibilité d’apparition de Platon, d’Aristote et tant d’autres à la suite de Socrate ou contre Socrate ? Et comment expliquer les autres, moins connus ou ignorés, qui les ont précédés, puis ceux qui ont permis cette suite et l’ont prolongée ? Par quels canaux de transmission de l’époque ?

Mêmes questions, encore plus évidentes, pour les architectes, ingénieurs, mathématiciens, médecins, artistes, artisans de l’époque du « miracle grec »... N’avons-nous pas oublié quelque chose dans le domaine de la transmission et du développement des compétences, malgré les performances de nos systèmes éducatifs, malgré Internet, malgré la pertinence argumentée de nos diverses théories de la communication et de l’apprentissage ?

Concernant la création d’institutions démocratiques, ne serait-il pas opportun de vraiment expliquer comment des Solon et des Clisthène ont pu inventer et mettre en pratique les réformes qui ont fondé les institutions démocratiques dans certaines cités de la Grèce très antique, localement et des centaines de fois ? De quelles circonstances ont-ils bénéficié, sur quels soutiens se sont-ils appuyés, quelle expérience préalable leur a été utile, quelle progression ont-ils suivie dans la mise en oeuvre ? Car il est impossible d’imaginer qu’ils n’aient rencontré aucune opposition ! En plus, c’était à une époque où l’écriture était rare, certainement encore plus la capacité de lire… Justement, l’intelligence de l’écoute, le respect de la parole et des nuances, l’encouragement à la réflexion individuelle dans le concret, l’acceptation d’un devoir d’effort personnel, l’organisation du débat public pour qu’il soit productif ne seraient-ils pas des éléments fondateurs d’une démocratie authentique, à retrouver d’urgence ? Le coeur du « miracle grec » ne serait-ce pas la création d’un système de décision collective – si on préfère, une institution de l’exercice de la liberté collective - qui était aussi le principal incubateur des intelligences et des compétences individuelles ? Qu’est-ce que cela nous dit en retour sur nos sociétés prétendument avancées qui consacrent tant d’efforts à réguler (ou à étouffer sous diverses doctrines pesantes) leur conflit interne sui generis entre les libertés individuelles et la contrainte collective (ou leurs avatars) ?

Concernant le maintien de la paix dans le monde, ne serait-il pas utile d’approfondir les raisons historiques de la non destruction de la cité d'Athènes et de la non déportation de sa population, alors qu'Athènes était vaincue et occupée à la fin de la guerre du Péloponnèse, et alors qu'il n'existait à l'époque rien d'équivalent à notre ONU, mais sans doute "quelque chose" de plus fort et de plus spécifique que les concepts génériques abstraits de ce que nous appelons le droit international - un « quelque chose » que nous ferions bien, chacun de nous individuellement, de réinventer et de travailler pour notre survie un jour à venir ? Pourquoi, à l'inverse de quelques exceptions historiques, la tendance naturelle d'évolution des cités états indépendantes semble être soit leur intégration sanglante dans un empire soit leur anéantissement intégral par mise sous cocon ou destruction physique ? Les ruines des cités mayas témoignent pour nous d’un autre avertissement que celles des cités de l’antiquité grecque.

Poser ces questions de cette façon, c’est rechercher concrètement les possibilités de notre avenir en échappant provisoirement au confort mental de notre supériorité moderne factice et en sortant de notre cadre contemporain de « Grand Marché à bas coût de transaction » autour d’un Net dévoyé, où tout le monde tend à s’assimiler aux mêmes modèles en miroir, au point que l’on croit pouvoir faire l’économie de se comprendre, et que l'on s’entraîne à faire l’économie d’exister.

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Car la plus grossière des « erreurs de perspective » nous est imposée par nos dirigeants politiques, nos grandes entreprises et tant d’institutions et d’organismes soucieux de notre bien-être par une saine gestion financière. Ils nous bombardent de slogans prétendument progressistes du genre « tous ensemble pour le développement », alors que notre planète se détruit chaque jour un peu plus, au point que des régions entières sont devenues inhabitables et que des espaces océaniques se stérilisent. Qu’importe, chacun doit s’activer à augmenter son poids sur une Terre qui se ratatine ! Grotesque provocation d’une « destruction créatrice » géante – un carnage définitif.

Donc, c’est bien un changement de civilisation du genre du « miracle grec » qu’il nous faut, ou son équivalent dans d’autres cultures, afin de recréer un système de décision collective responsable de notre destin planétaire, et pouvoir de nouveau développer notre humanité.

On a su faire.

Il est urgent de nous pencher sur les cendres historiques de ce « miracle grec », et d’activer notre cerveau d’humble hominidé pour en imaginer quelques étincelles dans le présent.

dimanche 28 mai 2017

Mémoire libre

Si vous cherchez un éclairage original sur la prétendue bataille pour la liberté du Net, nous vous suggérons nos billets à propos du lien URL, à propos du logiciel libre et surtout, les billets sur le thème de la propagande.

Ici, nous reprenons plusieurs thèmes porteurs de ce blog : liberté et mémoire, liberté et intelligence… en relation avec le Web. Ce sont de grandes questions, et les quelques réponses proposées sont à comprendre ainsi.

Décadrage

On peut philosopher gravement sur la dialectique entre la liberté et les capacités extensives de l’être humain, telles que la mémoire ou l’intelligence, à la suite de grands auteurs. En déplaçant la réflexion vers l’étude de vraies situations extrêmes ou d’imaginaires monstrueux, on peut en dire et en écrire toujours plus, on peut même susciter des controverses contemporaines aussi passionnées qu’abstraites. Cependant, à moins de réussir un exploit par un nouvel effort de distorsion logique, il est difficile, sauf abus de la licence poétique, d’éviter la redécouverte de réalités connues de tous les enfants dans les cours de récréation.

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C’est bien une réalité de longue date, que notre nature humaine dérange nos exercices de spéculations intellectuelles et que, depuis l’antiquité, rares sont les penseurs qui ont osé l’explorer sans chercher à en extraire une théorie éternelle, pour la seule sagesse de leur temps.

Ce déficit empêche de constater les phénomènes massifs qui se déroulent quotidiennement dans notre vie très différente de celle de nos parents, au plan physique comme au plan mental. Par exemple, il pourrait être urgent de s’apercevoir que, par les effets médiatiques cumulés et notamment par Internet, la diffusion des idées tend naturellement à être remplacée par celle des rêves. On pourrait en trouver une explication simple : toute diffusion massive étant une banalisation par répétition, imitation, réplication, démultiplication, recomposition… les rêves sont, contrairement aux idées, par nature destinés à ce type de propagation envahissante alors que les idées sont vite rangées dans des tiroirs mentaux et des encyclopédies avec leur contextes et antécédents explicatifs, d’autant plus pour les grandes idées encombrantes.

Admettons que notre époque se caractérise par l’invasion des rêves et par leur banalisation. Alors, une conséquence en retour apparaît, celle de notre carence relative en production d’idées neuves adaptées aux « défis » spécifiques de notre époque et aux atouts dont nous disposons. Une preuve parmi d’autres : la coïncidence entre une révolution numérique portée par un réseau Internet universel et, d’autre part, la diminution irréversible de l’espace planétaire habitable révèle un vide abyssal dans l’organisation de la responsabilité collective.

Projet impossible, celui de nous échapper des machines d'engrenages fatals alimentées par nos rêves, si bien entretenues par nos pesanteurs mentales, et pour cela, d’utiliser au mieux les opportunités existantes et d’user de certaines de nos capacités naturelles négligées ?

Le smartphone comme véhicule de libération massive

Tous ces gens qui progressent en silence dans les rues des villes, le regard fixé sur leur smartphone, s’évitant au dernier instant, témoignent-ils d’un niveau supérieur de civilisation ou d’un genre nouveau d’aliénation et de gâchis ?

