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mardi 14 avril 2015

Entre l'apprentissage et l'oubli, entre l'attention et l'automatisme

Ce billet relève de la littérature de gare en comparaison des ouvrages de référence en sociologie, philosophie, psychologie. Il est donc facile à lire, bien qu'il traite de sujets importants dans notre vie pratique. Notez bien une fois pour toutes que le titre du billet n'est PAS "Entre apprentissage et automatisme, entre attention et oubli" - parce que que là-dessus, tout a déjà été dit et écrit, quasiment sans aucun intérêt pour notre sujet. En revanche, les deux ouvrages dont les couvertures illustrent ce billet posent à notre avis les bonnes questions, nous les reprenons dans la perspective des propositions de réponses déjà apportées dans ce blog.

Si vous avez moins de 50 ans (à peu près un demi-siècle), que vous avez toujours vécu dans un pays "moderne", et que la "révolution numérique" vous semble une évidence quotidienne, vous allez probablement découvrir que ce billet vous parle de facultés mentales bien à vous mais dont vous n'avez nulle part entendu parler. Dites-vous que c'est peut-être gravement dommage parce que vous valez mieux que cela (pour paraphraser un message publicitaire bien connu). Je vais tenter de vous le prouver : pourquoi c'est grave et comment vous pouvez échapper à l'emprise de l'instant et des vérités que l'on vous injecte pour vous imposer l'interprétation de cet instant.

Dit autrement, en trois lignes. Actuellement, dans notre monde de civilisations humaines en explosion et sur notre planète qui se ratatine, on ne peut plus inventer l'avenir à partir du passé. On ne peut pas l’inventer non plus contre le passé : on ne saura pas faire. Face à ce constat brut, nous étouffons sous les vagues de baratins communicatifs et de daubes poétiques (il en faut mais pas que). Donc, c'est foutu et l’espèce humaine aura disparu dans 100 ans ? Pas forcément si on fait appel à nos facultés innées de création sociale en vue d'une solidarité citoyenne responsable. Ces facultés, il est plus que temps d'aller les trouver là où elles existent afin de les développer. Voir le titre du billet, merci.

Témoignages d'oubli

Moi dinosaure de l'informatique, j'ai connu les ordinateurs à bandes magnétiques, le chargement du système par ruban perforé, les logiciels en bacs de cartes, les panneaux d'affichage de l'instruction en cours d'exécution, etc. Je n'ajouterai rien aux nombreux témoignages d'autres dinosaures. Vrais ou faux. Quelle importance d'ailleurs, puisque toute cette technologie ancienne a disparu à jamais !

C'est évident en effet : les souvenirs et les expériences du passé ne nous servent à rien s'ils ne sont pas traduisibles, transposables pour notre avenir.

C'est bien pour cela que les commémorations, les livres de souvenirs, les évocations et romans historiques, les poésies nostalgiques, c'est zéro ou pas loin. Pire que zéro, s'ils prétendent ressusciter des souvenirs d'affects : amertumes ou joies obsolètes dans un monde qui change sans retour, emballant dans sa course notre environnement, nos façons de vivre et de penser. Pire encore, si ces reconstitutions édulcorées mutent en potions dopantes de nos affects du présent...

Cependant, il existe une faculté du cerveau humain qui est faite pour rendre notre passé utile à l'avenir : l'oubli.

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Il s'agit de l'oubli organisé, dont une variante bien connue nous permet d'enterrer les mauvaises choses et les accidents de la vie sous une forme symbolique, d'abord pour nous permettre de surmonter un passage difficile, ensuite pour garder en réserve un moyen de recréer ce qui aura été oublié, utilement (au sens le plus large) dans de nouvelles circonstances. Rassurez-vous, je ne vais pas vous bassiner avec une nouvelle discipline mentale et vous proposer des séances d'initiation dispensées par le nouvel institut dont je serais le directeur et l'ami intéressé des âmes de bonne volonté : il s'agit d'automatismes innés de l'espèce humaine. Mais, ces automatismes, on peut en être conscient ou pas, et cela peut faire toute la différence dans la vie sociale. Ne pas confondre automatique et inconscient, ce sera déjà un début.

Donc, mes témoignages sont des expériences d'oubli. Je ne doute pas qu'ils vous en évoqueront d'autres.

