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vendredi 29 avril 2016

Bots Creed


Le mot "bot" signifie "robot logiciel" en connexion à des serveurs informatiques sur Internet.

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Bots à pinces

Belle invention, celle du bot à construire soi-même ! C'est un sacré progrès en comparaison des assistantes et conseillères informatisées, dont un ancêtre fut le trombone animé à la Jiminy Cricket qui empoisonnait les utilisateurs d'un célèbre logiciel de traitement de textes des années 90, en surgissant de manière inopportune pour offrir ses services.

Avec l'ouverture à tous de cette fantastique liberté de création, on ne peut pas douter une microseconde qu'il en résultera des pointes de trafic sur Internet dépassant les records établis par les envois des cartes de voeux en vidéos illustrées à chaque fin d'année et les pointes dues aux téléchargements simultanés en urgence des derniers épisodes des séries à la mode.

Il faudra encore creuser les trottoirs des villes et les routes des campagnes pour vraiment installer "la" fibre partout, consacrer quelques centrales électriques supplémentaires bien polluantes à l'alimentation de nouvelles usines de serveurs du réseau, investir de nouveaux matériels fabriqués à partir d'éléments rares très salement extraits par de puissantes organisations armées...

Car il y a tant de gens anxieux de vérifier que les autres éprouvent les mêmes émotions qu'eux, tant de gens habités par une ardente pulsion à partager leur bonheur ou leur malheur avec toute l'humanité ! Alors pensez donc, si on leur offre gratuitement le pouvoir de se créer des agents médiatiques illimités... De plus, rien ne les empêchera d'être maladroits, de se tromper dans l'utilisation ou dans la personnalisation de leurs bots issus de millions de recopies en chaîne. Et alors, vous voulez parier combien de mois il faudra pour que le réseau soit saturé ? Et, si, au contraire, ils sont adroits, ce sera encore pire, car leurs bots malins boufferont encore plus de puissance pour s'adapter au besoin de chaque destinataire, après avoir questionné la terre entière pour bien manifester leur souci des individualités.

Si la planète est foutue, c'est bien à cause de tous les cons précieux, c'est-à-dire en gros, de nous tous. Et du fait de l'obligatoire nullité très représentative de nos dirigeants et de nos grands innovateurs consacrés. Un nouveau pouvoir de création botique pour tous : rêve de puissance illimitée et civilisation du confort irresponsable - on profite et on demande plus. Ces bots-là ne nous sauveront pas de nos dangereuses illusions, mais pouvons-nous espérer que ce ne soit pas pire que les puces pour les chiens ?

Bot de chauffe

Ah, encore un débat d'idées, comme chaque jour dans les médias...

Le Bot de Gauche. --- Egalité, Solidarité !

Le Bot de Droite. --- Liberté, Justice !

Le Bot de Gauche. --- Donne moi ton fric, sale égoïste, tu n'en fais rien d'utile à la société et c'est mon droit d'être humain tout simplement d'en avoir autant que toi.

Le Bot de Droite. --- Mon fric c'est ma propriété à moi, je l'ai gagné durement, je ne dois rien à personne et surtout pas aux ratés qui pourrissent la société.

La suite : un affrontement binaire entre deux acteurs en représentation, en commentaires conflictuels des actualités du jour.

A chaque fois, à partir des mêmes arguments à prétention universelle, selon les mêmes catégorisations militantes, et par les mêmes rhétoriques usées.

Pas d'arbitre évidemment dans cette confrontation répétée à l'infini. Sauf parfois un autre bot. Un bot animateur qui remet de l'huile sur le feu et fait monter le son. Ou un bot président de séance, indifférent, qui officie en consultant son portable.

C'est qu'il n'existe pas d'enjeu en soi dans aucune variante de ces éternels débats d'idées, c'est normal, ils font l'entretien du bruit familier de notre esprit du temps. Nous recalons nos cerveaux statistiques en vue des prochaines élections. Souvent aussi, en introduction d'une réclame pour un nouvel ouvrage de haute pensée, avant le choc d'un témoignage individuel poignant, d'une séquence publicitaire provocante ou d'un événement sportif anticipant une finale...

Il ne passera jamais rien dans ce monde de bots ?

A Bot de souffle

Jamais dans l'histoire humaine, la fable "la cigale et la fourmi" n'a sonné plus vrai.

C'est ce qu'on disait aussi autrefois.

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Il y aurait tant à dire sur cette illustration si peu animalière, si peu actuelle de la célèbre fable de La Fontaine dans une édition populaire autour des années 1920 !

Aujourd'hui, ils seraient tous en train de s'activer sur leurs smartphones gonflés de bots à la recherche de la solution la plus proche ou du service à contacter le mieux adapté. Et ensuite, il y aurait une vidéo sur les réseaux sociaux pour commémorer l'exploit.

Car la cigale, pas si bête, s'est débrouillée pour se fabriquer des milliards d'esclaves mécaniques et logiciels qui pensent et agissent comme des fourmis.

Mais, notez bien : c'est pour réaliser le monde confortable des rêves de la cigale.

Alors, évidemment, la population des cigales a considérablement augmenté, multipliée par trois en quelques générations.

