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mardi 22 août 2017

Au pas de miracle

Actualité de la Grèce antique

En quoi notre monde moderne, dans ses structures économiques et géopolitiques mises à la bonne échelle, diffère-t-il de l'antiquité des cités grecques indépendantes, rivales, commerçantes dans un monde globalisé… ?

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L’ouvrage « L’énigme grecque » de Josuah Ober (La Découverte, 2017, traduction française de « The Rise and Fall of Classical Greece », Princeton University Press, 2015) peut être lu comme le développement méthodique de cette analogie.

L’ouvrage s’appuie sur les études archéologiques et historiques récentes de la Grèce antique, pour tenter de comprendre pourquoi et comment les populations du monde grec antique ont pu développer tant d’éléments originaux de civilisation et les diffuser sous diverses formes d’abord dans leur monde méditerranéen puis au-delà, en les faisant vivre et rayonner bien après leurs quelques siècles de puissance politique.

L’une des thèses principales de l’ouvrage est que les cités du monde grec antique étaient amenées, pour diverses raisons culturelles et économiques analysées dans l’ouvrage, à se spécialiser dans le cadre d’un « Grand Marché » de l’époque, avec la mer comme canal principal d’échanges rapides (pour l’époque). D’où une « efflorescence » économique et culturelle du monde grec antique. Les recherches récentes confirment par ailleurs la prospérité d’une partie importante des familles grecques et même d’une population plus large d’étrangers résidents et de « non libres » – niveau de prospérité à comprendre dans l’absolu, à peine atteint de nouveau en Grèce moderne après plusieurs périodes historiques défavorables (sans parler de la période actuelle de régression).

Dans le domaine politique, l’ouvrage offre de nombreux sujets de réflexion et d’approfondissement à propos des fondements de la démocratie et de sa mise en œuvre, illustrés d’exemples historiques de l’antiquité grecque « efflorescente ».

On y retrouve quelques fondamentaux de toute démocratie authentique :

- équilibre entre les fonctions des instances citoyennes, celles des instances de « sages », et les tâches confiées à des experts - équilibre non figé définitivement, évoluant à l’expérience,

- instanciation directe du peuple en soi (c’est à dire de chacun soi-même) dans les instances citoyennes,

- automatisation de la sélection des citoyens appelés à contribuer aux instances citoyennes, de manière que chaque citoyen s’attende à être sélectionné plusieurs fois dans sa vie dans divers niveaux d’instances,

- régulation des débats, formation des citoyens à la parole publique,

- reconnaissance et encouragement au développement des compétences individuelles exercées par chaque citoyen au cours de sa vie professionnelle de cultivateur, artisan, commerçant, marin, artiste,...

- implication personnelle de chaque citoyen dans des tâches d’intérêt général dans le cours normal de sa vie sociale (dont l’entraînement militaire et son propre apprentissage de la démocratie),

etc.

Dans le monde grec antique, « la » démocratie idéale n’existe pas. Même lorsqu’une cité définit ses instances démocratiques à partir d’un modèle, il s’agit toujours d’une adaptation locale. D’autant plus lors des périodes critiques, ou à la suite d’une guerre civile. Athènes ne fut pas la seule cité démocratique. Ses institutions et leur pratique ont évolué dans le temps.

Dommage que ces gens n’aient pas inventé Internet ! Ou pas dommage, car peut-être alors, si leur Internet avait évolué comme l’actuel, il ne nous resterait rien de leur civilisation ?

Divers miroirs de la grande histoire

Dans son élan explicatif du rayonnement de l’antiquité grecque par un « Grand Marché » comme cadre d’une « destruction créatrice » et d’une « réduction des coûts de transaction » - comment ne pas reconnaître l’expression des doctrines de l’expansion économique par la libre concurrence – l’ouvrage de Josuah Ober repère les avantages relatifs d’un régime démocratique par rapport aux régimes élitistes dans la double capacité démocratique à préserver l’indépendance de chaque cité et à la développer économiquement, en favorisant un haut niveau de motivation des citoyens, à la fois en tant que contributeurs volontaires d’une force militaire offensive et défensive de leur cité, et individuellement en tant que contributeurs à son développement.

A l’opposé, l’univers de l’empire perse, bien que culturellement et économiquement très évolué, paraît statique, découpé en potentats locaux intermédiaires du pouvoir central.

Tout cela est bien beau, mais le processus de « destruction créatrice » à l’intérieur du monde grec antique tel qu’il nous est reconstitué se décrit par des guerres opportunistes et des conflits dont les ressorts paraissent plutôt minables déjà bien explicitement dans les récits des historiens antiques. Josuah Ober tente à chaque fois d’interpréter les actes de « destruction créatrice » comme les résultats de calculs locaux ou comme les résultantes de chocs géopolitiques – avec la Perse comme super puissance militaire et financière, alternativement envahissante au premier plan ou comme partenaire d’alliances variables en arrière plan en fonction de ses propres intérêts. L’ouvrage propose ainsi quelques définitions de mécanismes d’affrontement, et même une modélisation des paramètres et de la logique des décisions prises par les acteurs historiques dans leurs stratégies d’expansion et dans leurs tactiques militaires.

Au total, les diverses tentatives d’explication de l’énigme grecque développées par l’auteur sont éclairantes mais pas décisives même prises ensemble : analogie avec l’écologie de colonies de fourmis autour d’un étang, modélisation informatique des décisions locales, analogies à une économie de marché moderne y compris par certains éléments d’économie monétaire, mise en évidence du travail en profondeur des idées démocratiques et de leur supériorité tactique…

Ce qui est bien expliqué dans l’ouvrage de Josuah Ober, c’est que le « miracle grec antique » a bénéficié de la conjonction de processus politico économiques favorables. L’auteur n’oublie pas mais place de fait au second plan les singularités culturelles du monde grec athénien antique qui ont fondé et entretenu son « efflorescence » malgré les tentatives spartiates d’étouffement. Il reste qu’il est difficile d’expliquer pourquoi tant de productions du « miracle grec » nous apparaissent maintenant comme si elles avaient été conçues gratuitement pour la seule gloire de l’humanité. Illusion d’optique de notre part certainement. Mais aussi choc en retour par la révélation de certaines pauvretés de notre époque.

Le livre du Professeur Ober se concentre sur sa vision explicative globale de l’énigme grecque par le « Grand Marché », complétée par diverses modélisations et analogies. Sans doute l’auteur considère que ses lecteurs se tourneront naturellement vers d’autres ouvrages pour approfondir les singularités à la base du « miracle grec» que son approche ne peut qu’effleurer. Il est dommage qu’il n’y incite pas explicitement (sauf dans les notes et parcimonieusement). Au contraire, il soumet ponctuellement le lecteur à quelques excès d’enthousiasme explicatif par des théories récentes.

milovenu.jpg Par exemple, à propos du célèbre dialogue entre les Athéniens et les Méliens (habitants de l’île de Mélos, celle de la « Vénus de Milo ») pendant la guerre du Péloponnèse, l’ouvrage d’Ober prétend expliquer le résultat fatal pour les Méliens de cet affrontement oratoire par un défaut d’évaluation de leur situation, en faisant référence à la théorie des perspectives de l’économie comportementale….

Le lecteur normalement paresseux risque de manquer quelque chose d’important pour sa compréhension du « miracle grec » s’il se laisse éblouir par la modernité revendiquée d’une telle « explication » !

A l’origine, Thucydide, l’historien de l’époque, a consacré une bonne dizaine de pages de son chapitre sur la seizième année de la guerre du Péloponnèse, au détail de la tentative ratée de négociation entre les représentants du corps expéditionnaire athénien sur l’Île de Mélos et les notables locaux. Pour ces derniers, le contexte était menaçant mais pas forcément désespéré, sachant que l’île avait déjà été envahie et sa campagne saccagée dix ans plus tôt par une précédente expédition athénienne, qui s’était ensuite retirée en laissant la cité intacte, sans doute à la fois par manque de détermination, peut-être aussi faute de pouvoir maintenir sur place un effectif important. Rétrospectivement, l’« erreur » des Méliens face à une nouvelle invasion est d’avoir sous-estimé la capacité des Athéniens à tenir le siège de leur cité avec une troupe réduite pendant plusieurs mois jusqu’à ce qu’un traître leur ouvre une porte – d’autres cités insulaires ont gagné le même pari. En tous cas, le dialogue de la négociation tel qu’il nous est rapporté par Thucydide ne doit pas être considéré comme un morceau de bravoure d’opéra comique entre des représentants de la force brute face à des représentants d’un droit à la neutralité paisible (liberté revendiquée plutôt que droit ?), mais comme l’un des sommets d’une oeuvre consacrée à l’étude minutieuse des engrenages générateurs des guerres, comment s’augmente l’intensité des affrontements et comment s’étend leur champ d’action, en toute logique et en toute raison humaine.…

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On trouvera par ailleurs, par exemple dans un recueil de séminaires de Cornelius Castoriadis (Thucydide, la force et le droit, Editions du Seuil, 2011, vers le milieu du volume), une présentation de cet épisode célèbre entre Athéniens et Méliens. On comprendra pourquoi la négociation ratée a mérité l’attention de générations d’historiens (dont probablement Machiavel). Le texte de Thucydide reste d’actualité à travers les siècles. En plus, on trouvera, dans le recueil ci-dessus référencé, une réflexion sur les ressorts du « miracle grec » athénien tel qu’il fut analysé par ses contemporains. C’est un complément dans l’exploration de l’énigme grecque pour mieux apprécier la dimension et l’apport original de l’ouvrage de Josuah Ober.

Miracle ou pas miracle

Revenons au fond. Comment expliquer la simple possibilité d’apparition de Platon, d’Aristote et tant d’autres à la suite de Socrate ou contre Socrate ? Et comment expliquer les autres, moins connus ou ignorés, qui les ont précédés, puis ceux qui ont permis cette suite et l’ont prolongée ? Par quels canaux de transmission de l’époque ?

Mêmes questions, encore plus évidentes, pour les architectes, ingénieurs, mathématiciens, médecins, artistes, artisans de l’époque du « miracle grec »... N’avons-nous pas oublié quelque chose dans le domaine de la transmission et du développement des compétences, malgré les performances de nos systèmes éducatifs, malgré Internet, malgré la pertinence argumentée de nos diverses théories de la communication et de l’apprentissage ?

Concernant la création d’institutions démocratiques, ne serait-il pas opportun de vraiment expliquer comment des Solon et des Clisthène ont pu inventer et mettre en pratique les réformes qui ont fondé les institutions démocratiques dans certaines cités de la Grèce très antique, localement et des centaines de fois ? De quelles circonstances ont-ils bénéficié, sur quels soutiens se sont-ils appuyés, quelle expérience préalable leur a été utile, quelle progression ont-ils suivie dans la mise en oeuvre ? Car il est impossible d’imaginer qu’ils n’aient rencontré aucune opposition ! En plus, c’était à une époque où l’écriture était rare, certainement encore plus la capacité de lire… Justement, l’intelligence de l’écoute, le respect de la parole et des nuances, l’encouragement à la réflexion individuelle dans le concret, l’acceptation d’un devoir d’effort personnel, l’organisation du débat public pour qu’il soit productif ne seraient-ils pas des éléments fondateurs d’une démocratie authentique, à retrouver d’urgence ? Le coeur du « miracle grec » ne serait-ce pas la création d’un système de décision collective – si on préfère, une institution de l’exercice de la liberté collective - qui était aussi le principal incubateur des intelligences et des compétences individuelles ? Qu’est-ce que cela nous dit en retour sur nos sociétés prétendument avancées qui consacrent tant d’efforts à réguler (ou à étouffer sous diverses doctrines pesantes) leur conflit interne sui generis entre les libertés individuelles et la contrainte collective (ou leurs avatars) ?

Concernant le maintien de la paix dans le monde, ne serait-il pas utile d’approfondir les raisons historiques de la non destruction de la cité d'Athènes et de la non déportation de sa population, alors qu'Athènes était vaincue et occupée à la fin de la guerre du Péloponnèse, et alors qu'il n'existait à l'époque rien d'équivalent à notre ONU, mais sans doute "quelque chose" de plus fort et de plus spécifique que les concepts génériques abstraits de ce que nous appelons le droit international - un « quelque chose » que nous ferions bien, chacun de nous individuellement, de réinventer et de travailler pour notre survie un jour à venir ? Pourquoi, à l'inverse de quelques exceptions historiques, la tendance naturelle d'évolution des cités états indépendantes semble être soit leur intégration sanglante dans un empire soit leur anéantissement intégral par mise sous cocon ou destruction physique ? Les ruines des cités mayas témoignent pour nous d’un autre avertissement que celles des cités de l’antiquité grecque.

Poser ces questions de cette façon, c’est rechercher concrètement les possibilités de notre avenir en échappant provisoirement au confort mental de notre supériorité moderne factice et en sortant de notre cadre contemporain de « Grand Marché à bas coût de transaction » autour d’un Net dévoyé, où tout le monde tend à s’assimiler aux mêmes modèles en miroir, au point que l’on croit pouvoir faire l’économie de se comprendre, et que l'on s’entraîne à faire l’économie d’exister.

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Car la plus grossière des « erreurs de perspective » nous est imposée par nos dirigeants politiques, nos grandes entreprises et tant d’institutions et d’organismes soucieux de notre bien-être par une saine gestion financière. Ils nous bombardent de slogans prétendument progressistes du genre « tous ensemble pour le développement », alors que notre planète se détruit chaque jour un peu plus, au point que des régions entières sont devenues inhabitables et que des espaces océaniques se stérilisent. Qu’importe, chacun doit s’activer à augmenter son poids sur une Terre qui se ratatine ! Grotesque provocation d’une « destruction créatrice » géante – un carnage définitif.

Donc, c’est bien un changement de civilisation du genre du « miracle grec » qu’il nous faut, ou son équivalent dans d’autres cultures, afin de recréer un système de décision collective responsable de notre destin planétaire, et pouvoir de nouveau développer notre humanité.

On a su faire.

Il est urgent de nous pencher sur les cendres historiques de ce « miracle grec », et d’activer notre cerveau d’humble hominidé pour en imaginer quelques étincelles dans le présent.

vendredi 22 juillet 2016

Disparition d'une débutante

Il m'a fallu du temps pour l'écrire cet email auquel tu ne répondras pas.

Tu as appris toute seule, il y a 5 ans, à te servir d'un ordinateur, d'un vrai PC, en commençant par un logiciel d'apprentissage de la frappe sur clavier.

Au début, ta main tremblait sur la souris trempée de sueur : concentration et peur de la faute.

Par la suite, la rédaction de quelques lignes de réponse à mes messages hebdomadaires était devenue pour toi une récréation.

Le plus difficile, c'était de trouver un moment libre pour t'installer devant ton PC, alors que tes journées étaient consacrées au service d'un mari dépendant à domicile, chaque mois de plus en plus exigeant.

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Pas le temps d'apprendre à naviguer correctement sur Internet, juste le temps de lire mon message et de rédiger une réponse.

Tu faisais tes courses plusieurs fois par semaine, surtout pour prendre l'air et pouvoir parler à des gens de toutes sortes, connus ou pas - des gens ordinaires sans préalable. Il falllait que tu prennes soin de ne pas t'absenter longtemps, te déplaçant aussi vite que tu le pouvais, frèle ombre courbée sous la charge des tâches journalières.

A presque 91 ans, on est largement en âge de mourir, tu le disais souvent.

Lucide jusqu'à la fin, de cette lucidité à l'ironie polie que les malins, les prétentieux, les agités prennent pour une forme de naïveté résignée, incapables qu'ils sont d'en imaginer la force, incapables d'en recevoir l'appel.

J'ai détruit sur ton PC mon dernier message bien arrivé. J'hérite de ta douleur de vivre.

lundi 14 mars 2016

Des servitudes de la décision

Encore un bouquin à lire

Le livre de Daniel Kahneman, Système 1 Système 2, les deux systèmes de la pensée, Flammarion 2012, est assez riche pour être lu de diverses manières, assez vrai pour ne pas inspirer qu'optimisme et sympathie, assez intelligent pour ouvrir l'esprit de chacun à la conscience de ses propres limites sans en perdre la raison.

DKahn.jpg C'est un ouvrage de psycho sociologie, bien qu'on le trouve en vente souvent dans les rayons "économie", car son auteur fait partie des récents "prix Nobel" d'économie. Mais non, le titre n'est pas une trahison.