Témoignage 1. J'avais un peu plus de 20 ans dans les années 1970 quand j'ai décidé d'apprendre à taper à la machine à écrire. C'était l'époque des machines à écrire à chariot et frappe mécanique. On ne trouvait des machines à écrire électriques que dans les grandes organisations.

L'apprentissage m'a pris environ un mois, à raison de quelques dizaines de minutes par jour. J'ai suivi une méthode similaire à celles que l'on trouve actuellement pour apprendre à taper au clavier avec ses 10 doigts, sauf qu'il fallait vraiment frapper sec sur chaque touche pour que le marteau imprimeur fasse reporter un peu d'encre du ruban sur le papier... Et les fautes de frappe, il fallait soit les barrer en surcharge après retour en arrière soit utiliser un moyen physique de gommage pour pouvoir retaper par dessus et cela se voyait aussi.

Bref, à la fin, je tapais n'importe quel texte avec ponctuations et accentuations, avec ou sans chiffres, et je savais reconstituer mentalement la disposition des touches du clavier le soir avant de m'endormir.

Plus tard, j'ai du réapprendre à taper sur un clavier d'ordinateur. Non, le mot réapprendre n'est pas excessif : le toucher est complètement différent d'une machine mécanique, la clavier est plat, on n'a plus à régler la puissance de frappe selon la touche, c'est immensément perturbant au début, il faut réétudier chaque geste. Une semaine ou deux pour m'adapter et que cessent les courbatures...

Point à mettre de côté pour l'histoire des mentalités. A l'époque de mon apprentissage, une secrétaire de direction qui tapait une lettre ou un rapport pour le patron et qui faisait (rarement) une faute trouvait plus rapide de déchirer la page et de recommencer la frappe de mémoire jusqu'à l'emplacement de la faute. Question d'honneur, réflexe d'intransigeance ? Pas seulement, il y avait une justification pratique évidente à ce recommencement, dès lors qu'on se soumettait à un impératif de perfection de l'ouvrage. De nos jours, l'intolérance à l'imperfection du geste, la transformation d'un apprentissage pratique en capacité intégrée, existent certainement dans certains métiers d'artiste ou d'artisan et chez certains professionnels indépendants. Des boulots pas bien considérés en termes de rémunération, en tous cas, à part quelques vedettes.

Et voici enfin mon témoignage d'oubli (évidemment, pour oublier, il fallait d'abord quelque chose à oublier, d'où l'exposé préalable d'une longueur complaisante). Je tape toujours avec mes dix doigts, mais je suis devenu incapable de reconstituer mentalement la disposition des touches du clavier. Pire : si je tente de réfléchir à cette disposition, je deviens maladroit ! Je dois donc admettre que mon apprentissage s'est transformé en une capacité pratique qui ne fait plus appel à la raison, peut-être même plus à ce qu'on appelle la conscience, mais à un niveau d'attention certainement, bien que je puisse en même temps entretenir une conversation banale.

Témoignage 2. Tout au long des années de mes carrières dans diverses professions, organisations, environnements, statuts, je retournais assez régulièrement vers mes livres de cours de matières scientifiques des classes dites terminales (juste avant le baccalauréat). En ouvrant n'importe quelle page, je comprenais le contenu instantanément, même si je ne retrouvais pas dans quels termes précis je les avais autrefois étudiés. Et je me disais que ce n'était pas la peine de m'y remettre, c'était toujours là en mémoire. De toute façon, cette culture générale ne me servait à rien dans mes diverses existences professionnelles ni ailleurs (ceci dit sans jugement de valeur absolue sur la pertinence de cette culture générale, sans doute très utile dans d'autres professions que les miennes).

Et puis, il s'est fait que je n"ai plus ouvert ces livres pendant quelque temps, une bonne dizaine d'années.

Et, un jour, j'ai constaté que ces livres ne me disaient plus rien, comme s'ils m'étaient devenus complètement étrangers, à part vaguement leur aspect physique, la disposition des contenus dans les pages, la typographie, quelques images, et encore, sans lien entre tout cela.