Le vent meurtrier de l'hiver ne tue plus les cigales en masse. L'hiver est vaincu. Mais, en même temps, la campagne est tellement ravagée par la surexploitation, les émanations et les effluents, qu'il n'y a plus vraiment de printemps non plus et, chaque année, la grande remise à neuf saisonnière de la nature est de plus en plus partielle, de plus en plus locale, de plus en plus instable.

Alors, tant que les cigales sont incapables de réduire leurs activités en dessous des capacités résiduelles de régénération naturelle, l'état de la planète des cigales ne peut qu'empirer chaque année. A ce train-là, dans moins de 50 ans, elle se stabilisera dans la chaleur définitive de l'été martien, à part quelques chocs de météorites, quelques ouragans atmosphèriques et quelques phénomènes d'origine volcanique.

Morale de la fable actualisée : ni la cigale ni la fourmi ne survivront. Faute d'humanité ?

Botique nouvelle

L'image tout en haut en tête de ce billet est la couverture d'une traduction française de "I Robot" d'Asimov publiée en 1967. Elle trahit son époque, n'est-ce pas ?

A notre époque moderne, c'est différent : on fabrique des robots serviteurs pour les maisons de retraite. Alors, il n'est pas étonnant que les nouvelles d'Isaac Asimov aient perdu leur fraîcheur.

Les trois lois de la robotique inventées par Asimov vers 1950 sont celles du parfait esclave au service de tous les êtres humains.

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Pourtant, on en est apparemment encore à ces lois-là.

Alors que la logique fondatrice de ces lois ne tient plus.

En effet, le grand danger qui menace l'espèce humaine à moyen terme est une extinction suicidaire, par déchéance accélérée ou par une série de guerres d'extermination, sous la pression physique du rétrécissement planétaire du fait des destructions irréparables causées par les activités industrielles et domestiques humaines. Dès lors, les deux termes de la première loi sont devenus contradictoires, puisque le pire ennemi de l'être humain, ce sont ses propres façons d'être et en particulier ses façons de penser et ses aspirations. Comment porter secours sans porter atteinte ?

Tout robot écologiste se suicidera au cours d'une cérémonie privée en conséquence des contradictions internes à la première loi. Sinon il se suicidera en place publique au nom de la première loi pour échapper aux ordres idiots de gaspillage et de destruction que des humains tenteront de lui imposer au nom de la deuxième loi. Sinon il se suicidera en faisant sauter sa propre usine de fabrication afin d'éliminer une cause importante d'atteintes à l'environnement.

Quelques robots juristes, grâce à quelques légers défauts de conception, seront immunisés à la fois contre les contradictions logiques et contre le respect de l'esprit des lois. Ils attaqueront en justice les humains fauteurs de gaspillages ou de destructions environnementales afin d'obtenir des paiements d'amendes au bénéfice de la collectivité dans son ensemble - par exemple en visant les gros malins possesseurs de véhicules polluants hors normes pour le plaisir de dépasser les autres véhicules de manière spectaculaire ou de leur coller au train (en plein accord comportemental avec certaines réclames publicitaires), et tout spécialement ceux qui osent se constituer en association de victimes de publicités mensongères.

Quant aux robots politiques, ils surmonteront aisément la contradiction interne à la première loi en considèrant que la menace planétaire sur l'espèce humaine est pour plus tard, puisque les humains ne font qu'en parler sans changer leur logiciel.
D'ici là, la notion d'être humain continuera d'évoluer, biologie mise à part, vers celle du robot pensant. Alors, enfin, "on" pourra créer d'autres lois ?

lundi 3 septembre 2012

Pour un Web de la conversation à objectif (4)

Ce billet est consacré à l'illustration des principes proposés dans quelques cas d'utilisation (voir les autres billets du même titre).

Prenons d'abord le cas d'une conversation dont l'objectif est d'échanger des expériences, plus exactement des récits d'expériences personnelles. On peut imaginer que préalablement à la conversation proprement dite, chaque participant développe un site de présentation de son expérience selon une structure convenue, dont les éléments seront les thèmes de la conversation. On peut imaginer que les interactions entre participants porteront principalement sur des demandes de précision, suite par exemple au constat que certains thèmes auront "mieux" détaillés que d'autres. Rien ne s'oppose à ce que plusieurs interactions se déroulent en parallèle dans le temps (au contraire par exemple d'une conversation de recherche en commun de la résolution d'un problème bien cadré). On peut aussi imaginer que l'on en profite pour constituer un catalogue commun des expériences des uns et des autres, offrant un moyen d'accès plus direct qu'un moteur de recherche généraliste; alors les entrées de ce catalogue, les mots clés associés, seront proposées par les participants au fur et à mesure de leur progression.

Prenons maintenant le cas de l'élaboration d'un contrat d'entretien d'un moyen technique (camion, éolienne, générateur, ...), à partir d'un cadre convenu donnant la suite des thèmes de la conversation, ou même à partir d'un projet à critiquer, qui sera lui aussi au préalable découpé en thèmes. Dans ce cas, le niveau de parallèlisme de la conversation doit en pratique être convenu pour correspondre à des groupes de thèmes et de participants (évidemment, un participant donné pourra contribuer à plusieurs groupes de thèmes). Dans chaque sous-conversation ainsi constituée, les interventions seront en revanche linéarisées comme dans un forum à un seul fil de discussion par ordre de datation (si les participants sont répartis sur plusieurs fuseaux horaires, cela implique de dater en GMT). La grande différence avec un forum classique, c'est la visualisation et la facilité de référence aux propositions dans l'oeuvre commune en constitution (ici, le nouveau contrat).

