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jeudi 27 juin 2019

Comme les temps se retournent

Subsidiarité

Dans un billet des débuts de ce blog, nous avons contesté un faux principe de subsidiarité, prétendument applicable dans la répartition des responsabilités et pouvoirs entre des instances régionales et une instance de noyau central, en généralisation édulcorée du brutal "ego Leo nominor".

En république de France, ce faux "principe de subsidiarité" était couramment proclamé par les politiques pour nous expliquer la répartition des pouvoirs entre les instances de la Communauté européenne et les gouvernements nationaux.

Le petit peuple était ainsi sommé de comprendre que les nations conservaient leur pouvoir de décision sur tout ce qui "pouvait" (ou "devait" selon nuance) être décidé localement - une évidence dans un modèle théorique sans épaisseur au mépris de la précision et du sens pratique.

Remarquablement, depuis des mois, on n'a plus entendu parler de ce grand "principe de subsidiarité" ! Pendant la campagne des élections "européennes" de mai 2019, sauf erreur, jamais ce principe n'a refait surface, sans doute parce que son apparition aurait assombri l'enjeu "démocratique" de ces élections - très mince en regard de l'enjeu financier pour quelques partis politiques. Pour combler le vide, certains commentateurs politiques ont tenté d'expliquer comment les instances de la Communauté étaient naturellement équilibrées entre des pouvoirs communautaires et des pouvoirs nationaux, sans se rendre compte à quel point la focalisation sur ces seules instances trahissait l'autosuffisance de ces instances pseudo communautaires.

Donc, elle est bien suspecte, cette disparition du principe de subsidiarité !

En effet, le faux "principe de subsidiarité", si on s'oblige à l'expliciter, décrit assez bien les ambiguïtés de l'actuelle Communauté européenne en relation avec les états nations. Mais, plutôt que de reconnaître la fausseté de ce principe et d'en rechercher des aménagements, on en fait une caricature qui alimente un débat artificiel entre "fédéralistes" et "nationalistes".

Pourtant, il existe une solution simple, éprouvée, pour redonner un sens fondateur à un "principe de subsidiarité". Il suffit d'inverser le sens d'application du principe, pour considérer le communautaire comme subsidiaire des nations - ce qui était le sens d'origine des premières entités "européennes" (CECA...).

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Au coeur de l'Europe géographique, la Confédération Helvétique pratique de fait cette inversion depuis plusieurs siècles, entre des instances fédérales minimales et des cantons très différents dans leurs intérêts économiques, leurs religions dominantes, leurs langues, leurs tailles, mais tous avec une forte culture "démocratique" locale. Néanmoins, ce système permet la réalisation de grands projets d'intérêt commun en quelques années de travaux continus (centrales électriques, tunnels ferroviaires et routiers,...) et un équilibrage des ressources financières entre les cantons.

Évidemment, dans une grande Communauté européenne, une telle inversion, même si elle ne faisait qu'un retour aux origines, impliquerait une dynamique de refondation partielle à intervalles réguliers, par la définition des projets d'intérêt communautaire des prochaines années, avec comme conséquence l'adaptation des instances communautaires à chaque fois.

Évidemment, à notre époque de l'informatique et des réseaux et surtout avec la richesse des expériences individuelles dans une grande diversité de professions, la définition des projets communautaires devrait être la décision au sens propre démocratique des peuples. De même, on devrait envisager naturellement l'association d'une instance citoyenne ad hoc à chaque projet communautaire.

Voir les autres billets de ce blog, merci.

Étiquettes fortes, étiquettes faibles

Deux ouvrages récents offrent une abondance d'éléments exemplaires d'étiquettes sociales, bien qu'aucun des deux ouvrages n'ait pour objet premier la description de ces étiquettes - heureusement pour les lecteurs.

Le Génie des Suisses de François Garçon (Tallandier, 2018)

Les Leçons du Japon, un pays très incorrect, de Jean-Marie Bouissou (Fayard, 2019)

La comparaison des ouvrages fait ressortir le caractère implicite de l'étiquette sociale suisse en regard de son caractère contraignant dans le détail des activités quotidiennes et des comportements au Japon. Cependant, ce sont des étiquettes fortes dans les deux cas.

Évidemment, l'histoire, la culture, la population, la géographie... expliquent non seulement les différences mais aussi, dans les deux pays, l'entretien de ces étiquettes, y compris par la coexistence de ceux "qui vivent en dehors" de ces étiquettes communes. Un exemple peu connu d'une telle survie est celui de la reprise en main de la population japonaise de Tokyo, complètement déboussolée après la défaite en 1945, par un clan yakusa qui était venu opportunément proposer ses services au grand chef américain.

Que serait la vie sociale des citoyens suisses sans le service militaire à vie, sans les puissantes institutions locales au niveau des communes ?

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Que serait la vie urbaine des Japonais sans la surveillance des comités de quartier et de leurs points d'appui répartis ?

A distance, n'étant ni suisse ni japonais et résidant dans un pays d'étiquette faible pour ce qui concerne le respect des biens publics et de l'intérêt commun, ces deux étiquettes fortes représentent pour moi deux cauchemars différents.

Si vous résidez dans une grande ville au Japon, si vous ne savez pas dans quelle poubelle et à quel moment de quel jour de la semaine vous pouvez jeter un déchet, ou si vous en avez "trop" de la même sorte à jeter, et que vous savez par avance que vous ne trouverez aucune aide pour votre cas hors norme, il ne vous reste qu'à opérer en catimini de nuit, en espérant que personne ne vous voit car vous seriez obligatoirement dénoncé.

En Suisse, sauf peut-être dans les très grandes agglomérations où résident beaucoup d'étrangers à titre provisoire, vous devez effectuer des démarches décisives auprès des institutions locales préalablement à votre installation, prendre contact avec vos futurs voisins non seulement pour obtenir leur accord (ou leur non refus) mais encore surtout en vue de fonder une relation avec eux, à maintenir régulièrement par la suite selon les coutumes locales.

Dans mon pays, je vis une autre sorte d'immersion sociale quand je circule à pied en ville au milieu de gens absorbés par leur smartphone, imprévisibles dans leur allure, susceptibles à tout instant de changer brutalement de direction. Ces derniers temps, certains amateurs de délire dionysiaque circulent sur des engins automoteurs, n'importe où, n'importe comment, dans l'isolement d'un casque à musique, en totale négligence de leurs contemporains. Dans mon pays, l'ignorance des autres peut aller jusqu'à l'excès de jouissance spectaculaire d'une "liberté" qui serait ailleurs immédiatement sanctionnée sous n'importe quel prétexte légal, en réalité en tant que manifestation de mépris de la collectivité. Alors, pour tenter d'encadrer les comportements sociaux irresponsables de la vie courante aux dépens des autres et du monde environnant, les autorités publiques éditent des listes d'interdits, résumées localement en quelques symboles graphiques. Ces interdits sont interprétés comme des conseils de modération tant que ne se produit aucune série d'accidents graves justifiant des fermetures ou des restrictions d'accès. Notre étiquette de vie en société est celle des enfants dans leur parc à jeux, bientôt sous surveillance vidéo permanente.

Au total, on peut lire les deux ouvrages cités ci-dessus comme des témoignages partiels de la rationalité (locale) des étiquettes sociales et de leur contribution aux processus de création de valeur collective, de leur compatibilité ou de leur inadaptation à une authenticité démocratique. Cependant, il est dommage que l'on y trouve si peu d'indications sur les éventuelles spécificités des comportements ni sur les souhaits éventuels (et les réalisations ?), de ces pays d'étiquettes fortes dans le domaine des sociétés virtuelles - tout resterait à faire ?

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Un prototype des descriptions de sociétés solidaires merveilleuses demeure l'étude des cités libres du Moyen Age européen (dans sa période brillante) que l'on peut lire ou relire dans L'entraide de P. Kropotkine, Les éditions écosociété (Canada), 2001. Dans cet ouvrage d'un penseur du 19ème siècle abusivement assimilé aux anarchistes radicaux (on pourrait actuellement plutôt le requalifier comme libéral autant qu'un Mill ou un Dewey), on trouvera l'explication d'un "âge d'or" par la force d'institutions locales, par la pratique d'usage et d'entretien des biens communs, par les partages du savoir à l'intérieur de communautés universelles de métiers, plutôt que par le seul génie des princes et de quelques personnes extraordinaires.

Dans les mouvements de la pensée moderne, quelle est l'importance donnée à l'étiquette sociale comme composante culturelle ? Peut-on la considérer comme un produit de l'histoire soumis à des forces non maîtrisables et rester passif devant ses évolutions ? Doit-on la piétiner en refus de toute norme sociale a priori, sans chercher à extraire de cette norme les humbles conventions de la vie en société (dont font partie les usages communs des langues, y compris les non dits) ?

Une caractéristique des populations barbares, c'est l'oubli qu'elles sont les propres maîtresses de leur étiquette sociale.