L'ouvrage comprend cinq parties :
- deux systèmes de pensée
- les grands biais cognitifs
- l'excès de confiance en soi
- faire le bon choix
- les deux facettes du moi

Intéressant, non ? Cependant, on reconnaît là le type de découpage attractif des bouquins promoteurs de régimes alimentaires miraculeux ou d'un développement des pouvoirs mentaux, voire d'une nouvelle religion. La crainte d'une possible méprise est renforcée par la présence de commentaires à la fin de chaque chapitre, qui reformulent le contenu du chapitre en langage courant.

Dans ces cas-là, un bon moyen de décider de lire ou non le bouquin, c'est de se précipiter sur la conclusion. Celle du livre de Kahneman calme les inquiétudes. Elle est bien écrite, synthétique et plusieurs paragraphes de son contenu méritent d'être médités, en particulier ces quelques phrases à la fin :
"Il y a beaucoup à faire pour améliorer la prise de décision. L'absence remarquable de formation systématique à cette compétence essentielle qui consiste à savoir gérer des réunions efficaces en est un exemple parmi tant d'autres."
"Les décideurs feront de meilleurs choix... quand ils s'attendront à ce que leurs décisions soient jugées en fonction de la façon dont elles ont été prises, non en fonction de leurs conséquences."

On peut avoir des réserves sur le vocabulaire employé et les formulations alambiquées, on doit cependant discerner une allusion claire à plusieurs maux de nos démocraties.

Manipulations passagères, soumissions légères

Le sujet de l'ouvrage de Kahneman est difficile à traiter puisqu'il s'agit de notre fonctionnement mental, plus précisément de ses défaillances en régime normal dans le domaine de la prise de décision. On ne doit donc pas s'attendre à une lecture facile et apaisante. La lecture de ce bouquin d'environ 500 pages peut lasser pour une autre raison : la forme d'exposition. En effet, presque tous les chapitres sont centrés sur la relation d'une ou plusieurs expérimentations de paris plutôt stupides en apparence, puis sur l'analyse des erreurs commises par les participants cobayes. Est-ce pour épargner le lecteur qu'aucun détail n'est fourni qui permettrait d'apprécier la pertinence de ces expérimentations et la validité des résultats ? Notamment, rien n'est dit pour exclure la possibilité d'une influence de l'expérimentateur sur les participants (ne serait-ce qu'au travers de la présentation du jeu aux participants), ou la possibilité d'influences réciproques entre les participants. On a l'impression d'expérimentations isolées, alors on peut craindre que s'en dégage une théorie du genre Terre plate... D'autre part, les allusions aux épisodes de la vie professionnelle et personnelle de l'auteur n'attireront pas la sympathie universelle par leur contenu ni par la manière. Alors, on se surprend à lire avec plaisir la courte reformulation de la substance du contenu, dans le style de la conversation urbaine, à la fin de chaque chapitre.

Sur le fond, l'ouvrage n'aborde pas ou vraiment trop peu plusieurs questions importantes, dont certaines sont pourtant évoquées dans la conclusion (en questions ouvertes) telles que :
- comment élaborer une réponse collective concertée plutôt qu'individuelle aux problèmes de décision (le chapitre 24 est le seul à mentionner un exemple de débat collectif, en heureuse contradiction avec la dernière phrase du chapitre 30 constatant notre manque individuel de ressource mentale face aux événements rares) ?
- comment construisons-nous notre capital personnel d'expérience de la vie, selon quelle répartition (?) entre le système 1, le système de l'intuition, et le système 2, le système du raisonnement, avec quelle capacité d'évolution avec l'âge (le chapitre 22 est le seul à traiter de l'expertise construite en contraste avec la fausse expertise) ?
- peut-on identifier les facteurs d'amélioration de la ressource mentale individuelle en vue de la pertinence des décisions, notamment à la suite d'expérimentations révélant les défauts naturels, en vue d'une forme d'éducation personnelle de la relation entre système 1 et système 2 ?
- comment prendre en compte les influences exercées par les interactions entre participants sur leurs décisions individuelles (observez des joueurs de Monopoly, certains gagnent presque toujours malgré les facéties du hasard) ?
- quelle peut être l'influence d'une culture occidentale (?) commune implicite des décideurs (ou inversement, l'effet de l'absence d'une culture commune de référence dans un milieu multi culturel) sur l'interprétation de la décision à prendre, sur la teneur de la décision prise, sa précision, son délai et sa méthode d'élaboration ?
- peut-on assimiler le système 1 intuitif à une réserve d'automatismes d'usage instantané, avec un pouvoir d''asservissement partiel du système 2 (par exemple par sélection / obstruction du contexte), pour constituer au total une mécanique d’auto-manipulation partiellement reprogrammable (à quelle dose, comment ) ?

En résumé positif, l'ouvrage de Kahneman abonde en exemples d'erreurs de nos jugements individuels spontanés ou réfléchis, et démontre leur caractère inévitable, par nature et par construction.

Rien que pour ce rappel à l'humilité de notre condition humaine : merci !

Mais il est dommage que ce livre n'ait pas été écrit à la fin du 19ème siècle, car alors peut-être nos sciences humaines n'auraient pas un siècle de retard sur notre époque. Peut-être même que les manipulateurs d'opinion seraient poursuivis comme des malfaiteurs.

Tourments et logiques volatiles

A titre de curiosité, l'ouvrage de Kahneman peut être lu comme un manuel du tortionnaire. Commencez par le chapitre 35, celui des expérimentations sur la manière d'infliger dans le temps des douleurs dont les victimes conservent un souvenir insupportable. Ne manquez pas l'intermède romantique au chapitre 36, avec l'écoute du délectable duo d'opéra jusqu'au dernier soupir de la Traviata. Maintenant, dans cet esprit, regardez attentivement et assimilez le diagramme du "Fourfold Pattern" à l'intérieur du chapitre 29 (figure 13), il vous permettra d'anticiper les réactions de vos victimes, de fabriquer les conditions de leur choix entre un pari très risqué et l'acceptation d'un contrat défavorable pour eux. A présent, vous pouvez prendre les chapitres du livre à peu près dans l'ordre depuis le début, pour imaginer comment vous allez pouvoir humilier, abaisser, corrompre, détruire mentalement les gens soumis à votre volonté !

Il y a plus inquiétant. L'ignorance des bases de la statistique mathématique semble assez commune dans les sciences humaines à l'époque des activités professionnelles de l'auteur. Ceci n'implique pas l'incompétence, car les méthodes statistiques semblent mises en oeuvre correctement (autant que l'on puisse en juger) mais l'ignorance des bases mathématiques entraîne un manque de profondeur dans l'interprétation des résultats chiffrés, avec pour conséquence une multiplication d'expérimentations inutiles et l'invention de concepts superflus.

Par exemple, au chapitre 16, on nous présente un problème du taxi bleu de manière telle que le jugement biaisé des participants cobayes nous paraît plus naturel que la prétendue bonne réponse, dont l'explication mathématique fournie en note du chapitre est plus que contestable.

De quoi s'agit-il ? Une personne a été témoin d'un accident corporel sur un piéton, provoqué par un taxi qui a pris la fuite. Le témoin affirme que c'était un taxi bieu. A l'heure et au lieu de l'accident, dans une ruelle traversière entre deux avenues fourmillant de taxis, on sait pourtant qu'il y avait dans le secteur seulement 15% de taxis bleus contre 85% de taxis verts - la ville n'ayant que deux compagnies de taxis. En répétant des expériences systématiques dans des conditions similaires à celles de l'accident, on découvre que le jugement du témoin pour distinguer une couleur bleue d'une couleur verte de taxi n'est fiable qu'à 80%. Après cette introduction, si on vous pose la question "à combien estimez-vous la probabilité que le taxi de l'accident était vraiment bleu ?", vous allez vous méfier, et vous n'allez pas répondre spontanément "80%" comme la majorité des participants cobayes de l'expérience de Kahneman, n''est-ce pas ? Vous aurez bien raison.

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Notons B pour "le vrai taxi de l'accident était bleu". Notons V pour "le vrai taxi de l'accident était vert". Par commodité, notons b pour "le témoin a dit bleu". On peut évaluer rétrospectivement la probabilité de la déclaration du témoin, que nous notons "P(b)", en raisonnant comme si la présence d'un taxi d'une couleur verte ou bleue puis le choix de la couleur par le témoin étaient les résultats de 2 tirages aléatoires successifs de type "tirage au hasard d'une boule dans un lot de boules de couleurs réparties à proportion des probabilités théoriques". Dans cette convention, P(b) = P(le taxi était bleu et le témoin ne s'est pas trompé) + P(le taxi était vert mais le témoin s'est trompé en le voyant bleu) = 0,15x0,80 + 0,85x0,20 = 0,12+0,17 = 0,29. Alors, on peut évaluer ce que nous cherchons, la probabilité relative que le taxi était vraiment bleu par P(B/b) = 0,12/0,29 = 0,41. On remarquera que la probabilité relative que le vrai taxi était vert malgré la déclaration du témoin P(V/b) = 0,17/0,29 = 0,59 est plus élevée. A présent, si on met en doute l'évaluation de la fiabilité du témoin en la réduisant à 70 %, la probabilité P(B/b) tombe à 0,29. Au contraire, si on réévalue la fiabilité du témoin à 90%, P(B/b) ne monte qu'à 0,64, encore loin d'une certitude, tandis que P(b)=0,22 c'est-à-dire qu'un témoin plus fiable a moins de chances de choisir l'hypothèse de plus faible probabilité, en moyenne dans une série infinie d'expériences, ce qui est évident statistiquement... Bref, l'estimation de P(B/b) dépend fortement de l'évaluation de la fiabilité du témoin, mais laisse de toute façon une large place au doute. Raisonnablement, une réponse correcte à la question posée sur la probabilité du taxi bleu serait donc : "autour de 50%".

En langage littéraire. Un niveau ressenti de sincérité du témoin ne doit pas être assimilé à un niveau de justesse de ses affirmations - et pour passer de cette justesse à la vérité, c'est encore autre chose, surtout quand on ne dispose pas d'une évaluation "scientifique" factuelle de la fiabilité d'un témoin. Beaucoup de menteurs sont sincères et propagent leurs erreurs en toute honnêteté. Certains le font avec talent, ardeur et persévérance. Chaque fois que c'est possible, on doit soumettre les témoignages à l'épreuve d'une modélisation mathématique simplifiée de la réalité, pour faire varier les paramètres et constater leur influence sur la force de la conviction - au risque de perdre la nôtre.

A la fin de l'ouvrage de Kahneman, c'est seulement "la" bonne réponse à 41% qui est justifiée en note 1 du chapitre 16, de plus en passant par un calcul bayésien hautement impénétrable. Concernant cette méthode de calcul, le statisticien William Feller cité par ailleurs au chapitre 10 du livre de Kahneman, expédie la Bayes's Rule aux oubliettes de l'histoire dans un paragraphe de son ouvrage An Introduction to Probability Theory and its Applications, Wiley International Edition, 1968 (page 124 de la 3ème édition). Concernant l'exemple du taxi bleu, il est fallacieux de laisser croire qu'il existe "une" bonne réponse. Ce qui est vrai, c'est que l'on obtient rapidement une estimation de P(B/b) en se fondant sur une modélisation probabiliste simplifiée; mais, même dans ce cadre simpliste d'interprétation de la réalité, on constate que l'estimation est très sensible à l'incertitude sur la fiabilité du témoin, et que même dans l'hypothèse d'une fiabilité élevée de ce témoin, on demeure dans l'indécision. Encore une fois, une réponse raisonnable serait "autour de 50%". Cette réponse argumentée est d'ailleurs en accord avec l'intuition brute en face des données du problème tel qu'il a été posé. La vraie "bonne" conclusion, c'est qu'il y a doute. C'est bien ce que Kahneman nous dit finalement.

Gaumef.jpg Le lecteur critique de l'ouvrage de Kahneman pourra y découvrir d'autres pièges du jugement que ceux proposés par l'auteur, par exemple en faisant un parallèle avec l'un des nombreux ouvrages dénonçant les interprétations abusives des raisonnements probabilistes et les artifices de présentation d'études statistiques. Par exemple, Statistiques méfiez-vous ! de Nicolas Gauvrit, Ellipses 2007.

En regard des enseignements du livre de Kahneman sur les faiblesses innées de nos facultés de jugement, en regard de la quasi permanence des menaces de tromperie qui pèsent sur nous par notre soumission prolongée à divers types d'annonces insidieuses ou mal conçues dans les médias, particulièrement sur Internet, il semble urgent de fournir une éducation universelle aux bases de la statistique et de la logique dès les classes primaires. Certes, il faudra 30 ans pour en voir le résultat, pas forcément bon, c'est long. Et il n'est pas du tout certain que l'universalité d'une nouvelle capacité individuelle puisse améliorer les décisions des organisations qui dirigent notre monde. Cependant, cet effort d'éducation est certainement nécessaire, même s'il n'est pas suffisant, dans la perspective de nouveaux processus participatifs de débat démocratique et de prise de décision. Personne ne devrait plus considérer le raisonnement probabiliste comme une technique chargée de mystère, comme actuellement associée aux plus immoraux jeux de hasard et aux manipulations des sondages. On pourra enfin réintroduire le tirage au sort parmi les techniques ordinaires de sélection dans une population pour des objectifs plus concrets que la récolte des opinions.

Comment le pire pourrait être évité

Comment surmonter nos défauts naturels dans la prise de décision individuelle ?

Comment adapter et prolonger les conclusions du livre de Kahneman aux conditions nouvelles créées par la révolution numérique ?

La révolution numérique nous soumet individuellement à des avalanches d'informations, partout, tout le temps, dans tous les médias désormais alimentés par des canaux informatiques. Dans ces conditions, nous sommes particulièrement vulnérables à toute nouvelle sorte de tromperie ainsi véhiculée. Mais, sous les avalanches informatiques, comment faire pour prendre le recul nécessaire ? Renoncer à résister, laisser couler, se préserver par l'indifférence ? Comment se préparer dans un tel contexte à l'éventualité d'un choix dans l'urgence ? Par le refuge derrière un rempart doctrinaire ? Par le soutien aux actions d'épuration de l'avalanche ? Par l'entretien d'une faculté personnelle d'analyse rapide ? Par la formation de notre système 1 d'intuition réflexe à une discipline de méfiance, insensible aux effets de saturation ?

Le logiciel peut-il nous apporter une solution, au moins pour filtrer l'avalanche des informations ? Autrement dit, pouvons-nous constituer un rempart à nos machines par d'autres machines ? On peut en douter car toutes les machines sont nos machines, nous leur avons transmis nos défauts, au moins partiellement mais significativement, de sorte que nos machines fonctionnent implicitement selon nos représentations et nos tendances naturelles. Tout rempart machinal sera donc par construction fait pour être franchi. On ne peut même pas affirmer qu'un logiciel sera par nature insensible aux effets d'influence qui faussent le jugement humain, encore moins à tous les effets d'influences combinées imaginables. Le logiciel n'a pas d'imagination. Tenez-vous au courant des actualités du monde informatique dans le domaine de la lutte perpétuelle contre les spams, les virus, les intrusions des hackers, etc.; observez l'infiltration des messages publicitaires personnalisés parmi vos courriers électroniques, sur les pages Web que vous regardez; vous constaterez que votre logiciel protecteur ne peut être que l'équivalent d'un esclave hyper rapide, infatigable, utile (à condition de savoir l'employer), mais idiot et certainement chaque jour de moins en moins efficace. L'intelligence artificielle n'est qu'un terme désignant un type de logiciel spécialisé. Même quand l'ordinateur bat les meilleurs maîtres d'échec et de go, ce n'est que du logiciel, de la mécanique humainement conçue pour ou contre des humains. Les jeux vidéos, les musiques aléatoires répétitives... apportent les témoignages accessibles à tous de cette "intelligence" artificielle, il n'y a vraiment pas de quoi gamberger là-dessus.

Puisque chacun de nous, pour échapper aux pièges du jugement et prendre les bonnes décisions, ne peut compter ni sur lui-même individuellement, ni sur des machines, cherchons ailleurs !