Tous nos amis connectés en permanence, qui se précipitent sur leur smartphone à chaque instant pour se renseigner sur tout sujet de détail au cours d’une conversation, à quoi leur sert la culture acquise après plusieurs années scolaires, que sont devenues leurs capacités de recul et de réflexion si chèrement gagnées dans l’expérience de la vie – puisque pour eux toutes les réponses vraies et complètes sont dans leur informatique portative, bien meilleures que tout ce qu’ils pourraient recueillir d’un échange avec d’autres ? A ce compte là, osons poser la question : que peut apporter à quiconque une relation avec des personnes dépendantes de leurs smartphones ? Quelle relation humaine est possible entre ces personnes dépendantes alors que le doute, l’attente, l’écoute de l’autre sont oblitérés constamment par l’exécution de procédures réflexes dont les résultats sont aussitôt oubliés ?

D’ailleurs, les usagers profonds du smartphone n’ont pas plus de mémoire propre que leur engin. Leurs souvenirs personnels se limitent à quelques photos ou vidéos de leur passé proche, et encore seulement si ces images peuvent servir à impressionner leurs semblables ou à justifier leurs projets publics, conformes aux modèles des clips publicitaires. C’est la dissolution des mémoires humaines dans un avenir clos, le concassage des esprits dans les impératifs des relations à déclics, la reproduction automatisée de pensées et de gestes de gestion par touches successives. Est-il si étonnant que beaucoup d'entre nous soient à la recherche d'une identité ?

Entre deux populations primitives (imaginaires !) , la première dont les membres exécutent spontanément sur place une danse de l’ours dès que l’un d’eux découvre un caca de plantigrade, la seconde dont chaque tribu exécute une danse de l’ours collective après des préparatifs spécifiques en attente du bon changement de phase lunaire, laquelle est la plus évoluée au plan culturel ? Question piège évidemment, car les deux populations ont le même fonds culturel, au point qu’il peut s’agir d’une seule population, dont l’observateur immergé de passage aura retenu l’un ou l’autre aspect. Question explosive si on la projette sur nos civilisations « modernes » en continuité des paragraphes précédents : sur un arrière-plan technique et culturel hérité, nos spontanéités animales individuelles se figent en automatismes, pas seulement dans les stades et les boîtes de nuit, mais tout au long de nos vies connectées. Et notre patrimoine technique et culturel ne sera bientôt plus qu’un décor, un prétexte à jeux et concours, pour nous rassurer sur la supériorité de notre intelligence humaine et sur la puissance de ses créations.

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Car une grande illusion de notre temps, n’est-elle pas de considérer implicitement que nous sommes forcément plus intelligents et plus libres que nos anciens primitifs ou que nos parents et grands parents du 20ème siècle, grâce à Internet et à la puissance de nos esclaves mécaniques ? Et que nous pouvons couramment, de ce fait, dépasser les aspects jugés rétrogrades de notre nature humaine, c'est-à-dire, pour faire simple, tout ce qui se fait encore sans smartphone : pas grand-chose donc… Mais c’est une erreur de perspective, car ce smartphone est devenu l’instrument obligatoire de nos choix individuels pour les prochaines minutes de nos vies, à partir de dialogues informatiques programmés et de propositions personnalisées par des algorithmes exploitant des statistiques géantes et des ressources satellitaires. Si nous reconnaissons que notre liberté personnelle au cours de notre vie sociale ne peut être que la liberté du choix de nos propres servitudes en actes, en comportement et en pensée, selon notre choix d’appartenance à tel ou tel groupe social (et sans pouvoir nous évader des groupes sociaux auxquels nous appartenons par nature, par exemple la famille), alors nous pouvons comprendre pourquoi l’atomisation ludique de nos choix de court terme proposée par notre smartphone, en apparente indépendance des pesanteurs de la vraie vie, nous apparaît comme un jeu de liberté, mais aussi nous pouvons comprendre que ce n’est qu’un simulacre de liberté, un jeu débilitant.

« Un rhinocéros à toute allure sur le trottoir d’en face ! ». La pièce Rhinocéros d’Eugène Ionesco, à charge contre toutes les formes d’emprise totalitaire reconnues après la deuxième guerre mondiale, prend un sens nouveau, quand nous apercevons tant de rhinos d’élite sur roulettes filant allègrement selon les directives de leur smartphone, oreilles obturées par les écouteurs, indifférents aux autres à l’exception de leurs semblables. La pièce Rhinocéros, au contraire des appels pompeux à l’indignation, nous parle de la banalité de l’emprise totalitaire et de son mode de propagation. A présent, nous peinons à réaliser comment nos tendances naturelles nous poussent à muter tous en rhinocéros sous l’effet des accélérateurs médiatiques, certes nous n'allons pas tous nous transformer en militants aux cerveaux imprimés, mais cependant tous en vrais super humains constamment absorbés par leurs smartphones qui se croient libres dans leur cage de plus en plus mal nettoyée (pour cause de complexité). Des rhinos en voie de disparition, comme les vrais, par l'effet d’une inadaptation évidente.

Avec le recul, on s’aperçoit que chaque époque de notre histoire gère ses propres problèmes, mais avec toujours la même difficulté, celle d’une création sociale adaptée. Tant que l’humanité se réduisait à quelques êtres assez bien répartis sur Terre en fonction des contraintes et possibilités naturelles locales, tant que nous étions de faibles pilleurs de ressources, tant que nous étions de négligeables producteurs de rejets et de déchets, nos inventions techniques, nos expérimentations politiques et sociales avaient peu de conséquences sur nos semblables à l’autre bout du monde, et nos doctrines de confort et nos rêveries de puissance pouvaient aspirer à l’éternel et à l’universel sans autre risque de contradiction qu’entre les variantes d’elles mêmes. Aujourd’hui, la massive machinerie industrielle de l'humanité devient globalement insupportable au sens le plus matériel du terme, du fait de son expansion et de sa soumission brute aux lois physiques. Presque tous nos actes individuels, s’ils sont conformes aux modèles de comportement « civilisé normal » et s’ils utilisent des objets industriels ou consomment de l’énergie comme le smartphone, sont devenus de petits crimes contre l’humanité dans son ensemble. En termes génériques, le problème crucial de notre époque est celui d’une création sociale capable d’instaurer un équilibre durable entre liberté et responsabilité, à la fois au plan individuel et collectif.

Le smartphone suffirait largement comme relais personnel d’une forme de démocratie planétaire, comme instrument médiateur permettant d’assurer nos besoins en énergie domestique dans un cadre d’intérêt général, etc.

Sinon, le smartphone tel qu’il existe pour un usage individuel en connexion permanente, néanmoins ludique et irresponsable, pourrait être le dernier instrument produit industriellement en grande quantité pour la mise en miettes de nos libertés.

L’automobile individuelle en production massive fut le premier du genre. On commence bien tardivement à en faire le bilan planétaire, pourtant édifiant.

Vive Internet libre !

Concrètement, le sentiment personnel de liberté se crée à la suite d’une ouverture du champ de nos pensées, actions, comportements, rêves…. De même à l’inverse, le sentiment de perte de liberté naît d’une fermeture. Les deux supposent la survenue d’une discontinuité ou le constat d’une différence par rapport à un état de référence constitué des imprégnations de nos propres groupes sociaux d’appartenance.

En effet, le sentiment de liberté ou de servitude peut être considéré comme un sentiment social, projetable sur autrui, être humain ou animal (et dans une autre échelle temporelle tout être végétal et plus généralement toute entité personnalisable). Il est partageable avec autrui dans la mesure où il existe une communauté partielle de référence. C’est ainsi que nous analysons comparativement et ressentons en quelques minutes, dès les premières prises de contact avec de nouveaux voisins, les contraintes auxquelles il sont soumis, les libertés qu’ils s’accordent par inconscience ou par habitude (surtout si lesdites libertés présentent des risques d’inconfort pour nous), leurs tics, leurs handicaps, leurs aptitudes et compétences spéciales (inquiétantes ?), leurs angles aveugles et leurs interdits (ils sont comme nous mais autrement)… en vue de notre future relation avec eux et pour la durée estimée de cette relation. C’est ainsi, d’une autre manière, que nous aimons, par un conditionnement collectif enfantin, imaginer l’Indien d’Amérique du Nord, avant sa colonisation et son extermination, comme un être comparativement plus libre que nos contemporains urbanisés, et volontairement dans cette rêverie nous négligeons les contraintes de la vie dans une nature sauvage sans le confort des techniques et connaissances accumulées depuis l’ère néolithique. Bref, sentiment n’étant pas raison, le sentiment de liberté est une réalité sociale bien avant toute conception théorique de « la liberté ».