Choc en retour des fantaisies bureaucratiques modernes

Une caractéristique des populations modernes est leur confiance dans une logique binaire associée à une croyance à la supériorité de l'espèce humaine. Ce sont là deux absurdités, donc rien de bien grave en soi dans l'absolu, sinon que leur combinaison produit des conséquences fortement contributives aux "défis de notre temps". Autrement dit, leur combinaison est un boulet de civilisation.

En effet, une première conséquence est la destruction de la nature, puisqu'aucune zone de nature vierge ne peut subsister dans la durée sans la protection d'un cordon suffisamment épais de "zone grise" qui l'isole de la zone des cultures et des civilisations humaines - il ne s'agit pas seulement des jets de mégots ni des joggeurs en recherche de nouveaux sentiers. C'est évident en surface, lorsqu'on observe l'évolution de certaines forêts et grands parcs "naturels" en quelques dizaines d'années. Sous la surface des terres et des mers, et dans les airs, quels pourraient être les cordons de zones grises autour de quelles zones vierges ?

Une autre conséquence de la pseudo modernité est la généralisation des systèmes bureaucratiques, au point que certains de ces systèmes pourraient se passer de toute conduite spécifiquement humaine, quitte à conserver une représentation de puissance patriarcale, l'humanité des servants de ces systèmes ne pouvant se manifester que par des fonctions d'utilité parasite, pour eux-mêmes d'abord, parfois aussi au profit de ceux du dehors.

Ces systèmes d'organisation bureaucratique sont ceux du privé comme du public.

Dans tous les cas, malgré les discours de progrès flexibilité, dynamisme, les fondements fantaisistes de ces systèmes bureaucratiques condamnent à la stagnation (sauf catastrophe pour cause externe) :

- absence de hiérarchie des finalités (ou pire, création d'une hiérarchie de pseudo finalités modélisées chiffrées en substitution de finalités compréhensibles de tous), en parallèle d'une stricte hiérarchie fonctionnelle à l'intérieur de branches de "pouvoirs" très théoriquement indépendantes entre elles, définies dans le secteur public d'après les théories des penseurs du 18ème siècle,

- création et entretien d'un grand écart entre la personne et toute forme pérennisée de collectivité (bureaucratique par nature : société, association, organe de service public,..), les collectivités constituées aspirant les éventuels droits et pouvoirs spécifiques des personnes, ainsi marginalisées par l'obligation de soumission à une relation publique formelle avec une entité bureaucratique, au travers de diverses variantes de sollicitation par remplissage de formulaires puis attente aux guichets, informatisés ou pas.

NB. La fausse "subsidiarité", telle qu'évoquée plus haut, peut être considérée comme une invention naturelle en filiation (ou dérivation ?) des fantaisies fondatrices des systèmes bureaucratiques.

Il en découle la négation de toute forme d'intelligence collective comme pouvoir de définition des finalités et de leurs priorités, et notamment l'exclusion de toute forme de démocratie "directe" authentique.

Il en découle une complète indifférence de l'étiquette de vie des personnes, notamment par l'entretien de la confusion entre code et étiquette, particulièrement fatale à la cohésion sociale dans toute population "diversifiée".

Codes oppressifs, étiquettes relationnelles

Quitte à sortir encore plus franchement du cadre de ce blog, il est utile de mettre en évidence la convergence entre les codes d'oppression, les systèmes bureaucratiques et la logique binaire.

Plutôt qu'un développement théorique, voici trois images.

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La première image est la manifestation publicitaire d'un ravage de logique binaire. L'image montre une "perspective" d'un parc en région parisienne en reconstitution de l'époque du jardinier royal Le Nôtre au 17ème siècle. Ce que ne dit pas l'image, c'est la dépense somptuaire qui fut nécessaire à cette reconstitution à partir d'un jardin en bon état mais sans ambition spectaculaire, notamment parce qu'il a fallu recommencer plusieurs fois certaines étapes des travaux, remettre encore plus de "bonne terre" après avoir mieux évacué la "mauvaise", replanter de nouveaux végétaux après avoir arraché ceux que l'on avaient initialement plantés mais qui n'avaient pas survécu à la transplantation, etc. C'est sans aucun doute à la suite des mêmes difficultés que, entre l'époque du grand Le Nôtre et la nôtre, la superbe perspective d'origine au cordeau avait évolué en jardin d'ombres et de lumières, avec quelques étangs connus des migrateurs de passage et des enfants du voisinage, que nos ancêtres successifs avaient trouvé bien mieux adapté au terrain et à l'écologie locale. A présent, à la suite d'une si laborieuse reconstitution, faut-il préciser que l'entretien de la plate perspective artificielle nécessite l'intervention régulière d'une armée d'engins motorisés ? Et comment ignorer la perte de la variété de la faune alentour (en réalité sa quasi-disparition), la transformation des allées du parc en routes et des chemins en voies carrossables pour la circulation des engins, la destruction progressive des zones sauvages du parc par l'extension des espaces dégagés en dévoration de toutes les zones grises intermédiaires ? De telles restaurations brutales coûtent cher et tuent l'équilibre naturel issu d'une évolution de plusieurs siècles. Mais que c'est beau, cette affirmation de la maîtrise de notre espace par une manifestation ludique du oui / non en préfiguration des circuits imprimés, que c'est grand la maîtrise de l'univers par des algorithmes problème - solution... Ce sont les mêmes glorieuses croyances qui nous soumettent à des codes de conduite pseudo élitistes, absolus, prétendument universels, comme ceux des cours de Louis XIV et du roi de Prusse, plus tard leurs variantes révolutionnaires fondées sur la Raison et la Science.

Les deux images suivantes sont des couvertures de DVD. ll s'agit de deux films de révolte contre une société suicidaire à tous les sens du terme : Hara Kiri réalisé par Masaki Kobayashi en 1962, Corporate réalisé par Nicolas Silhol en 2017. Dans les deux films, au-delà des différences tellement évidentes qu'il devient d'autant plus facile de discerner les similitudes profondes, un code de classe à prétention exclusive s'impose à tous et la mort sale par suicide d'un innocent est le drame initial, en conséquence d'un abus de code, qui conduit les protagonistes principaux à se révolter contre ce code. C'est cependant de l'intérieur de ce code que ces protagonistes principaux vont devoir trouver le moyen d'exprimer leur révolte - à quel prix, sans aucune possibilité d'évasion !

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En effet, sur quels intermédiaires pourraient-ils compter, d'abord pour les écouter, ensuite éventuellement pour disposer d'une autorité d'appel au respect d'une hypothétique règle commune qui serait supérieure au code oppressif ?

Dans Hara Kiri, le sabreur du Japon ancien ne peut compter que sur lui-même au cours de son monologue mortuaire fébrile en face des hôtes assassins qu'il a convoqués, sachant par avance que, de ses paroles et de ses exploits, il ne restera qu'un faux compte rendu administratif.

Dans Corporate, le cadre moderne des ressources humaines trouve un appui sur une inspectrice du travail pour basculer vers l'antichambre de la justice républicaine, en sacrifiant sa carrière et des années de vie, dans l'espoir sans illusion que son témoignage coupable contribue à une évolution des lois communes, un jour plus tard.

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Entre l'ancien monde (reconstitué) de Hara Kiri et la modernité de Corporate, quel progrès pouvons-nous identifier à part la multiplication de façades bureaucratiques théoriquement indépendantes entre elles, et théoriquement toutes respectueuses "des valeurs et des grands principes" ? Et alors quelle pourrait bien être l'étiquette commune d'ouverture et d'entraide dans l'un et l'autre cas qui aurait permis de prévenir le drame initial - un suicide sciemment provoqué puis traité comme un "hors jeu" - par dessus les codes de comportement et de façons de penser localement imposés ?

Affronter de telles questions nous oblige à constater la persistance d'un vide, la sauvagerie de nos sociétés et de nos civilisations prétentieuses.

...

Si nous voulons retrouver une capacité à inventer les étiquettes relationnelles qui nous manquent - une invention relativement facile à l'intérieur d'espaces nouveaux comme ceux de sociétés virtuelles ou d'assemblées citoyennes - il est nécessaire d'apprendre à lire les codes qui nous encadrent afin de savoir y reconnaître les croyances premières dont ils sont les émanations lointaines, souvent par des filiations d'occasion. En effet, une étiquette relationnelle peut s'inspirer partiellement d'un code (ou de plusieurs), mais l'inverse redéfinit automatiquement cette étiquette comme l'excroissance d'un code d'oppression. La pire variante de cette trahison se produit lorsqu'une prétendue étiquette commune est proclamée non seulement comme un absolu, mais est exprimée en compétition frontale avec des codes à prétentions identitaires, sectaires et potentiellement meurtriers. La prétention illusoire à l'encadrement des relations sociales par un fatras pseudo juridique de règles de détail contraint de fait les personnes à se réfugier dans les codes de leurs groupes d'appartenance. C'est un modèle de société d'automates.

dimanche 11 décembre 2016

Transit

Depuis quelques années, dans les wagons du métro parisien, il existe un affichage de quelques lignes de poésie contemporaine ou de pensées profondes, tout en haut des parois avant et arrière, au-dessus des espaces publicitaires.

