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dimanche 19 janvier 2014

Formidables moutons électriques

Sur la prairie verte, les moutons semblent brouter paisiblement mais en réalité, ils sont en pleine activité. Chacun d’eux porte un casque super techno, un casque à électrodes avec une visière transparente devant les yeux, pour communiquer avec les autres et surfer sur le Web. Le dispositif se commande par la pensée. Les sites Web viennent s'afficher sur la visière, en superposition de la vue réelle sur le gazon.

Le site Web favori de chaque mouton, c'est son propre site Mirex, le site miroir de sa vie. Chaque mouton le construit lui-même jour après jour en racontant son expérience. Gooplosoft lui fournit gratuitement un modèle personnalisé de Mirex en échange de son pedigree et de quelques droits de regard sur le contenu. Au fur et à mesure du remplissage du Mirex, Gooplosoft adresse à l’auteur des conseils personnalisés. Et Gooplosoft invite régulièrement les auteurs à communiquer entre eux à propos des sujets d'intérêt commun que Gooplosoft a détectés dans leurs profils actualisés heure par heure.

C'est l'occasion de rencontres passionnantes, tout en broutant !

Mouteouteki_1.jpg Mais, en plus, les moutons sont malicieux, ils adorent jouer au TéouTéki. C’est un jeu à distance entre deux moutons sur le Web. Le premier mouton peut apercevoir son interlocuteur sur la prairie mais il s'amuse à prétendre qu'il est ailleurs et quelqu'un d'autre, par exemple à Calcutta un trader spécialisé sur le marché des grains, en même temps qu’il interroge le Web pour se documenter à toute allure sur ce qu'il est censé dire et sur les informations nécessaires pour comprendre son interlocuteur, qui se fait passer pour un autre trader à l'autre bout du monde et rigole en lui tournant le dos. Les onglets des sites Web consultés viennent se superposer et se bousculer sur les visières des deux moutons pendant leur partie de TéouTéki et, même de loin, les observateurs s’émerveillent du jeu des couleurs et des lumières sur les écrans des protagonistes. Certains de ces observateurs ont développé une capacité de mémorisation prodigieuse des séries de couleurs et savent en déduire sur quels marchés locaux les traders sont en train d'opérer. L'enjeu est de taille car il s’agit de saisir le vent des affaires et de réaliser des opérations juteuses !

Mais ce qui motive chaque mouton au plus profond de lui-même, c'est le projet d'intégrer le groupe des Champions, ceux qui sont reconnus pour la valeur de leur site personnel Mirex sur le grand tableau de cotation mis à jour en temps réel par Gooplosoft. Pour aider les moutons dans leur quête personnelle, Gooplosoft a créé des académies sur le Web. On y apprend comment organiser les thèmes d'un Mirex, comment le faire référencer par d'autres Mirex, comment développer un contenu personnel attractif, comment exprimer ses préférences et ses dégoûts, etc. Les exercices n'exigent que trois capacités intellectuelles : reconnaître une séquence-modèle à l'intérieur d'un ensemble, recopier une séquence-modèle, substituer une séquence-modèle à une autre. Et rien qu'à partir de ces capacités élémentaires convenablement mises en application, on peut devenir un Champion ! Miracle de l’intelligence collective et de la technologie !

Mouteouteki_2.jpg Il y a tout de même une difficulté pour devenir un Champion. C'est que le site Mirex doit être rédigé en respectant l'orthographe et la grammaire classiques. Or, la langue courante des moutons est une langue véhiculaire destinée à la communication instantanée en fonction des grands titres d'actualité, des émotions à la mode, des réclames publicitaires du moment... bref, la langue d’expression courante des moutons a évolué dans le temps très loin de ses racines classiques. Heureusement, Gooplosoft a conçu un traducteur automatique presque parfait. « Deux mains j'essuie en va qu’ence» est automatiquement traduit par "demain, je suis en vacances" en langue classique. Les moutons trouvent que les traductions de Gooplosoft sont poétiques. Pour eux, cette étrangeté est une source d’émerveillement : plus c'est beau, plus on a du mal à se relire.