D’ailleurs, de ce point de vue, l’idée de « la » Liberté, comme idéal générique, apparaît comme un artefact naïf du même genre que « le » Progrès. Cette Liberté s’apparente à un super doudou collectif, grotesque mais puissant, puisque tant de gens lui ont sacrifié leur vie. Les massacres au nom de la Liberté éternelle ne traduisent que la force des croyances et des mots d’ordre auxquels nous abandonnons la possession de nos esprits. Et nous respecterions mieux nos anciens en cultivant la mémoire de leurs compétences et de ce qu’ils ont eux-mêmes pu exprimer de leurs vies pénibles et des folies de leur temps, plutôt que de noyer leur souvenir dans des formules creuses à partir de nos valeurs préférées du moment, en interprétant leurs projets et pensées selon des critères d’avancée ou de recul dans une supposée marche vers le Progrès dont nos sociétés modernes seraient les produits miraculeux.

Nous ne reprenons pas ici les arguments démontrant à quel point Internet, dans son état présent, à l’opposé des intentions originelles de sa création, est devenu un instrument d’encadrement des esprits, alors que son utilisation procure un vrai sentiment de liberté instantanée - là est le piège. C’est le piège archi connu des manipulateurs, depuis toujours efficace même dans ses variantes les plus grossières. C’est que, individuellement, par économie d’énergie intellectuelle, cela nous arrange bien de tomber dans ce vieux piège, difficile à distinguer sur le moment de nos principes naturels d’action, notamment chaque fois que nous y sommes entraînés par imitation.

Cependant, la puissance spécifique du piège Internet (répétons : dans son état présent), est démultipliée par l’illusion d’une réponse à l’appel de communion universelle qui existe en chacun de nous de diverses manières - que notre humanité n’a-t-elle pas tenté dans son histoire pour en compenser les déceptions !

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Nous devons au réalisateur japonais Mamoru Oshii plusieurs films traitant de la cybernétique et du rêve. Son film d’animation Ghost in the Shell est célèbre pour ses qualités esthétiques. Les personnages principaux, la major Kusanagi et son collègue Batou, sont des super héros issus d’un reconditionnement à la suite d’accidents graves de leurs vies d’humains ordinaires. Ils travaillent à la sécurité nationale dans un service d’élite, pour affronter d’autres personnages surhumains, des délinquants particulièrement dangereux. Parmi ces délinquants, un hacker se révèle peu à peu comme un être intégré au Net, sans existence physique propre. Après diverses péripéties, l’histoire se termine par la fusion volontaire de la major Kusanagi avec le Net, au prix de sa destruction corporelle pour détruire le hacker délinquant. Avec le recul de plusieurs dizaines d’années de pratique d’Internet, on peut trouver l’histoire carrément naïve, ou assimiler l’œuvre aux autres témoignages d’un animisme actualisé. Néanmoins, ce film d’animation décrit remarquablement notre fascination du Net, et l’ancrage sur nos aspirations de communion universelle vers un « plus qu’humain », au sens propre une forme d’aspiration religieuse.

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Un autre film du même réalisateur est encore plus explicite, car ce n’est pas un film d’animation. Il s’agit du film Avalon, ou le personnage principal s’immerge régulièrement dans un jeu de guerre en réseau interdit par les autorités, poursuivant avec détermination sa quête d’un paradis virtuel, le pays d’Avalon (que l’on pourra prononcer Valhalla sans trahir le scénario). Cette quête virtuelle finit par envahir toute la vie de l’héroïne, enquêtant auprès d’autres joueurs y compris des retraités aux cerveaux cramés, afin d’atteindre le niveau secret ultime du jeu, où elle est amenée à tuer un concurrent dans un combat qui n’a plus grand chose de virtuel, puis à tirer sur la petite fille évanescente qui annonce l’entrée au Paradis… Le plus choquant, c’est qu’il n’y a dans ce film rien de choquant, car la banalité du jeu de massacre impitoyable pour satisfaire une aspiration personnelle raisonnée mais délirante, est la banalité de la réalité rapportée dans nos médias, celle des opérations militaires, des foules meurtrières, des attentats aveugles, des exploits phénoménaux. En quoi les mondes virtuels des jeux violents sont-ils différents, dans leurs valeurs et leurs codes brutaux, des mondes réels quotidiennement représentés dans nos médias, ceux du sport, ceux du spectacle, ceux des affaires, ceux de la politique…? Notons qu’à la fin d’Avalon, l’élévation terminale du personnage n’apportera rien à quiconque dès lors que cette transition se veut comme un départ sans retour vers un niveau inaccessible, au contraire de la transition de Kusanagi à la fin de Ghost In the Shell vers un plan d’existence connecté à notre réalité. On peut expliquer cette différence par des motifs commerciaux (préservation des projets de suites à Ghost in the Shell). Néanmoins, cette différence reproduit l’écart, que l’on constate entre beaucoup d’œuvres de l’esprit, entre les œuvres à fin mythique « grandiose » et les œuvres à fin réaliste « minable ».

C’est du grand art, et c’est bien le minimum nécessaire pour que nous apercevions en contre jour la puissance du piège Internet y compris celle du rêve qu’il exploite, le rêve d’une liberté immanente qui ne peut être – ou le rêve d’une harmonie immanente, ou de n’importe quoi dans la catégorie transcendante, dont nous ne pouvons qu’imaginer un reflet fugitif.

Internet aurait du devenir un support d’humanité universelle pour tous les temps. Il n’est en l’état qu’un bidule technologique d’usage instantané, un canal abusif parmi d’autres de nos servitudes mentales.

Actualité du libre arbitre et du serf arbitre

La doctrine du serf arbitre est une invention sociale au centre de l'histoire européenne du protestantisme, et par extension un moteur de la révolution industrielle. La doctrine théologique du serf arbitre est celle de la prédestination individuelle au "salut" post mortem accordé par la divinité, indépendamment des actes de la vie terrestre. Malgré la dépossession individuelle de tout pouvoir sur le destin ultime de chacun, cette doctrine n'a jamais produit l'avachissement de l'être, sauf dans quelques sectes. C'est qu'elle libérait la personne de l'angoisse d'avoir à "faire son salut" individuel par ses actions terrestres, notamment par des dons au clergé. De plus, pour compenser le risque évident de perte du sens moral, cette doctrine du serf arbitre fut complétée en imaginant les signes terrestres distinctifs des élus, au travers de leur comportement social et plus précisément dans leur réussite. C’était dans la continuité de l'erreur charitable consistant à vouloir un peu de paradis sur terre, mais en l'intensifiant adroitement en mode progressiste.

Rétrospectivement, cette dernière évolution nous apporte une preuve supplémentaire qu'une vision doctrinale a priori désespérante de la nature humaine, si elle est bien comprise, peut produire un redéploiement mental de grande ampleur et favoriser l'ouverture de nouveaux domaines d'activités tout à fait bénéfiques ici-bas - selon certains critères d'appréciation.

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A notre époque, l'équivalent moderne du serf arbitre, autrement dit l'équivalent moderne de la prédestination à l'élection divine, pourrait être la conscience humaine d'être une machine, une machine imparfaite : un animal, néanmoins pleinement un être humain du fait même de ce constat. Ce constat de serf arbitre personnel, s'il était partagé par beaucoup, pourrait mettre un terme brutal à l’expansion indéfinie de nos dangereux rêves de puissance, du fait qu’ils ne pourraient plus se dissimuler derrière des idoles comme la Liberté pour emballer des âmes et des corps devenus conscients de leurs automatismes innés. Notre mémoire historique nous enseigne qu’une telle prise de conscience suffisamment généralisée serait un préalable à la création d'une forme de libre arbitre collectif.

A l’opposé, les équivalents modernes de la doctrine contraire au serf arbitre, celle du libre arbitre individuel, sont les projections volontaristes d'une super Humanité transfigurée par les Nouveaux Pouvoirs de la Science, bientôt colonisant de nouvelles planètes. Ce pseudo libre arbitre n’est pas rassurant pour notre avenir, en regard de ses productions historiques récentes. En effet, il semble que le libre arbitre individuel produise un serf arbitre collectif, et que justement, nous y sommes - profondément dans l'expression des aspirations communes de libre arbitre individuel en opposition à toute forme d'oppression. Et le pire commence à venir, car après la période des conquêtes faciles grâce au Progrès, s’ouvre la période des discordes entre les gagnants, attisées par les rancoeurs des retardataires et des frustrés.