Combien de passagers les lisent ? Pour la plupart, nous mettons notre conscience en état de veille ou, au contraire, nous la concentrons sur notre smartphone - deux attitudes équivalentes du voyageur solitaire dans une foule de composition aléatoire - mais attention : tous les visages vides ne sont pas ceux de l'indifférence entre soi, l'aide spontanée au voyageur en difficulté en apporte une preuve ponctuelle.

Le fait est que, dans le métro, depuis l'apparition des smartphones et des casques à musique, rarissimes sont les lecteurs d'écrits non volatils, tels que journaux, bouquins.... Alors les affichages en bout de wagon, ce sont surtout les myopes porteurs de lunettes ou de lentilles correctives qui sont naturellement attirés par eux, pour tester leur bonne vue.

Contexte métropolitain

Le transport en commun dans le métro est un univers caractéristique de nos sociétés urbaines modernes, un univers évolutif au cours de la journée et de la nuit, selon les jours de la semaine, en fonction des périodes de congés scolaires, sur la longue durée au travers des modernisations et des changements de populations. Bref, c'est un univers de notre vie en société. Il n'est pas étonnant que son étude reste à faire en profondeur comme en surface, dans la mesure où cette étude nécessiterait l'invention de façons de penser et de concepts adaptés. Dans un premier temps, le présent billet ne pourra que suggérer quelques éléments importants de cette étude ignorée.

Il existe un facteur aggravant de la difficulté d'une telle étude : l'automatisme de suspension mentale à l'intérieur du domaine à étudier. En effet, dans un transport en commun sans réservation de place, avec une proportion rarement nulle de voyageurs debout (métro, autobus, tramway, train de banlieue, train régional,...), tout usager y accepte la suspension de sa pensée réfléchie. On se contient réciproquement, au sens physique aux heures de pointe, mais aussi dans un sens plus large, celui d'une étiquette implicite de cohabitation, assez souple pour s'adapter aux variations du contexte collectivement reconnu dans l'instant. Il serait faux de qualifier cette cohabitation par analogie avec un phénomène purement physique dans une belle expression du genre "chacun est le mur de l'autre".

D'ailleurs, quelle tromperie, cette autre expression courante : "il ou elle se fond dans la foule impersonnelle". La réalité est bien plus subtile, c'est celle de la transformation mentale de tout individu à l'instant de son entrée dans un groupe social à forte étiquette, phénomène courant de la vie urbaine vécu par chacun de nous des dizaines de fois par jour, jamais étudié, jamais reconnu par la "science" sociale ! Le métro nous en donne l'illustration frappante, massive, au travers de sa particularité, celle d'un univers de suspension dans une attente commune ou dans un déplacement commun pourtant individualisés, car à chacun sa destination. La foule du métro, au contraire des expressions consacrées, est totalement personnelle : c'est moi, c'est vous, nous tous qui en respectons l'étiquette implicite.

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Remarquons en passant que la monstruosité relative de l'univers social du métro réside dans le grand nombre des assujettis, mais pas dans le contexte physique ni dans son étiquette. En effet, il existe par ailleurs de nombreux exemples d'univers moins peuplés, où l'équilibre social repose sur une étiquette suspensive analogue à celle du métro, même et surtout lorsqu'elle est dissimulée sous un code relationnel très strict : les occupants de stations scientifiques isolées, les équipages de véhicules en mission longue, etc.

Si le contexte de transit en surpopulation réelle ou potentielle dans le métro est bien spécifique au transport en commun comme facteur suspensif de la pensée réfléchie, ce contexte spécifique ne fait cependant que rendre particulièrement évident le phénomène de suspension de notre pensée réfléchie dans tout groupe social porteur d'une étiquette forte, le type de groupe de loin le plus structurant dans nos sociétés - par définition de "la" société. Ce constat du peu de temps disponible à notre pensée individuelle réfléchie, ne serait-il pas pertinent de l'accepter dans notre conception de la "nature humaine" dans notre vie sociale, au lieu de l'imaginer dans un monde de philosophes solitaires oisifs ?

L'étiquette implicite du métro n'est pas un produit arbitraire du passé interprété pour l'occasion. C'est d'abord la traduction comportementale d'évidences physiques. Sans remonter jusqu'au cycle du carbone et aux déplacements relatifs des planètes autour du soleil, la première règle commune qui s'impose, dans ce contexte urbain particulier, est de faciliter le flux, potentiel ou en mouvement, du déplacement des personnes à l'entrée et en sortie des wagons, dans les couloirs, etc. A l'intérieur d'un wagon entre deux stations, le caractère à la fois potentiel et imprévisible des flux de mouvements à venir de passagers impose le suspens mental et physique, car le besoin exact futur de déplacement de chacun ne peut être que rarement partagé et seulement des voisins immédiats, alors que le facteur déclencheur, l'arrivée en station, est anticipé par tous. Une deuxième composante de la règle commune vise au respect de l'autre, à la fois physiquement proche temporairement et inconnu, compte tenu du niveau ressenti de surpopulation, c'est-à-dire que cette règle s'applique différemment dans un wagon bondé ou dans un couloir à forte circulation, que dans un wagon presque vide ou dans un couloir désert.

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Les premiers contrevenants à l'étiquette, ce sont donc les anti-flux. Pas les quêteurs ni les musiciens ambulants, pas les gosses qui jouent à se poursuivre de wagon en wagon, pas les surfeurs sur planche à roulettes dans les couloirs et sur les quais (si tout le monde faisait comme eux, ceux-là iraient à pied), pas les mendiants statiques pourtant accapareurs d'espaces privilégiés, même pas les voleurs et non plus les personnes en rupture de domicile sauf par les conséquences de leurs activités et de leur digestion... Les anti-flux naturels, ce sont les groupes constitués en blocs à périmètre flou ou désynchronisés du courant principal, dont le comportement est franchement en rupture avec l'étiquette de fusion dans un flux : voyageurs encombrés de bagages de grande variété, familles nombreuses indisciplinées, touristes rêveurs, preneurs de vidéos ou de photos souvenirs, groupes scolaires mal encadrés, supporters sportifs ou manifestants, marionnettistes et musiciens outillés de meubles encombrants de sonorisation,... Cependant, les anti-flux les plus sournois, ce sont les individus subitement frappés d'inconscience de l'étiquette implicite, par exemple, ceux qui s'immobilisent pile au débouché d'un escalier ou d'un couloir, rompant ainsi brutalement la continuité de leur flot d'appartenance. Que cet acte anti-flux individuel se produise par réflexe égoïste ou afin de prendre le temps d'une décision personnelle sur la bonne direction à suivre, après examen et recherche, c'est un acte de mépris de l'intérêt collectif, localement très perturbant et susceptible de propagations. L'étiquette du flux impose, au contraire, un entre soi de fluidité physique, et l'abdication provisoire des formes d'intelligence personnelle qui pourraient la remettre en cause. On aperçoit, dans ce contexte particulier, l'étendue des possibilités de nuire à l'intérêt collectif par le mésusage de l'intelligence personnelle : ce n'est pas que le résultat des réflexions personnelles soit en lui-même redoutable, c'est ici la lenteur de son processus naturel de mise en oeuvre qui peut mettre la collectivité en péril ou gâcher son projet en cours.

Concernant le respect de l'autre, le deuxième type de contrevenants à l'étiquette est peuplé de ceux qui abusent de l'état de vulnérabilité des voyageurs en transit, pour leur propre profit, pour s'affirmer à bon compte, ou simplement par égoïsme. Ces contrevenants sont aussi parfois des anti-flux, mais leur caractéristique est, comme disent les panneaux d'affichage en termes modérés de "perturber la tranquillité des voyageurs" : mendiants professionnels et saltimbanques se produisant de wagon en wagon, groupes braillards ou devisant à forte voix, individus déclamant leur conversation téléphonique, personnes en mal d'hygiène, pique niqueurs dégoûtants, photographes compulsifs, capteurs de vidéos sur le vif, exhibitionnistes de toutes sortes imposant l'admiration de leur prestation, individus décervelés au comportement négligent de tout et de tous, etc. On distinguera facilement dans cette liste : les professionnels qui cherchent à tirer profit de leurs activités planifiées, les nuisibles occasionnels (dont des pauvres gens mentalement à la dérive), et enfin les sauvages. La catégorie des sauvages est la plus inquiétante, parce que son développement est certainement l'une des causes de l'intensification de la suspension mentale des voyageurs respectueux de l'étiquette, allant jusqu'au repli total encapuchonné sous un casque diffuseur de musique. Face à ce phénomène de sauvagerie, l'interdiction de "perturber la tranquillité des voyageurs" est inopérante, de même que les campagnes publicitaires contre les "incivilités" ou les "impolitesses" - surtout lorsque ces campagnes ciblent les resquilleurs en même temps que les fauteurs d'agressions directement subies par les voyageurs. La création ou l'allongement d'une liste d'interdictions serait inutile. Ne faudrait-il pas plutôt commencer par préciser les éléments d'une étiquette de contenance et de maintien, autrement dit décrire le comportement normal compatible avec la fonction du moyen de transport en commun, en mots simples faisant référence, par exemple, au comportement attendu d'un voisin que l'on abrite chez soi pendant quelques dizaines de minutes ? Et ensuite, ne faudrait-il pas dénoncer comme un délit tout comportement d'abus envers les voyageurs respectueux de cette étiquette et en donner des exemples sortis d'enquêtes ciblées et répétées auprès des voyageurs ? Et enfin, afficher cela partout ? Et alors, on aurait ainsi créé peu à peu une "police des moeurs" qui se propagerait d'elle-même partout, à partir du métro et en retour vers le métro, fondée sur des éléments d'étiquette et des exemples de délit reconnus.