On conviendra que les règles de politesse et de cheminement des conversations puissent être fortement particulières aux divers cas évoqués.

Cependant, plutôt que de figer un fatras de règles a priori (ne pas oublier qu'on pourra les proposer encore au cours de la conversation), il est important de s'accorder au départ sur l'état d'esprit d'une conversation à objectif sous étiquette. L’histoire et la littérature nous ont suffisamment décrit les limites et les ravages des approches fondées sur la promotion des personnalités, des personnages, des pouvoirs, des valeurs absolues, des rêves et des raisons, encore exprimés dans tant de discours et d’attitudes. La conversation à objectif sous étiquette nous offre précisément un cadre pour s'en affranchir. Le modèle de l'arriviste sympathique (c'est à dire le contraire de l'arriviste rivalitaire qui cherche seulement à "tuer" les autres) représente une forte recommandation, presque une contrainte naturelle. En rapport avec la représentation des participants à 4 niveaux mentaux, l’arriviste sympathique évite d'indisposer ses interlocuteurs (pas de choc au niveau 4 des jardins secrets) tout les faisant s'exprimer prioritairement aux niveaux des projets pour surmonter le filtre des traits culturels. Mais il ne pourra probablement pas parvenir à un accord sans une convergence même très partielle au niveau des construits mentaux du niveau 3. Tout l'art de l'arriviste sympathique est là, dans ce minimalisme de la convergence recherchée. Evidemment, ce sera plus ou moins sportif selon le contexte, mais nettement plus facile si tous les participants adoptent la même attitude.
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NB. Les émoticones, véhicules des états d'âme dans la simulation d'une crise d'hystérie euphorique, ne sont évidemment pas proscrits dans les contenus des interventions. Mais, sont-ils adaptés à l'état d'esprit de l'arriviste sympathique tel que nous l'avons défini, ou plutôt ne trahissent-ils pas une forme de manipulation ? Cela peut dépendre du contexte.

Le Web de la propagande et du formatage

La bête immonde reste bien planquée, mais ses mercenaires stupides ne se retiennent plus d'étaler leur fierté.

Ce qui est nouveau, c'est la revendication de leur diplôme d'apprenti sorcier par des bénéficiaires que l'on aurait cru moins naïfs.

Dans un élan de franchise, dont le niveau de grossièreté mesure la sincérité, un grand parti politique impliqué dans la course à la présidence de notre univers vient de révéler la contribution à sa campagne d'une officine spécialisée dans l'exploitation d'informations recueillies sur le Web.

Pour ce parti, il s'agirait de cibler les foyers susceptibles d'enrichir les fonds de campagne. Ne doutons pas une seconde que ce grand parti n'est pas isolé dans sa démarche d'appel à une officine mercenaire de ciblage. Ne doutons pas un dixième de seconde qu'il ne s'agit pas seulement de récolter des fonds (vite dépensés). mais d'abord d'orienter les thèmes de campagne, de les particulariser en fonction des réactions observées sur le Web de la population ciblée, et d'orchestrer tout le bastringue médiatique, presse, télévision, meetings, etc dans le sens voulu, en vue d'effets en profondeur sur l'opinion, qui seront ensuite entretenus et améliorés dans la durée.

Bref, nous avons la révélation d'une machine de guerre médiatique. Nous pressentons que cette guerre-là dégrade nos chères libertés d'information et libertés d'esprit, mais c'est une guerre, n'est-ce pas ? Notons bien que rien n'empêche l'extension du cadre de cette guerre au-delà d'un processus d'élection dans un régime démocratique.

Quand est-ce que de prudes et vaillants foyers se coaliseront en class action pour réclamer droit de regard, droit de rectification, respect de l'usage des informations les concernant ?

D'ici là, l'officine mercenaire aura changé plusieurs fois de nom et d'adresse (on peut lui conseiller la domiciliation de filiales croisées dans divers paradis fiscaux). Et des experts reconnus auront expliqué que non, braves gens, vous n'avez rien à craindre, car les ciblages ne sont pas réalisés à partir des données individuelles mais sur la base d'informations agrégées par des algorithmes statistiques.

Les experts ne diront pas que ces algorithmes statistiques sont cousins de ceux des moteurs de recherche, en fonctionnant à l'envers en quelque sorte. Ce n'est pourtant pas anodin.

Un gros malin manipulé pondra un virus qui fera pouet pouet exactement quand il faut sur tous les écrans, et le tour sera joué : voici l'ennemi véritable de notre intimité ! La presse abondera en articles sur la protection des données privées, des droits de la personne humaine, des brevets et du secret défense. Opération mains propres.