Pire, ces bouquins me rebutent à présent, au point qu'ils sont devenus des sources de douleur, rejetées dans un tiroir musée personnel. Leur destin est tout tracé vers la poubelle au premier grand nettoyage ou déménagement à venir. Frustration et dépit. Mon niveau instantané de détresse lorsque je rouvre un ancien manuel est sans doute équivalent à celui des gens constatant qu'ils ne savent plus lire, après avoir vécu pendant des années sans aucune lecture à part celle des questionnaires officiels et des publicités au bord des routes.

Cependant, je me crois encore capable de réétudier les matières dont traitent ces vieux manuels scientifiques, à condition de repartir d'autres bases. J'ai fait l'essai de plusieurs cours sur MOOC (Massive Open On Line Courses). Avec une impression bizarre : les détails techniques m’ennuient; en revanche, la logique de progression du cours en ligne et la démarche qui justifie les recommandations d'usage de telle ou telle technique me sont curieusement familières. Bien que cette "philosophie" autour du savoir technique ne m’ait jamais été consciente auparavant et bien que toute cette matière ne m'ait jamais servi à rien dans mon existence professionnelle...

Troisième point à mettre de côté pour caractériser un phénomène d'oubli. L'oubli de ce qu'on a appris peut être massif et brutal si on ne le met pas en oeuvre pendant un temps (plusieurs années).

Quatrième point à mettre de côté pour caractériser une faculté de réveil. La matière oubliée peut disparaître intégralement dans la forme où elle a été apprise. Conjecture : elle est cependant remplacée (temporairement ?) par une capacité à réapprendre une matière équivalente ou similaire selon une démarche logique conforme à l'esprit du temps présent. Prolongement de la conjecture : la persistance d'une faculté de réveil "dans la logique du temps présent" dépend de la continuité d'emploi de disciplines "similaires" à celles qui sont oubliées. Il s’agit d’un réveil, pas d’une récupération telle quelle.

Cela nous dit quoi maintenant ?

Bon, mes témoignages de vieux petit bonhomme vous énervent ? Ils sont pourtant faciles à transposer dans un contexte contemporain. Le contraire serait étonnant, non ? Apprentissage de la circulation en ville sur une planche à roulettes, apprentissage de la frappe des SMS sur un smartphone avec les deux pouces, disparition du calcul numérique à l'école - maintenant, la multiplication et la division, la racine carrée a disparu depuis longtemps - au profit de quoi au fait ?

Qu'est-ce qui définit nos capacités d'apprentissage dans nos vies après l'école ? Comment pourrait-on imaginer un progrès de ces capacités ?

Ah bon, ce n'est pas une question importante, l’apprentissage après l’école ? Qu'est-ce que c'est un être humain, alors, et comment expliquer l’évolution des sociétés humaines depuis le début de l’humanité ?...

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J'en remets une couche par une anecdote. Au début des années 1970, la marque HP a fait un tabac auprès des ingénieurs et scientifiques en vendant des calculettes en notation polonaise inversée. Cela voulait dire qu'il fallait pour une addition, d'abord taper le signe + puis les nombres à additionner - en langage savant : l'opérateur avant les opérandes. A la même époque, les étudiants qui prolongeaient leurs études par une spécialisation en informatique échappaient rarement à l'exercice de création d'un algorithme de conversion de toute expression numérique parenthèsée vers une expression équivalente en notation polonaise inversée. Parce que cette transformation se fait à l'intérieur de tout ordinateur, notamment par les logiciels tels que les interpréteurs et compilateurs. Autrement dit, les heureux possesseurs de calculettes HP du début des années 1970 apprenaient volontairement à calculer directement comme l'exécuteur basique à l'intérieur d'un ordinateur... Pauvres victimes enthousiastes d'une arnaque ? Non, pour eux, c'était un jeu stimulant par l'apprentissage d'une méthode différente, fascinante forcément parce qu'elle avait l'efficacité d'un automate universel...

Vous voyez où je veux en venir ? La société des singes intelligents qui jouent à se prendre pour des automates, c'est bon pour le marketing et pour garantir l'exercice tranquille du pouvoir par des castes de dominants. Mais, sur une planète qui s'auto bousille à grande vitesse du fait de nos activités amusantes et contraintes indistinctement, il est dramatiquement dangereux d'en rester à ce niveau d'invention sociale. Il est tragique d'avoir oublié la capacité de création sociale au profit de quelques doctrines millénaristes. Dans notre scénario d'actualité courante, quelqu'un, un jour prochain, enfin, fera une thèse pour déterminer la date de cet oubli dans l’histoire de l’humanité, et il y aura un grand débat à propos de cette date. Ce sera un net progrès, n'est-ce pas ? Et il faudra encore un siècle avant que l'on passe à la pratique en réinventant le Web comme espace de création sociale ?