Observons nos maîtres en décision. La discipline de nos dirigeants, malins ou bornés, c'est de ne pas décider sur le long terme, ou alors d'user pour cela de stratagèmes et de camouflages. C'est une pratique qui présente l'avantage pour eux de ne pas verrouiller l'avenir, qu'ils anticipent par continuité du présent, notamment en leur permettant de postuler indéfiniment à des postes prestigieux et rémunérateurs. On peut les comprendre sur un autre plan : il est d'usage de mettre en accusation d'incompétence un dirigeant qui aura du prendre le risque d'une décision dont les conséquences s'avèrent catastrophiques (voir la fin de la conclusion du livre de Kahneman). Cette culpabilisation stérilisante est centrale dans notre réalité du "pouvoir", nous en recevons la preuve dans les journaux presque chaque jour.

Alors, vite la Révolution ? L’ouvrage de Kahneman nous enlève toute illusion. A égalité de contexte, personne même sain d'esprit ne saura prendre de meilleures décisions que n'importe lequel de nos dirigeants malins actuels. Les leçons de l'Histoire nous disent le reste : Il y a d'autres raisons de faire une révolution que l'espoir d'améliorer la pertinence décisionnelle des dirigeants...

Cependant, nous savons qu'un processus de décision collective peut permettre de dépasser les défauts innés du jugement individuel, même si, en conséquence de nos héritages d'humanisation tardive, nous ne savons pas bien comment faire pour réaliser ce dépassement.

Par chance, notre processus historique de référence en matière de décision collective s'est figé dans une enflure caricaturale qui révèle sa dangereuse inadaptation à notre époque. Ce processus décisionnel de référence est celui des "démocraties" représentatives, tel qu'il existe au niveau des états comme dans les entreprises et dans toutes les grandes organisations. Il se caractérise fondamentalement par la théâtralité des débats, l'âpreté des confrontations oratoires, une résolution par vote majoritaire - un net progrès d'organisation par rapport aux affrontements aléatoires de hordes familiales, mais pas un si grand progrès de civilisation ! Dans ce contexte fondateur, il est terriblement difficile d'envisager le potentiel d'une révolution numérique pour élargir le champ du débat démocratique et récolter la contribution aux grandes décisions de toute la population concernée. Constatons que, pour la plupart des citoyens ordinaires des populations éduquées du globe terrestre, ce processus décisionnel "démocratique" de référence est devenu carrément anti-convivial et déresponsabilisant, au point qu'on ne s'en satisfait plus que par défaut. De plus, depuis la révolution numérique, ce processus décisionnel de référence est évidemment obsolète techniquement, car il fut forgé sous des contraintes depuis disparues, dont celle de l'analphabétisme de la population et celle de la lenteur des transports et communications.

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Serions nous collectivement capables de meilleures décisions si nous pouvions nous impliquer tous dans les prises de décisions difficiles à grande échelle sur nos modes de vie et notre projet social à 30 - 50 ans ? Peut-être pas, mais au moins nous pourrions nous donner les moyens de conjurer le chaos du chacun pour soi, avec en plus la faculté de convenir des ajustements nécessaires aux décisions antérieures, de détail ou d'ensemble, en exploitant la totalité de notre capital humain de connaissances, compétences, expériences de la vie. Et nous serions tous responsables collectivement de la réalisation des décisions prises. Au fond, le "problème de la bonne décision" est une question théorique pour expérimentations de laboratoire : "bonne décision" par rapport à quels totems ou quels critères donnés par qui ? C'est un bagage mental qui empêche de s'élever à la hauteur du changement des modes de vie et du changement de civilisation qui vont nous être imposés d'une façon ou d'une autre.

En effet, la certitude d'une tragédie planétaire à venir s'affirme au fur et à mesure de l'accumulation des effets destructeurs pour la planète de nos activités au-delà des capacités de régénération naturelle. Dans la continuité de nos processus décisionnels sclérosés, nous allons subir individuellement l'irruption progressive des conséquences inattendues, imméritées, injustes des discontinuités et des inversions de tendances qui apparaîtront dans les 50 ans. On trouvera des coupables, beaucoup.

Face à cette perspective, malgré toute notre science et notre sagesse, nous n'avons su jusqu'ici poser qu'une alternative, au niveau des nations du globe : ignorer la fatalité des changements ou combattre cette fatalité pour tenter de la reporter. Comme c'est prometteur !

Nous ne sommes pas en état de décider de conduire un changement de civilisation : vers quoi, pour quelles finalités... Pourtant, nous ne pourrions pas, actuellement, être mieux préparés et mieux équipés pour le faire. Sauf que nous manquent les processus de décisions à responsabilité collective.

mardi 23 février 2016

Pour un Web d'intérêt général

Ce billet propose encore un autre point de vue décalé sur le Web, afin d'en faire ressortir certaines insuffisances en vue de la création de sociétés virtuelles et d'ouvrir le champ des possibilités pratiques nécessaires à cette création.

Précisons. Il s'agit de la création de sociétés virtuelles pour des objectifs définis par leurs contributeurs dans un cadre ouvert potentiellement universel, par exemple la citoyenneté planétaire. Il est clair que de tels cadres à vocation universelle, pour autant que l'on souhaite leur donner une existence, sont néanmoins contraignants par leurs finalités, leurs valeurs, leurs objectifs premiers. De tels cadres existent déjà sur le Web, mais par accident et par exception, sans référence à un processus générique de construction. Il est évident que la définition d'un ensemble de processus de construction de "vraies" sociétés virtuelles du Web équivaut en pratique à une définition de l'intérêt général du Web pour ce domaine des "vraies" sociétés virtuelles.

Autrement dit, nous ne parlons pas de sociétés virtuelles constituées, par exemple, afin d'exploiter les écarts des variations des Bourses américaines par rapport aux Bourses asiatiques. Mais de sociétés virtuelles destinées, par exemple, aux diverses formes de développement des personnes - du moment que ce développement ne suppose pas, même indirectement, de nuire à d'autres personnes. Les prétendus "réseaux sociaux" ne sont, pour le moment, que des instruments formels en prolongement de "la" société réelle, dont l'économie repose sur l'exploitation statistique souterraine et l'influence ciblée de nos comportements.

Certainement, notre point de vue paraîtra naïf aux admirateurs sans recul de Machiavel, de Rousseau, de Marx, de Freud, de Hayek, et de tant d'autres grands esprits, poètes et prophètes de tous les temps, qui nous ont offert une interprétation de nos vies en société ou les ont transfigurées en humaine épopée. Nous sommes entièrement d'accord que, pour l'entretien de nos croyances historiques, il est vain de réfléchir à une nouvelle formule d'intérêt commun universel, surtout si le champ de nos prétentions se limite au Web - on ne trouve évidemment rien à ce sujet dans les grands écrits de référence ! On n'y trouve pas grand chose non plus pour répondre concrètement à la détresse du monde actuel, que nous avons mis en régression accélérée par notre ignorance des lois physiques et notre paresse à changer de croyances - ah bon, vous n'êtes pas au courant ?

En pratique, le plus urgent, en vue d'une transformation du Web en instrument de création sociale, à partir d'un univers mental imprégné d'une conception réductrice de l'économie, c'est de réaffirmer la différence de nature entre l'intérêt général et les intérêts particuliers.

De telles différences de nature, non exclusives, existent dans toute société humaine, qu'elles soient exprimées théoriquement ou qu'elles s'expriment aussi ou seulement par des délimitations de l'espace (et du temps ?), par exemple entre la famille, la communauté villageoise, le reste du monde. Posons la question autrement : un espace humanisé, qu'il soit virtuel comme le Web ou réel, peut-il exister comme espace social en l'absence d'une définition commune de l'intérêt général ? Un Web structuré de fait comme une jungle (en comparaison, une structuration en grand bazar serait plus adaptée aux réalités d'un monde clos et au rêve d'une communauté conviviale universelle) peut-il remplir un rôle social pour la paix dans le monde, pour la préservation de la planète, pour... ?

"Mind your step" ! A la station "Notre Web", il n'y a rien après la marche, rien qu'une feuille de "netiquette" tournoyant dans le vide, et au loin, le reflet vacillant d'une déclaration universelle des droits de l'homme. Il est prudent d'attendre la station "Joli Web" : le quai est solide, en aggloméré de feuillets de conditions générales d'utilisation, les décors sont animés, avec divers types de miroirs, d'offres de compagnie et de commerce, d'invitations ludiques à l'emploi de services culturels. Cool, ce ne sont plus les réponses qui nous sont données, ce sont les questions.

Par avance, nous savons que ce vide, l'absence d'une définition de l'intérêt général du Web, ne sera jamais correctement comblé par une production d'experts, tant que l'étrangeté de ce vide demeurera dissimulée. D'autant moins si lesdits experts demeurent dans leurs décors et coutumes d'entre soi. D'autant moins que nos experts et grands dirigeants sont, du fait de leurs processus de sélection, a priori satisfaits du monde tel qu'il est, en particulier de leur petit monde à eux. Absorbés par les péripéties de jeux sournois entre eux, la grandeur de leur responsabilité devant l'humanité future ne les atteint pas. Peut-être ces hautes personnalités affecteront un jour de compter sur nous ou sur d'autres plus grands esprits pour leur fournir quelques idées... qu'elles feront jeter aux lions !

A notre modeste niveau dans le présent billet, et en complément de plusieurs billets précédents, notre contribution sera l'illustration de la différence de nature entre l'intérêt général et les intérêts particuliers, l'affirmation de cette différence fondamentale, et au passage, quelques moyens pratiques de la vivre. Concernant les quelques images en bordure, elles sont évidemment ironiques en pleine contradiction ou fort décalage en soutien involontaire du texte, à l'exception de la couverture du livre devenu introuvable malgré son actualité en 2016 "Le Royaume Enchanté de Tony Blair", Philippe Auclair, Fayard 2006.

Mirage de la contractualisation de l'intérêt général

L'illustration proposée pour le premier point, la différence de nature entre l'intérêt général et l'intérêt particulier est inspirée de nos expériences professionnelles dans des situations d'affrontement entre l'Etat et des entreprises privées. Nous garantissons que cette illustration apporte un éclairage très complémentaire aux ouvrages et déclarations d'intentions à propos des relations entre Etat et entreprises, rapports et mémoires de toutes inspirations techniques, juridiques, comptables, politiques, philosophiques. En effet, nous affirmons qu'il est primordial, pour convenablement traiter d'un tel sujet, de comprendre ce qui se passe dans la tête des gens au cours de leurs interactions, pour appréhender directement l'abstraction des concepts et leurs interprétations.

Par commodité dans le présent chapitre, nous assimilons provisoirement Etat et intérêt général.

Pour nous épargner l'exposé d'un contexte compliqué, nous proposons un cas imaginaire simple de conflit Etat-entreprise, cependant hautement représentatif de nombreuses situations véridiques. Nous supposons qu'il existe un Etat, c'est-à-dire une entité permanente instituée par la collectivité pour assurer des services publics à la population indépendamment du régime politique - cette définition vague suffit à notre propos et en vaut bien d'autres théoriquement en vigueur dans divers pays. Pour la bonne compréhension, il faut savoir que le terme "marché public" désigne ici un contrat entre une entreprise privée et l'Etat. Et que l'Etat, en tant que responsable de services publics, est, dans notre illustration, incarné par une Administration, sous l'autorité d'un ministère. Merci de bien vouloir adapter les termes, les règles implicites de comportement, l'arrière-plan des institutions et des lois, à votre propre pays et environnement culturel.

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C'est une banale réunion mensuelle de chantier entre des représentants de l'Administration et ceux d'une entreprise maître d'oeuvre de la construction d'un nouveau bâtiment destiné à une fonction de service public. L'entreprise est en l'occurrence une filiale d'une très grande entreprise. La structure du bâtiment est terminée, on en est aux finitions.

REPRESENTANT DE L'ADMINISTRATION. --- Pas de poignée sur les portes des toilettes, pas de signalisation d'occupation, scandaleux !

MAÏTRE D'OEUVRE. --- Mais le plan que vous avez approuvé ne comportait pas de poignées sur les portes des toilettes... Nous vous rappelons que notre entreprise s'est engagée au strict respect de ce plan. C'est dans le relevé des décisions de notre point de chantier précédent....

REPRESENTANT DE L'ADMINISTRATION. --- Tout de même, les règles de l'art...

Suit une séance de bla bla, de part et d'autre, avec tout de même quelques mises au point de détails en désordre, en préparation de l'instant décisif.

MAÏTRE D'OEUVRE. --- Bon, finalement vous avez de la chance, je viens d'obtenir la confirmation par SMS, on peut vous les faire assez rapidement. D'ailleurs, nous y sommes obligés puisque notre entreprise est chargée de l'étude et de la réalisation de toutes modifications jusqu'à la réception de l'ouvrage et après. Bon, nous sommes bien d'accord pour des poignées à la norme STD-EU-19467 ?

REPRESENTANT DE L'ADMINISTRATION. ---...

MAÏTRE D'OEUVRE. --- Nous vous fournirons sous une semaine un plan de détail de principe. Sous condition de la réception par notre siège social de votre approbation du plan de détail avant le 30 de ce mois, les poignées seront posées avant notre prochain point mensuel de chantier... Ce sera 5000 euros par porte...

REPRESENTANT DE L'ADMINISTRATION. --- (Râle étouffé)

MAÏTRE D'OEUVRE. --- Eh oui, il faudra d'abord enlever les aimants et les crochets installés et modifier les plans de détail... Allez, seulement 4550 euros par poignée si vous acceptez un délai supplémentaire de 3 mois. Le montant sera pris sur la ligne de provision pour petites modifications prévue au marché...

Pourquoi ces râles étouffés et ce silence des représentants de l'Administration ? Les représentants de la puissante Administration savent qu'ils ne récolteront que des ennuis s'ils refusent la très coûteuse proposition du maître d'oeuvre. Procédures formelles, manifestations d'inquiétude agacée de la hiérarchie administrative, batailles d'experts, affrontements juridiques, retards du chantier, peut-être même fureur des utilisateurs. Au mieux, après des mois consacrés à répondre aux arguties dilatoires du service juridique du maître d'oeuvre, et s'ils parvenaient finalement à faire valoir une faute de ce dernier, il auraient à supporter une renégociation (dans quelles douleurs !) pour la passation d'un avenant au marché public pour les poignées de portes. Pauvre victoire.

Ah, évidemment, ils auraient du réagir sur le champ, par exemple en menaçant de publier le scandale ! Mais, en pratique, ce genre de réaction n'est pas dans le champ des possibilités ouvertes aux représentants de l'Administration. En effet, face à une menace potentielle proférée par de quelconques représentants de l'Administration de moyen niveau, le maître d'oeuvre dispose d'un grande variété de parades et de contre attaques possibles, à commencer par l'ignorance de la menace. Surtout, le maître d'oeuvre sait bien qu'il est rarement de l'intérêt desdits représentants de remonter la question dans leur hiérarchie. Le résultat d'une telle remontée est, en effet, presque toujours dans l'intérêt bien compris de l'Entreprise, qui ne se privera cependant pas de manifester protestations et mécontentements. Car lui, le maître d'oeuvre, sait brandir les preuves ultimes de l'impuissance des prétendus hauts personnages de l'Administration, à savoir par exemple le constat des retards des paiements dus par la Trésorerie Publique ou l'incompatibilité entre certaines exigences spécifiées dans le marché ou encore les divergences d’interprétation d'une norme... gardant en réserve le discret pouvoir d'initiative de son Grand Patron, un puissant personnage capable de forcer la porte du ministre adéquat sous préavis d'une journée ou même sans aucun préavis, afin de s'accorder en haut lieu sur la justesse du point de vue de l'Entreprise et sur les conséquences à en tirer.

Pourtant, la Grande Administration détient théoriquement l'équivalent d'une arme atomique face à toute entreprise privée, en usant de sa capacité à dénoncer un marché public ou même à exclure une entreprise des compétitions sur les marchés publics. En réalité, cela fait bien longtemps que l'Administration a constaté, dans sa grande sagesse, non seulement l'inutilité encombrante de cette arme épouvantable, mais aussi l'inefficacité de sa menace d'utilisation, sauf face à de petites entreprises vraiment privées et mal informées. Certes, mieux vaut un bon arrangement qu'un mauvais procès, sauf que, dans le cas de l'Administration, les possibilités pratiques d'"arrangement" dans un cas vraiment conflictuel ne peuvent au mieux ressortir que d'une forme de corruption passive, et alors, de facto un procès ne peut s'avérer que très mauvais. Donc, en toute conscience des limites de son pouvoir, l'Administration préfère fermer les yeux, réceptionner, payer sans se presser et laisser courir. L'entrepreneur avisé saura en jouer. Evidemment seulement pour "récupérer sa marge" !