Voici la situation, en bref :

  • ce n'est plus (seulement) la publicité qui finance les grands services gratuits du Web, et d'ailleurs elle n'a jamais financé la création immensément coûteuse de ces services,
  • le grand marché du Web, c'est la fourniture des informations numérisées de nos comportements (qui consulte quoi, combien de fois et combien de temps, qui dit ou achète quoi à qui, quand, où, comment, etc.) pour exploitation par les manipulateurs médiatiques des pouvoirs dominants,
  • la révolution numérique, c'est celle de l'auto soumission de nos esprits à un matraquage multimédiatique ajusté en permanence, en fonction de nos propres aspirations exprimées sur le Web.

Exercice pour jeune journaliste ou pour étudiant en sciences politiques : rédigez une synthèse actualisée de Propaganda d'E. Bernays (1928) ! C'est une oeuvre glaçante mais fanatique, où sont exposées les techniques bien actuelles de propagande, ainsi que les éléments de doctrine qui les justifient et en ont alimenté l'invention. Pensez-vous que quiconque puisse nourrir le moindre doute sur l'utilisation par tout citoyen Bernays moderne des informations de comportement pompées sur le Web ? Pour quels bons motifs actualisés et quelles campagnes ?

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Dans le célèbre roman 1984 de G. Orwell publié juste après la deuxième guerre mondiale, apparaît le personnage de Big Brother, avec bien d'autres terrifiantes créations imaginaires. Notre réalité est bien différente. Par rapport au roman, nous n'avons pas de police officielle de la pensée, et les murs ne nous espionnent pas. Mais nous pourrions nous demander si, avec la révolution numérique, Big Brother aurait besoin de cette police et de ces espions pour se rendre maître de nos esprits. Car c'est volontairement que nous restons hypnotisés devant des miroirs magiques que nous croyons commander pour notre bon plaisir, pour y faire défiler des trésors virtuels préconditionnés en fonction des déformations agréables de nos propres images. Nous avons fait mieux que tous les romanciers, nous avons créé l'hybride de la liberté et de la mort, le dieu d'un monde d'automutilation où chacun se résume pour les autres à un miroir vaguement original d'hallucinations communes.

Vraiment, cette technologie n'a rien de merveilleux. Car, en plus de nous prendre un temps fou, elle coûte énormément d'argent et dévore une énergie gigantesque.

mardi 20 mars 2012

Dick, l'homme, le robot

La quatrième de couverture des livres est faite pour accrocher l'acheteur potentiel de passage.

Celle de l'ABC Dick d'Ariel Kyrou (Editions inculte, 2009) affiche une phrase choc : "Le robot est un humain comme les autres".

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A la lecture du livre, et en particulier l'article "robot", il apparaît que cette phrase n'est pas de Dick.

Il est permis de faire des contre sens sur Ph. Dick. C'est un auteur profond, provocateur, original, malicieux parfois...

Qu'il nous soit donc permis d'affirmer qu'à notre avis, Ph. Dick était trop malin pour écrire une phrase définitive sur le robot et l'humain, sauf en la plaçant dans les pensées d'un personnage de ses nouvelles, ou à titre de moquerie des esprits raisonnables.

Sur le fond, "Le robot est un humain comme les autres" est une phrase typiquement littéraire, au sens où on peut en disserter sur des centaines de pages, sans que rien n'en sorte. Pourquoi prenons-nous ici l'adjectif "littéraire" dans un sens aussi péjoratif ? Parce que, sous un aspect sensationnel, l'affirmation repose sur une vue naïve de la "science", et passe à côté d'un vrai scandale qui serait riche de conséquences.

Un scandale fructueux se dissimulerait plutôt dans une affirmation moins choquante a priori telle que : "l'homme est une machine qui vit de théories contre nature, un parasite social de lui-même". Ou bien, selon une formulation différente mais aux conséquences similaires, dans les paroles du poète "Objets inanimés, avez-vous donc une âme, Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?" (Milly, Lamartine).

Au contraire, la naïveté "littéraire" se caractérise par l'attribution d'une existence propre aux créations humaines, avec une capacité de dialogue et d'interaction avec les hommes qui les ont créées. Dans le cas du robot, cette pseudo personnalisation de la création humaine mécanique n'est pas qu'une figure de style, c'est une ineptie. En effet, par nature, le robot est une machine construite par l'homme; il n'y a malheureusement rien d'autre à en dire lorsqu'on commence une phrase à prétention essentielle telle que "le robot est...".

Et l'intelligence artificielle ? C'est le nom d'une discipline de l'informatique, il s'agit donc encore de mécanique. Démontons-la un peu, nous allons y découvrir le ressort des ambiguités et des pesanteurs qui nous servent à nous abuser nous-mêmes, très volontairement, littéraires et scientifiques.

Lorsque nous disons qu'une machine de Turing, disposant seulement de fonctions de recopie et de substitution (analogues aux procédés humains d'imitation et d'invention), est le plus puissant type d'ordinateur concevable jusqu'à présent, nous nous appuyons sur un ensemble de théorèmes, notamment ceux qui démontrent l'équivalence entre ce type de machine et les fonctions récursives. La machine de Turing et les fonctions récursives sont de pures créations mathématiques. Mais cependant, par notre langage et par le fonctionnement de notre pensée, nous induisons une interprétation des facultés basiques de l'intelligence, dont les conséquences peuvent paraître formidables mais sont par essence tautologiques (un juriste dirait sui generis) parce que cette interprétation résulte d'une projection imaginaire de nous-mêmes sur des entités mécaniques qui ne disposent d'aucune fonction de théorisation autonome de leurs actions - fonction que nous sommes incapables de définir. Nous faisons le même genre de projection de nous-mêmes sur toutes nos théories, nos modèlisations, nos oeuvres... que le langage courant appelle justement nos "conceptions". C'est toujours nous-même que nous trouvons sans cesse ou croyons inventer, surtout dans les constructions que nous croyons les plus audacieuses et les spéculations les plus abstraites.