L'invention d’une forme de libre arbitre collectif est nécessaire au salut de l'humanité sur la planète Terre. Le serf arbitre individuel sera notre réalité de toute façon, elle sera particulièrement effroyable si nous attendons que l’évidence nous en soit imposée « par les circonstances ».

Déménageons la Liberté

Bref, il va falloir déplacer notre statue mentale de la Liberté sans la détruire. Elle devient sévèrement encombrante dans son état d’idole friable. La Liberté, dès lors que nous l’éclatons entre ses composantes (liberté d’expression, liberté de circuler…) plutôt que de la considérer globalement dans sa dynamique (mais alors il faut être capable de dire vers quoi), s’assimile progressivement à l’ensemble de nos droits, c’est-à-dire à l’édifice formel d’une société parfaite en résultat de l’affrontement des pouvoirs, les résidus d’imperfection étant délégués à diverses instances d’exploitation des sentiments religieux. Il en est de même pour nos autres totems, comme la Démocratie et la Justice, auxquels la Liberté se trouve automatiquement associée dans nos sociétés « modernes » congelées dans un formalisme de délégation floue et de révérence obligée.

Cette inertie mentale et sociale devient vraiment insupportable dans notre réalité planétaire présente :

- l’expansion historique récente de ce que beaucoup considèrent comme des libertés individuelles minimales ne se serait jamais traduite en réalités sans le niveau de confort social et personnel obtenu par l’exploitation de considérables ressources énergétiques faciles à extraire et mises à disposition des masses par la diffusion à bas coûts de machines et d’engins pour l’éclairage, le chauffage, le transport, la vie quotidienne

- la fin de cette période insouciante s’annonce dans les 50 ans à venir, non seulement par l’accroissement des difficultés techniques d’extraction des ressources énergétiques mais surtout et d’abord par l’accumulation des déchets et émanations nocives des combustions sous diverses conditions industrielles et domestiques, productives ou irresponsables, causant notamment un premier niveau de dérèglement climatique et un rétrécissement des espaces cultivables et habitables, avec des conséquences politiques et humaines déjà évidentes

- redisons-le autrement : nos esclaves mécaniques et informatiques consomment de l’énergie en produisant, en plus des fonctions utiles souhaitées, des déchets et des émanations nuisibles, et c’est bien pire dans les usines qui les fabriquent et encore plus dans les industries de process et les mines en amont de ces usines de fabrication...

Voici donc un échantillon, au point où nous en sommes, des types de mesures à envisager simplement pour préserver la paix de ce monde-ci :

- imposition d'objectifs d'indépendance alimentaire des populations par grande zone géographique du globe, avec des programmes de refonte accélérée des stratégies agricoles et d'élevage en cohérence avec un programme d'adaptation des populations en nombre et en régime alimentaire courant

- arrêt des centrales électriques fonctionnant à partir de la combustion du charbon, interdiction progressive des fours et appareils domestiques polluants

- inflation volontaire des prix à la consommation de toutes les énergies, de 100% la première année y compris dans les usages industriels et spécialement les transports,

- interdiction de la possession individuelle de véhicule automobile motorisé, interdiction des voyages aériens de loisir et pour affaires si ces derniers sont substituables par des réunions à distance via Internet, interdiction des transports aériens de marchandises non indispensables ou non urgentes

- mise à l’arrêt des industries d'élevage d'animaux en masse à destination de l'alimentation humaine ou d'une alimentation animale

- installation de compteurs électriques intelligents par foyer, permettant le recueil des prévisions de besoins émises par chaque ménage et indiquant en retour les meilleures périodes possibles de leur satisfaction (avec possibilité d’interfaçage avec tout smartphone)

- arrêt de tous les rejets à la mer et dans les rivières sauf s'ils sont biodégradables en moins d'un mois dans les conditions locales

- arrêt progressif de tout épandage de produit chimique sur des terres agricoles, interdiction immédiate de tout épandage sur les terrains d'infiltration vers des nappes phréatiques importantes

- obligation d’instruction citoyenne des populations et obligation d’un service civique au bénéfice de la collectivité, à exécuter par chaque citoyen, à hauteur significative d’une journée par semaine, rémunérée pour assurer à chaque contributeur son minimum de subsistance

- destruction en quelques années de tous les logements gaspilleurs d'énergie ou fauteurs de déchets et rejets, et remplacement par des logements économes

- arrêt de l'extension indéfinie des grandes agglomérations, refonte des centres urbains, facilitation des relations entre villes et campagnes nourricières

- etc.

L’absence de toute proclamation d’ordre moral dans ce genre de programme n’est évidemment pas la conséquence d’un oubli. Au contraire, toute déclaration spécifique d’humanité, tout baratin en référence à des valeurs, toute référence à un modèle de vie ou à une école de pensée seraient ici plus qu’inopportuns, automatiquement promus comme facteurs de guerre de civilisation ou de religion. Le seul préalable à un tel programme, c’est le constat brut de la menace physique sur l'humanité, justifiant à lui seul des mesures proprement révolutionnaires. Le constat de serf arbitre, ou son équivalent décliné dans chaque langage local, pourra rester implicite - comme dans toute révolution ?

Tiens, justement, si c'était un programme électoral, qui voterait pour, face aux habituels programmes « business as usual » ou « tous ensemble, protégeons la planète » ? Si ce genre de programme, par une extraordinaire combinaison, était mis en oeuvre demain par un pays ou une fédération de pays, on peut imaginer les accusations de liberticide qui seraient proférées par les observateurs sceptiques alentour, à juste titre dans le bon sens de leurs ornières mentales.

C’est que l’idole de la Liberté et les diverses dictatures terrestres, y compris celles de la pensée majoritaire, s’accordent objectivement pour que les vraies urgences planétaires ne soient jamais traitées dans les cadres délégataires actuels des institutions ni dans les automatismes délégataires de l'"économie". Par exemple, concernant la méthode de réduction de la circulation des véhicules automobiles dans les villes, nos représentants institutionnels, les vrais notables comme les vulgaires profiteurs, trouveront naturel d’encourager les partenariats contractuels avec des industriels innovants proposant des véhicules urbains en location de courte durée. Que la conception et la production de ces véhicules représente une aberration écologique sous emballage flatteur, que ces véhicules s’avèrent difficiles à maintenir en bon état (sans parler de l’absence des souhaitables remises à niveau techniques après retour d’expérience), que les multiples emplacements répartis de parking de ces véhicules se révèlent encombrants et laids, que la qualité de service aux clients abonnés se dégrade après quelque temps pour cause de rentabilité douteuse et en vue de créer un niveau d’insatisfaction propice à la renégociation du partenariat, que les conventions passées par les communautés urbaines avec les industriels soient des opportunités de satisfaire divers intérêts d’arrière-plan… Peu importe, leur conception traditionnelle de la « liberté » sous contrat est préservée ! Dans la même logique d’automates à produire des contrats, nos représentants ou nos dirigeants n’apercevront aucun mal dans le lancement d’appels d’offres pour la création d’ »espaces verts » et de grands projets « réparateurs de la planète », eux-mêmes très dépensiers en énergie et à l’évidence globalement nuisibles.

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Est-il permis d’imaginer un destin terrestre des populations humaines qui ne soit pas celui de populations d’insectes agglutinés en colonies de développement parasitaire, incapables d’évolution sociale autrement que par mutation génétique ou par régression sous l’effet de cataclysmes ? Rien ne l’autorise dans le discours courant, presque rien dans les programmes de recherche, si peu et si timidement dans les efforts de la pensée contemporaine. Les rêves et les valeurs véhiculés dans les médias dominants demeurent ceux d’un passé de gloire et de conquête, ou de sa contestation maladroite, ou d'un fatalisme régressif, avec toutes les combinaisons possibles.