Dans le cas de nos poignées de porte, la première occasion de réagir, pour les représentants de l'Administration dans le cadre d'une réunion de chantier, c'est par la mise en défaut du maître d'oeuvre tout de suite sur un autre point, afin de pouvoir subtilement "échanger" la pose des poignées contre l'ignorance d'un autre défaut moins apparent ou contre l'acceptation tacite d'un retard de livraison d'une autre réalisation prévue. C'est là un jeu dangereux, dont les possibles effets négatifs seront reportés beaucoup plus tard sur les caisses de l'Etat, quand le défaut se révèlera ou que les conséquences inattendues du retard d'une livraison apparaîtront - mais d'ici là les représentants de l'Administration auront changé plusieurs fois. Attention, car même dans une telle spirale de "négociation", le maître d'oeuvre pourra, tous calculs faits et au moment approprié, préférer l'action officielle en justice, s'il anticipe qu'il en sortira en meilleure position en vue d'une négociation plus globale dont les implications dépasseront largement le conflit sur les poignées de portes !

Imaginez une seconde ce genre de dialogue délicatement conflictuel ou carrément antagonique dans le cas d'un nouveau système de gestion informatisée destiné à une Administration : ne vous demandez plus pourquoi la plupart des grands projets informatiques de nos ministères, qui coûtent des centaines de millions à l'Etat et font participer tant de gens intelligents, sont des ratages à répétition. Imaginez une demie seconde ce genre de dialogue en plusieurs langues dans le cadre d'un grand programme international : l'arrière-plan est plus complexe, mais on y retrouve les mêmes mécanismes (surtout en l'absence de valeurs communes implicites entre les parties ou, au contraire, en présence de valeurs communes différemment comprises), et alors ne vous demandez plus pourquoi les grands programmes internationaux sont conduits à grands frais pour les donneurs d'ordres avec d'énormes retards et pourquoi ils ne produisent tout simplement rien si le consortium d'entreprises "privées" est mal dirigé ou n'a pas intérêt à ce que le programme avance.

Conclusion de l'illustration proposée : dans les situations contractuelles où se développent des intérêts particuliers malveillants ou incompétents en regard d'un intérêt général, cet intérêt général ne pèse pas lourd. Ou, à l'inverse, tellement lourd qu'il en devient inopérant, un décor théorique.

Généralisation. Un contrat, quel que soit le nom qu'on lui donne, ce n'est rien d'autre, cela ne peut être rien d'autre, cela ne doit être rien d'autre qu'un accord qui organise des intérêts particuliers. Dans un cadre contractuel, l'intérêt général ne peut donc être représenté par rien d'autre que le contrat lui-même. C'est pourquoi, la contractualisation de l'intérêt général ne peut être, par définition, qu'une ineptie fondamentale. Parce que l'intérêt général, par définition, est au dessus de tous les contrats.

Hé bien, que croyez vous qu'il arriva ? Comme cela ne marchait pas bien en petit, on a essayé en grand !

Extension du champ contractuel public privé, extension de la double fatalité

Imaginez maintenant un marché public de longue durée du genre "Partenariat Public Privé", où l'Etat fait réaliser un gros investissement par une entreprise privée en échange de la réalisation par cette dernière d'un service public, moyennant un échéancier de paiements étatiques totalement ou partiellement lié aux nombres et types de prestations, tels que soins de santé, fournitures d'énergie électrique, transports publics, surveillances maritimes, pourquoi pas interventions militaires, mais aussi plus ordinairement locations de locaux, d'une flotte de transport aérien lourd...

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Voici quelques précisions complémentaires pour comprendre pourquoi ces contrats de "partenariat" de services publics s'avèrent toujours dans la durée beaucoup plus coûteux que prévu pour l'Etat, et de mauvaise qualité pour les bénéficiaires, qui finissent par payer les services publics très cher alors que leurs impôts ne diminuent guère. Les exemples sont nombreux. Les plus fameux sont les réformes blairistes au Royaume Uni, notamment la privatisation du transport ferroviaire et d'hôpitaux publics; en Californie, la privatisation de la distribution électrique.

Non, ce n'est pas parce que les indicateurs contractuels de la qualité du service réalisé par le prestataire privé sont insuffisants. Non, ce n'est pas non plus toujours parce que l'entreprise privée opère au coût minimal au nom de la liberté que le contrat lui a concédée et qu'elle aurait trop tiré sur la ficelle dans son effort de réduction des coûts.

Cette dégradation résulte d'une double fatalité.

Premièrement, il existe un moment, dans la vie d'un contrat de service, où des problèmes imprévus de fonctionnement apparaissent, où de nouveaux besoins d'investissement sont nécessaires pour assurer l'état de l'art - pour faire savant, on peut les appeler "incidences d'externalités techniques", ce qui ne change rien au fait qu'on est incapable d'en prévoir ni le moment ni l'ampleur.

Par ailleurs et en parallèle, il existe un moment critique, pas forcément en relation directe avec la première fatalité, où l'intérêt pécunier conscient de l'entreprise n'est plus d'assurer un service de qualité mais au contraire de le dégrader, sous de nombreux prétextes, préférentiellement fondés sur des insuffisances ou des abus du partenaire "Etat", par exemple en pointant des défauts dans la coordination entre diverses entités publiques ou dans le transfert initial des compétences ou dans certaines spécifications réinterprétées comme des restrictions de la liberté d'entreprendre. En bref et au total, il existe donc un moment choisi par l'entreprise (ou alors elle se débrouille vraiment mal) où l'Etat sera contraint de remettre au pot, beaucoup plus que les experts étatiques en comptabilité future (calculs du coût global) n'auront osé l'envisager avant la signature du marché de partenariat. Insistons sur la fatalité brute coûteuse, à partir d'une position très défavorable de renégociation, pour tout Etat engagé dans les illusions du "partenariat". Dans la mesure où c'est à la fin l'Etat qui porte la responsabilité d'un service public.

Remarque. C'est par pudeur que nous ne traitons pas ici des détails savoureux et des mille péripéties autour de l'identité de l'"Entreprise", le plus souvent une structure juridique ad hoc par nature volatile et flexible... cependant "partenaire" d'un Etat éternel.

Management avec les compétences

Le fait que, dans certains pays, on retrouve dans l'Entreprise et dans l'Administration beaucoup d'anciens élèves des mêmes universités ou des mêmes promotions d'écoles prestigieuses, et que ces gens transitent couramment d'un monde à l'autre au cours de leurs brillantes carrières, c'est un fait anecdotique par rapport à ce que nous mettons ici en évidence : des engrenages et des fatalités, à partir d'un équilibre des pouvoirs généralement méconnu entre l'Etat et les entreprises.

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Cependant, les conséquences de ces engrenages et les impacts des fatalités pourraient être réduits et maîtrisés dans le temps si nos hauts personnages responsables, grands experts et conseils avisés, du côté étatique comme de trop d'entreprises privées, osaient se soulager de leur ignorance de la vraie vie, plutôt que de l'entretenir pour leur petite tranquillité d'esprit ou leurs intérêts personnels. Car c'est une généralité patente, nos grands personnages ignorent la discipline de la gestion des contrats - les évolutions de leurs carrières sont trop rapides pour leur permettre d'en apprécier in vivo les subtilités et les dangers. Ils assimilent cette discipline à la rédaction d'un document abusivement nommé "spécification de management" ou "plan de management", généralement sous-traitée à un consultant généraliste, avec annexe bibliographique et liste des références aux normes citées. Ces grands personnages entourés d'experts sont incapables d'imaginer la réalité du terrain, au point qu'ils ne savent plus s'adresser directement à leur personnel autrement qu'à l'occasion d'une communication événementielle, au point qu'ils n'envisagent pas de faire appel personnellement aux individus porteurs des compétences dont ils auraient besoin ponctuellement. Evidemment, ce serait terrible pour leur orgueil de découvrir la réalité de la société humaine, même dans le périmètre de l'organisation qu'ils dirigent, car leur supériorité à eux, c'est justement de "manager" par les chiffres et les abstractions !

Il devrait pourtant être évident, avant de prétendre s'attaquer à de gros contrats, qu'il faut d'abord maîtriser complètement la gestion courante de divers types de contrats simples représentatifs de la variété des difficultés de cette gestion courante : par exemple le contrat de la cantine et de la crèche, le contrat d'entretien du chauffage des bâtiments, le contrat d'étalonnage et d'entretien des appareils de mesure, les contrats d'entretien à la demande des machines spéciales destinées à des campagnes d'essais, etc. Il devrait être évident que c'est bien dans le texte du contrat d'origine que l'on doit spécifier les règles de dialogue, de partage des informations, d'adaptation des niveaux d'exigence, etc., indispensables à la gestion de tout contrat de service en exécution.

Il devrait être évident qu'un professionnel de terrain expérimenté en saura plus sur les réalités de la gestion d'un contrat dans la durée que le plus futé des juristes, qu'il saura l'exprimer en quelques pages et saura comment consulter pour cela d'autres professionnels compétents, et que l'on pourra s'appuyer sur la réunion de leurs expériences pour ne pas laisser grandes ouvertes les possibilités de dérive, de faux prétexte, de mise en défaut artificielle, et pour spécifier les cas d'urgence qui permettront d'échapper aux blocages, etc.

Il devrait être évident que la logique de découpage des tranches contractuelles doit être établie conjointement avec les clauses de gestion d'exécution du contrat, car toutes deux dépendent fortement des techniques et des métiers contribuant à la réalisation, du contexte normatif et réglementaire, du niveau des compétences des deux parties contractantes, des divers types de risques que l'on peut anticiper ou non, de la répartition dans le temps des diverses prestations attendues, etc. Un professionnel de terrain expérimenté saura reconnaître par avance les imperfections d'un prestataire, et saura éviter un engagement trop fort ou sur une trop longue durée.

En résumé, la gestion des contrats requiert une compétence vraiment multidisciplinaire, et c'est une erreur monstrueuse que de la réduire aux seuls aspects qualitatifs et financiers ou de la retrancher a priori dans une spécification isolée. La mise en oeuvre de cette gestion dans la durée du contrat exige évidemment aussi la contribution de compétences multiples, du temps et des ressources, à prévoir et à savoir dégager, avec ce qui existe à ce moment-là en disponibilité.

Le "management des compétences", c'est une ineptie de laboratoire. La seule pratique humainement possible, c'est le management d'une forme de convivialité, avec les compétences et par les compétences.

Vous avez certainement remarqué que, depuis quelques paragraphes, notre discours vaut aussi bien du côté de l'Etat que du côté de l'entreprise. Il s'agit là, en effet, d'aspects mésestimés des deux côtés en conséquence de causes diverses que nous ne développerons pas ici. Nous avons traité dans un autre billet de l'actuelle pesante négation des compétences individuelles acquises par chacun de nous au cours de son existence. Cependant, il serait particulièrement déplacé d'imaginer par là une nouvelle forme de lutte des classes entre les pauvres "vrais sachants" victimes et les riches patrons exploiteurs brutaux imbéciles : le gâchis des compétences individuelles acquises au cours de la vie professionnelle active existe autant chez les hauts personnages et les dirigeants que chez les humbles et les humiliés. Autrement, le monde serait bien différent.

Reconnaissance commune de l'intérêt général

La différence de nature entre le service public et des prestations d'entreprises privées, c'est l'intérêt général.

Différence de nature, n'est-ce pas exagéré ?

Rappelons la fonction première de toute entreprise privée : gagner de l'argent. A minima, ne pas en perdre. Cette fonction première est vitale pour l'entreprise, elle ne peut supporter la parité avec aucune autre fonction, comme celle d'assurer durablement un service public de qualité. Seule la fonction "survivre" peut y prétendre, et encore est-ce conjoncturel et provisoire : "survivre" dans l'intérêt très privé de qui et pour quelle espérance de gain supérieur aux inconvénients d'une disparition (ou de perte inférieure à celle d'une disparition) ?

Dès qu'elle prend la décision de candidature à un contrat important (marché public ou appel d'offres émis par une autre entreprise), toute grande entreprise commence à nourrir un dossier "contentieux", en commençant par le balayage fin des spécifications techniques pour y détecter les imprécisions, les potentialités de risques dissimulés, etc. et par la critique approfondie du processus de traitement des candidatures afin de préparer une éventuelle argumentation de défaut de transparence, de favoritisme (pour un concurrent), etc. Si l'entreprise perd, le dossier sert de base à un éventuel recours juridique. Si l'entreprise gagne, l'alimentation du dossier "contentieux" continue, en attente du moment propice... Bien évidemment, le coût pour l'entreprise de cet armement juridique comprend aussi une provision pour les éventuels procès.

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Du côté de l'Entreprise, tout cela est normal, c'est de bonne gestion.

La finalité de l'Entreprise, mutinationale, moyenne ou startup, n'a rien à voir avec l'intérêt général d'un service public de qualité, et il n'existe aucune possibilité de compatibilité avec cet intérêt général en dehors du contexte fermé d'un contrat de sous-traitance de prestations, à condition qu'il soit convenablement géré dans la durée, éventuellement associé à un contrat de leasing de moyens.

Du côté de l'Etat, on ferait bien d'en être conscient à tous les niveaux en permanence. La mode actuelle qui affecte d'assimiler la conduite des affaires étatiques à un business d'entreprise apporte une dynamisation des services étatiques mais elle induit de fausses analogies. Ni les finalités, ni les responsabilités, ni les moyens, ni le "capital" ne devraient se définir, du côté étatique, comme ceux d'une entreprise. Sauf, évidemment, s'il n'existe pas de définition opératoire et vivante de l'intérêt général, s'il n'existe aucune définition des services publics attendus qui en découlent ou si ces définitions demeurent figées, inadaptées, décoratives, et que l'on fonctionne par continuité en se gargarisant de réformettes sans toucher aux statuts et privilèges historiques, en gâchant les capacités d'enthousiasme, d'implication, d'effort et de souffrance du peuple - est-ce qu'il existe encore un Etat, dans ce cas ?

Par ailleurs, est-il acceptable, dans un Etat quelconque digne de ce nom, de laisser des entreprises agir à l'encontre de l'intérêt général ? Par exemple, lorsqu'un produit addictif a été déclaré nocif pour la santé, est-il acceptable que des lobbies s'activent pour retarder, contester les mesures d'éradication (ou, à l'inverse, pour faire semblant de les soutenir par des publicités volontairement maladroites et disqualifiantes) ? Au-delà, il devrait sembler urgent d'imaginer comment, dans notre nouveau monde de solidarités sous contraintes de ressources et de restriction des pollutions, on pourrait contrôler les finalités des entreprises en regard de l'intérêt général et encourager fortement les entreprises qui fournissent un apport important à la réalisation de finalités d'intérêt général.

Doit-on trouver normal que les investissements lourds dans l'équipement des réseaux de télécommunications privilégient l'alimentation des foyers en vidéos à la demande et en retransmissions d'événements sportifs, et que les "box Internet" nous soient présentées comme des magnétoscopes numériques ? Doit-on trouver normal que les réseaux acheminent les mises à jour automatiques, notamment publicitaires, des sites auxquels nous sommes connectés, alors qu'ils sont pour le moment invisibles dans des onglets inactifs de notre navigateur, ou que nous avons oublié d'éteindre l'engin connecté ? Ce qui est ainsi fondé comme le comportement courant normal du citoyen connecté, c'est celui du parieur, celui du fêtard compulsif, celui du gaspilleur innocent, celui du psychotique avide d'émotion artificielle et de reconnaissance, celui du drogué d'instantanés. D'accord que nous sommes tous un peu par moment des joueurs, des gaspilleurs, des débiles, etc., que c'est dans notre nature humaine, mais nous avons aussi par nature d'autres aspirations normales.

Est-il permis de douter que les brevets "protègent les inventeurs", et qu'ils sont des instruments logiquement et pratiquement cohérents avec un idéal de concurrence libre et non faussée ? Ils servent notoirement d'armes de destruction des petits concurrents, de prétextes aux actions juridiques entre grands requins, et de justifications aux pratiques légales d'évasion fiscale, en particulier chez les majors du Web et les grands noms des nouvelles technologies informatiques.