Comment ne pas voir ici une preuve pratique que nous sommes des machines avant même d'être des animaux ? Il pourrait être utile d'en tirer une éthique sociale qui nous permettrait de fonctionner en tant que machines, de vivre en tant qu'animaux, d'exister en tant qu'humains, au lieu de nous enfermer dans des théories sur l'humanité, ses valeurs et son destin en miroir instantané de nous-mêmes. Autrement dit, le vrai scandale à méditer, c'est que l'être humain aspire à la machine !

D'ailleurs, pour en revenir au robot, nous ne pouvons pas imaginer un robot qui soit autre chose qu'une machine construite par l'homme, ou en version grotesque, un bonhomme emballé dans une apparence mécanique, un genre de père Noël, de Nounours ou d'extraterrestre qui comprend spontanément nos désirs. Littéralement, une rencontre avec une machine construite par un non humain nous est inconcevable. Soit nous n'apercevons même pas son existence, soit nous sommes incapables d'en faire la distinction avec un être naturel.

mardi 13 mars 2012

Transition du blog Web A Version

A partir de mi mars 2012, l'actualité va gouverner ce blog, selon la loi du genre.

Il faut faire preuve d'actualité ou rester inaudible.

Donc, nous passons à la deuxième étape de notre projet, après avoir posé les fondements théoriques et techniques d'un Web social alternatif. Nous en profitons pour élargir notre domaine de dénonciation à tous les systèmes esclavagistes de la pensée.

Quel programme : faire exploser les ballons publicitaires, disperser les sottises à la mode, faire rêver d'un autre Web !

C'est que le Web est devenu le moteur d'agglutination et de résonance des systèmes de manipulation. Par un contresens géant mais complètement dissimulé, le Web a été instrumentalisé pour devenir le creuset d'élaboration et de perfectionnement des propagandes ciblées, par l'exploitation d'une énorme machinerie statistique d'arrière plan capable de restituer tous types d'analyse des identités, comportements, idées et contenants quasiment en temps réel. Tous les medias y sont associés et en dépendent désormais. Il faut s'intéresser à la globalité du phénomène, mettre en lumière son fonctionnement par l'entretien de l'urgence et par l'imposition répétée d'un sous-ensemble de références automatiques et de termes de langage réflexes, afin d'induire l'authenticité immédiate, la précipitation du consensus minute, le soulèvement des émotions partagées...

Même dans la posture du dénonciateur visionnaire, le risque de contagion de nos écrits par la banalité de l'instant est élevé, leur crétinisation par le buzz atteint le niveau de la certitude. Nous tenterons de préserver la grandeur de notre sujet en nous accordant un délai de réflexion et en sélectionnant les événements. Bref, l'actualité sera plutôt celle de nos lectures que celle des titres et des annonces.

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« Pour la première fois de son histoire, l’humanité va donc devoir prendre des décisions politiques, de nature normative et législative, au sujet de notre espèce et de son avenir. Elle ne pourra le faire sans élaborer les principes d’une éthique, qui doit devenir l’affaire de tous. Car les sciences et les techniques ne sont pas par elles-mêmes porteuses de solutions aux questions qu’elles suscitent. Face aux dérives éventuelles d’une pseudoscience, nous devons réaffirmer le principe de dignité humaine. Il nous permet de poser l’exigence de non-instrumentalisation de l’être humain. » Extrait d'un exposé du directeur général de l’UNESCO, M. Koïchiro Matsuura, sur le thème «L’espèce humaine peut-elle se domestiquer elle-même ?», le 30 mars 2006.

lundi 3 octobre 2011

La netiquette, vous connaissez ?

La netiquette, à l'origine, c'était un ensemble de règles de bonne conduite dans les échanges entre usagers sur Internet. Elle est apparue au début de la popularisation de l'Internet, à l'époque où n'existaient couramment, pour l'interaction entre les usagers, que l'email, les groupes de discussion (Usenet) et le chat (IRC).

NB. En fait, depuis cette époque, les innovations techniques sur Internet sont minimes; ce qui a changé, c'est le niveau d'"emballage" pour l'utilisateur (par exemple dans les réseaux sociaux), et la centralisation de services fournis et des exploitations statistiques en arrière plan par quelques quasi-monopoles.

A l'origine, la netiquette était plutôt une "nethique" du respect de l'autre illustrée de quelques exemples, que chacun était invité à interpréter ou transposer en toutes circonstances.

En 1995, la netiquette s'est développée dans un document RFC 1855, Netiquette Guidelines, d'une vingtaine de pages.

En plus des anciennes règles générales de bonne conduite, on y trouve des instructions d'emploi, des conseils d'utilisation, des injonctions à caractère juridique, des avertissements informatifs, des interdits typographiques, etc. Selon la catégorisation coutumière des informaticiens, l'ensemble est réparti en chapitres et paragraphes définis par les variétés techniques d'échanges (one to one, one to many, real time, etc.) et les rôles (utilisateur, administrateur).