Gooplosoft organise un concours permanent du site Mirex du jour. Ce concours récompense une contribution remarquable, par exemple un reportage sur un événement spectaculaire dans l’évolution des cours des matières premières, une suggestion pertinente, une critique percutante, un alexandrin éternel, une révélation croustillante. Officiellement, le critère de sélection du gagnant est chaque jour totalement différent de celui de la veille, de manière à ce que tout le monde ait sa chance, mais certains moutons prétendent avoir découvert une logique de transition d’un jour à l’autre. Le gagnant est annoncé le matin. Il a le droit d'aller brouter partout pendant la journée, y compris s'il doit pousser de côté d'autres moutons pour brouter à leur place. Pour les perdants, il est flatteur de découvrir que leur herbe est meilleure que celle des gagnants, même si certains gagnants abusent et forcent les perdants à la diète.

Justement, Gooplosoft vient d’ouvrir une plate forme de débats en préparation d’un referendum sur la proposition « débranchons les coupables d’abus» ; les débats sont très bien organisés ; on peut exprimer son soutien ou son opposition à diverses motions sur le pourquoi et le comment ; les sites Mirex débordent de développements explicatifs où chacun développe sa position personnelle en regard de celles des autres, en fonction de son propre parcours de vie. Le vote de chacun sera vraiment représentatif de la conscience collective en pleine connaissance des causes et des conséquences.

Le soir, les moutons électriques rentrent à la bergerie pour se recharger. Le courant provient d'une centrale verte, une centrale qui brûle de l'herbe et alimente le Web.

Toutes les enquêtes démontrent que les moutons électriques sont persuadés de vivre une expérience formidable dans une société consacrée au libre développement de leurs personnalités et de leurs projets personnels dans une saine émulation des compétences, chacun dans l’unanimité de son petit moi objectif dans le progrès général de leur société démocratique.

Comment pourrait-il en être autrement ?

Notes

Les trois capacités élémentaires des moutons électriques : repérer une séquence-modèle dans un ensemble, recopier une séquence-modèle, substituer une séquence-modèle à une autre, sont une extrapolation littéraire des fonctions constitutives d’une machine de Turing.

Comme son nom l’indique, la machine de Turing est une invention du mathématicien Alan Turing (1912-1954), l’un des fondateurs de l’informatique, par ailleurs célèbre pour avoir contribué à décoder pendant la guerre de 39-45 le cryptage des messages entre l’état-major allemand et les unités distantes.

La machine de Turing est définie par son inventeur comme une abstraction mathématique. Elle est utilisée comme référence théorique pour déterminer le niveau de complexité des questions et problèmes mathématiques, y compris ceux dont on ne connaît pas de solution, en regard de leur potentiel de résolution par un ordinateur.

Les capacités très élémentaires en apparence de la machine de Turing ne doivent donc pas être prises à la légère : on n’a pas encore su concevoir un type de machine plus « intelligente ».

Si vous trouvez que le paragraphe sur la perte du langage et la traduction automatique est tiré par les cheveux, allez donc faire un tour dans un pays insulaire d'extrême Orient où le smartphone permet d'envoyer des messages traduits automatiquement en langage littéraire; tout le monde peut écrire un roman !

Le texte de ce billet est un extrait adapté de l’ouvrage de référence "La transmission des compétences à l’ère numérique" que vous pouvez télécharger ici.
Vous allez probablement prendre un sacré choc, mais les billets de ce blog peuvent vous aider à le supporter.

lundi 19 novembre 2012

Science-fiction, mystique et romance

La science-fiction s'insinue de plus en plus dans la littérature et le cinéma. Les gadgets des maîtres espions extrapolent les recherches militaires de pointe (avec de plus en plus de peine d'ailleurs). Les évocations de passés imaginaires, même s'ils sont peuplés de sorciers et de vampires poussièreux, se prêtent aux révélations de destinées galactiques. Les épopées pseudo religieuses et les libres spéculations d'auteurs célèbres réinterprètent les musiques de l'univers... Et parfois même le roman le plus réaliste, le mélo le plus fangeux, nous balance, au détour d'un dialogue graveleux, sa petite chanson prémonitoire d'une transformation prodigieuse quoique nullement miraculeuse. Les songes des chamanes et les flashs des drogués rejoignent les délires scientistes.