Questions terminales. Pour le Web, quel pourrait être l'équivalent de l'Etat en tant que porteur de l'intérêt général ? Ne pourrait-on, de toute façon, reprendre certaines finalités onusiennes, et en traiter certaines urgences en tant qu'opportunités de tester de nouveaux protocoles ? Pour la "démocratie Internet" des citoyens du monde, ne pourrait-on commencer par une "Web démocratisation" de certaines agences intergouvernementales pour accroître rapidement leur base au sein des populations ? Et un emprunt mondial pour le financement de cette petite vraie révolution - par Internet évidemment - pourquoi pas ?

Rêvons d'un autre monde pendant qu'il est encore temps. Et que nous avons tout pour le réaliser.

mardi 6 octobre 2015

Merci de comprendre

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Merci d'avoir conservé quelquepart dans votre tête l'idée que vous pouvez trouver quelque chose d'intéressant personnellement pour vous dans un blog rédigé avec soin à l'écart des grand medias, des influences militantes, des oeuvres de commande, des ouvrages imposants.

Merci de constater paisiblement que ce blog-ci traite à la fois du Web, de la transmission des compétences personnelles et du débat démocratique, malgré une apparence de confusion et de mélange des genres en conséquence d'une multidisciplinarité limitée et à la suite de la découverte des connexions instrumentales entre les thèmes cités,

Merci d’admettre que ce blog s'intéresse à des oeuvres populaires relativement marginales, et notamment à des séries télévisées, comme révélateurs de grandes questions actuelles et de certains déplacements de nos imaginaires collectifs, plutôt qu'aux grands auteurs d'autrefois, plutôt qu'aux penseurs professionnels, plutôt qu'aux théories consacrées.

Merci d'accepter, de toute façon provisoirement, la "problématique" sous-jacente de ce blog, à savoir que notre humanité, comme va son économie planétaire, est physiquement condamnée à décliner sans gloire dans les 50 ans au milieu des chiures et des émanations de ses industries et machines sur une planète irrémédiablement bousillée... à moins que nos dieux de diverses obédiences n'accélèrent brillamment le processus par une forme d'extermination sélective, comme d'habitude - comment croire aux vertus des négociations entre notables internationaux autour d'objectifs chiffrés néanmoins abstraits, alors qu'il serait urgent de décider à la fois la réduction partagée et la réorientation de toutes les activités industrielles, spécialement dans le domaine agricole, en même temps que de s'imposer des modèles atteignables de confort minimal des diverses populations, avec les moyens et conditions pour y parvenir dans les délais les plus courts, surtout si ces moyens et conditions sont désagréables, dérangeants,... déshonorants ?

K2cent.jpg Merci d'excuser que ce blog ne conçoive aucun avenir durable de la "dignité humaine" sans une extirpation concertée de certains de nos idéaux devenus incompatibles avec l'intérêt général planétaire, particulièrement les idéaux qui ont servi à nous rendre "maîtres du monde", spécialement ceux que les peuples vainqueurs possèdent en commun (et que certains cultivent encore) - et merci de pardonner que ce blog n'imagine aucune possibilité de changement frontal pacifique de nos certitudes populaires implicites fondées sur ces idéaux dangereux, et s’attache, au contraire, à rechercher les moyens démocratiques (au sens propre) d'influencer nos comportements courants et nos façons de penser quotidiennes sans attendre qu’éventuellement, par conséquence naturelle tardive et dans le meilleur des cas, le changement du monde induise la révision ou l'abandon souhaitable des idéaux obsolètes.

Merci de deviner pourquoi ce blog s'intéresse logiquement à l'arriviste (et à l'espion), comme types de l'acrobate social dans toute société "moderne" urbaine – sans référence à aucun « paradoxe du comédien ». Interfuts.jpg

Merci d'avoir bien noté l'idée fondatrice de ce blog : le Web constitue de fait la seule infrastructure universelle potentiellement utilisable pour abriter la construction d’un avenir digne entre citoyens planétaires dans une forme de démocratie directe planétaire qui ne suppose ni révélation ni révolution préalable.

Merci de ne pas regretter que ce blog refuse toute élaboration théorique générale de "la" société réelle ou virtuelle, mais tente seulement de développer des modèles d'usage limité à certaines interactions personnelles formelles.

Merci de comprendre pourquoi de tels modèles de convergence doivent permettre une relative indépendance de leurs utilisateurs aux psychologies individuelles et aux logiques locales mais impériales de civilisation - autrement dit, on doit concevoir ces modèles pour des rencontres "hors sol" (pour ne pas dire extraterrestres) entre personnes humaines dont on n'a aucune connaissance a priori - voir notre modèle CHOP et nos propositions d'étiquette de dialogue à titre d'illustrations.

Merci de distinguer dans ce blog l'effort d'indépendance des valeurs morales et des conditionnements mentaux, pour s'approcher de solutions universelles à partir de bases autant que possible purement instrumentales - la perfection n'étant pas humainement concevable de par la nature des choses.

Workend.jpg Note. Les images de ce billet sont des couvertures de quelques livres et journaux des années 1965-95. Les futurs de cette époque sont à présent réalisés d'une manière ou d'une autre, y compris par ailleurs malheureusement les prédictions du scénario "business as usual" du rapport Meadows (Club de Rome), Nous sommes donc sur une mauvaise trajectoire en tant qu'espèce soumise à la physique planétaire. Ce n'est pas étonnant, nous pressentions bien que nos dirigeants étaient incompétents face à un défi global non négociable et que la plupart de nos maîtres à penser étaient de sinistres clowns. D'ailleurs, les paramètres d'inquiétude de nos prévisionnistes ont-ils changé avec l'évidence montante de la transformation hostile de la planète, ont-ils enfin placé cette évolution au centre de leurs logiciels plutot qu'à la périphérie ? Les décryptages à froid de nos éditorialistes et les élans philosophiques de nos penseurs dépassent-ils le niveau du commentaire des actualités locales ou de leur exploitation mercantile ? Ont-ils cessé d'alimenter la flamme de rêves héroïques de conquête, la ferveur d'utopies refuges maintes fois racommodées ? Les illusions du progrès continu de la civilisation et du confort, tempérées d'inquiétudes bonnasses, à la mode des années de croîssance automatique d'après la deuxième guerre mondiale, continuent d'alimenter les discours politiques, les ouvrages de convenance, les esprits sous influence, y compris dans certains domaines scientifiques ou prétendument tels, et ces illusions demeurent massivement majoritaires face à quelques esquisses de scénarios volontaristes qualifiés d'alternatifs par les propagandistes criminels. Par contraste, dans le domaine de la sociologie, le livre si peu théorique de Berger et Luckman a bénéficié d'une réédition récente, dont la nouvelle préface éclaire grandement la pertinence actuelle. Osons ajouter : en amont de ce blog.

vendredi 19 juin 2015

Pour une science humaine du monde futur

Ce billet est consacré à diverses directions de recherche utiles à l'élaboration d'un monde futur, concernant la communication entre les personnes, afin de favoriser la création d'une humanité plus responsable et conviviale. En particulier, via le Web, la nature de la communication manquante concerne aussi bien la transmission directe des compétences que des formes nouvelles de démocratie directe.

Il reste beaucoup à faire pour l'ouverture de la communication entre les personnes, mais tout est possible techniquement.

Il reste beaucoup à faire : en dehors des échanges dans un cadre étroit (par exemple, au cours de l'exécution d'un projet - et encore...), on ne sait encore "communiquer" que dans le but de s'imposer, on ne sait "débattre" qu'en brandissant ses propres valeurs et ses propres totems et en accusant les autres de les piétiner ou d'en être indignes, on ne sait transmettre des compétences que par une relation entre dominé(s) et dominant… La prise de conscience généralisée de cette inefficience ne relève pas d'une seule science humaine, mais de "la" science humaine, une science qui s'attacherait concrètement à la recherche d'un projet permettant à l'humanité de dépasser l'échéance du prochain siècle - toute autre « science » n'étant que du divertissement, au mieux une aide à vivre. En effet, la situation présente de l'humanité sur terre nous accorde tout au plus une cinquantaine d'années avant que la dégradation des conditions de vie, du fait de notre pillage irrémédiable de la planète, nous impose des solutions radicales de survie en opposition aux principes fondateurs des droits de l'Homme - malheur à nous si nous n'avons collectivement rien appris depuis l'ère néolithique !

Tout est possible techniquement : les prémisses des sciences utiles et les instruments d'extension de la communication sont à disposition.

Cependant, il existe des obstacles considérables. Parmi ces obstacles, les plus lancinants sont la saturation de la pensée par des sciences futiles, et l'asservissement des esprits par le dévoiement du Web en miroir hypnotique géant.

Les sciences futiles font partie du business as usual, elles s’attachent à traiter les questions embarrassantes pour leur donner des réponses fallacieuses ou grotesques selon le contexte. Elles entretiennent la stérilisation de la pensée contemporaine, toujours imprégnée d’idéaux héroïques et bercée par la présupposition d'une Humanité dont le destin propre dépasserait celui de son environnement, dans toutes les variantes pseudo religieuses et pseudo politiques.

Dans ces conditions, des « révolutions » se feront peut-être çà et là dans le monde des humains, mais elles n'engendreront aucun changement dans les idées ni dans les comportements. Et le jour prochain où « on » sera contraint d'affronter concrètement l'évidence qu'il y a trop d'humains sur notre planète bousillée, non seulement trop de consommateurs mais trop de générateurs de déchets ravageurs, le jour où « on « se dira qu’après tout c’est très simple, c’est notre prochain qui nous pompe notre air, alors adieu l'humanité ! La réalité brute de la compétition planétaire écrasera toutes nos « vérités » humanistes.

Le Web est devenu l'agent principal de concentration et de diffusion des sciences futiles, un agent de leur production. Le Web a été détourné de sa conception originelle pour devenir le vecteur de services fournis "gratuitement" par de grandes entreprises très rentables, un foyer de manipulation à grande échelle, une machine à bonheur par auto hypnose, dans l'illusion d'une communauté exhaustive des savoirs et d'une immédiateté des compétences. C'est l'instrument de la stagnation par excellence, l'analogue d'un Versailles du Roi Soleil dans le royaume de France, mais sans les caravanes de l'Orient lointain, sans le Nouveau Monde, sans les contrées vierges à découvrir, sans les peuples « sauvages » à subjuguer.

En d'autres termes, dans le prolongement des tendances actuelles, notre équilibre personnel entre la vie et la stupidité va se réduire demain, par force, à un choix entre la mort et l'animalité. Car nos humanistes, nos savants, nos gens de pouvoir, qu’ont-ils fait pratiquement, après deux terribles guerres mondiales, pour éviter l’élection « démocratique » de dirigeants sur la base de programmes indignes, pour rectifier les lignes d’actions des mauvais gouvernements, pour écarter du pouvoir les fous, les accapareurs… ? C’est commode de brandir « nos valeurs » en prenant des airs importants, de pontifier sur l’existence des « contre pouvoirs » institutionnels et sur ceux de la « société civile ». C’est beau de « débattre » de pures croyances entre gens du monde en balançant quelques chiffres pour éblouir les naïfs. C’est confortable de se réfugier derrière des slogans dénaturants du genre « démocratie Internet » pour faire croire que l’on est en phase avec « le monde qui change ». C’est grisant de faire comme si « l’économie » se réduisait à la finance et représentait ainsi la fonction essentielle de l’humanité. Ces discours et ces postures sont permanents dans nos médias. Pourtant, presque tout le monde les ressent comme illogiques, dangereux, ennuyeux, mortels. Mais, pour en sortir, il faudrait une imagination pratique qui ne semble plus à la portée des spécialistes, et nécessiterait donc une collaboration constructive en équipes multi disciplinaires (constituées de citoyens porteurs d'expériences diverses de la vie). Exemple : alors que la mode au sommet de l'Etat est de singer « l’entreprise », pourquoi personne ne propose d’appliquer une démarche de « Qualité » au fonctionnement de nos démocraties, obligeant à préciser les finalités politiques au-delà d’un horizon de gestion courante, à créer un ensemble de mesures pratiques de la qualité des actes gouvernementaux et des lois en regard de ces finalités, avec une qualification des erreurs et des succès… ? On devrait évidemment s’inspirer des méthodes de maîtrise de la qualité des logiciels, plutôt que des produits industriels, bien que la démocratie soit un « produit » de masse par excellence. En se fondant simplement sur l’observation de l’expérience historique des démocraties, on pourrait affirmer qu’un système de « qualité démocratique » ne pourra s’appuyer sur le seul autocontrôle par les dirigeants eux-mêmes (même temporaires), mais devra faire appel à des assemblées de citoyens (à créer), en relation avec des institutions internationales (à créer). De toute façon, c’était pour hier…

Dans ce billet, nous présentons sommairement trois axes de recherche, à l'occasion de parutions récentes qui témoignent de la persistance de sciences véritables ou tout au moins, font ressortir l'intérêt de leur développement en tant que sciences humaines. Sans prétention à l'exhaustivité. Sans même revendiquer une originalité ni une profondeur spéciale dans l'analyse. Mais non sans peine, de l’intérieur de l’immobilisme mental régnant…

1/ Pour une science de la transmission des valeurs pratiques

Notre vie quotidienne est fondée sur des valeurs sociales pratiques que nous avons absorbées dès l'enfance et que nous pratiquons constamment. Ces valeurs-là ne sont pas des abstractions savantes. Elles encadrent bien concrètement et pesamment nos façons de nous conduire, de penser, de raisonner, en privé, en famille, en public... D'ailleurs, pour commencer, elles fondent notre conception du champ du public, de la famille, du privé... Comme notre interprétation spontanée de l'espace et du temps dans nos vies courantes.

Ce sont des credos intimes, que nous ne remettons jamais en cause sauf choc mental ou changement d'âge de la vie, comme on dit.

Il est évident, il devrait être évident... que tout le monde n'a pas les mêmes valeurs pratiques, pas les mêmes fondations ni les mêmes limites dans l'élaboration des construits mentaux. Et que des gens mentalement différents de nous, très différents de nous, vivent avec nous, dans nos organisations, dans nos familles parfois, et d'autant plus avec le brassage des peuples dans le courant de la "mondialisation". Pas besoin d'aller déranger des "primitifs" au fin fond d'une vallée perdue pour "rencontrer" des gens bizarres (tout est déjà dit dans le terme "rencontrer", hélas), rechercher les détails croustillants de leurs étrangetés, ni que certains en fassent des livres, nostalgiques ou sensationnels, mais véritablement futiles en regard du besoin urgent de constituer une humanité planétaire.

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Dans la perspective d'une mondialisation plus fortement contrainte, sous la force de l'urgence imposée par le rapetissement de l'espace terrestre vivable, il serait opportun de commencer d'imaginer comment nous pourrions nous entendre, voire nous supporter, voire coopérer de manière solidaire, entre sociétés humaines différentes. En effet, les alternatives ne sont guère compatibles avec la déclaration universelle des « droits » de l'être humain.

Rares sont les ouvrages susceptibles de nous éclairer a minima sur la réalité des obstacles à une telle coexistence des sociétés fondées sur des valeurs pratiques différentes. Rarissimes sont ceux qui parlent des possibilités de surmonter ces obstacles pour constituer une forme de collectivité responsable.

Dans la série des oeuvres d'Emmanuel Todd, l'ouvrage "Qui est Charlie" (Editions du Seuil, mai 2015) en est un, malgré son sous-titre "Sociologie d'une crise religieuse" qui pourrait être plutôt "Sociologie de la transmission des valeurs".

Car le sujet de fond, à travers l'analyse géographique des différences de comportements collectifs à la suite d'un événement dramatique local hyper médiatisé, c'est la permanence de certaines différences de valeurs dans les régions de France (pourtant un petit pays en surface). Ces valeurs-là, l'auteur a décrit dans d'autres ouvrages leurs principaux vecteurs de reproduction sociale, parmi lesquelles : les modalités de transmission des héritages, la structure de vie familiale de référence, les niveaux et principes d'autorité dans les familles, l'idéal de réussite sociale, etc. Dans "Qui est Charlie", il aborde le sujet de l'assimilation progressive aux valeurs locales des populations nouvellement installées et culturellement isolées. La mixité des mariages est un facteur évident d'infusion culturelle dans les valeurs locales, mais son effet est d'autant plus lent que cette mixité peut commencer seulement après plusieurs générations de coexistence entre les populations nouvelles minoritaires et les populations installées. L'auteur dénonce la résurgence de comportements intolérants dans la société française, notamment sous couvert de discours identitaires, au niveau étatique comme à l'intérieur de divers segments de populations, avec un pessimisme noir mêlé d'ironie.