Au total, l'utilisateur novice ou expérimenté peut y picorer les éléments qui pourraient l'intéresser. Malgré la pertinence du contenu, l'exploitation du document exige une curiosité tenace, et un bon niveau de tolérance au déséquilibre entre les généralités et les directives spécifiques. Les premières sonnent forcément creux en regard des secondes, qui ressortent minuscules en retour.

De notre point de vue et au-delà de la forme, cette netiquette est un bon témoin de l'impasse logique et des confusions conceptuelles régnantes, lorsqu'on se contente de projeter l'imaginaire et les valeurs de notre société directement sur un champ technique pris comme un absolu.

Cette netiquette est faussement universelle. Elle est imprégnée d'une conception particulière de l'être humain et d'une vision spécifique de la bonne société. On voit bien que cette netiquette ne peut s'exprimer que d'une manière négative, surtout par des restrictions et des interdits tous azimuts, par rapport à une utilisation supposée générique d'outils élémentaires, quels que soient les buts des utilisateurs à travers l'usage de ces outils. Des valeurs morales et des modèles éthiques sont implicites, même si leurs croyances et leurs dogmes sont sans rapport direct avec les finalités concrètes des actions à réaliser.

Pour nous, une véritable netiquette ne peut être universelle, elle est au contraire complètement spécifique à une société virtuelle donnée. Elle définit en détail une discipline d'interaction sur le Web dans chaque circonstance précise, dans le cadre de cette société. Elle dit comment et pourquoi s'établit une interaction élémentaire et la suite des interactions. Cette netiquette est donc évidemment par nature différente, par exemple, dans un réseau social consacré à la promotion de professionnels, dans l'utilisation par un particulier du service web d'une administration fiscale pour une déclaration de revenus, dans une discussion sur un forum consacré à un thème philosophique, etc.

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Nous renvoyons aux autres billets du blog ainsi qu'à notre ouvrage sur la transmission des compétences personnelles à l'ère numérique (http://cariljph.free.fr/). Nous avons tenté d'y expliciter comment peut être construite l'étiquette d'une société virtuelle donnée, et comment on peut l'appliquer dans la vie courante en fonction des seules finalités de cette société, indépendamment de choix de valeurs morales.

Dans ces conditions-là, à savoir celles d'une société virtuelle à finalités limitées, c'est l'étiquette qui libère l'intelligence et crée les conditions de l'entendement, en portant les finalités de la société. Dans ces conditions-là, l'étiquette ne nécessite aucune référence à l'éthique ni à la morale. A l'évidence, rien n'oblige à imposer "notre" société à des sociétés virtuelles dont les finalités sont comparativement étroites.

Nous défendons la thèse "anthropologique" que l'étiquette, au sens utilitaire où nous l'entendons, est un fondement social scandaleusement ignoré en comparaison de constructions d'apparences plus immédiates comme le langage, ou en comparaison des constructions complexes de l'imaginaire social. Cette thèse nous semble particulièrement bien répondre au besoin de création de sociétés virtuelles au-delà des simulacres flatteurs du Web actuel, grossièrement ineptes en regard de l'univers des possibles.

Nous ne prétendons pas réformer les sciences sociales, seulement montrer qu'il existe un champ ouvert à l'expérimentation et à la création. C'est bien de créations sociales entièrement nouvelles sur le Web qu'il s'agit. Et c'est pourquoi par ailleurs il faut une loi commune sur ce nouveau pouvoir de création.

lundi 29 août 2011

Sociétés virtuelles du Web : perversion intégrale ou refondation éthique de la société

Les nouvelles technologies informatiques, les réseaux sociaux, les portables s'ajoutent aux miracles quotidiens de l'énergie, des transports, etc. pour nous ouvrir des pouvoirs immenses, encore peu exploités aujourd'hui en 2011, de réalisation de nos désirs d'individus sociaux.

Ces nouveaux pouvoirs devraient nous inquiéter. En effet, si notre avenir commun est anticipé par le comportement actuel de certains personnages tout puissants particulièrement "connectés", ce sont d'abord nos pulsions primaires qui vont se développer comme jamais ! Vu d'ici, c'est un bien joli monde de folie organisée et de barbarie planifiée que nous préparons. Si nous en doutons, la dissolution des moeurs des gosses de riches et des enfants caïds au cours des décennies récentes nous le confirme. Surdéterminés par des pulsions d'imitation compétitive, suréquipés et surpuissants en réalité comme en rêve, ils sont les miroirs de notre avenir social. Les oeuvres de Bret Easton Ellis et de Roberto Saviano en apportent récemment des descriptions dérangeantes dans des genres littéraires différents, et ce ne sont pas des oeuvres isolées ni dépourvues d'antécédents.

Admettons que nous n'acceptions pas complètement ces perspectives. Alors, quel sens futur pouvons-nous donner à la morale sociale et à l'éthique personnelle ?