C'est à partir de l'ensemble de nos facultés sociales et de nos possibilités techniques qu'il faut inventer l'avenir, pas sur les facultés à la mode du monde d'hier, encore moins sur les mirages d'aujourd’hui, inspirés de doctrines figées, alimentés par des enthousiasmes séculaires.

In memoriam de l'avenir à inventer

Il y aurait tant à écrire sur les potentialités humaines à valoriser dans le domaine de la création sociale. Il est plus que temps, a minima pour dégager le Web des emprises de la démagogie et des propagandes.

Les quelques points cités dans ce billet font partie (avec d'autres) des clés de notre avenir individuel en tant que citoyens planétaires, par l’activation de facultés conscientes d'apprentissage social.

Car la mémoire collective, autre nom du conditionnement social, n'est pas seulement une communauté de mémoire des contenus, des sensations, des contextes, c'est la faculté de mémorisation commune dont dispose chacun de nous. La capacité de mémorisation collective est une commune faculté humaine qui nous fabrique à chacun notre mémoire collective, au travers d'un apprentissage commun des signes et des cadences, d'un dressage commun aux conventions du dialogue et de l'expression dans une langue, dans les communautés sociales qui nous abritent et que nous entretenons. Cette faculté de mémorisation collective est à peine reconnue, pas théorisée, pas identifiée comme facteur historique d'inertie grégaire alors qu'il est urgent, à notre époque, de la réveiller et d'en user comme faculté vivante. En vue d'une citoyenneté planétaire et d'une forme de convivialité responsable.

Dans le billet chronologiquement précédent, il est question d'arrivistes qui se jouent des cadres sociaux. Il est bien évident que la plus grande partie de nos interactions sociales relève des automatismes appris. Considérons cela comme une opportunité plutôt que comme une tare. Utilisons l'arriviste comme révélateur, ni repoussoir ni magicien. Devenons tous des arrivistes de la convivialité.

D'ici là, libre à nous d'éprouver la délectation de la madeleine de Proust, l'envoûtement des "Je me souviens", l'excitation du dernier ouvrage "scientifique" sur la découverte des immensités galactiques ou des capacités mirifiques du cerveau humain. Mais maintenant comme jamais, avec le rétrécissement de la planète fertile et habitable, l'emportement de nos civilisations qui changent à toute allure, le conditionnel passé n'est d'aucun présent, encore moins d'avenir. Les affects et sensations de nos enfances ne peuvent définitivement plus être reproduits, pas même en imagination. La Grande Culture littérale est une pure distraction spéculative, un luxe de faussaires pour faux sages qui veulent ignorer que la vie s'en va.

L'héritage de nos anciens, c'est bien plus que cette culture-là, ou alors on est très mal et ils ont vécu vraiment pour rien.

mercredi 24 octobre 2012

Arriviste ? Bidon, oui !

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Il semble que l'arrivisme soit passé de mode, du moins dans sa version dopée, surmultipliée, hyperactive et tapageuse.

C'est une autre sorte de personnages que l'ouvrage de Corinne Maier "Petit manuel du parfait arriviste" (Flammarion, 2012) nous décrit. Si gentiment que beaucoup pourront s'y reconnaître sans douleur excessive.

Justement, n'y-a-t-il pas erreur sur la cible ? Le "parfait arriviste" de Corinne Maier se caractérise plutôt comme un conformiste profiteur qu'un assassin calculateur. Plutôt comme un parasite adroit qu'un gagneur impitoyable. Au final, cet arriviste est un être ordinaire, substituable à un autre semblable, même sa famille, sa maison, ses façons de vivre et de penser. Il s'est fondu dans la foule des petits malins besogneux des villes et des banlieues. Rastignac a muté en Séraphin Lampion. L'arrivisme est devenu un phénomène de masse. En analysant froidement le comportement du "parfait arriviste", on constate qu'il cherche d'abord à se protéger, comme s'il y avait encore quelqu'un à l'intérieur.