Ce qui est important, c'est que cette démarche d'analyse nous fait prendre du recul par rapport au "principe" de légitimité démocratique majoritaire, par rapport au bon sens commun, par rapport au ressenti primaire qui est censé s'exprimer uniformément en manifestation de masse, par rapport à l'idéologie du progrès monodimensionnel... Malheureusement, les critiques violentes de l'ouvrage "Qui est Charlie" témoignent, au contraire, de l'asservissement mental (ou intéressé) d'une large proportion de hauts personnages, en tous cas ceux dont on nous diffuse les opinions. Alors qu'il y avait là une bonne occasion d'élever le niveau de notre pensée sociale et politique.

Bref, les grands officiers de la doctrine ont senti le danger, et l’auteur fut contraint, comme un Galilée de la science humaine, à plusieurs reprises sur les ondes, de se prosterner devant divers totems de la pensée canonique, ou alternativement de batailler avec des moulins à vent.

Plus que l'interprétation des analyses, plus que tel détail des opinions exprimées par l'auteur, ce qui vaut dans cet ouvrage, c'est l'audace d'examiner nos valeurs pratiques comme sujets d'études et d'imaginer comment elles pourraient évoluer. Le problème, s'il faut en trouver un, c'est que l'auteur a mélangé, dans son ouvrage, l'interprétation d'une analyse méthodique avec une argumentation de nature politique sur l'avenir de la société française. On ne peut pas le lui reprocher, que l'on soit d'accord avec cette argumentation ou pas. L'auteur termine par une citation à propos d'un trait de caractère qui serait spécifique à l'intellectuel français : celui de ne pas prendre ses théories trop au sérieux. C’est un trait commun à tout scientifique.

Notes de méthode

La rigueur scientifique des analyses présentées dans "Qui est Charlie" a été mise en cause. C'est, à notre avis, encore une mauvaise manière de critiquer l'ouvrage.

En effet, ce que l'on peut mettre en cause dans une analyse multifactorielle, c'est d'abord la technique de présentation des résultats en regard de l'échantillon de population et des facteurs analysés, et ensuite surtout l'interprétation qui en est faite, parce que cette interprétation est toujours subjective. Cette critique-là n'a rien à voir avec une illusoire "rigueur" scientifique mais tout à voir avec la démarche scientifique, telle qu'on la retrouve dans n'importe quelle discipline des sciences (la mathématique et ses variantes mises à part si on les considère comme de purs jeux de l'esprit).

Au passage, je me permets de signaler que dans un certain ouvrage de Pierre Bourdieu, on trouve un exemple de présentation totalement foireuse d'une analyse multifactorielle, mais pour une interprétation parfaitement acceptable - qui oserait taxer Bourdieu de malhonnêteté intellectuelle ?

La démarche d'analyse, de présentation et d'interprétation de "Qui est Charlie" nous semble bien conduite au plan de la démarche scientifique, même si on peut critiquer l'étroitesse de la liberté concédée au lecteur face à l'interprétation qui lui est fournie. Toute personne ayant pratiqué ce genre d'analyse à facteurs multiples sait à quoi s'en tenir. Même si le niveau de signification statistique des axes principaux qui ressortent de l'analyse est "bon" (c'est-à-dire relativement à ce qu'on obtiendrait par une répartition au hasard des facteurs analysés dans la population), l'interprétation de ces axes n'est pas donnée. Sauf quand la décomposition analytique des éléments de la population analysée induit d'elle-même les combinaisons de facteurs principaux qui vont alors immanquablement se dégager. C'est pourquoi, il faut se méfier des évidences qui ressortent "en confirmation" et rester ouvert à la révélation de l'inattendu. Preuve a contrario : la fausseté de récentes prévisions de résultats d'élections.

Nous avons connu, dans les pays de l'OCDE, une époque de prévisions certaines et d'analyses rigoureuses, mais ce n'était pas de la science. C'était la période des années 60-80 de croissance économique, où beaucoup de variables économiques (de fait, presque toutes les variables économiques) pouvaient être corrélées au PIB avec un bon niveau de confiance statistique. Et ce niveau de confiance augmentait encore lorsqu'on osait corréler les variations d'une année sur l'autre. Mais on a su très tôt que ces fortes corrélations ne démontraient pas une relation de cause à effet, que d'autres interprétations expliquaient tout aussi bien, voire mieux, les corrélations : diffusion générale du climat saisonnier de croissance des affaires (effet Panurge), artificialité de convenance des chiffres constitutifs des séries économiques (en résultat de la commune tambouille des statisticiens économistes unanimes et cohérents). Déjà, dans cette période 60-80, on savait qu'il était inepte de titiller la deuxième décimale du PIB, et que la première loi physique explicative de la croissance du PIB de nos sociétés évoluées se réduisait brutalement à celle-ci : "plus on consomme de pétrole (ou d'équivalent pétrole), plus cela pousse" !

Plus tard, on s'est rendu compte que « plus cela pousse », plus cela produit de déchets qui se déversent dans les mers, et plus cela crée des émanations qui polluent l'atmosphère - bref plus nous pillons la planète sans possibilité de retour.

On le savait déjà : la vérité des performances de l’espèce humaine est "ailleurs". Sur cette planète, la performance physique de l’espèce demeure du niveau le plus bestial, la technologie ne fait qu’amplifier et accélérer la dévastation. Dans la continuité, l'espèce humaine sera donc mécaniquement effacée par la force de cette vérité-là, par un anéantissement progressif entièrement subi ou « agrémenté » de jeux de sélection cruelle. Un autre destin physique ne s’ouvrira que si nous prenons du recul sur les valeurs pratiques qui dissimulent notre prédation ou l’ignorent, en tous cas nous empêchent de changer de comportement. Il est donc urgent de prendre le pouvoir sur nos valeurs si nous voulons maîtriser collectivement et solidairement notre destin. Ou alors abdiquons carrément notre humanité - il existe tant de manières de le faire, simplement agréables ou divines, hélas toutes bien « naturelles », et tant pis pour les générations suivantes...

2/ Pour une science du changement de comportement des gens ordinaires

Beaucoup d'oeuvres et d'ouvrages récents nous parlent de héros et de hauts faits du présent et du passé, réels ou imaginaires. Ils témoignent surtout de nos mythes et de nos valeurs du moment. Dans ce domaine, l'abondance contemporaine n'est nullement médiocre. Son seul défaut est de rendre plus difficile l'appréciation des changements de ces mythes et valeurs dans l'histoire de l'humanité et de décourager la recherche des raisons de ces changements au profit d'une illusion de convergence vers des valeurs communes, un mode de vie commun, une façon de penser commune et de fait vers une forme de religion commune. C’est que, pour être publié, il faut bien vendre sa production au plus large public possible, n'est-ce pas ?

Sous la saturation massive des courants intellectuels dominants, on ne peut retrouver une liberté de penser qu'aux marges de nos sociétés modernes, et seulement dans la mesure où ces marges sont connectées aux courants dominants au travers de filtres suffisamment grossiers, car on ne peut espérer échapper aux courants dominants dans la finesse. C'est pourquoi, probablement, certains savants ont étudié les fous et la folie au cours des âges, les prisonniers et les prisons au cours des siècles, les moeurs des dernières peuplades sauvages, etc.

Cependant, nous disposons d'autres sources d'expériences de remise en cause individuelle des valeurs pratiques, spectaculaires et de l'espèce la plus traumatisante. Il suffit pour cela d'entrer dans le "monde de l'entreprise" ou de la grande organisation « moderne » ! Mais un observateur non impliqué dans sa survie propre pour y « gagner sa vie » n'en apercevra pas grand chose, encore moins s'il se contente de quelques séjours aménagés de l'extérieur, comme un explorateur en terre inconnue. Non, c'est comme la guerre, la prison ou l'esclavage, il faut l'avoir vécu avec ses semblables dans sa chair et son âme et y avoir réfléchi avec d’autres qui l'ont vécu ailleurs différemment…

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Tiens, justement, le retour à la maison des prisonniers de guerre après une longue période de soumission dégradante, est un nouveau thème de série télévisée, bien plus spectaculaire potentiellement que le récit individuel d'une plongée dans le vide après une mise à la porte ou à la retraite d’une entreprise ou d’une organisation. Le développement scénaristique du thème des ex prisonniers de guerre s’avère facile à développer en croisant des sous thèmes et des situations analogues aux poncifs bien rodés par ailleurs dans d'autres séries.

Personnellement, j'ai été favorablement surpris par la série Hatufim. Dans l'interprétation des prisonniers de retour après des années de captivité, j'ai revécu certaines manières de mes oncles qui avaient "fait la guerre" de 39-45 en grande partie en séjour forcé dans le pays vainqueur.

Hatufim est une série déstabilisante parce que le mélange des genres y rend banals les actes et situations exceptionnels, sans que l'intérêt faiblisse. La série parvient à nous décrire tous les personnages comme des gens ordinaires, même ceux des forces spéciales surentraînées. La série mélange la comédie familiale (les premiers rôles sont féminins), les drames personnels et quelques épisodes tragiques. C'est au point que les machinations et les errements des contre espions demeurent en arrière plan tout au long de la série, et que même les plus horribles scènes d'avilissement dans la captivité des prisonniers ne prennent réalité qu'à la fin. Tout le reste, à la fois lumineux et bien pire, c’est la vie tout simplement.

Autre caractéristique rare : dans Hatufim, on voit des adolescents qui (se) font peur et (se) font rire sans faire pitié.

Ce qui est frappant concernant les ex prisonniers de guerre, c'est que personne, jamais, ne s'intéresse en profondeur à leur expérience personnelle vécue en tant que prisonniers. Pas seulement parce que cette expérience personnelle serait difficile à communiquer, exigerait une coopération méthodique pour être recueillie, assumée, comprise, intégrée éventuellement au bénéfice de tous. C'est simplement que seuls les écarts gênants aux comportements normaux du temps présent, les écarts aux façons de penser habituelles, intéressent les autres, la famille, la société en général. Les comportements divergents des ex prisonniers, on les catégorise comme des séquelles et tout est dit ! Pourtant, dans ces divergences, il n'y a pas que les crises nocturnes, les cauchemars et les flashs…. Même les contre espions ne s'intéressent aux personnes que ponctuellement, pour se renseigner sur le camp d'en face et afin de s'assurer que les ex prisonniers n'ont pas été retournés en ennemis de l'Etat. Ils ne font rien de plus que leur boulot au sens le plus étroit.

Or, il apparaîtra peu à peu que le syndrome de Stockholm, celui du prisonnier mentalement retourné par l’ennemi, n’explique pas grand-chose – jusqu’à rien du tout - et en tous cas, ne pèse pas lourd face à la haine pure nourrie de bêtise et d’esprit de revanche.

A la fin de la série, après diverses péripéties familiales et guerrières, on conclut sur une forme d'échec : le choix de réinsertion des ex prisonniers se réduit à l'alternative entre la réintégration dans la famille ou la fuite vers une existence asociale, dans les deux cas après la douloureuse découverte que les ex prisonniers sont devenus d'autres personnes.

Bien entendu, malgré la publicité faite au retour des ex prisonniers par la société civile au grand large, cette société perpétuera la normalité des haines et des peurs comme s'il ne s'était rien passé, plutôt que de capitaliser sur un signe d’ouverture et de paix. Bon, on constate bien quelques bizarreries du comportement personnel des ex prisonniers, mais cela ne peut être que l'effet des mauvais traitements, donc surtout on oublie, cela va disparaître tout seul ! Tout le monde est bien d’accord, que ceux que l'on doit respecter et admirer, ce sont les guerriers. Que les plus valeureux soient dévorés par le poison de la vengeance ou par la terreur de l'autre, n'aspirent qu'à tuer un maximum de méchants ou à les maintenir dans la souffrance et l'humiliation, c'est normal, c’est la guerre…. Oui, cela ne peut pas s’arrêter, c’est devenu constitutif de cette société-là. Et certainement il faudra un événement exogène pour extirper cette guerre.

Au-delà, la série Hatufim nous offre le constat de l'adolescence de nos sociétés "modernes", incapables d'évoluer au-delà d'un modèle constitué au néolithique. C’est aussi l’évidence que les expériences isolées qui se déroulent hors des valeurs pratiques reconnues dans une société n'ont, au sens propre, pas de sens pour cette société.

Et alors, c'est bien comme cela ?

Car ce n’est pas un cas si particulier, le prisonnier de guerre soumis à une conversion ! La brutalité de la conversion peut-être, mais pas ce qui suit la conversion, même pas l'obligation de la conversion elle-même. En effet, qu'on ne me dise pas que la vie "normale" dans une entreprise, une grande organisation, même dans une famille ou un groupe social quelconque (y compris les gens du voyage), n'a rien à voir avec une vie sous contrainte. Pour un employé qui change d’entreprise (c’est aussi violent mais différent pour un cadre dirigeant), par exemple, il existe une obligation de conversion mentale qui se traduit dans les comportements quotidiens, même s’il n’y a pas de reconversion professionnelle au passage. Ce qui caractérise le cas du prisonnier, c'est banalement l'unicité forcée du lieu, des gestes, des types d'échanges avec des supérieurs robotisés, et de facto la mise hors circuit des projets en cours avant l'emprisonnement - l'ensemble constituant ce qu'on appelle la privation de liberté, par ailleurs considérée comme normale dans certaines groupes sociaux particuliers (cas extrême : les moines cloîtrés). Bref, l'être mental social ordinaire pourrait être assimilé à un prisonnier ambulant, dont la prison se reconfigure à chaque entrée dans un groupe social ou chaque sortie d'un groupe, sachant qu'à un instant donné, plusieurs groupes sociaux définissent sa prison à géométrie variable.

Revenons à l'urgence : imaginer comment on pourrait concrètement faire converger toute l'humanité dans toute sa variété, pas seulement quelques individus influençables ou déficients, vers des comportements responsables pour l'avenir de la vie humaine sur notre planète. Evidemment, pour un tel dessein, on ne peut pas compter sur l'artisanat de la conversion individuelle, ni sur la "duplicité" résultant du trop fameux syndrome de Stockholm, même si cette duplicité est relative à son anomalie. Cependant, observons que, pour de grandes causes communes, on sait très bien violer mentalement les gens en foule et sans douleur, en s'appuyant sur le mimétisme compétitif et sur un autre credo primaire, celui du "groupie social", autrement dit sur la pression du groupe, en soi inexistante mais bien agissante dans l’esprit du pressionné qui en redemande en ajustant l'idée qu'il s'en fait - non, ce n’est pas le réflexe moutonnier, c’est quelque chose de profondément humain, avec une intention bien consciente de participer... Ce syndrome-là ne porte pas de nom, nous l'avons tous vécu et nous le revivrons, et il serait urgent d'en extraire une méthode communément acceptable plutôt que d'en refouler l'étude au prétexte de la confusion avec des valeurs ineptes, en l'associant systématiquement aux rassemblements patriotiques, congrès politiques, et autres dynamiques pseudo religieuses.... En tous cas, presque tout ce qui a été dit ci-dessus peut être reproduit à propos de ce "nouveau syndrome", propension caractéristique de la "nature humaine".