De fait, la science-fiction est devenue une forme majeure de la poésie et de la pensée contestataire. On peut y voir un reflet de notre difficulté à supporter cette époque : la certitude de catastrophes humaines planétaires dans les 50 ans à venir, le souvenir pitoyable de nos ancêtres qui se sont tant battus et ont tant peiné au nom de valeurs qui n'ont plus cours, le maintien sous autohypnose des populations... Nous avons besoin de finalités accessibles à notre imaginaire, et d'un sens de nos vies vers ces finalités. Nous avons aussi besoin, c'est plus récent sous cette formulation, de la croyance dans l'harmonie de nos finalités avec l'univers que nous habitons, et d'un apprivoisement de nos créations mécaniques logicielles dans cet univers - autrement dit, pour faire savant, nous revendiquons une certaine "maîtrise de la complexité", et peut-être un jour serons-nous enfin prêts à payer de nos personnes pour l'atteindre. La science-fiction nous offre précisément tout cela.

En retour de sa reconnaissance nouvellement acquise et de la diffusion de ses thèmes à l'intérieur des autres genres, la science-fiction est menacée par l'opportunisme marchand. Des oeuvres massives sont conçues à partir de croisements calculés des thèmes porteurs qui font vendre. Des volumes sont produits par des professionnels qui, à une autre époque, nous auraient abreuvés de romans populaires, de livrets d'opéra, de tragédies, selon la mode du moment. C'est dans la nature des choses. Ainsi, la science-fiction marchande s'écarte de ses origines poètiques, jusqu'à se réduire dans certaines productions à une technique de décor, l'analogue littéraire des effets spéciaux au cinéma. Bref, elle tend à devenir un produit dérivé valorisant, dans le vacarme médiatique programmé par nos maîtres manipulateurs. La mauvaise science-fiction est ainsi devenue l'alibi des faux penseurs, non seulement dévoreuse de notre temps libre, mais porteuse des présuppositions abrutissantes de notre époque, sous d'allèchantes couvertures, pour notre distraction confortable sur thèmes rebattus à l'intérieur d'imaginaires sur étagères.

A l'opposé, la bonne science-fiction ne se prive pas de nous éblouir, mais elle le fait par nature, non par finalité, car sa vocation est de déranger nos certitudes, de nous inviter à étendre le champ du possible.

Nous avons déjà dans ce blog abordé la question de "l'homme contre la machine" - dans le billet Dick, l'homme, le robot -, thème récurrent et fausse question de la science-fiction de pacotille (et de la pseudo science), que les grands auteurs, dont Ph. K. Dick, ont su dépasser et ridiculiser.

Poursuivons la critique de la science-fiction contemporaine, et voyons sur un exemple comment elle peut servir à véhiculer des certitudes débilitantes, par une sorte de choc en retour du roman "populaire" qu'elle a envahi.
caprica_dvd.jpg

La série Caprica (Universal Studios, disponible en DVD) est un cas typique. De notre point de vue, cette série contient du bon et du moins bon. Nous en proposons une analyse originale

Présentation résumée de la série Caprica
Caprica est une préquelle de la série Battlestar Galactica (version 2003, Universal Studios), dont elle tente d'expliquer l'univers de départ et en particulier la révolte des cylons, créatures artificielles dont certaines ont l'apparence et le comportement humains.
Disons en passant que Battlestar Galactica est à juste titre une célèbre oeuvre cinématographique de science-fiction, dont l'intérêt dépasse largement la relation d'un affrontement épique.

Revenons à Caprica. Au début, les cylons n'existent pas encore. On voit seulement quelques robots mécaniques capables de fonctions gadgets programmées. La série se déroule dans le monde rétro-futuriste d'une autre galaxie, et relate les événements qui conduisent à la création de robots autonomes à partir d'une transplantation d'esprit humain digitalisé. Ces événements sont liés à l'histoire de deux familles, ce qui fait de la série Caprica une saga familiale sur fond de science-fiction. On y retrouve donc des ressorts d'oeuvres littéraires fleuves du genre, dont la série Fondation d'Issac Asimov, Endymion-Hyperion de Dan Simmons, etc.