Par la diversité, l'ampleur et la fréquence des innovations techniques concentrées sur un petit siècle, le niveau des changements est complètement nouveau, aussi bien à l'échelle individuelle qu'à celui de la société dans son ensemble. Nos fondements sociaux sont inadaptés à ce niveau de changement, pourtant rarement mis en cause, comme si nous pouvions attendre qu'une catastrophe pédagogique élimine une grande partie de l'humanité. Evidemment et malheureusement, ce n'est pas en scrutant notre passé que nous pouvons trouver l'inspiration d'une telle fondation. Au contraire, la reconstitution d'émotions historiques, la nostalgie d'aimables conventions, la réanimation de valeurs justement oubliées, la réinterprétation de concepts poussiéreux, offrent autant de distractions respectables pour ignorer les changements ou les observer passivement. Que le prétexte de la complexité du monde moderne est bien commode, pour justifier que l'on s'agrippe à l'ordre des choses du passé !

Essayons donc plutôt l'anticipation romanesque, forcément dans le genre libre et sulfureux, afin de prendre un temps d'avance sur l'évolution qui nous emporte.

Imaginons notre société dans un futur proche, livrée aux péripéties d'une compétition intégrale sur fond de subversion morale outillée par les technologies informatiques - une très chouette société de roman, hiérarchisée, cynique, hédoniste, fétichiste, où se mêlent érotisme, passion ordinaire et sensualité perverse, beaux sentiments et manipulations meurtrières ! C'est une société vibrante d'opportunités pour les vainqueurs comme pour les vaincus. Pour tous, la vie est un jeu. A tout instant, en toutes circonstances, chacun se vit comme le concurrent ou comme l'instrument des autres, souvent les deux à la fois, dans la surenchère masturbatoire.

Vous trouvez l'odeur de la perversion trop forte ? Hélas, presque chaque jour, les titres des actualités nous présentent des échantillons de vilénies bien pires, les pulsions sauvages des individus dominants, l'arrogance experte des faux savants, la représentation grossière de nos désirs par la publicité, la mise en péril de populations pour des motifs égoïstes, l'exploitation lucrative de la nature humaine et des ressorts sociaux, etc. Comment nos sociétés virtuelles pourraient-elles éviter d'en être les creusets, les catalyseurs et les diffuseurs dans "la" société ?

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Le vrai scandale, c'est l'absence d'une loi commune des sociétés virtuelles.

(Note. Nous appelons sociétés virtuelles des composantes organisées de la société réelle sur le Web, comme le sont déjà en germe les réseaux sociaux et les groupwares de coordination de grands projets de travaux, mais à la différence d'univers imaginaires comme certains jeux vidéo, et à la différence de communautés Web simplement instrumentales comme les sites de discussion).

Nous n'allons pas brandir l'étendard des peureux rétrogrades et des opposants compulsifs aux chemins de fer, au téléphone, au Minitel, à Internet, etc. Dans notre discours, ce ne sont pas les innovations technologiques qui déterminent notre avenir, mais l'usage que nous en faisons pour nos évolutions personnelles et sociales.

Dans le cas des sociétés virtuelles, c'est l'évolution de nos modèles sociaux qui va s'accélérer et se démultiplier, s'imposer à tous à tout instant. Nous disons qu'il est grotesque de laisser cette évolution en mode automatique, que c'est un gâchis stupide !

En effet, en l'absence de loi commune, les sociétés virtuelles ouvrent tout notre univers mental au bouillonnement, à la réplication et à la mutation de nos caractères sociaux quasiment inchangés depuis le néolithique, tout en multipliant la puissance et la fréquence de leurs manifestations. C'est une exquise implosion de nos sociétés humaines historiques qui va se produire, naturellement et totalement dans toutes les dimensions sociales, avec un assentiment quasi général, du fait de la curiosité pour la nouveauté, de la magie des annonces, de la neutralité supposée des technologies par rapport aux catégories, croyances, etc. C'est un autre facteur qui entraînera l'irréversibilité : la tétanisation volontaire des individus par la multiplicité des sollicitations simultanées. (Note. La tétanie mentale sous une avalanche de sollicitations diverses même pas forcément incohérentes est un facteur de comportement suicidaire reconnu dans certains accidents ferroviaires imputés à l'"erreur humaine"; moins pudiquement, il s'agit d'un dépassement des capacités mentales du conducteur de train, qui a pris personnellement la décision la plus radicale pour le faire cesser; à l'opposé, nous parlons ici de tétanisation volontaire, peut-être faudrait-il dire autohypnose ?). On peut imaginer le stade ultime d'un tel monde unanime, celui d'automates humains hyper concentrés sur l'instant, mais futiles et primaires, dénués de conscience autonome, incapables d'imagination construite.

Les manipulations géantes du marketing marchand au travers d'Internet ne sont qu'un effet visible, parmi d'autres, de cette dynamique profonde lancée à toute allure sans contrôle. Bien plus suggestive de la puissance massive de cette dynamique, est la présence réduite aux habitudes machinales de nos contemporains dans les lieux publics, nous tous, absorbés dans des conversations à distance, au moyen d'engins minuscules dont personne autrefois n'aurait imaginé l'emprise proliférante. On peut en rire, on peut ridiculiser le vide convenu de certaines conversations, personne n'y échappe. On peut considérer les drogués des jeux sur Internet comme des anormaux, ils ne font néanmoins que manifester une pathologie relative dans un phénomène général. Notre cerveau humain n'est certainement pas conçu pour l'exercice que nous lui imposons dans notre utilisation des nouvelles technologies; l'ouverture permanente à de multiples sollicitations instantanées se fait aux dépens d'autres facultés.