Malgré tous ses efforts de suspension de ses facultés intellectuelles, l'usager du métro parisien de ces derniers temps ne peut ignorer la dégradation de son environnement. En effet, sur plusieurs lignes dudit métro, le passager doit supporter son exposition à diverses nouvelles formes violentes de provocations physiques et logiques : travaux à répétitions dans les stations notamment pour "faciliter l'accès" par les handicapés (projet évidemment impossible sauf pour les handicapés mentaux légers à moyens, indiscernables dans la foule du métro), fréquence des arrêts des escaliers mécaniques (avec déviations sportives obligatoires au travers d'un nuage de poussières), rareté et hyper lenteur des ascenseurs, excavations répétées, prolongées, des chaussées en surface afin d'améliorer tel ou tel paramètre technique des stations souterraines (au prix d'une gêne considérable des circulations et stationnements en surface), grossièreté du niveau de propreté dans les stations et les rames, perpétuation des modèles de rames toujours apparemment destinés en priorité aux seuls voyageurs assis, incompétence d'une forte proportion des conducteurs de rames à maîtriser les accélérations, etc.

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Comment un peuple libre peut-il supporter que les entreprises et organismes exerçant une fonction de service public, quel que soit le statut juridique de ces entreprises ou organismes, n'aient aucune obligation d'entretenir une relation organisée et permanente avec les usagers afin de déterminer les orientations à donner au service rendu, d'où doivent logiquement découler les stratégies d'exploitation, de maintenance et d'investissement ? Les enquêtes ponctuelles d'opinion, les mesures d'indicateurs abstraits de qualité ne peuvent avoir la pertinence et la portée nécessaires pour justifier des évolutions importantes du service public (autres que les améliorations de la gestion courante). Les propositions d'évolutions devraient émaner, par exemple, d'un ensemble d'usagers constitué en communauté de réflexion - un ensemble d'usagers à renouveler régulièrement, à former pour cette tâche et à faire bénéficier d'un historique des raisons et motifs des propositions ou décisions du passé.

Comment les dirigeants d'un peuple libre peuvent-ils ignorer le pouvoir que leur donnerait une relation directe organisée par eux avec le "peuple" ? Mépris de caste, incapacité à imaginer la réalisation de cette relation,... peur d'acquérir un vrai pouvoir ?

Il est donc bien approprié que, ces temps derniers, les affichages culturels dans les wagons du métro fassent appel à Oscar Wilde, un génie de la provocation mondaine élitiste, malgré sa misérable fin de vie écourtée (1854-1900).

Pourquoi les provocations historiques du regretté Oscar nous semblent-elles tellement plates, comme d'ailleurs la plupart des pensées et maximes de notre héritage culturel mondial, au point qu'elles mériteraient plus qu'une correction pour notre temps ? Certes, l'existence de ce décalage n'est pas surprenante, après tout ce qui nous sépare d'Oscar : deux guerres mondiales, la vague brutale des transformations industrielles, la montée de leurs affreux prolongements contemporains toujours innovants dans l'étendue et la profondeur des risques. Cependant, la conscience de ce décalage nous permet-elle de recevoir un héritage des penseurs du passé sans devoir fuir notre présent pour un artificiel retour en arrière ?

Voici deux illustrations d'une tentative d'actualisation.

Premier exemple : recalage ontologique

Maxime d'Oscar Wilde sur l'affiche (en traduction française) : "Vivre est la chose la plus rare au monde. La plupart des gens se contentent d'exister".

Première proposition d'actualisation : "Exister est la chose la plus difficile au monde. La plupart des gens se contentent de vivre".

C'est que, depuis l'époque du dandy jouisseur Wilde, "vivre" et "exister" se sont déplacés. "Vivez ! Éclatez-vous !" nous assomme pourtant la pub, tout à fait au sens d'Oscar. Mais la sagesse populaire a toujours dit "il a bien vécu", aussi bien d'un animal que d'une personne. Vivre est retombé dans la banalité malgré la poussée de fièvre vitaliste de quelques intellectuels durant une courte période historique. Personne ne se trompe sur la signification de ses propres moments de "grande vie".

A présent, exister, c'est bien plus que simplement vivre. A notre époque surpeuplée d'humains, le sentiment d'inexistence, d'insignifiance de chacun est devenu pesant, au point que beaucoup sacrifient tout, y compris ce qu'ils n'ont pas, pour un petit bout d'existence, ou pour l'illusion commode qu'un étourdissement de leur pensée leur fait prendre comme tel.

La réalité contemporaine des contrées paisibles est en effet que trop de gens se contentent de vivre pour eux-mêmes avec comme principe directeur "profiter de tout tant que ce n'est pas explicitement interdit, et même, si on le peut, tant qu'on n'est pas pris". Et qu'ils y sont encouragés par la persistance de conceptions héritées qui imprègnent l'imaginaire de nos sociétés, surexploitées dans les messages publicitaires. Certains d'entre nous, plus malins ou plus ambitieux, consacrent leur vie à cultiver leur aptitude à tirer profit de leurs semblables, incluant ainsi leurs contemporains dans le "tout" différencié, néanmoins instrumentalisé, dont ils s'autorisent à profiter.

Dans ce contexte, exister relève du projet, alors que vivre relève de l'ordinaire automatique, animal, publicitaire.

Dans l'univers du métro, on vit, on n'existe pas. Or, nos passages en transit dans le métro ne sont pas des exceptions dans le rapport entre nos vies et nos existences. Notre réalité personnelle, nous la vivons constamment, c'est que nous n'existons comme être humain idéal, réfléchi et responsable, que quelques instants dans nos vies quotidiennes (voire dans notre vie tout court...), et que le reste du temps, nous vivons par continuité, en répétant une multitude d'habitudes construites et intelligentes certes, néanmoins cataloguées et programmées. Cette continuité en mode automatique est encore plus évidente lorsque nous nous livrons, comme on dit, à nos passions ou pire à nos pulsions, en abdiquant une partie de nos capacités mentales déjà très limitées, et par ailleurs assez pénibles à mettre en oeuvre. Elle est encore plus évidente lorsque nous nous précipitons individuellement dans une forme d'auto annihilation sociale d'absence à l'entourage, en exposant nos esprits aux instruments de manipulation ludique véhiculés par les nouvelles technologies informatiques. La pseudo révolution numérique nous soumet au principal véhicule de diffusion et d'amplification d'une imprégnation mécanique. Tout y est procédural. Et logiquement, "mes droits" s'y insèrent dans une règle du jeu de la vie, dont le premier : le "droit" de vivre sa vie ! C'est nul, tout le monde le sait et pourtant tout le monde serine la même chanson en faisant semblant d'y croire...

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C'est que les positions respectives de l'existence et de la vie remontent loin. Notre Robespierre - par ailleurs célèbre coupeur de têtes - s'était fait l'avocat d'un "droit d'exister" en tant que "droit imprescriptible de l'être humain". C'est contre une société oppressive que les acteurs de révolutions violentes se sont élevés, par des formulations exacerbées, en opposition à un ordre social qu'il jugeaient inhumain en regard de leur conception d'une société idéale. Et partout, l'absolutisme de leur idéal révolutionnaire s'est violemment confronté à la réalité humaine. Alors, ces progressistes enthousiastes ont supprimé les vies des autres, des moins méritants ou des plus imparfaits, au nom de leur idéal d'existence supérieure, comme autrefois d'autres l'ont fait au nom de prétendues religions, aussi par l'usage systématique de mécanismes pseudo juridiques. Malgré les abondantes preuves expérimentales de leur ineptie, pourquoi conservons-nous comme des reliques sacrées les proclamations absolutistes de ces époques enflammées ?

Ne serait-il pas urgent, pour la survie de nos sociétés modernes d'êtres humains ordinaires, non seulement de réviser les belles formules des héritiers des "Lumières", mais aussi de rééquilibrer nos libertés, nos droits et nos interdits pour notre temps ? Ne serait-il pas normal que chaque citoyen soit en mesure de comprendre comment s'organisent ses libertés, ses droits et ses interdits, concrètement dans sa vie quotidienne ?

A commencer par le métro.

Proposition finale d'actualisation de la pensée d'Oscar Wilde dans l'esprit vache : "Trop de gens aspirent tellement à vivre qu'ils s'empêchent d'exister".

Deuxième exemple : refondation de l'économie

Maxime d'Oscar Wilde sur l'affiche (en traduction française) : "Aujourd'hui, les gens savent le prix de tout et ne connaissent la valeur de rien".

Première proposition d'actualisation : "Aujourd'hui, les gens savent la valeur de tout et ne connaissent le vrai prix de rien".