La non pertinence est évidente de toute solution par un saut quantique d’innovation technologique, il suffit d’en esquisser le bilan énergétique ou d’en imaginer les implications simplement matérielles. Les technologies pseudo futuristes des magazines à gogos sont physiquement impossibles à intégrer dans des usines de production en grand nombre, pour cause de limitation des ressources terrestres. Leur éventuelle mise en œuvre demeurera réservée à une élite richissime et privilégiée qui se ruinera pour acquérir et bénéficier des innovations du dernier cri dans un territoire privé en zone de climat durablement tempéré de Nouvelle Zélande ou de Patagonie, et tant pis pour les autres, qui n’auront même plus de quoi vivre dans ce qui leur restera par ailleurs.

C’est pour que nous puissions jouer avec notre smartphone dans les embouteillages des périphériques urbains que nos anciens ont tant peiné et ont donné leur vie pour la Liberté ?

Réaffirmons que la priorité des priorités de notre époque, est l’invention de la liberté collective qui nous permettra de prendre des décisions difficiles mais urgentissimes au niveau planétaire et aux niveaux locaux en cohérence, et de conduire leurs programmes de réalisation.

Cette capacité d’invention d’une nouvelle liberté décisionnelle existe, la possibilité de sa mise en œuvre existe, il suffit d’en libérer la mémoire. Voir nos nombreux billets de la catégorie proposition, en particulier sur le thème démocratie.

Par exemple, la création d'un réseau de citoyens planétaires se situe dans le domaine du possible à court terme - pourquoi pas en missionnant pour cela l'une des nombreuses agences onusiennes, selon la qualité des dirigeants que l’on pourra y trouver pour cette opération. Ou alors, est-ce que les dirigeants du monde sont encore plus soumis à nos rêves collectifs que nous autres ?

lundi 14 mars 2016

Des servitudes de la décision

Encore un bouquin à lire

Le livre de Daniel Kahneman, Système 1 Système 2, les deux systèmes de la pensée, Flammarion 2012, est assez riche pour être lu de diverses manières, assez vrai pour ne pas inspirer qu'optimisme et sympathie, assez intelligent pour ouvrir l'esprit de chacun à la conscience de ses propres limites sans en perdre la raison.

DKahn.jpg C'est un ouvrage de psycho sociologie, bien qu'on le trouve en vente souvent dans les rayons "économie", car son auteur fait partie des récents "prix Nobel" d'économie. Mais non, le titre n'est pas une trahison.

L'ouvrage comprend cinq parties :
- deux systèmes de pensée
- les grands biais cognitifs
- l'excès de confiance en soi
- faire le bon choix
- les deux facettes du moi

Intéressant, non ? Cependant, on reconnaît là le type de découpage attractif des bouquins promoteurs de régimes alimentaires miraculeux ou d'un développement des pouvoirs mentaux, voire d'une nouvelle religion. La crainte d'une possible méprise est renforcée par la présence de commentaires à la fin de chaque chapitre, qui reformulent le contenu du chapitre en langage courant.

Dans ces cas-là, un bon moyen de décider de lire ou non le bouquin, c'est de se précipiter sur la conclusion. Celle du livre de Kahneman calme les inquiétudes. Elle est bien écrite, synthétique et plusieurs paragraphes de son contenu méritent d'être médités, en particulier ces quelques phrases à la fin :
"Il y a beaucoup à faire pour améliorer la prise de décision. L'absence remarquable de formation systématique à cette compétence essentielle qui consiste à savoir gérer des réunions efficaces en est un exemple parmi tant d'autres."
"Les décideurs feront de meilleurs choix... quand ils s'attendront à ce que leurs décisions soient jugées en fonction de la façon dont elles ont été prises, non en fonction de leurs conséquences."

On peut avoir des réserves sur le vocabulaire employé et les formulations alambiquées, on doit cependant discerner une allusion claire à plusieurs maux de nos démocraties.

Manipulations passagères, soumissions légères

Le sujet de l'ouvrage de Kahneman est difficile à traiter puisqu'il s'agit de notre fonctionnement mental, plus précisément de ses défaillances en régime normal dans le domaine de la prise de décision. On ne doit donc pas s'attendre à une lecture facile et apaisante. La lecture de ce bouquin d'environ 500 pages peut lasser pour une autre raison : la forme d'exposition. En effet, presque tous les chapitres sont centrés sur la relation d'une ou plusieurs expérimentations de paris plutôt stupides en apparence, puis sur l'analyse des erreurs commises par les participants cobayes. Est-ce pour épargner le lecteur qu'aucun détail n'est fourni qui permettrait d'apprécier la pertinence de ces expérimentations et la validité des résultats ? Notamment, rien n'est dit pour exclure la possibilité d'une influence de l'expérimentateur sur les participants (ne serait-ce qu'au travers de la présentation du jeu aux participants), ou la possibilité d'influences réciproques entre les participants. On a l'impression d'expérimentations isolées, alors on peut craindre que s'en dégage une théorie du genre Terre plate... D'autre part, les allusions aux épisodes de la vie professionnelle et personnelle de l'auteur n'attireront pas la sympathie universelle par leur contenu ni par la manière. Alors, on se surprend à lire avec plaisir la courte reformulation de la substance du contenu, dans le style de la conversation urbaine, à la fin de chaque chapitre.

Sur le fond, l'ouvrage n'aborde pas ou vraiment trop peu plusieurs questions importantes, dont certaines sont pourtant évoquées dans la conclusion (en questions ouvertes) telles que :
- comment élaborer une réponse collective concertée plutôt qu'individuelle aux problèmes de décision (le chapitre 24 est le seul à mentionner un exemple de débat collectif, en heureuse contradiction avec la dernière phrase du chapitre 30 constatant notre manque individuel de ressource mentale face aux événements rares) ?
- comment construisons-nous notre capital personnel d'expérience de la vie, selon quelle répartition (?) entre le système 1, le système de l'intuition, et le système 2, le système du raisonnement, avec quelle capacité d'évolution avec l'âge (le chapitre 22 est le seul à traiter de l'expertise construite en contraste avec la fausse expertise) ?
- peut-on identifier les facteurs d'amélioration de la ressource mentale individuelle en vue de la pertinence des décisions, notamment à la suite d'expérimentations révélant les défauts naturels, en vue d'une forme d'éducation personnelle de la relation entre système 1 et système 2 ?
- comment prendre en compte les influences exercées par les interactions entre participants sur leurs décisions individuelles (observez des joueurs de Monopoly, certains gagnent presque toujours malgré les facéties du hasard) ?
- quelle peut être l'influence d'une culture occidentale (?) commune implicite des décideurs (ou inversement, l'effet de l'absence d'une culture commune de référence dans un milieu multi culturel) sur l'interprétation de la décision à prendre, sur la teneur de la décision prise, sa précision, son délai et sa méthode d'élaboration ?
- peut-on assimiler le système 1 intuitif à une réserve d'automatismes d'usage instantané, avec un pouvoir d''asservissement partiel du système 2 (par exemple par sélection / obstruction du contexte), pour constituer au total une mécanique d’auto-manipulation partiellement reprogrammable (à quelle dose, comment ) ?

En résumé positif, l'ouvrage de Kahneman abonde en exemples d'erreurs de nos jugements individuels spontanés ou réfléchis, et démontre leur caractère inévitable, par nature et par construction.

Rien que pour ce rappel à l'humilité de notre condition humaine : merci !

Mais il est dommage que ce livre n'ait pas été écrit à la fin du 19ème siècle, car alors peut-être nos sciences humaines n'auraient pas un siècle de retard sur notre époque. Peut-être même que les manipulateurs d'opinion seraient poursuivis comme des malfaiteurs.

Tourments et logiques volatiles

A titre de curiosité, l'ouvrage de Kahneman peut être lu comme un manuel du tortionnaire. Commencez par le chapitre 35, celui des expérimentations sur la manière d'infliger dans le temps des douleurs dont les victimes conservent un souvenir insupportable. Ne manquez pas l'intermède romantique au chapitre 36, avec l'écoute du délectable duo d'opéra jusqu'au dernier soupir de la Traviata. Maintenant, dans cet esprit, regardez attentivement et assimilez le diagramme du "Fourfold Pattern" à l'intérieur du chapitre 29 (figure 13), il vous permettra d'anticiper les réactions de vos victimes, de fabriquer les conditions de leur choix entre un pari très risqué et l'acceptation d'un contrat défavorable pour eux. A présent, vous pouvez prendre les chapitres du livre à peu près dans l'ordre depuis le début, pour imaginer comment vous allez pouvoir humilier, abaisser, corrompre, détruire mentalement les gens soumis à votre volonté !