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Note sur la série Homeland. A part le thème général repris de Hatufim, celui du retour du prisonnier de guerre, c'est une série télévisée américaine typique à grand spectacle. Redistribution des personnages de Hatufim par agglomération et exagération paroxysmique de leurs caractères pour en faire des personnages exceptionnels (interprétables seulement par de formidables acteurs). En contraste, abondance des poncifs des séries américaines : petits événements habituels de la vie de famille en pavillon sur jardin sans clôture, grandes réceptions organisées par de puissants personnages, escapades sexuelles des protagonistes, idem pour leur progéniture adolescente. L'attentat sanglant à la fin de la première saison en plein centre de Washington DC fait partie des rebondissements rebattus des séries d'espionnage, sur fond de complot contre un ou plusieurs hauts personnages de l'Etat (Arlington Road). Plusieurs détails importants transposés de la série originale Hatufim, sont caricaturés. Notamment, la nécessaire duplicité de certains personnages pour leur propre survie est ici présentée comme une spécificité culturelle d'un pays hostile; la frontière entre les bons et les méchants n'est jamais floue, l'héroïsme n’existe que dans le camp des bons. On notera cependant que Brody, l'ex prisonnier aux allégeances vacillantes, pourtant soumis à un syndrome de Stockholm renforcé, aura finalement personnellement exécuté deux grands responsables de guerre sale, celle où on tue des enfants, un dans chacun des camps. Quelle invraisemblable morale cet équilibre est-il censé représenter ?

Note. Conjecture sur le niveau maximal de duplicité d’un être humain normal en situation dangereuse. On peut utiliser le modèle CHOP, dans la mesure ou c'est la communication du personnage avec les autres qui prime pour lui au point qu'il y joue son existence. On a déjà insisté, dans la présentation de ce modèle d’interaction, sur la normalité de l'absence de contrainte logique entre les couches mentales participantes et sur l'existence de constructions pas finalisées, d'essais en cours dans certaines couches mentales. Comment sinon expliquer la duplicité apparemment tout à fait extraordinaire du prisonnier de guerre Amiel dans Hatufim ? C’est plus qu’une victime du syndrome de Stockholm, c’est un acteur du syndrome. Sa conversion est réelle, rien n’est feint dans son comportement nouveau dans la société qui le détient. Tout se passe comme si ses anciens credos, valeurs, comportements étaient simplement remisés. On peut modéliser une telle duplicité par la création de nouveaux credos intimes, mais aussi par l'encapsulation des nouvelles valeurs à l’intérieur de projets ou de comportements de court terme, afin que les conséquences de ces projets et comportements n’entrent pas en conflit direct avec des credos ou des valeurs précédemment implantés. Autrement dit, la logique de la duplicité consiste, dans ce cas, à répartir sur des échelles de temps différentes les traductions des valeurs et credos potentiellement en conflit, de manière qu’il n’existe aucune hésitation dans l’activité courante. Cela explique la rapidité des décisions prises par Amiel aux moments critiques de son évasion. En attendant, Amiel est en permanence un homme de projets, car ses projets, y compris celui de son évasion, remplacent sa prison. On voit bien dans Hatufim par quelle brisure s'est introduite la soumission d'Amiel à l'apprentissage volontaire de nouveaux comportements, ainsi que son ouverture à de nouvelles valeurs et de nouveaux credos (ce qu'on appelle couramment une conversion) : l’acte criminel commis contre lui par ses codétenus l'oblige à se recroqueviller mentalement sur son credo primaire de survie personnelle, en attente d’une offre de renaissance. C’est d'ailleurs un acte criminel symétrique, commis plus tard par Amiel sous la contrainte, qui va précipiter son détachement de sa nouvelle communauté, mais peut-être c'est seulement un artifice du scénario.

3/ Pour une science des racines et des credos intimes

Encore une fois, il ne s’agit pas ici des croyances élaborées, ni des mythes construits dans notre nuit des temps, ni des valeurs éternelles enseignées par nos grands prêtres ou équivalents, mais des valeurs pratiques de la vie quotidienne et des credos intimes de l’être banal social ordinaire. Donc pas besoin d’une analyse profonde des psychismes, mais d’une simple observation méthodique.

Dans une société « moderne », ce sont des questions comme celles-ci : Qu’est-ce que la réussite sociale pour vous ? Qu’est-ce que vous souhaitez pour vos enfants ? Qui a l’autorité dans la famille, sur quoi ? Comment répartissez-vous les héritages dans votre famille ? Pourquoi avez-vous des enfants ? Elever des enfants, qu'est-ce que cela veut dire pour vous dans votre vie quotidienne ? Où placez-vous la limite entre privé et collectif ? Etc.

Evidemment, ce sont des ouvrages d’anthropologie qui s’approchent le plus de ce type d’observation systématique. Malheureusement, pour diverses raisons compréhensibles, beaucoup de ces ouvrages sont ennuyeux, soit par l’abondance des détails sur une société donnée dont les mérites particuliers au bénéfice de l’humanité en général paraissent forcément plutôt minces, soit par l'approfondissement sensationnel de certaines "monstruosités" des sociétés « primitives » en regard de nos sociétés « modernes », soit par l'intention de dynamiter nos sociétés dominantes au fil des observations "objectives" de gens supposés plus authentiques.

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Autrement dit, rares sont les ouvrages accessibles au commun des mortels et qui tentent de nous apporter quelque chose dans notre existence présente, à partir de cette existence telle qu'elle est dans sa variété actuelle ou (pré) historique, sachant que nous allons tous, d’une manière ou d’une autre, être contraints d’abandonner nos comportements contraires à la survie de l’humanité sur la planète.

Citons un livre de Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier (Folio, Gallimard 2013) en version de poche. Cet ouvrage n’apprend certainement rien aux spécialistes, mais beaucoup à tous les autres. Le sous-titre « ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles » traduit bien l’intention, mais il ne faut pas espérer des solutions complètes, seulement quelques trucs oubliés qui pourraient nous simplifier la vie, quelques possibilités d’amélioration de nos institutions, quelques prises de recul sur notre humanité, avec le rappel de certaines contraintes naturelles gommées artificiellement par la vie moderne. Il s’agit des enfants, de la vie de famille, de l’étiquette en société, de la survie dans la nature, du traitement des personnes âgées, des diverses façons de faire justice, de l’autorité, des fonctions de la religion et des institutions, de la diversité linguistique, des voyages, de l’évitement des risques, de la frontière entre commun et privé, du commerce et de tout ce qui s'échange en dehors du commerce, de la santé, etc. Tout cela au travers d’observations de sociétés traditionnelles contemporaines ou récemment éteintes.

Il faudrait commencer par se les dire entre nous et à nous-mêmes, nos racines et nos credos intimes, pour que le mot fraternité puisse avoir un sens et qu’une forme de convivialité puisse se créer et que nous puissions construire un avenir. N’est-ce pas évident ?

lundi 26 mai 2014

Police trinitaire du débat en assemblée

Billet en style télégraphique, afin d'éviter autant que possible les mots minés, les concepts chargés, les associations pesantes...

Contexte d'assemblée délibérante dans le cadre de ce billet :
- préexistence d'un ordre du jour cadrant les débats
- obligation d'un ensemble minimal de décisions à produire
- égalité des participants en "droit" à débattre
- objectif de consensus (indépendamment de la méthode de résolution terminale si l'unanimité n'est pas atteinte)

Ob08.jpg Exemples réels ou potentiels d'assemblées délibérantes :
- jury
- assemblée générale de syndicat de copropriété,
- assemblée générale d'actionnaires,
- commission d'étude
- assemblée citoyenne démocratique
- stage de formation d'adultes

Dans le dernier cas, il s'agit des stages où l'accent peut être mis, par l'animateur, sur les échanges entre les participants plutôt que sur le seul déroulement d'un exposé magistral. Dans un stage de formation d'adultes, il est courant, en effet, que certains participants, au moins sur des points particuliers, soient plus savants que l'animateur. A lui de détecter ces participants-là et les sujets où ils pourront faire partager leur expérience. A lui de les faire s'exprimer afin que tout le monde en apprenne quelque chose. Alors les "décisions" prennent un effet immédiat sur les participants eux-mêmes : à commencer par les transmissions de savoir faire entre les participants.

Contre exemples notoires d'assemblées non délibérantes, ou inégalitaires, ou sans production consensuelle :
- cours magistraux
- débats télévisés (et notamment les débats préélectoraux)
- débats d'assemblées représentatives (comité d'entreprise, chambre des députés, comité directeur d'association, etc.)
- rencontres de compétition sportive

Chef_vrai1.jpg Rappel de limitations naturelles dans la conduite des assemblées. Il existe une différence de style de conduite de réunion, selon la taille de l'assemblée :
- en dessous de 10 personnes environ, l'animateur peut choisir de parler en amitié sans avoir à spécifier dans le détail les règles du jeu qu'il fera progressivement accepter par l'exemple et par osmose, chacun des participants pouvant être considéré isolément par l'animateur ou même invité à dialoguer directement avec d'autres participants sans que cela porte tort au déroulement des débats; l'animateur reste directement ou virtuellement au centre des interactions sans effort particulier dans son rôle d'équilibrage, tout le monde peut se sentir sur un pied d'égalité entre soi et avec l'animateur;
- au dessus, l'animateur doit imposer les règles du jeu sans hésiter à recourir à l'argument d'autorité; de plus, il doit demeurer au centre des interactions, sinon des sous-groupes se forment et s'isolent et alors, ce qui se passe dans chaque sous-groupe n'est plus connu du groupe !
- c'est par ailleurs un constat d'expérience que, pour une personne qui s'adresse à 20 personnes physiques ou à 200, les techniques pour demander l'attention, la conserver, se faire comprendre... sont les mêmes; d'où l'impasse historique de la rhétorique classique, à l'origine destinée à l'expression en public face à une foule physique, et qui n'est jamais sortie de ce contexte, même pas au prétexte de la révolution des medias, et notamment de la révolution numérique, qui donne la possibilité de ramener les interactions au niveau d'assemblées réduites alors que l'on peut avoir des milliers de participants en ligne...

Sur ce constat du seuil physique de passage à la foule, il n'y a pas de théorie à construire, ce seuil étant la conséquence d'une limitation des capacités humaines d'attention et de perception. Je ne peux pas percevoir consciemment le contenu des interactions entre des personnes au-delà d'un groupe d'une dizaine de personnes, et encore, c'est probablement par l'extrapolation de bribes à partir de modèles... Un ordinateur fait beaucoup mieux... On remarquera que le seuil de basculement à la foule se situe autour de 12, chiffre sacré, et que c'est aussi la quantité nécessaire à la "bonne" convergence en distribution vers une courbe en cloche de la moyenne de la plupart des lois statistiques "naturelles".

Chef_vrai2.jpg Voici donc les trois rôles nécessaires à la conduite d'une assemblée délibérante :
1./ faire respecter les règles d'étiquette dans l'expression individuelle, recadrer selon l'ordre du jour, contrôler la progression d'ensemble du débat,
2./ élargir ou déplacer le contexte explicite ou implicite des interventions et des contributions, susciter les différences de points de vue, appeler à s'inspirer d'exemples extérieurs, questionner les conclusions provisoires, les propositions individuelles ou collectives en gestation, etc.,
3./ aider chaque participant à s'exprimer en tant que personne apporteuse d'expérience, faciliter les synthèses provisoires, susciter l'élaboration des propositions.

L'analogie aux trinités divines de diverses religions peut traduire notre propre imprégnation culturelle, mais au-delà, elle prend sa source dans l'expérience (pré)historique du besoin simultané d'une référence formelle, d'une poussée dynamique et d'une assistance bienveillante, dans tout groupe coopératif.

Les rôles dans la conduite d'une assemblée délibérante, il est préférable de les partager entre 3 personnes physiques plutôt que de les concentrer sur une seule, et sans les répartir d'une manière figée entre les 3 personnes. L'idéal c'est que les 3 personnes maîtrisent les 3 rôles de conduite d'assemblée (ou, en tous cas, aient conscience de la complémentarité des 3 rôles), chacune ayant son rôle préférentiel "en dernière instance", mais ne se privant pas de soutenir les autres au besoin dans l'esprit de son propre rôle préférentiel (car dans l'action, les frontières des rôles ne sont pas toujours évidentes et, en plus, les interruptions des interventions individuelles et interactions ayant leur propre signification, on ne peut en user qu'à bon escient, absolument pas comme des robots).

Remarque. La conduite trinitaire, on peut aussi l'observer sur les chantiers, auprès de tous les conducteurs de travaux qui respectent leurs équipes. Il est probable que les surveillants des masses qui ont bâti les pyramides n'usaient pas du fouet tout le temps avec tous les travailleurs.

Sonate_bee.jpg Attention aux analogies trompeuses. En particulier l'analogie entre une assemblée délibérante et un orchestre symphonique : le dialogue entre les groupes d'instruments, la symbiose entre le chef et son orchestre, la transcendance collective pendant l'exécution publique, c'est du romantisme de quatre sous; dans une performance orchestrale, on n'assiste pas à la recréation d'une oeuvre en transmission directe du compositeur au chef d'orchestre mais à l'exécution d'une partition, dans un contexte et avec des moyens plus ou moins influents sur l'interprétation; en amont, la réalité des répétitions, c'est la constitution de l'orchestre par des exécutants professionnels qui ont passé des heures auparavant à réviser leur partie, de sorte qu'il s'agit "seulement" d'ajuster les équilibres des ensembles (volumiques, temporels, etc.) et de compenser les défauts permanents; il n'empêche qu'on retrouve, dans le travail de la plupart des chefs d'orchestres pendant les répétitions, les rôles de la trinité de conduite des assemblées, bien que l'"ordre du jour" se réduise à une forme d'asservissement collectif volontaire pour exécuter un logiciel.

Ce qui est exposé ici en quelques lignes s'oppose aux techniques de la "prise de parole performante", de l'"argumentation pour convaincre", de la "conduite de réunion pour atteindre vos objectifs", de l'"exposé qui captive l'auditoire", de "la négociation pour gagner"... Les exposés de ces techniques remplissent des bibliothèques à destination des gros malins en quête de développement personnel (sous-entendu aux dépens des ignorants et des bonnes pâtes, qui vont se faire rouler dans la farine...) ; ce n'est pas de ce genre d'enfantillage que l'on parle ici - d'ailleurs justement, tout le monde devrait apprendre à reconnaître ces techniques manipulatoires dès l'école primaire; à l'opposé, dans une assemblée bien conduite, on doit couper court immédiatement aux tentatives de manipulation (volontaires ou pas), et, en revanche, développer la pratique individuelle d'une discipline rhétorique et d'une étiquette dans le cadre des débats.

Remarque savante. La fine critique selon laquelle on n'échappera jamais, dans une assemblée délibérante et même si cette assemblée est "bien" conduite, à une forme d'auto manipulation collective, cette critique repose sur un constat tautologique. De fait, un débat en assemblée dépendra toujours, par exemple, des concepts et des modes de raisonnement du moment dans la société ambiante. Et alors ? Même les théorèmes de mathématiques "pures" sont des productions de la société. La question de fond, c'est : quelle société ou, si on préfère, quelle humanité demain ?

jeudi 17 avril 2014

Couloir technique (suite)

En 1961, dans un discours à la California Medical School de San Francisco, Aldous Huxley annonçait : « Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir." (Extrait d’un billet publié dans le blog de Paul Jorion le 08/04/2014). Pour un prolongement actualisé de cette prédiction, voir nos billets sur les moutons électriques et Révélations en questions.

En 2014, dans un pays émergent à peine électrifié, on installe des fibres optiques pour relier les écoles à Internet, et on envisage d’équiper chaque écolier d’un ordinateur dès l’âge de 3 ans. Pour le formatage des jeunes esprits, évidemment. On peut comprendre : dans ce pays, un massacre génocidaire géant s’est produit récemment entre les deux principales communautés tribales, à la suite d’une politique criminelle… Mais ce qui peut sembler bon là-bas pour imprégner les jeunes d’une identité commune, est-ce que cela justifie le lancement de programmes similaires partout ailleurs ?

La planète verte des moutons électriques,

C'est un jardin mignon nourri au goutte à goutte,
Derrière tout contre le parking de l’autoroute,

Où circulent, en files contrôlées, les autos magiques,

Tout est commandé par les ondes numériques,
Sous les yeux des drones libellules frénétiques…

Quelqu’un osera-t-il dire..., pour le seul fonctionnement d’Internet, y compris les grands services (moteurs de recherche, réseaux sociaux, etc.) et à l’autre bout les box domestiques, combien il faut de centrales électriques en permanence ?

La box Internet munie d’un mode automatique de veille profonde, c’est pour quand ?

La box Internet comme serveur à domicile des fichiers d’images, textes, films à destination de la famille et des proches à l’autre bout du pays ou du monde, sans transiter par un « cloud » vorace, c’est pour quand ?

La box Internet comme instrument autonome de dialogue à l’intérieur de communautés virtuelles, c’est pour quand ?