C'est que, à notre époque, on ne distingue plus prix et valeur dans le langage courant. par l'effet de la financiarisation généralisée et de notre imprégnation par les concepts étroits de l'"économie" réduite à la considération des seuls éléments mesurables monétairement.

On ignore une grande partie des coûts de production, d'usage, de recyclage éventuel puis de destruction finale des produits et des biens consommés. Une partie importante des vrais coûts, peut-être de l'ordre de 50% en moyenne, est "externalisée", c'est-à-dire non comprise dans les prix d'acquisition des produits et des biens. Il est vrai que nous payons une partie de ces coûts externalisés dans nos impôts, lorsque ces derniers servent à évacuer puis traiter les déchets, soigner les maladies causées par les dégradations de l'environnement, héberger des migrants climatiques, financer des aides contre la famine, réguler la pêche dans le monde, doter les projets de recherche sur l'agriculture du futur... Il reste qu'une autre partie de ces coûts nous demeure invisible, d'autant plus menaçante : c'est une dette qui s'accumule du fait du report "ailleurs très loin" des saletés, des dégradations et des mauvais traitements. Cette aberration contemporaine ne changera pas, elle est la conséquence de lois physiques éternelles, d'une croissance démographique non maîtrisée, et du retard dans le développement des sciences sociales.

Bref, il serait plus qu'urgent de nous faire payer les vrais prix des produits ! D'où la première actualisation proposée de la maxime d'Oscar.

Cependant, cette vérité des prix ne serait pas suffisante pour conjurer notre perte de conscience collective des fondements sociaux et notre ignorance de la nécessité vitale de leur rééquilibrage. Qui peut encore croire que l'"économie" humaine et sociale de notre ville, de l'entreprise ou des organisations où nous travaillons, de notre monde au sens physique, se résume aux seuls flux monétaires ?

Les fondements sociaux, ce sont évidemment les différents types de relations de réciprocité qui fondent toute société. Chaque individu entretient des relations de réciprocité avec sa propre personne, avec sa famille, avec les amis et collègues, avec la cité..., avec l'État, avec la nature au travers de diverses relations de réciprocité, de la réciprocité étroite immédiate à la réciprocité élargie retardée, par exemple pour cette dernière au travers de divers services étatiques régaliens dont bénéficie chacun sur toute la durée de sa vie. Une société donnée, partout dans le monde dans tous les modèles de sociétés, peut se définir par un équilibre entre les différentes relations de réciprocité qu'elle abrite et qui la constituent, un équilibre qui est aussi par définition celui des valeurs ressenties à l'intérieur de chaque relation circulaire de réciprocité.

La société "moderne" tend à dématérialiser toute relation de réciprocité autre que celle qui relie un travail personnel rémunéré avec l'entretien de son propre foyer, au travers de divers processus de monétarisation et de dépersonnalisation. En conséquence de cette dématérialisation, concernant la cité et l'intérêt général, on se demande pourquoi on paie des impôts, on en veut pour son argent, on se plaint que les fonctionnaires ne travaillent pas assez... La confusion est telle que beaucoup de citadins - gens sans terre - raisonnent comme si la rue en bas de leur immeuble était une propriété de l'État, ce dernier ayant la charge d'en assurer l'entretien et la permanence d'usage par la magie de son seul pouvoir alimenté par les impôts et taxes. Aucun citadin parisien n'ira chercher un balai chez lui afin de pousser dans le caniveau quelques ordures ou papiers encombrant le trottoir devant la porte de son immeuble, même pas s'il est lui-même à l'origine de ce désordre ponctuel et si l'entreprise chargée du ménage de l'immeuble ne repasse que dans une semaine. Dans les sociétés préindustrielles (même très urbanisées), au contraire, la cité et l'État (ou ce qui en tient lieu) s'ancrent dans la vie courante de chacun par une partie identifiable de l'activité concrète individuelle - activité distincte de l'entretien personnel et hors du cadre des relations avec les seuls proches, cependant parfois déléguée en partie à des artisans spécialistes. Dans nos sociétés "modernes", la perte des liens physiques individuels de la réciprocité élargie est une catastrophe anthropologique débilitante, qui ne peut pas être compensée par les efforts de quelques organisations caritatives - sauf partiellement dans les sociétés mono culturelles où subsiste une forme de code collectif préservant, au moins sous cette forme figée, la permanence de certains comportements d'intérêt général dans la vie quotidienne et son environnement (cf. par exemple, dans certains pays, la propreté naturelle des rues, les poubelles de diverses couleurs aux contenus bien rangés, l'absence de décharges ou de zones abandonnées dans les campagnes...).

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Cependant, cette perte des liens de réciprocité de niveau supérieur, ceux de l'intérêt général, n'est pas inéluctable, même dans une "économie" monétarisée. On peut imaginer, par un effort de réingénierie sociale, la création d'une société moderne où chacun (reconnu comme compétent pour cela) devrait consacrer un jour par semaine à des activités d'intérêt général définies par la collectivité, et où cette journée civique serait rémunérée au niveau d'un "salaire universel de base"... Alors enfin peut-être, nous aurions des métros propres et fonctionnels, le chômage disparaîtrait, de nouveaux matériels et systèmes informatiques seraient fabriqués pour faciliter et organiser les travaux des journées civiques, les cités seraient entourées de campagnes nourricières....

Proposition d'actualisation de la pensée d'Oscar Wilde, en grand écart de la lettre mais vaguement dans l'esprit : "Egarement des masses contemporaines. La liberté, c'est que les autres poursuivent des futilités au prix de grands sacrifices. La justice, c'est que j'obtiens à vil prix tout ce qui m'est de grande valeur".

Note pour les spécialistes. Le concept de "relation de réciprocité" peut être interprété comme une généralisation du concept du "don", bien connu dans certaines disciplines universitaires. Cette généralisation présente au moins trois avantages. Premièrement, sa présentation se dispense du passage par l'exemplarité de quelques pratiques spectaculaires de peuplades attardées (sur la longue route du Progrès et des Lumières passant par l'urbanisation massive et l'industrialisation). Deuxièmement, en partant des sociétés modernes et de la banalité quotidienne, on est obligé de prendre en considération les diverses circularités qui existent dans le temps et l'espace, correspondant aux divers types de relations de réciprocité, allant de la réciprocité la plus intime et immédiate à la réciprocité la plus élargie et diffuse dans le temps, sans tomber dans le piège de la focalisation sur l'analyse des intentions supposées des acteurs ni sur leurs incarnations par des organisations spécifiques consacrées aux actions caritatives ou au mécénat. Troisièmement, le caractère fondamental et globalement structurant des relations de réciprocité dans toute société peut être facilement rendu évident, y compris et surtout dans nos sociétés modernes où l'économie monétaire se trouve alors réduite à un détail logistique. Accessoirement, le problème de l'oeuf et de la poule (qui, de l'être humain et de la société a créé l'autre) est explicitement résolu; la relation de réciprocité reboucle toujours sur la personne. Plutôt que de rechercher une confirmation ou une contradiction du concept de relation de réciprocité dans les oeuvres de grands auteurs, il est donc suggéré de se servir du concept et de ses approfondissements afin de proposer les rééquilibrages concrets à réaliser dans nos vies sociales individuelles, afin de stabiliser nos sociétés fragilisées, et si possible leur redonner du sens. C'est l'économie, la vraie.

Bon, excusez-moi, je descends à la prochaine.

lundi 22 décembre 2014

Magie presse - bouton

Autrefois, mais il n'y a pas si longtemps, les cabines des ascenseurs dans les immeubles portaient une affiche prévenant que l'accès était interdit aux enfants de moins de 15 ans non accompagnés.

Aujourd'hui, on peine à imaginer de quoi ces époques révolues voulaient se protéger.

Un enfant de 3 ans (ou moins), accompagné de ses (grands) parents en extase devant les capacités extraordinaires du petit, appuiera sur le bouton de l'étage, après avoir été si nécessaire soulevé à bonne hauteur par l'un des adultes. Pourtant, les ascenseurs ne tombent pas en panne plus qu'autrefois et les erreurs d'étage ne sont pas plus fréquentes.

Ce qui a changé dans nos sociétés "évoluées" (c'est-à-dire avec immeubles et ascenseurs), en quelques dizaines d'années, est donc plus subtil et plus profond que l'interdiction d'interdire.

Ce qui a changé, ce n'est certainement pas non plus l'émancipation enfantine. L'enfant-roi se vit comme la projection en bas âge de l'adulte farci d'une puissance imaginaire. L'enfant-roi, doublement instrumentalisé, sait dire à ses parents quels jouets il veut, et aussi précisément comment les acheter. Car la question d'argent, c'est un truc d'adulte, avec le fric au distributeur presse - bouton des banques. "Ah non, là attention, ce n'est pas un jeu" dit l'adulte, "OK ?". Trop tard ! Pour l'enfant - roi élevé dans la vie comme un jeu, les petites histoires font la religion du réseau des copins, et les anciennes religions sont des thèmes de jeux de rôles.