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On retrouve notre contemporain, familier des grandes organisations, déjà si bien observé dans Bonjour Paresse (Editions Michalon, 2004).

Même comme arriviste, il est bidon.

Le Manuel du parfait arriviste apporte un élément de preuve a contrario qu'il y aurait grand intérêt dans nos sociétés à promouvoir une forme constructive et commune d'arrivisme, dans laquelle chacun chercherait à exploiter les autres dans ce qu'ils ont de meilleur, au point que chacun ne pourrait espérer réussir sans servir les autres en vue de leurs propres avancements, donc pas seulement en "renvoyant l'ascenseur" aux seuls semblables que l'on cherche à se ménager, mais en agissant comme intermédiaire intelligent entre les autres. Cet arrivisme universel ne peut plus se réduire à une discipline d'ascension sociale individuelle (sauf cas pathologique), son ambition est bien plus vaste, c'est une manière de vivre en société pour le développement continu de la valeur humaine. Par définition, l'arriviste constructif est un être social dont la fréquentation profite à tous, multidimensionnel, polymorphe, avide de compétence. Chacun est l'arriviste de l'autre dans une société naturellement transactionnelle...

Ici, attention aux confusions. Comme un livre ne suffirait pas à les dissiper, résumons. Un arrivisme constructif universel est à l'opposé d'une renaissance morale, d'une doctrine rafistolée du mérite individuel, d'une extension conceptuelle de l'économie. L'arriviste véritable échappe forcément à tout cela. On ne la lui fait pas. Sinon, il est mort. Dans une société matérialiste, il peut survivre comme une sorte d'artiste faussaire, vacciné contre la flatterie et les honneurs, nullement impressionné par les apparences rigoureuses des transactions monétaires. Dans une société de castes, c'est un révolutionnaire actif et persévérant. On ne dira jamais assez le mal qu'ont fait à l'humanité certaines interprétations "darwiniennes" des évolutions sociales; les livres de Corinne Maier en traduisent le ridicule et la vacuité dans leur domaine. Comme mythe fondateur, celui de l'homme universel est préférable, il oblige à distinguer le siècle des Lumières de celui de Louis XIV - une prise de conscience pour beaucoup, car la réalité demeure que nous en sommes encore bien en deçà dans de nombreux pays et que la réaction est puissante dans les autres, voir l'actualité du monde.

En pratique, pour développer un arrivisme constructif, il n'est nul besoin de nouvelles tables morales, ni d'un code éthique adapté, ni d'une découverte psy, ni d'un marché de la valeur humaine (horreur ! Pourtant, cette monstruosité-là ne serait pas une innovation historique). Pire, ces créations zombies nous replongeraient assurément dans plusieurs décennies de ténèbres. En revanche, il est indispensable de créer une nouvelle étiquette sociale adaptée au développement de l'arrivisme universel, et cette création-là est une véritable innovation sociale, qu'il sera plus facile de faire émerger sur un Web social que dans la vraie vie. Voir nos propositions dans les billets précédents de ce blog, merci.

lundi 3 septembre 2012

Pour un Web de la conversation à objectif (4)

Ce billet est consacré à l'illustration des principes proposés dans quelques cas d'utilisation (voir les autres billets du même titre).

Prenons d'abord le cas d'une conversation dont l'objectif est d'échanger des expériences, plus exactement des récits d'expériences personnelles. On peut imaginer que préalablement à la conversation proprement dite, chaque participant développe un site de présentation de son expérience selon une structure convenue, dont les éléments seront les thèmes de la conversation. On peut imaginer que les interactions entre participants porteront principalement sur des demandes de précision, suite par exemple au constat que certains thèmes auront "mieux" détaillés que d'autres. Rien ne s'oppose à ce que plusieurs interactions se déroulent en parallèle dans le temps (au contraire par exemple d'une conversation de recherche en commun de la résolution d'un problème bien cadré). On peut aussi imaginer que l'on en profite pour constituer un catalogue commun des expériences des uns et des autres, offrant un moyen d'accès plus direct qu'un moteur de recherche généraliste; alors les entrées de ce catalogue, les mots clés associés, seront proposées par les participants au fur et à mesure de leur progression.