Il y a plus inquiétant. L'ignorance des bases de la statistique mathématique semble assez commune dans les sciences humaines à l'époque des activités professionnelles de l'auteur. Ceci n'implique pas l'incompétence, car les méthodes statistiques semblent mises en oeuvre correctement (autant que l'on puisse en juger) mais l'ignorance des bases mathématiques entraîne un manque de profondeur dans l'interprétation des résultats chiffrés, avec pour conséquence une multiplication d'expérimentations inutiles et l'invention de concepts superflus.

Par exemple, au chapitre 16, on nous présente un problème du taxi bleu de manière telle que le jugement biaisé des participants cobayes nous paraît plus naturel que la prétendue bonne réponse, dont l'explication mathématique fournie en note du chapitre est plus que contestable.

De quoi s'agit-il ? Une personne a été témoin d'un accident corporel sur un piéton, provoqué par un taxi qui a pris la fuite. Le témoin affirme que c'était un taxi bieu. A l'heure et au lieu de l'accident, dans une ruelle traversière entre deux avenues fourmillant de taxis, on sait pourtant qu'il y avait dans le secteur seulement 15% de taxis bleus contre 85% de taxis verts - la ville n'ayant que deux compagnies de taxis. En répétant des expériences systématiques dans des conditions similaires à celles de l'accident, on découvre que le jugement du témoin pour distinguer une couleur bleue d'une couleur verte de taxi n'est fiable qu'à 80%. Après cette introduction, si on vous pose la question "à combien estimez-vous la probabilité que le taxi de l'accident était vraiment bleu ?", vous allez vous méfier, et vous n'allez pas répondre spontanément "80%" comme la majorité des participants cobayes de l'expérience de Kahneman, n''est-ce pas ? Vous aurez bien raison.

Fellwill.jpg

Notons B pour "le vrai taxi de l'accident était bleu". Notons V pour "le vrai taxi de l'accident était vert". Par commodité, notons b pour "le témoin a dit bleu". On peut évaluer rétrospectivement la probabilité de la déclaration du témoin, que nous notons "P(b)", en raisonnant comme si la présence d'un taxi d'une couleur verte ou bleue puis le choix de la couleur par le témoin étaient les résultats de 2 tirages aléatoires successifs de type "tirage au hasard d'une boule dans un lot de boules de couleurs réparties à proportion des probabilités théoriques". Dans cette convention, P(b) = P(le taxi était bleu et le témoin ne s'est pas trompé) + P(le taxi était vert mais le témoin s'est trompé en le voyant bleu) = 0,15x0,80 + 0,85x0,20 = 0,12+0,17 = 0,29. Alors, on peut évaluer ce que nous cherchons, la probabilité relative que le taxi était vraiment bleu par P(B/b) = 0,12/0,29 = 0,41. On remarquera que la probabilité relative que le vrai taxi était vert malgré la déclaration du témoin P(V/b) = 0,17/0,29 = 0,59 est plus élevée. A présent, si on met en doute l'évaluation de la fiabilité du témoin en la réduisant à 70 %, la probabilité P(B/b) tombe à 0,29. Au contraire, si on réévalue la fiabilité du témoin à 90%, P(B/b) ne monte qu'à 0,64, encore loin d'une certitude, tandis que P(b)=0,22 c'est-à-dire qu'un témoin plus fiable a moins de chances de choisir l'hypothèse de plus faible probabilité, en moyenne dans une série infinie d'expériences, ce qui est évident statistiquement... Bref, l'estimation de P(B/b) dépend fortement de l'évaluation de la fiabilité du témoin, mais laisse de toute façon une large place au doute. Raisonnablement, une réponse correcte à la question posée sur la probabilité du taxi bleu serait donc : "autour de 50%".

En langage littéraire. Un niveau ressenti de sincérité du témoin ne doit pas être assimilé à un niveau de justesse de ses affirmations - et pour passer de cette justesse à la vérité, c'est encore autre chose, surtout quand on ne dispose pas d'une évaluation "scientifique" factuelle de la fiabilité d'un témoin. Beaucoup de menteurs sont sincères et propagent leurs erreurs en toute honnêteté. Certains le font avec talent, ardeur et persévérance. Chaque fois que c'est possible, on doit soumettre les témoignages à l'épreuve d'une modélisation mathématique simplifiée de la réalité, pour faire varier les paramètres et constater leur influence sur la force de la conviction - au risque de perdre la nôtre.

A la fin de l'ouvrage de Kahneman, c'est seulement "la" bonne réponse à 41% qui est justifiée en note 1 du chapitre 16, de plus en passant par un calcul bayésien hautement impénétrable. Concernant cette méthode de calcul, le statisticien William Feller cité par ailleurs au chapitre 10 du livre de Kahneman, expédie la Bayes's Rule aux oubliettes dans un paragraphe de son ouvrage An Introduction to Probability Theory and its Applications, Wiley International Edition, 1968 (page 124 de la 3ème édition). Concernant l'exemple du taxi bleu, il est fallacieux de laisser croire qu'il existe "une" bonne réponse. Ce qui est vrai, c'est que l'on obtient rapidement une estimation de P(B/b) en se fondant sur une modélisation probabiliste simplifiée; mais, même dans ce cadre simpliste d'interprétation de la réalité, on constate que l'estimation est très sensible à l'incertitude sur la fiabilité du témoin, et que même dans l'hypothèse d'une fiabilité élevée de ce témoin, on demeure dans l'indécision. Encore une fois, une réponse raisonnable serait "autour de 50%". Cette réponse argumentée est d'ailleurs en accord avec l'intuition brute en face des données du problème tel qu'il a été posé. La vraie "bonne" conclusion, c'est qu'il y a doute. C'est bien ce que Kahneman nous dit finalement.

Gaumef.jpg Le lecteur critique de l'ouvrage de Kahneman pourra y découvrir d'autres pièges du jugement que ceux proposés par l'auteur, par exemple en faisant un parallèle avec l'un des nombreux ouvrages dénonçant les interprétations abusives des raisonnements probabilistes et les artifices de présentation d'études statistiques. Par exemple, Statistiques méfiez-vous ! de Nicolas Gauvrit, Ellipses 2007.

En regard des enseignements du livre de Kahneman sur les faiblesses innées de nos facultés de jugement, en regard de la quasi permanence des menaces de tromperie qui pèsent sur nous par notre soumission prolongée à divers types d'annonces insidieuses ou mal conçues dans les médias, particulièrement sur Internet, il semble urgent de fournir une éducation universelle aux bases de la statistique et de la logique dès les classes primaires. Certes, il faudra 30 ans pour en voir le résultat, pas forcément bon, c'est long. Et il n'est pas du tout certain que l'universalité d'une nouvelle capacité individuelle puisse améliorer les décisions des organisations qui dirigent notre monde. Cependant, cet effort d'éducation est certainement nécessaire, même s'il n'est pas suffisant, dans la perspective de nouveaux processus participatifs de débat démocratique et de prise de décision. Personne ne devrait plus considérer le raisonnement probabiliste comme une technique chargée de mystère, comme actuellement associée aux plus immoraux jeux de hasard et aux manipulations des sondages. On pourra enfin réintroduire le tirage au sort parmi les techniques ordinaires de sélection dans une population pour des objectifs plus concrets que la récolte des opinions.

Comment le pire pourrait être évité

Comment surmonter nos défauts naturels dans la prise de décision individuelle ?

Comment adapter et prolonger les conclusions du livre de Kahneman aux conditions nouvelles créées par la révolution numérique ?