Quelqu’un osera-t-il dire..., pour la fabrication des éléments matériels reliés à Internet, combien d’êtres humains sont morts dans la région africaine des Grands Lacs (et dans les autres régions où l’on pratique l’extraction de certains métaux précieux) du fait de conditions épouvantables de travail, quelle surface de terre arable a été bousillée, quel volume d’eau a été définitivement consommé ou pollué au cours de tout le processus de fabrication (de l’extraction minière jusqu’à l’assemblage final et à la livraison), quelle quantité totale d’énergie a été utilisée avec quelle proportion dissipée en chaleur perdue, quels volumes de gaz polluants ont été émis dans l’atmosphère, quelles masses de résidus de matières dangereuses ont été produites et stockées avec quelles précautions ?

Et dans ce mélange, quelle est la part imputable aux services de vidéos de loisir en haute définition ?

Bien entendu, des experts "indépendants" nous expliqueront, chiffres à l’appui, que les économies dégagées dans les siècles à venir grâce au progrès de la technique compenseront « tout cela », en oubliant ce qui a été déjà irrémédiablement massacré ou rendu irrécupérable, ainsi que l’augmentation plus que sensible des risques et des contraintes pesant sur le futur de l’humanité par les effets collatéraux sur la planète. Les modèles des pseudo économistes prétendent transcender les lois de la physique et des sociétés humaines jusqu’à oser s’y substituer comme autrefois les ratiocinations théologiques, à moins de se réfugier dans un marginalisme qui devrait leur enlever toute crédibilité dans notre époque de grandes transformations. Même ainsi, ils continueront d'affirmer chacune de leurs élucubrations pseudo scientifiques un million de fois pour tenter de lui donner corps et à contester le deuxième chiffre après la virgule des mesures physiques qui démontrent leur erreur - pourquoi les écouter encore ? Exemple : le téléphone par Internet économise combien de voyages en train ou en avion ? Ne serait-ce même pas franchement l’inverse, à savoir que son usage incite aux déplacements plus fréquents ?

Fait rarissime, l’actualité des affaires en avril 2014 résonne en écho de notre récent billet Menaces sur notre humanité intermittente ! Dans ce billet, nous rappelons notamment la possibilité oubliée de création d’un nouveau lien URL bidirectionnel permettant l’établissement d’un accord explicite entre l’émetteur et le destinataire…. Alors que par ailleurs, en ce début 2014, les grandes compagnies détentrices de copyright semblent vouloir considérer le lien URL monodirectionnel actuel comme un instrument de piratage des contenus. Ce lien URL actuel sera-t-il de fait condamné au terme d’une bataille juridico financière, avec comme conséquence possible un encadrement de la liberté de navigation sur Internet dans un espace prédéfini, par exemple, par chaque fournisseur d’accès en fonction du type de terminal utilisateur – à moins de payer pour aller au-delà ? Est-ce que la perspective de cette bataille motivera enfin les grands concepteurs du Web à réagir ? Heureusement, dans un sens, que les solutions à inventer pour renouveler le projet Web d’origine ne relèvent pas que de la technique...

Roue.jpg Si vous pensez que nous sommes des pessimistes maladifs, des mécréants endurcis, vous vous trompez. C’est tout le contraire : nous ne croyons plus qu’au miracle.

La preuve : ce miracle du Web, nous ne nous contentons pas de l’espérer, nous le préparons, certes à notre manière forcément dérisoire, mais sans complexe, car, c’est bien connu, le propre d’un vrai miracle est d’écraser la médiocrité de ses précurseurs. C’est d’abord en rappelant la faisabilité de solutions ignorées pour de mauvaises raisons en regard des réalités et des risques monstrueux de notre époque que nous prétendons discerner la possibilité de ce miracle, en sachant bien qu’il pourra se produire tout autrement.

En tous cas, il faut le réclamer, ce miracle du Web, en vue d’en accélérer la réalisation, car s’il vient trop tard, il fera un flop – plus personne pour s’en réjouir : que des moutons électriques !

Ce miracle du Web ne nous viendra pas d’ailleurs mais devra surgir de nous-mêmes en conscience. Ce miracle-là sera forcément une sorte de fondation sociologique délibérée. D’où la relation avec le renouveau de la démocratie authentique, d’où la relation avec le renouveau de la transmission des compétences personnelles, d’où la relation avec l’invention d’étiquettes de dialogue à distance, d’où la relation avec la maîtrise des besoins domestiques en consommations de ressources rares ou polluantes…. Autrement dit, le miracle peut se déclencher à partir de plusieurs sources de finalités, et nous ne les avons certainement pas toutes identifiées, il y a donc « beaucoup » d’espoir !

D’où, enfin, le Web comme instrument d’un contrat social de notre époque...

lundi 3 mars 2014

Tant d’idiomes à tuer

Des idiomes d'humanité ont muté en idiomes tueurs d'humanité, et de nouveau le sort de l’humanité pourrait dépendre de notre capacité à refuser ces mutations.

En effet, pas plus aujourd’hui qu’hier, il n’existe une limite à la monstruosité des souffrances volontairement infligées par des êtres manipulés à d’autres êtres manipulés, souvent par les mêmes mots. On a voulu croire un temps, juste après la première guerre mondiale de 14-18, qu’un renouveau de la pensée, la proclamation de principes humanistes, la création d’institutions à vocation universelle, permettraient d’exclure les montées aux extrêmes et de fonder un socle des humanités. Ces initiatives ont, au contraire, favorisé la généralisation des conflagrations mondiales suivantes et laissé le champ libre à l’intensification et à la multiplication des horreurs, globalement planifiées, localement exécutées. Le seul facteur de paix raisonnée demeure l’équilibre de la terreur, toujours fragile, en multiples variantes techniques, politiques, économiques.

Certains dirigeants de ce monde se sont-ils aperçu que l’humanité ne pourrait jamais, par nature, maîtriser l’irrationnel, et qu’il fallait donc, pour prolonger les périodes de paix, faire évoluer l’équilibre constitutif de l’être humain par une canalisation de ses composants mentaux irrationnels ? Si tel est le cas, il serait préférable de le proclamer, en tant que projet de pacification universelle ; cela donnerait un sens aux bricolages d’arrière plan qui semblent avoir pour but de déplacer la répartition des activités de l’être humain afin de l’asservir à une forme d’auto hypnose collective. Internet, serait-il ce projet-là ?

En tous cas, il serait dangereux d’oublier que l’être humain naît d’une société, mais peut aussi la créer, et que c’est cela même, ce pouvoir de création sociale, qui caractérise l’humain par rapport à la machine ou à l’animal, et donc qu’à vouloir assimiler l’être humain à une super machine dispensée de création sociale dans un monde de machines ou pire, en lui faisant croire que ses créations sociales présentes sont rationnelles pour l’éternité (en s’appuyant par exemple sur de pseudo théories « économiques » ou de prétendues contraintes techniques) ou en lui faisant croire que ses conceptions sociales lui sont inspirées par une révélation imprescriptible, on dénature l’être humain en l’enfermant dans des divagations étroites à l’intérieur de modèles sociaux périmés. Histoire connue, et les sorties des époques de clôture furent toujours violentes....

Pour illustrer ces propos introductifs sur la déshumanisation en cours dans notre monde contemporain à partir des bonnes intentions du passé par agglutinations idiomatiques débilitantes, voici deux exemples de mutations criminelles en relation avec le thème premier de notre blog - la transmission des compétences personnelles sur le Web - mais il existe bien d'autres exemples de détournements.

Compétence

La définition originelle d’une compétence, celle des compagnons artisans, est la suivante : c’est une capacité personnelle pratique à mettre en œuvre un savoir faire dans des circonstances variées. Une compétence - même une « petite » compétence comme celle qui fait réussir la confection d’un gâteau -, va donc bien au-delà de la répétition d’un savoir faire appris, c'est la capacité d’adaptation de ce savoir faire aux situations diverses et aux hasards de la vie. Dans l’exemple du gâteau : comment le réussir alors qu’on manque de farine, ou de sucre, ou que le four ne peut pas monter à la température requise, ou qu'une allergie d'un des convives oblige à proscrire certains composants… Précisons que les compétences dans les disciplines intellectuelles se manifestent elles aussi par leur mise en pratique dans la réalité de la vie ; sinon, un automate intelligent sera nettement plus « compétent » !

La grande aventure humaine de la transmission des compétences à l’ère numérique reste à inventer. L’ouvrage de référence que vous pouvez télécharger ici n'invente rien par rapport aux traditions des compagnons artisans et doit beaucoup à certains ouvrages de sciences sociales ; son originalité réside dans la projection à l'ère numérique, en vue d'une révolution numérique digne de ce nom.

Car « compétence » est devenu un mot dénaturé, une idée massacrée.

Prenons deux expressions en exemple de cette dérive criminelle : « Livret de compétences » et « délégation de compétence ». Il s’agit là d’assimilations par voisinage : dans le premier cas on confond compétence et connaissance dans un contexte éducatif, dans le deuxième cas on lui attribue un contour d'objet juridique attribué à une institution. Les ficelles sont grossières ; dans les deux cas, on isole le terme « compétence » du contexte originel impliquant une relation humaine spécifique, afin d'en faire un concept directement informatisable ou un élément d'articulation dans une organisation.

Dans la première expression, celle du « livret des compétences » acquises par un élève au cours ou à la fin d’une scolarité, on induit la conception totalitaire d’un système en dehors duquel un « élève » ne saurait apprendre quoi que ce soit de valable. Il coule de source qu'un tel système, fondé sur un axiome d'exclusivité, est inapte à transmettre les bases de la culture nécessaire aux citoyens d’une démocratie authentique, une démocratie qui soit autre chose qu'une pantalonnade. Le paradoxe est que les maîtres à penser du monde de l'éducation, si chèrement formés et si cultivés, ne perçoivent pas la prison mentale dans laquelle ils sont isolés et dans laquelle ils enferment les futurs citoyens. Ce n’est pas l’acquisition d’une pseudo « compétence Internet » qui les en fera sortir, ce serait plutôt d’apprendre aux élèves à se servir d’Internet avec intelligence afin que ces élèves puissent développer leur esprit critique. Il sera pour cela nécessaire de revenir à la distinction entre connaissances et compétences, en même temps que de réintroduire la mission d’éducation (qui ne se mesure pas) à côté de l’enseignement (de connaissances).

Dans la deuxième expression, celle de la « délégation de compétences » par un organisme institutionnel vers un autre organisme institutionnel, il s’agit trop souvent de distribuer des insignes et d'imprimer des cartes de visite pour masquer un vide, le vide des finalités communes et des responsabilités assumées. Superbe cérémonial à effets de manches que la « délégation de compétences » à une institution existante ou créée adhoc ! Exemplaire mise en application du « principe de subsidiarité », alors que tout est préparé en perspective des futures batailles juridico – administratives sans fin qui auront lieu inévitablement dès lors qu’une décision « déléguée » débordera forcément du champ assigné si elle a quelque importance. Car, en multipliant astucieusement les « délégations de compétences », on se crée une pseudo structure d’institutions figées, forcément demain complètement inadaptées au « monde qui change », et on peut alors professer l’irresponsabilité devant la « complexité » du monde actuel, en fait une complexité artificielle de confort pour le déroulement de carrières convenablement animées par des effets de bord insignifiants entre les diverses branches d'institutions, d'autant plus vite traduits en imposantes piles de dossiers.

Malgré tout, voici une preuve que les mots ont un sens et une puissance qui permettrait de s’affranchir des paresses mentales de la médiocrité agglutinante... Remplaçons « délégation de compétences » par « attribution de responsabilités », ajoutons « devant qui », et « en regard de quelles finalités ou en rapport à quels objectifs définis », et nous éliminerons la plupart de nos institutions pesantes irresponsables inutiles, et nous éviterons pas mal de conflits pusillanimes « de compétences » et autant de discours fédérateurs creux…. Evidemment, pour effectuer un tel nettoyage, il faut d'abord s’accorder sur les finalités prioritaires et les objectifs qui les traduisent pour les quelques années à venir, et ensuite créer les institutions provisoires nécessaires ou trouver, parmi les institutions existantes, celles à qui confier la réalisation des objectifs, et non l'inverse !

Bovines.jpg Expérience personnelle

Votre expérience personnelle nous intéresse, nous dit le marketing d'une nouvelle plate forme du Web 2 plus, écrivez-nous votre récit de vie, et dialoguez avec vos semblables qui ont le souci des autres, car c'est la base de la démocratie, n'est-il pas ?

Ce type de projet risque fort de nous engager vers une déshumanisation monstrueuse.

Voici pourquoi en quelques mots.

1/ Ma vie n'est pas un roman et pour autant que je sache, celle des autres non plus. Les gens qui aiment se raconter, les gens qui brodent sur et autour de leurs plus belles expériences, je m'en méfie. Pourquoi font-ils cela, en effet ? Pour m'impressionner en me prouvant leur supériorité, me vendre leur doctrine sur le bonheur ou me faire acheter leur truc pour faire fortune, gagner un concours du meilleur récit réécrit par un professionnel de l’émotion littéraire, faire du buzz pour la gloriole ou pour servir d'illustration dans le cadre d'une opération de propagande... ?

2/ La valeur sociale de mon expérience ne peut exister que pour les autres. C'est à dire que j'ai besoin des autres pour me la révéler à moi-même. Cela ne pourra se faire que par un dialogue, un vrai dialogue en vue d’un échange d’expérience et pas dans un autre but, donc pas n'importe comment mais selon une étiquette précise. Certainement pas au travers des réseaux sociaux habituels, ni dans le cadre d’une compétition, ni même d’une « saine émulation »...

3/ En préalable aux dialogues sur le Web dans le but d’échanger des expériences, les présentations personnelles doivent évidemment se réduire à un parcours de vie normalisé, sans référence au statut social des contributeurs potentiels, afin que chacun puisse imaginer ce qui peut l'intéresser chez l'autre, prendre contact et engager éventuellement un échange centré sur les quelques points d'accrochage réciproque. Sinon, ce sera l’étiquette de la société réelle, avec ses pesanteurs, qui s’imposera, et alors… la suite est connue, c’est la société réelle, on n’aura donc rien inventé.

4/ Dans un univers d'échange d'expériences personnelles sur le Web, tout engrenage de type émulation-compétition-classement, même s'il n'y a pas d'argent à la clé, est à proscrire totalement. D'ailleurs, comment évaluer la valeur d'un échange d'expériences personnelles, sur quels critères, au moment de l'échange ou juste après ou dans 10 ans... ?

5/ Dans un contexte adapté de partage des compétences, la référence à la démocratie est naturelle, mais il y a des conditions pour cela. D'abord, on ne peut prétendre construire une démocratie qu'entre égaux qui se respectent dans leurs différences. Ensuite, une démocratie n'existe pas spontanément en miroir des individus, mais dans l'acceptation commune de projets communs concrets et de règles communes qui en permettront la réalisation. Enfin, une démocratie ne peut fonctionner comme un concours de beaux discours, mais dans la réalisation ordonnée et continue de finalités communes dans le cadre d'une entité sociale. Notamment, pour que se réalisent des partages d'expériences personnelles à potentiel cumulatif, les modalités d'interaction sur le Web doivent être conçues spécifiquement, sinon d'autres finalités pollueront les relations, comme dans les publicités qui nous montrent en exemple le bonheur, l’amour, la joie de vivre, en nous incitant à nous comporter comme des imbéciles insouciants, vautrés dans la frénésie de la consommation.

6/ Tout projet d’échange d’expériences sur le Web qui confond « expérience personnelle » et « récit des meilleurs moments de votre vie », tout projet qui incite les participants à l'affirmation de leur identité sociale dans la vraie vie ou qui les incite à une forme de compétition à l'intérieur de catégories ou de thématiques, tout projet qui n'impose aucune étiquette de dialogue permettant de se respecter entre soi... ne fera que compléter la gigantesque machinerie manipulatoire déjà à l'oeuvre au travers de certains grands services "gratuits" d'Internet.

Dit autrement, l'expérience personnelle ne doit pas être traitée comme une marchandise sur le Web ni comme un instrument de propagande, pas plus que la personne ne peut se confondre avec son identité sur telle ou telle plate forme du Web. Autrement, on s’abrutit dans la fascination pour les machines, et on se réduit de fait à son animalité.

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