Prenons maintenant le cas de l'élaboration d'un contrat d'entretien d'un moyen technique (camion, éolienne, générateur, ...), à partir d'un cadre convenu donnant la suite des thèmes de la conversation, ou même à partir d'un projet à critiquer, qui sera lui aussi au préalable découpé en thèmes. Dans ce cas, le niveau de parallèlisme de la conversation doit en pratique être convenu pour correspondre à des groupes de thèmes et de participants (évidemment, un participant donné pourra contribuer à plusieurs groupes de thèmes). Dans chaque sous-conversation ainsi constituée, les interventions seront en revanche linéarisées comme dans un forum à un seul fil de discussion par ordre de datation (si les participants sont répartis sur plusieurs fuseaux horaires, cela implique de dater en GMT). La grande différence avec un forum classique, c'est la visualisation et la facilité de référence aux propositions dans l'oeuvre commune en constitution (ici, le nouveau contrat).

On conviendra que les règles de politesse et de cheminement des conversations puissent être fortement particulières aux divers cas évoqués.

Cependant, plutôt que de figer un fatras de règles a priori (ne pas oublier qu'on pourra les proposer encore au cours de la conversation), il est important de s'accorder au départ sur l'état d'esprit d'une conversation à objectif sous étiquette. L’histoire et la littérature nous ont suffisamment décrit les limites et les ravages des approches fondées sur la promotion des personnalités, des personnages, des pouvoirs, des valeurs absolues, des rêves et des raisons, encore exprimés dans tant de discours et d’attitudes. La conversation à objectif sous étiquette nous offre précisément un cadre pour s'en affranchir. Le modèle de l'arriviste sympathique (c'est à dire le contraire de l'arriviste rivalitaire qui cherche seulement à "tuer" les autres) représente une forte recommandation, presque une contrainte naturelle. En rapport avec la représentation des participants à 4 niveaux mentaux, l’arriviste sympathique évite d'indisposer ses interlocuteurs (pas de choc au niveau 4 des jardins secrets) tout les faisant s'exprimer prioritairement aux niveaux des projets pour surmonter le filtre des traits culturels. Mais il ne pourra probablement pas parvenir à un accord sans une convergence même très partielle au niveau des construits mentaux du niveau 3. Tout l'art de l'arriviste sympathique est là, dans ce minimalisme de la convergence recherchée. Evidemment, ce sera plus ou moins sportif selon le contexte, mais nettement plus facile si tous les participants adoptent la même attitude.
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NB. Les émoticones, véhicules des états d'âme dans la simulation d'une crise d'hystérie euphorique, ne sont évidemment pas proscrits dans les contenus des interventions. Mais, sont-ils adaptés à l'état d'esprit de l'arriviste sympathique tel que nous l'avons défini, ou plutôt ne trahissent-ils pas une forme de manipulation ? Cela peut dépendre du contexte.

samedi 1 septembre 2012

Pour un Web de la conversation à objectif (3)

En complément des deux billets précédents sous le même titre, voici quelques remarques destinées à faciliter la compréhension de nos propositions et à en confirmer l'intérêt, même à notre époque de communication.

L'ébauche d'étiquette-mère présentée dans le deuxième billet est spécifiquement destinée à faciliter l'établissement de relations constructives entre des personnes de cultures et de langues différentes. L'instrumentation à base de couleurs de jeux de carte, de panneaux de signalisation routière, de caractères spéciaux courants en informatique... n'est évidemment pas fortuite. Par ailleurs, le principe et l'instrumentation de l'étiquette sont conçus pour qu'un automate de traduction automatique soit performant.

Dans les interactions d'une conversation à objectif sous étiquette, les comportements des participants deviennent objectivement observables. Il devient plus facile de se comprendre, notamment du fait que les comportements "pathologiques" des participants relativement aux autres leur apparaissent nettement, aux uns et aux autres. Concernant les pathologies nocives au déroulement de la conversation elle-même, il est possible d'établir des règles de politesse et de cheminement permettant de les réduire, parce que tous les participants peuvent s'accorder a priori sur de telles règles. Par exemple : limitation à l'intérieur d'une tranche temporelle du nombre de références à une personne, un thème ou une proposition afin d'éviter les effets de harcèlement ou d'avalanche; limitation d'utilisation des couleurs majeures par chaque participant, afin d'éviter les montées aux extrèmes, etc.