La révolution numérique nous soumet individuellement à des avalanches d'informations, partout, tout le temps, dans tous les médias désormais alimentés par des canaux informatiques. Dans ces conditions, nous sommes particulièrement vulnérables à toute nouvelle sorte de tromperie ainsi véhiculée. Mais, sous les avalanches informatiques, comment faire pour prendre le recul nécessaire ? Renoncer à résister, laisser couler, se préserver par l'indifférence ? Comment se préparer dans un tel contexte à l'éventualité d'un choix dans l'urgence ? Par le refuge derrière un rempart doctrinaire ? Par le soutien aux actions d'épuration de l'avalanche ? Par l'entretien d'une faculté personnelle d'analyse rapide ? Par la formation de notre système 1 d'intuition réflexe à une discipline de méfiance, insensible aux effets de saturation ?

Le logiciel peut-il nous apporter une solution, au moins pour filtrer l'avalanche des informations ? Autrement dit, pouvons-nous constituer un rempart à nos machines par d'autres machines ? On peut en douter car toutes les machines sont nos machines, nous leur avons transmis nos défauts, au moins partiellement mais significativement, de sorte que nos machines fonctionnent implicitement selon nos représentations et nos tendances naturelles. Tout rempart machinal sera donc par construction fait pour être franchi. On ne peut même pas affirmer qu'un logiciel sera par nature insensible aux effets d'influence qui faussent le jugement humain, encore moins à tous les effets d'influences combinées imaginables. Le logiciel n'a pas d'imagination. Tenez-vous au courant des actualités du monde informatique dans le domaine de la lutte perpétuelle contre les spams, les virus, les intrusions des hackers, etc.; observez l'infiltration des messages publicitaires personnalisés parmi vos courriers électroniques, sur les pages Web que vous regardez; vous constaterez que votre logiciel protecteur ne peut être que l'équivalent d'un esclave hyper rapide, infatigable, utile (à condition de savoir l'employer), mais idiot et certainement chaque jour de moins en moins efficace. L'intelligence artificielle n'est qu'un terme désignant un type de logiciel spécialisé. Même quand l'ordinateur bat les meilleurs maîtres d'échec et de go, ce n'est que du logiciel, de la mécanique humainement conçue pour ou contre des humains. Les jeux vidéos, les musiques aléatoires répétitives... apportent les témoignages accessibles à tous de cette "intelligence" artificielle, il n'y a vraiment pas de quoi gamberger là-dessus.

Puisque chacun de nous, pour échapper aux pièges du jugement et prendre les bonnes décisions, ne peut compter ni sur lui-même individuellement, ni sur des machines, cherchons ailleurs !

Observons nos maîtres en décision. La discipline de nos dirigeants, malins ou bornés, c'est de ne pas décider sur le long terme, ou alors d'user pour cela de stratagèmes et de camouflages. C'est une pratique qui présente l'avantage pour eux de ne pas verrouiller l'avenir, qu'ils anticipent par continuité du présent, notamment en leur permettant de postuler indéfiniment à des postes prestigieux et rémunérateurs. On peut les comprendre sur un autre plan : il est d'usage de mettre en accusation d'incompétence un dirigeant qui aura du prendre le risque d'une décision dont les conséquences s'avèrent catastrophiques (voir la fin de la conclusion du livre de Kahneman). Cette culpabilisation stérilisante est centrale dans notre réalité du "pouvoir", nous en recevons la preuve dans les journaux presque chaque jour.

Alors, vite la Révolution ? L’ouvrage de Kahneman nous enlève toute illusion. A égalité de contexte, personne, même saine d'esprit, ne saura prendre de meilleures décisions que n'importe lequel de nos dirigeants malins actuels. Les leçons de l'Histoire nous disent le reste : Il y a d'autres raisons de faire une révolution que l'espoir d'améliorer la pertinence décisionnelle des dirigeants...

Cependant, nous savons qu'un processus de décision collective peut permettre de dépasser les défauts innés du jugement individuel, même si, en conséquence de nos héritages d'humanisation tardive, nous ne savons pas bien comment faire pour réaliser ce dépassement.

Par chance, notre processus historique de référence en matière de décision collective s'est figé dans une enflure caricaturale qui révèle sa dangereuse inadaptation à notre époque. Ce processus décisionnel de référence est celui des "démocraties" représentatives, tel qu'il existe au niveau des états comme dans les entreprises et dans toutes les grandes organisations. Il se caractérise fondamentalement par la théâtralité des débats, l'âpreté des confrontations oratoires, une résolution par vote majoritaire - un net progrès d'organisation par rapport aux affrontements aléatoires de hordes familiales, mais pas un si grand progrès de civilisation ! Dans ce contexte fondateur, il est terriblement difficile d'envisager le potentiel d'une révolution numérique pour élargir le champ du débat démocratique et récolter la contribution aux grandes décisions de toute la population concernée. Constatons que, pour la plupart des citoyens ordinaires des populations éduquées du globe terrestre, ce processus décisionnel "démocratique" de référence est devenu carrément anti-convivial et déresponsabilisant, au point qu'on ne s'en satisfait plus que par défaut. De plus, depuis la révolution numérique, ce processus décisionnel de référence est évidemment obsolète techniquement, car il fut forgé sous des contraintes depuis disparues, dont celle de l'analphabétisme de la population et celle de la lenteur des transports et communications.

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Serions nous collectivement capables de meilleures décisions si nous pouvions nous impliquer tous dans les prises de décisions difficiles à grande échelle sur nos modes de vie et notre projet social à 30 - 50 ans ? Peut-être pas, mais au moins nous pourrions nous donner les moyens de conjurer le chaos du chacun pour soi, avec en plus la faculté de convenir des ajustements nécessaires aux décisions antérieures, de détail ou d'ensemble, en exploitant la totalité de notre capital humain de connaissances, compétences, expériences de la vie. Et nous serions tous responsables collectivement de la réalisation des décisions prises. Au fond, le "problème de la bonne décision" est une question théorique pour expérimentations de laboratoire : "bonne décision" par rapport à quels totems ou quels critères donnés par qui ? C'est un bagage mental qui empêche de s'élever à la hauteur du changement des modes de vie et du changement de civilisation qui vont nous être imposés d'une façon ou d'une autre.

En effet, la certitude d'une tragédie planétaire à venir s'affirme au fur et à mesure de l'accumulation des effets destructeurs pour la planète de nos activités au-delà des capacités de régénération naturelle. Dans la continuité de nos processus décisionnels sclérosés, nous allons subir individuellement l'irruption progressive des conséquences inattendues, imméritées, injustes des discontinuités et des inversions de tendances qui apparaîtront dans les 50 ans. On trouvera des coupables, beaucoup.

Face à cette perspective, malgré toute notre science et notre sagesse, nous n'avons su jusqu'ici poser qu'une alternative, au niveau des nations du globe : ignorer la fatalité des changements ou combattre cette fatalité pour tenter de la reporter. Comme c'est prometteur !

Nous ne sommes pas en état de décider de conduire un changement de civilisation : vers quoi, pour quelles finalités... Pourtant, nous ne pourrions pas, actuellement, être mieux préparés et mieux équipés pour le faire. Sauf que nous manquent les processus de décisions à responsabilité collective.

mardi 1 mars 2016

Chers pirates et richesses collectives

Plusieurs billets de ce blog manifestent un manque de respect pour l'Entreprise et les Entrepreneurs.

Ce billet-ci en fournit les raisons, au-delà des doutes, largement exprimés dans d'autres billets, concernant l'authenticité "purement entrepreneuriale" des récits fondateurs de certains monopoles du Web.

Car, bien plus que d'un manque de respect de circonstance, il s'agit ici d'une haine de la pire espèce, une haine construite par l'expérience, imperméable aux discussions théoriques !

Précisons : cette haine est celle du mythe de l'Entreprise comme seul acteur dynamique de toute société moderne et comme unique créateur d'activités valorisantes.

Précisons : c'est, par extension, la haine du mythe de l'Entrepreneur comme équivalent moderne d'un capitaine découvreur de mondes nouveaux, d'un chevalier du Progrès. C'est la détestation de l'assimilation obligatoire de l'Entreprise et de l'Entrepreneur à des modèles reproduisant des définitions stéréotypées des motivations et des idéaux des chefs d'entreprises, soumis à des doctrines de management à prétention universelle.