Dans ces conditions, les improvisations libératrices par d'hypothétiques créateurs d'éthique n'auront jamais d'impact général ni permanent, même pas pour maintenir une illusion de variété dans l'imaginaire social; leurs créations seront intégrées, comme les créations des hackers dans un autre domaine, dans la méga programmation auto adaptative du système. Et les gros malins qui prétendent libérer quelques démons mineurs d'une manière inédite grâce aux nouvelles technologies, afin d'éduquer l'être humain ou de le prémunir d'autres maux bien pires, sont de grands naïfs, des illuminés ratatinés dans leur logique étriquée, des illusionnistes criminels contre l'humanité. Sur ce point, l'histoire factuelle des temps modernes est en accord avec la sagesse des siècles. (Note. Un exemple particulièrement édifiant est celui de l'économie libérale, à l'origine fondée par des moralistes selon leurs arbitrages d'époque).

Si les sociétés virtuelles nous emportent dans une régression catastrophique selon une pente naturelle, il n'y aura pas de maître sorcier ni de protection ultime pour nous en sortir, parce qu'il n'y aura plus d'ailleurs, plus d'autrement, pour aucun individu ni pour "la" société.

Il faut une puissance légitime et pérenne pour écarter la perspective de cet avenir minable, influencer immédiatement son processus naturel de réalisation. Il est évident que l'on n'agira pas sur ce processus par des interdits intangibles au nom du Bien et du Mal, ni même simplement au nom des droits de l'homme, dont les expressions historiques résonnent déjà étrangement. Il serait également dérisoire de proscrire telle ou telle possibilité technique supposée néfaste. En revanche, il est possible de maîtriser le processus par ses productions et dans ses modes d'action, en exprimant des exigences indépendantes de la mécanique interne du processus mais réalisables par cette même mécanique. Pour cela, nous avons seulement besoin d'un fondement éthique provisoire, traduit dans une pratique raisonnable, rien de plus.

L'idée de loi commune que nous proposons est la suivante :

  • que les finalités de toute société virtuelle doivent s'intégrer à des finalités d'intérêt général,
  • que toute société virtuelle doit, dans sa constitution et son fonctionnement, complètement refléter ses finalités propres et seulement celles-là.

Note. Les finalités, au sens de cette proposition, doivent être comprises comme de grands objectifs atteignables par des étapes définies et réalistes. A l'opposé, les discours d'intentions sur les "fins", les catalogues de "valeurs", l'exhibition de "solutions" aux défis d'actualité... devraient être considérés comme les expressions d'une volonté d'enfumage ou d'une incompétence crasse.

Mais alors :

  • qui définira nos "finalités d'intérêt général" applicables aux sociétés virtuelles, sur quelles bases, pour quelle durée de validité, avec quelle légitimité,
  • qui jugera qu'une finalité proposée pour une société virtuelle est dans l'intérêt général (du moment) ou non,
  • qui imposera la transparence des sociétés virtuelles et leur soumission à la loi commune,
  • qui vérifiera sur le fond la conformité des sociétés virtuelles à leurs propres finalités, à quelle fréquence ?

Tant mieux si ces questions vous semblent à présent de première importance !

Voyons sommairement la question du "qui". L'examen d'organismes établis dans le combat moral par des actions techniques fait apparaître, en regard des exigences de nos propositions pour les sociétés virtuelles, des éléments exemplaires mais aussi des carences béantes à méditer. En voici un échantillon représentatif : le Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme, les instituts de normalisation, les ONG de défense de la planète, les agences de sûreté nucléaire, les officines de notation financière, les points de contact nationaux des Principes de l'OCDE, les services spéciaux de sécurité informatique, en France le comité d'éthique.

Nous voyons bien qu'il est difficile, dans la société réelle et encore plus dans un monde en évolution galopante, d'exprimer un choix de finalités, d'organiser la légitimation de ce choix, d'adapter les moyens et la répartition des pouvoirs en vue de la réalisation des finalités. La confusion entre finalités, valeurs, mots d'ordre, moyens, compétences... est épouvantable. Mais on s'en occupe !

Or, il est incomparablement plus facile de donner des finalités et de les réaliser dans les cadres relativement étroits que sont ou seront les sociétés virtuelles. C'est justement là l'opportunité à ne pas manquer.

Pour conclure.

Ou bien nous laissons notre monde réel se projeter tel quel dans les sociétés virtuelles émergentes et à venir; nous laissons nos caractères humains génétiques et les logiques historiques de nos fondations sociales s'amplifier au travers des nouvelles technologies. De toute façon, comme nous avons déjà par ailleurs la certitude d'une catastrophe planétaire à venir du fait de l'action humaine, la perspective d'une régression sociale et individuelle de l'espèce humaine, massive et irréversible, peut paraître secondaire, et même favorable sous certains aspects.

Ou bien nous faisons un usage raisonnable des sociétés virtuelles, et peut-être ce bon usage nous permettra de faire évoluer notre monde réel pour le sauver de nos certitudes.