Il serait amusant d'analyser les débats télévisés ou radiophoniques, en particulier les confrontations entre représentants de tendances politiques opposées, en les redéroulant artificiellement dans un cadre de conversation à objectif sous une étiquette générique proche de l'étiquette-mère proposée au billet (2). L'exercice révèlera certainement quelques pathologies grossières, aussi bien dans la définition de l'étiquette que dans le déroulement du débat. A la décharge des organisateurs, d'un point de vue purement technique, l'objectif de ces débats n'est jamais d'atteindre une position commune sur quoi que ce soit, mais de valoriser les protagonistes et les animateurs selon des critères d'effet médiatique. Autrement dit, ce sont des exercices de style presqu'entièrement au deuxième degré, à l'opposé des conversations à objectif au premier degré au sens où nous l'entendons dans le billet (1).

A titre de détente au troisième degré, posons-nous la question de l'intérêt relatif des ouvrages suivants en regard de nos propositions. Nous nous permettons de recommander le premier, il dit beaucoup en quinze pages.

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Comment discerner qu'une conversation à objectif reste au premier degré ? C'est impossible, aucun système ni aucune personne ne peut contrôler le sens des contenus échangés dans une conversation. En revanche, la convention d'un objectif commun et d'une étiquette d'interaction imposent un cadre de convergence peu propice à la poursuite d'exercices d'acrobatie mentale. A l'extrême, si les participants se mettaient d'accord sur une parodie d'objectif et d'étiquette, leur brillante communauté virtuelle ressemblerait tellement à une quelconque vraie société, que leur projet de moquerie se viderait de lui-même.

Quel peut-être le bon état d'esprit d'un protagoniste dans une conversation à objectif sous étiquette ? Nous avons fait allusion passagèrement à un profil de diplomate. A la réflexion, ce n'est pas le meilleur choix, malgré le prestige qui lui est attaché. En effet, le comportement du diplomate est alourdi de rituels de connivence élitiste et de maneuvres de convergence. Au contraire, notre bon participant ne cherche ni à assimiler les autres ni à s’assimiler aux autres. A l’inverse du diplomate, son intérêt bien compris est de renforcer chacun de ses correspondants dans sa particularité et son génie, et d’autant plus si la particularité et le génie de ces correspondants dépassent ses propres facultés, car il se nourrit des différences et l'étiquettte lui permet de se servir de l’opposition éventuelle. De plus, au contraire du diplomate qui fait excuser ses maladresses au prétexte de sa bonne motivation, le bon participant ne devrait jamais présenter ses motivations personnelles autrement qu'en conséquence de l'objectif commun. Le bon participant est une sorte d'arriviste intelligent pratiquant naturellement la réciprocité d'intérêt général.

C'est aussi pourquoi la modélisation générique du participant à quatre niveaux, même particularisée dans un contexte donné, doit rester générique, au sens où les contenus restent propres à chaque individu à chaque niveau, et inconnus des autres participants. Il est fondamental que le "quant à soi" de chaque participant ne soit jamais publié, mais qu'il puisse être exprimé par chaque participant en tant que de besoin et compris en tant que tel par les autres. En revanche, si le type de conversation et l'objectif imposent la connaissance partagée d'informations individuelles, dans la phase d'élaboration de l'étiquette, on pourra cataloguer ces éléments de "trésors" individuels strictement sélectionnés comme des thèmes de discussion mis en commun. Le modèle générique du participant ne prétend pas représenter l'être humain dans son intégralité, c'est seulement un instrument d'explicitation du comportement individuel dans une conversation à objectif. Cependant, même ainsi, par rapport à une interprétation mécaniste, il s'agit d'un anti-modèle, puisqu'il ne suppose aucune cohérence logique des contenus individuels des différents niveaux ni même à l'intérieur d'un niveau donné (sauf le niveau 2 des projets rationnels), à l'instant ni en évolution dans le temps. D'ailleurs selon quelle logique, ou plutôt selon quel système de valeurs pourrait-on en juger ?

Pour conclure. Sur ce blog, nous appelons à la création de sociétés virtuelles. Nous espérons que notre travail en aura rapproché la réalisation.