Pour avoir vécu longuement dans des entreprises de toutes tailles, de la start-up à la multinationale, et dans divers secteurs d'activités (à l'exception notable des secteurs banques-assurances et pétrochimie), nous savons pourtant que les simplifications haïssables ne correspondent pas à la réalité, en dépit de l'obligation d'alignement mental sur des catégories normatives, notamment par le truchement de normes dites de management (dont l'implémentation se réalise trop souvent par un lavage des cerveaux) et en dépit de l'imposition de méthodes de comptabilité et de gestion censément rationnelles, alors qu'elles ne traduisent qu'une logique financière tout à fait spécifique.

Précisons que pour avoir travaillé longuement dans le secteur privé et autant dans l'Administration, nous avons mesuré la profondeur de la méconnaissance de l'abîme entre le Public à finalités d'intérêt général et le Privé à finalités d'intérêts particuliers. Le constat le plus désolant, c'est lorsque l'intérêt général devient un idéal désincarné sans déclinaison concrète, tellement vague que ses défenseurs passent pour des théoriciens attardés, tandis que les agents du service public sont submergés par les formations et les discours à la gloire des valeurs et de la dynamique d'un business management d'autant plus mythifié qu'ils n'ont eux-mêmes pas la moindre idée des réalités des entreprises et que leurs parents, amis, connaissances travaillant dans le secteur privé ne peuvent leur en fournir que des témoignages partiels. Dans les mentalités, le secteur public survit dans la honte de ne pas être dans le secteur privé.

Résumons en quelques phrases.
L'entrepreneur n'est pas forcément un ambitieux (au choix : un crétin, un cinglé...) avide de dominer ses semblables, pressé de faire du fric, audacieux exploiteur des libertés qui lui sont offertes, habile à transformer les contraintes en instruments de profit et en armes compétitives.
L'entreprise n'est pas forcément une machine à dépouiller les employés de tout sentiment de l'intérêt général, pas non plus forcément un organe médiatique de contradiction de l'intérêt général des états où elle développe ses activités.
D'ailleurs, le monde serait bien pire si c'était toujours le cas.

Cependant, l'intérêt général, les finalités communes et leurs déclinaisons, sont passés à la trappe dans les versions courantes des mythes de l'Entreprise et de l'Entrepreneur, et pas seulement dans le secteur de l’ingénierie financière numérisée. Dans la réalité pratique, cet oubli est plus ou moins assumé localement, selon les cultures et les coutumes, d'ailleurs indépendamment du régime politique.

Néanmoins, il s'agit d'un oubli fondamental, qui fait de l'Entreprise et de l'Entrepreneur de purs prédateurs par vocation. Cet oubli revient à reléguer l’État, plus exactement les états et plus généralement tout ce qui peut porter l'intérêt général, au mieux aux fonctions d'émetteurs de contraintes, au pire au rôle d'ennemis à combattre jusqu'à destruction. Face à un État déboussolé, même bien armé, l'Entreprise peut facilement ramener le conflit sur un terrain d'égalité factuelle en prenant l'initiative de l'attaque.

Voyons, dans le cas de la France - un État mondialement réputé comme soucieux de son Peuple voire comme état socialisant - un État fier de sa Grande Révolution démocratique en 1789, voyons donc ce que nous apprend une comparaison de trois rapports rédigés à l'intention de la Puissance Publique sur les mesures à prendre pour faciliter la création et le fonctionnement des entreprises - dans une période où les plus gros employeurs deviennent de moins en moins nationaux.

Comparons les couvertures, les volumes, et quelques extraits caractéristiques de trois rapports officiels destinés au gouvernement de la France, sur une période de 40 ans.

SudRibt.jpg 1975. La réforme de l'entreprise, Rapport du comité présidé par Pierre Sudreau, 250 pages
Extraits et termes caractéristiques :
''L'entreprise est l'instrument du progrès économique et technique (chapitre 1, l'entreprise et la société d'aujourd'hui, premier sous-titre)
C'est parce qu'il y a mutation rapide dans notre société qu'il faut accélérer la mutation dans l'entreprise. Celle-ci n'est en effet qu'un sous-ensemble du système économique et social (sous-chapitre Le sens d'une réforme)
Insérer les finalités de l'entreprise dans celles de la société (titre du chapitre X en tête du résumé des propositions)''

1987. Modernisation, mode d'emploi, Antoine Riboud, Rapport au Premier ministre, 210 pages
Extraits et termes caractéristiques :
''La mise en oeuvre des technologies nouvelles et toutes les adaptations sociales qu'elles suscitent ne sont pas à la portée d'entreprises isolées. (Début du 6. Inventer des solidarités d'entreprises, fin du rapport)
L’État n'est pas sollicité ici en tant que pourvoyeur d'aide, il est sollicité comme organisateur efficace des réseaux qu'il déploie lui-même... Il n'est qu'un acteur parmi d'autres de la densification du tissu industriel français. (Fin du 6. Inventer des solidarité d'entreprise)''

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2012. Pacte pour la compétitivité de l'industrie française, Louis Gallois Commissaire Général à l'Investissement, Rapport au Premier ministre, 67 pages
Extraits et termes caractéristiques :
''La reconquête de la compétitivité demandera du temps et des efforts; elle remettra en cause des situations et des postures établies... mettre en valeur les compétences et redonner le goût du progrès technique, ouvrir de nouveaux espaces de dialogue et stimuler l'intelligence collective... (Conclusion)''

Ah, les braves gens !..

On notera que le rapport de 1975 n'est pas démodé ni obsolète, sauf qu'il considère toutes les entreprises comme des entités nationales et qu'il ignore le secteur agricole, comme les rapports suivants. Ce rapport de 1975 est le seul à ne pas employer de vocabulaire guerrier. La comparaison des trois rapports montre ce qui a été perdu en moins de 40 ans par l'imprégnation du Mythe de l'Entreprise, aussi rétrospectivement ce qui avait été négligé à l'origine, dans la perspective d'un État soucieux du bien de "ses" entreprises comme de sa population.

L'appel à l'intelligence collective (par Internet ?) provoquera-t-il un renouveau salvateur ?

Cervo.jpg L'"entreprise cerveau" (Dominique Mockly, Débats publics, 2015) peut-elle être autre chose qu'un nouveau jeu de management participatif pour ses contributeurs par ailleurs citoyens responsables, si leurs contributions personnelles, représentatives de leurs expériences, ne sont pas reprises dans l’intérêt de la société en général, confrontées à d'autres expériences, confortées par d'autres expériences ailleurs, partout ? L'entreprise cerveau ne doit-elle pas être d'abord une entreprise ouverte, sans naïveté évidemment dans la préservation des intérêts de l'entreprise, mais sans fausse innocence et sans paresse lorsqu'il s'agit de possibles bénéfices pour l'intérêt général ?

Disons le autrement : en tant que citoyens, si nous faisons le constat que nos entreprises sont décérébrées face à un État décérébré, où et comment devons-nous d'urgence réanimer l'intelligence collective ?

Car notre monde part à la dérive, comme un canard sans tête. Ne pas confondre normes de gouvernance et finalités d'intérêt général, et bien vouloir dissocier représentativité (des assemblées) et légitimité (des décisions), merci.

Croire que l'intérêt général et le bien public surgiront naturellement des activités d'intérêts privés, moyennant quelques règles de bonne compagnie entre les personnes et quelques règlements de domestication de la compétition, n'est-ce pas pure folie actuellement dans notre situation planétaire et dans l'état de la démographie humaine ? Pour préserver ses acquis de civilisation et sa paix de l'esprit, cette folie envisagera froidement les moyens d'une remise du monde dans les conditions physiques où les intérêts privés pourront se réaliser marginalement sans souci du pillage et de la destruction, pour un nouveau cycle...

Croire que des vérités et des objectifs communs surgissent de débats entre des menteurs, n'est-ce pas une manifestation de folie furieuse ? C'est pourtant celle du politique en fausse démocratie, celle du journaliste animateur de spectacles de confrontations...

Les richesses collectives ne se créent pas toutes seules, elles sont les produits d'organisations. Ni l'Etat dans ses incarnations actuelles, ni l'Entreprise dans l'étroite vocation qui lui est couramment assignée, ne sont des organisations adéquates. Les deux sont des obstacles à cette création.

Merci de vous reporter à nos billets de propositions sur les thèmes de référence !

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