EnfantPill.jpg Une variante extrême de l'enfant - roi, celle de l'enfant - soldat - gosse - de - riche - high - tech, fait l'actualité, révèlant au passage combien la durée de l'enfance mentale s'est récemment plus vite allongée que la durée totale de la vie (en moyenne, bien entendu) dans certains pays. Ce qui différencie ce nouveau type d'enfant - soldat par rapport au standard historique né dans la guerre et la misère, ce ne sont pas les ressorts mentaux de sa dérive mais l'environnement physique du processus d'embrigadement mental, par le truchement de ce qu'on appelle communément les NTIC (Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication). Ce constat technique devrait jeter un doute sur le caractère intrinsèquement bienfaisant des NTIC. Bien entendu, on ne devrait pas généraliser cette interrogation sur les NTIC à partir de tels cas pervers, mais plutôt à partir des innombrables preuves éclatantes des effets auto hypnotiques des engins "high tech" : regardons-nous dans les rues des grandes villes, dans les transports en commun, au bureau, en privé... Imaginons un instant que ces engins projettent leurs utilisateurs dans un espace parallèle, avec nos faces d'émoticones en touches d'humanité, ce serait de la science-fiction ou une interprétation à peine romancée de la réalité ?

Voici donc enfin ce qui a vraiment changé pour nous tous : c'est le choc de l'abstraction du presse - bouton sur notre cerveau d'homo sapiens.

Avant la "révolution numérique", avec les machines et jusqu'aux appareils à transistors, chaque bouton ne commandait qu'une seule chose, comme l'étage dans l'ascenseur.

Le chaînon intermédiaire dans la chaîne évolutive informatique des machines presse boutons, il existe encore, c'est le distributeur de boissons et de friandises ! Les possibilités de choix sont devenues tellement multiples et variables qu'il faut recourir au codage des produits, cependant toujours avec les vrais produits en vue directe au moins au stade final. Faible niveau d'angoisse, repos immédiat de l'esprit à l'obtension du produit, sauf quand on s'est trompé ou quand la machine déraille - remarquons alors l'universalité des mimiques humaines envers la machine.

Avec la "révolution numérique", nous avons franchi un grand pas dans l'abstraction. Le grand nombre des possibilités de combinaisons presse - boutons, par exemple en parcourant les menus d'une tablette tactile, et le remplacement des objets par des images ou des idées, nous imposent des pointes de saturation intellectuelle - non, ne me dites pas que votre puissant esprit vous permet de penser à autre chose en même temps, je sais bien que vous ne faites pas attention à moi et encore moins à ce que je dis pendant que vous tapotez sur votre engin... Face à cette surcharge répétée, par renoncement simplificateur et compensation analogique (une mécanique mentale de la conceptualisation), jaillit l'idée théorique d'un pouvoir infini à notre disposition, merveilleux, immersif, irrésistible, d'autant plus que nous ne savons en utiliser qu'une toute petite partie. En termes simples, nous concilions le dérisoire et l'enchantement, c'est magique !

Vous trouvez étrange ce rapprochement entre notre relation individuelle à la révolution numérique et la pensée magique ? N'est-ce pas au contraire franchement banal, en réalité ? N'est-ce pas plutôt que le raisonnement magique est (re)devenu la norme, en parallèle de la "révolution numérique" presse - bouton ?

Regardez donc avec une attention critique les clips publicitaires des derniers bidules informatiques ou, mieux, écoutez vraiment pour une fois n'importe quelle déclaration ou discours de savant ou de politique ! Vous constaterez que ce discours suppose qu'il suffit d'appuyer sur quelques boutons (ou, en variante plus virile, d'actionner les bons leviers) pour que l'Humanité devienne sage, pour que la Croîssance revienne avec deux chiffres précis après la virgule, pour que l'Univers se plie aux théories de la Physique, etc. Non, cette résurgence de la mentalité magique n'est pas seulement imputable aux simplifications des prises de parole dans les médias, ce sont les manifestations brutes d'une très antique façon de penser, au tout premier degré et sans nuance, qui nous imprègne tous - ou alors nous faisons vraiment bien semblant.

Résumons.

Face aux décisions civilisatrices à prendre dans les 20 ans pour l'avenir de la planète, n'est-il pas indigne de nous laisser abrutir par une pseudo "révolution numérique", simple évolution du presse - boutons, vecteur d'une pensée magique passivante ?

Alors qu'une vraie révolution numérique, construite et ouverte, nous donnerait les moyens d'une citoyenneté responsable, les moyens du partage d'intelligence à valeur ajoutée pour tous... Il n'existe aucune difficulté technique, mais les puissants qui ont peur de perdre leurs privilèges, les parasites et les suivistes, les tenants de certitudes fatalistes de diverses obédiences... sont tous contre, ce qui fait du monde, mais pas du meilleur. En revanche, quelques formes nouvelles de construction sociale adaptées aux sociétés virtuelles sont à inventer. Voir par ailleurs dans ce blog, merci.

jeudi 27 décembre 2012

Une société de tueurs

A l'intérieur de notre grande civilisation chargée d'Histoire démocratique et de Culture humaniste, l'amoralité grandissante des "jeunes" serait évidente dans de nombreux domaines par rapport à leurs "anciens". Cette amoralité se manifesterait de manière extrême au cours des massacres récemment exécutés par de jeunes criminels, notamment en milieu scolaire.

Ce décalage de comportement a-t-il une réalité, quelles seraient les manifestations de cette réalité et pourquoi seraient-elles si fortement ressenties... Par dessus tout, que pourraient faire les "jeunes" et les "anciens" pour réduire ce décalage ?

Examinons quelques éléments d'illustration et quelques facteurs d'intensification de supposées nouvelles tendances criminelles. En préliminaire, observons que la généralisation de tendances nouvelles quelconques s'opère naturellement chez les jeunes du simple fait qu'ils n'ont pas à franchir d'étapes intermédiaires; ils sont exposés aux résultats des évolutions, pas aux évolutions elles-mêmes.

Illustration numéro 1 : popularisation des références au meurtre de sang froid

Depuis quand, dans certains milieux, l'expression "C'est un tueur", n'est-elle plus comprise comme un avertissement destiné à un novice, mais comme l'expression toute faite d'une admiration purement professionnelle, vidée de l'association originelle à une tendance dangereuse pour l'entourage ?

Depuis quand la phrase grotesque "cela n'a rien de personnel", consacrée par tant de dialogues de films juste avant une exécution ou un affrontement mortel, est-elle acceptée dans le langage courant comme une première excuse d'un tort causé à quelqu'un ?

Illustration numéro 2 : émergence des héros enfants - ados tueurs dans les oeuvres contemporaines de fiction

Voici quelques oeuvres où des enfants - ados jouent les tueurs à répétition de premier plan :

  • Orange Mécanique - film -1971
  • Battle Royale - film - 2001
  • American Psycho 2 - film- 2002
  • Azumi - film - 2003
  • Gomorra - livre et film - 2006
  • Afro Samurai - manga et anime -2008

AfroSam.jpg La fréquence récente des enfants-ados tueurs dans les productions cinématographiques et dans les bandes dessinées est en grande partie liée aux conventions des mangas et des films d'animation inspirés des mangas. Certes, les cyberhéroïnes, les robots-miquettes et les vampirettes y sont à la mode avec leurs fascinantes armes naturelles, mais il existe aussi une tendance de fond depuis l'origine des mangas, de la violence pratiquée par des enfants ou ados "ordinaires" : Iria (1994), Dagger of Kamui (1996), Now Then Here There (L'Autre Monde) (1999), Blue Gender (1999), Akira (2001), Noir (2001), Evangelion (2002), X (2004), Berserk (2008), etc.

Peut-on dire que, dans ces oeuvres, l'enfant-ado tueur de ces fictions représente à la fois un prototype inavoué et une parfaite excuse en reflet imaginaire de notre vraie société de "gentils tueurs" banals à la petite semaine ?

Apportons immédiatement quelques éléments à décharge, car les justifications des crimes spectaculaires de l'enfant ado - tueur abondent dans les fictions citées :

  • issu d'une lignée extraordinaire ou maudite, il est précocement appelé à réaliser son destin, même quelquefois afin de sauver l'humanité ou ses déchets apeurés
  • spécialement éduqué et entraîné par une équipe de scientifiques ou dans un milieu disciplinaire, il exécute une mission spéciale ou se trouve pris dans un engrenage meurtrier
  • survivant d'un massacre, il survit et s'entraîne pour se venger sur des comparses avant de liquider l'ignoble responsable du massacre initial

Plus souvent que pour la parité des genres, c'est "elle".

Au moins, peut-on discerner dans ces oeuvres héroïques, à côté d'une forme de défoulement artistique, l'indication d'une banalisation des comportements criminels ? Oui, certainement. Au travers d'un scénario pesant, par les images de fascination meutrière et de délire sanglant, se diffuse la certitude qu'il n'y a pas d'autre voie, que la fin justifie les moyens, et qu'en plus, si on s'y prend bien, cela peut être très chouette au plan esthétique. A condition de gagner, évidemment....

AmPsycho.jpg Sur ce point, la mèche est vendue par le très sous-estimé American Psycho 2, qui nous raconte à la première personne et avec ironie, la série des meurtres commis par une jeune étudiante afin de réaliser son projet ambitieux : entrer à l'université du FBI pour devenir la meilleure profiler spécialisée dans les serial killers. Cette étudiante d'exception nous fait la démonstration de sa maîtrise dans tous les genres meurtriers, de l'assassinat prémédité pour éliminer ses concurrents, à la pose de pièges fatals contre les gêneurs, jusqu'à la tuerie spontanée pour ne pas laisser de témoin ou sanctionner une vulgarité. C'est vraiment cool ! A la fin, l'artiste surmonte joliment un problème d'orgueil personnel potentiellement fatal : "à quoi servirait d'avoir fait tout cela, si personne ne le savait ?".

Mentionnons, dans le même esprit moqueur mais dans une autre scénarisation, la fin de La Baie Sanglante de Mario Bava (1971), où le couple survivant est assassiné par des enfants - il s'agit là d'une forme de justice divine dans le ton malicieux du film.

Note. Ce qui est nouveau, c'est que l'enfant-tueur devient un héros individuel, alors que dans l'histoire, les enfants tueurs ont probablement toujours existé, et d'une manière institutionnelle au moins depuis Sparte, mais au second plan et en masse, comme les épidémies et les sauterelles. Régulièrement dans l'actualité même toute récente, la misère nue, la guerre civile, mais aussi les enthousiasmes de toutes sortes y compris les plus artificielles, font surgir les bandes d'enfants armés.

Facteur d'intensification numéro 1 : inadaptation de la philosophie ambiante de la vie sociale

Passons sur les plaidoyers d'experts pour un réalisme de l'excellence collective au jour le jour, où rien ne se fait sans argent et où celui qui tire le premier est toujours gagnant, donc il faut gagner de l'argent, penser "business" et s'armer. Pour consoler nos âmes sensibles, il nous reste la littérature de développement personnel, une arnaque à 95% d'excellent rendement financier pour les auteurs à succès et leurs éditeurs.

Au niveau supérieur de la pensée, les ouvrages contemporains des moralistes de l'économie et de la justice sociale découragent l'amateur après quelques pages. On peut leur préférer la concision des auteurs fondateurs, même des auteurs antiques, car au moins on peut connaître le contexte de création et l'histoire pitoyable des réalisations désastreuses de leurs doctrines. Malheureusement, toute cette intelligence nous est peu secourable car notre époque singulière ne ressemble plus à aucune autre, comme tout individu civilisé s'en rend compte après quelques années d'école primaire et de vie adulte : globalisation, informatisation, augmentation de la population mondiale, revendications des nations émergentes, dévoration irréversible de la planète, croîssance des oscillations climatiques, condamnation de territoires en décharges à déchets, faiblesse ou inexistence d'autorités de niveau mondial,.... L'incompétence des penseurs et des directeurs de conscience face aux "défis de notre temps" nous pousse au relativisme moral et nous abandonne aux illusions de la propagande.

Pour couronner le tout, si on peut dire, deux thèmes d'une propagande particulièrement dévastatrice des anciennes valeurs morales se proposent d'alimenter notre bon sens à longueur de medias :

  • la science et la technique assimilables "par le plus grand nombre" au travers de traductions en tableaux comptables, nuages statistiques, images chocs et boniments explicatifs
  • la libération individuelle par les produits de la technologie, admirable effet de la "compétition économique mondiale libre et non faussée".

Bien entendu, sous cette forme vous reconnaissez la facture : ces thèmes sont évidemment des productions de la fabrique millénaire des vérités qui font marcher les foules - la même fabrique en plus moderne que la dictature trou-du-cul d'à côté.

Ainsi donc, notre univers moderne nous est présenté comme un système technique, justifié par ses bienfaits sur notre confort individuel, mais neutre par rapport à nos règles sociales qui suivraient leur propre logique. Cependant, on perçoit assez nettement que nos fondamentaux sociaux communs s'estompent et disparaîssent au fil des nouvelles technologies.

Exemple : la pratique de la langue n'a plus rien de comparable avec celle de nos grands parents. Combien de fautes d'orthographe par ligne, combien de manifestations de mépris de la syntaxe, combien de piétinements de la pensée logique (notion antique), un professeur contemporain doit-il considérer comme la norme actuelle ? Osons dire que le verbe a disparu, que le déclic le remplace. Et que nous l'avons voulu : vive l'intelligence automatique à la portée de tous ! Pour satisfaire les nostalgiques, constatons que nos meilleurs étudiants dans les humanités et les sciences théoriques n'ont jamais été aussi bons, les résultats des examens scolaires le prouvent... Dit d'une autre manière : notre système éducatif forme quelques monstres de foire qui parlent et écrivent comme autrefois. N'y aurait-il pas mieux à faire ?

Il paraît que dans 30 ans, rien ne sera plus comme avant. Alors attendons-nous à un miracle, car les prospectives à 10 ans sur l'évolution des sociétés humaines ne se bousculent pas et notre avenir ne se décrit plus que par des chiffres dans la continuité de catégories historiques. Les dernières peuplades tribales isolées dans des vallées impénétrables ne perdraient pas grand chose, finalement et au total.

Facteur d'intensification numéro 2 : négation de la valeur de l'expérience

Nos "anciens" sont-ils considérés comme porteurs d'une valeur personnelle quelconque par les "jeunes", du fait de leurs expériences successives dans diverses fonctions, postes, pays, organisations, en tant que professionnels, habitants, consommateurs, patients, etc ?

Réduisons notre champ d'observation au domaine du travail actif dans les entreprises et organisations. On pourrait attendre un écho positif à la question ci-dessus, dans une logique de capitalisation pour l'optimisation des performances dans ces milieux concurrentiels.

Or, si la réponse était oui, cela se saurait dans les chaumières ! La réalité pratique est complètement à l'opposé. Les anciens ne représentent aucune valeur pour des jeunes ou de nouveaux arrivants à part quelques trucs immédiatement assimilables, et les liens que ces anciens ont constitués dans leurs groupes d'appartenance et qui justifient la considération qu'ils se portent entre eux, constituent pour les jeunes un défi à relever plus qu'une possibilité d'ouverture. C'est encore plus caricatural lorsque le "jeune" est un nouvel arrrivant plus âgé que ses "anciens".

En particulier sur Internet, rien ou très peu est fait pour développer l'expression de l'expérience personnelle, encore moins pour respecter son caractère inestimable. Si on affecte de prendre la personne humaine en considération, c'est pour la cadrer, la mettre en boîte, l'assimiler à un modèle.

Ah, si chacun savait détailler utilement et spontanément les aspects spécifiques de sa propre expérience et spécialement ceux qui sont intéressants pour ses contemporains actuels et leurs descendants à venir, et si on savait les coter en bourse, alors depuis longtemps, on aurait fait tourner la machine. Le problème, justement, c'est que par nature l'expression de l'expérience personnelle et encore moins sa transmission ne ressortent de la machine, et qu'aucun listage encyclopédique ne pourrait les contenir.

Abandonner la transmission des compétences personnelles au business, c'est à l'évidence la condamner à l'écrémage pour consommation instantanée. L'abandonner à l'univers de l'enseignement, c'est la noyer à jamais dans les disputes d'archivistes. De fait, cette transmission des compétences personnelles est ignorée de tous les savants et des éducateurs. Les questions ne sont même pas posées, nulle part, par personne, à l'heure actuelle, sauf ponctuellement et à l'intérieur de quelques cercles très restreints. Pourquoi continuer de nous illusionner sur la valeur de la vie humaine ?

Conclusion

Ainsi, plusieurs caractéres originaux de notre époque expliquent le sentiment d'amoralité sans douleur des "jeunes" tels qu'ils sont vus par les "anciens". Plutôt que d'amoralité en référence à des valeurs disparues, il serait plus exact de parler d'indifférence.

Nous avons écrit de nombreux billets décrivant le système d'asservissement mental qui réduit chaque être humain à une machine (intelligente et humaine, néanmoins pure machine) et le rôle central du Web dans ce système, en particulier par l'exploitation en temps réel de l'observation des comportements.

Synthétisons dans le contexte du présent billet. L'effacement progressif des règles et projets communs de "la" société abandonne l'individu à l'emprise des règles particulières et projets spécifiques aux groupes sociaux auxquels il appartient. L'incohérence naturelle entre les règles étroites et projets spécifiques des divers groupes sociaux renforce en retour le criblage de toute règle commune et de tout principe de bien commun, provoquant leur désuétude. La progression de la "personne dotée de sens moral pour le bien commun" vers un être machinal indifférent s'entretient d'elle-même, par la jouissance du passage d'une étiquette de groupe social à une autre au cours d'une existence passionnante comme un jeu, encore plus par la pseudo liberté d'adhésion aux nouvelles étiquettes imposées par les nouvelles technologies. Par l'effet d'avalanche des nouvelles technologies (réelles ou imaginaires), cette progression s'accélère, les étiquettes deviennent constitutives de leurs propres projets par mutation en codes de programmation, acquèrant leur autosuffisance au passage. A ce stade, de nouveaux groupes sociaux se forment par l'agglutination d'abonnés dans la seule soumission aux codes arbitraires de ces groupes. Les adhérents jouent entre eux à se dire qu'ils sont les maîtres du monde ou à s'en moquer totalement, c'est tout pareil pour la forme et le fun; de chaque parole, de chaque pseudo échange, rien ne restera dans une semaine.

Note. L'indifférence de chacun à chacun, plus exactement l'indifférence pour l'être de chacun, n'impose pas l'indifférenciation des êtres humains. Au contraire, la société de l'indifférence vers laquelle nous nous précipitons joyeusement est une société d'êtres nettement différenciés selon des standards codifiés; la diversité des individus est définie par des croisements analogues à ceux des types constitutifs, variantes et options des véhicules automobiles personnalisés. Après l'humanisme des Lumières, qui n'a pu éviter l'abjection des guerres mondiales et des massacres organisés, notre époque invente l'humanité de l'indifférence. La combinaison de notre passé avec ce présent irrigué d'un flot continu de promesses, c'est manifestement le bonheur !

Finalement :

  • on a voulu une société de tueurs, nous l'avons,
  • la première victime, c'est la société humaine des règles et projets communs, en voie de remplacement par une population de machines humaines maintenues médiatiquement sous autohypnose par une propagande en miroir de cette population
  • la société binaire de décantation s'impose comme un modèle stable pour éviter le chaos des affrontements dérégulés entre groupes sociaux, en l'absence de règles et de projets sociaux communs
  • rassurons les "anciens" : il est normal que des "jeunes", pas spécialement déviants, éliminent (de leur route professionnelle, pour commencer) tous ceux qui les gênent dans la réalisation de leurs objectifs, et que de ce fait ils en tirent gloire et rémunération,
  • de toute façon, on perdrait son temps à s'inquiéter des ravages provoqués localement par quelques détraqués, dès lors qu'ils demeurent en proportion statistiquement raisonnable.

Pour organiser votre évasion de cet ordre nouveau, vous trouverez sur ce blog plusieurs billets sur les sociétés virtuelles, l'étiquette universelle, la société binaire, la révolution sociale quantique.

lundi 11 juin 2012

Pas de dialogue sans étiquette !

Ce billet est sans rapport avec les élections législatives en cours. Cependant, il concerne notre avenir social.

Entendons par dialogue une forme de relation sociale entre des personnes qui cherchent un accord au travers de ce dialogue. L'accord est à comprendre dans un sens très général. Comme son analogue musical. l'accord peut être banal ou original, final ou transitoire, etc.

Entendons par étiquette un ensemble de conventions communes qui permettent aux protagonistes de dérouler leur dialogue. Et considérons la capacité de créer une étiquette et de la partager comme une caractéristique humaine plus large que celle du langage, adaptable à tous media, génératrice de toute forme d'expression sociale. Enfin, préférons "étiquette" à "code", car ce dernier terme véhicule l'idée d'une contrainte d'application automatique (jusqu'à l'enfermement mental et physique individuel), alors que l"étiquette suppose une invitation, souvent associée à une connotation ludique - il s'agit bien du jeu social.

Remarque en passant. "Le code d'ouverture du coffre est sur l'étiquette". Cette expression, où "code" et "étiquette" sont pris dans leurs acceptions banales, peut sembler contester les définitions proposées. On peut cependant y discerner une confirmation : le code est bien ce qui enferme et contient, alors que l'étiquette reste à l'extérieur et rend maître du code !

Illustrons nos définitions par un exemple de la vie des entreprises, celui de la négociation entre un acheteur et un vendeur, tel qu'elle est présentée dans un ouvrage de référence "Acheter avec profit, guide de négociation de l'acheteur professionnel" par Roger Perrotin et Pierre Heusschen (Editions du Moniteur, 1989). Il s'agit de créer les conditions d'un accord entre un acheteur et un vendeur sur la fourniture d'un produit ou d'une prestation : prix, conditions de paiement, délai de livraison et de réapprovisionnement, garantie de qualité, emballage, services associés, conventions d'échanges informatisés, calendrier des prévisions de besoins, etc, etc. L'accord résultera d'une négociation sur chacun des critères objectifs connus du vendeur et de l'acheteur; ces critères sont objectifs parce qu'ils sont déterminés par la nature du produit ou de la prestation dans le contexte de la négociation. Chacun des protagonistes connaissant l'entreprise de l'autre, il peut classer ces critères objectifs en fonction de sa propre marge de négociation et, sur un autre axe, de la marge de négociation qu'il suppose chez l'autre. Il obtient alors un tableau de classement croisé qui lui présente les critères objectifs sur lequels la négociation promet d'être difficile (ceux pour lesquels la marge de négociation de l'un et de l'autre est faible), à l'inverse des critères peu conflictuels et parmi ces derniers, des critères "jokers" importants pour l'un des protagonistes mais pas pour l'autre. Une bonne tactique de l'acheteur consiste alors à conduire la négociation de case à case sur ce tableau dans un ordre qui lui permette à la fin d'obtenir un accord global satisfaisant (ce qui peut nécessiter le constat provisoire d'un blocage, d'où l'utilité d'une réserve de "jokers" pour redémarrer).

La personnalité de chacun des protagonistes intervient à double titre : dans la détermination du cheminement sur le tableau et dans l'expression (formules de politesse, questions ouvertes/fermées, types d'objections ou argumentaires et manières de les exprimer, etc). Cette potentialité de complexité foisonnante peut être réduite dans un cadre commun de référence : typologie des styles d'acheteur et de vendeur, caractérisation des tendances inefficaces des uns et des autres, ensemble minimal de règles de l'empathie transactionnelle dans ce type de négociation. Il devient alors possible pour chacun des protagonistes de mettre en oeuvre une tactique adaptée, d'éviter les situations de blocage ou de les résoudre.

Au total, ce qui est décrit dans ce guide de négociation, c'est une étiquette au sens défini en introduction. Si le cours réel de la négociation révèle des affrontements inattendus entre l'acheteur et le vendeur, par exemple du fait d'erreurs d'évaluation des marges de négociation ou du fait d'évolutions imprévues des styles de négociation adoptés, alors d'autant plus, cette étiquette sera le recours commun, parce qu'elle permet à chacun simultanément de percevoir la nécessité des ajustements, leur nature et leur portée souhaitables, puis de conduire leur réalisation dans un cadre commun - à ce titre l'étiquette est constitutive du métier des protagonistes dans leur relation conflictuelle. Clairement, même et surtout dans un contexte déterminé par la recherche d'un objectif précis, l'étiquette n'est pas le décor ni l'ustensile du dialogue, mais sa méthode.

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En généralisant juste un peu, les catégories de composants d'une étiquette de dialogue à objectif se dégagent :

  • référentiel des types de protagonistes en vue du dialogue pour l'objectif global poursuivi (ex styles d'acheteur et de vendeur)
  • référentiel d'affichage de la progression du dialogue en vue de l'objectif global poursuivi (ex tableau croisé des critères selon leur criticité pour chacun des protagonistes)
  • règles de cheminement du dialogue pour atteindre l'objectif global poursuivi (ex passage sur les cases à faible niveau de conflit jusqu'à obtenir un équilibre permettant, en conservant quelques jokers, de traiter les cases plus conflictuelles)
  • règles de préservation de l'empathie pour la continuation ou la reprise du dialogue en vue de l'objectif global poursuivi (ex comportements à éviter, comportements déclencheurs d'accords minimaux)

Notre ouvrage sur la transmission des compétences à l'ère numérique (voir le lien "Essai sur un web alternatif") contient une proposition d'étiquette adaptée à la transmission des compétences personnelles, évidemment bien différente de celle de la négociation entre acheteur et vendeur. Cependant, on y retrouve les catégories de composants listées ci-dessus. Ce n'est pas étonnant, il s'agit de fondamentaux méthodologiques, une analogie avec la musique concertante peut être éclairante.

Dans tous les cas, la mise en oeuvre sur le Web d'une étiquette de dialogue à objectif implique, par nature, la création d'une société virtuelle spécifique.

Pour ce faire, à l'évidence, le Web actuel doit être dépassé. Ce Web-là est devenu un jouet hypnotiseur à prétention universelle, instrumentalisé par les marchands et les manipulateurs. Les emoticones d'état d'âme, les réseaux sociaux banaliseurs, les services outilleurs de propagandes, les encyclopédies de l'instantané, les clics d'achats faciles par carte bancaire, les traductions automatiques ineptes, la netiquette en bouillie pour chat, et in fine la déclaration universelle des droits de l'Homme... : pauvreté de la socialisation sur le Web actuel, faiblesse de ses fondements techniques, misère de ses idéaux. Hélas, "le media est le message" comme disait un prophète du village planétaire, et nos savants se perdent dans ses détails insignifiants et ses oripeaux.

Le Web des innovations sociales reste à inventer, pas comme un miroir ni une extension du monde réel, mais comme l'espace des sociétés virtuelles en tant que nouveaux territoires du monde réel. Scandale : c'est possible ! Avec "dialogue" et "étiquette"...