L'état des extrapolations techniques au début de la série Caprica
Il s'agit du niveau d'anticipation par simple extrapolation du progrès des techniques par rapport à notre situation présente.

  • Les programmeurs d'ordinateurs utilisent des sortes de tablettes tactiles où ils font défiler spectaculairement des signes représentant sans doute des logiciels (est-ce une interprétation libre de ce qu'on appelle la programmation par objets, ce n'est pas évident)
  • Le perfectionnement de robots tueurs est un programme de recherche financé par le gouvernement, provoquant une concurrence féroce entre deux sociétés du complexe militaro industriel
  • Un jeu animé par des ordinateurs en réseau permet aux joueurs de projeter leurs désirs dans un monde virtuel qu'ils peuvent adapter à leur convenance par groupes d'affinité (règles du jeu, environnement, etc)
  • Ce monde virtuel est accessible de n'importe où au moyen d'un serre tête hypnotiseur appelé "holoband"
  • Les avatars des joueurs dans le monde virtuel sont reconnaissables; c'est un monde virtuel où l'on se retrouve.

Au total, le monde virtuel de Caprica est un croisement entre un réseau social et un MMPORG (jeu massivement parallèle). Et globalement, on constate que le niveau d'anticipation, au début de la série Caprica, est relativement bas.

Les anticipations originales de la série Caprica
Voici maintenant ce qui fait de Caprica une série de science-fiction.

  • l'avatar numérique du joueur peut être boosté pour devenir porteur de sa mémoire, de l'intégralité de ses capacités intellectuelles, de sa personnalité, ...
  • cet avatar numérique peut être transféré vers un robot.
  • le robot - soldat - automate ainsi "autonomisé" devient un être pensant et communicant (quoique limité par construction dans ses moyens d'expression)

Il est suggéré, à la fin de la série, que ce robot pourra un jour être constitué à partir de matériaux bios, pour ressembler à un être humain. A ce stade, la création d'un être artificiel mais génétiquement compatible n'est pas envisagée. A la fin de la série Caprica, il reste donc un pas de géant à faire avant d'entrer dans le contexte de Battlestar Galactica. Remarque en passant : les analogies et les différences avec Frankenstein sont édifiantes, nos peurs et nos mythes sociaux ne sont fondamentalement plus ceux des siècles récents.

Les limites, approximations, facilités, démissions,...
Signalons quelques conventions et incohérences typiques du genre.

  • Le savant foldingue est un héros romantique ordinaire; sa culture "scientifique" se manifeste surtout par la faiblesse de son sens éthique, heureusement qu'il compense par d'autres sens, car il apparaît comme un être ballotté par les événements, plutôt réactif zozotant qu'actif responsable...
  • La découverte du siècle est l'oeuvre intime et personnelle d'une ado rebelle géniale issue d'un milieu très favorisé, complètement aveuglée par sa révolte, inondée par ses pulsions,...
  • Le monde virtuel est un "jeu de la vie" amélioré où chacun peut prendre des risques excitants, alors que la vie réelle est un jeu trop contraint dont il est normal de chercher à s'évader,
  • Les seuls vrais contestataires sont des terroristes sectaires obnubilés par leurs visions transcendantes et totalitaires,
  • Il y a des gens biens dans la vraie maffia, et notamment des orphelins de génocide qui finissent par y trouver de vrais amis qu'ils aident à prendre le pouvoir,
  • L'être humain véritable n'a rien à voir avec une machine parce qu'il pense et qu'il a une âme sensible; mais il conçoit des machines qui ont des sentiments et des croyances, des préférences et des doutes; où est l'erreur ?
  • etc.

Conclusion
Avec l'exemple de Caprica, et par une analyse rapide, nous pouvons distinguer le contenu de vraie science-fiction parmi les relents du roman héroïque et sentimental. La littérature d'horoscope et les journaux people sont des remèdes pour les esprits troublés; leurs effets secondaires sont connus. Au contraire, la science-fiction authentique n'a rien d'un tranquillisant. Comme nul ne peut s'abstraire de son époque, on doit admettre que tout est dans le dosage entre les anticipations originales et les concessions au présent qu'il s'agit de dynamiter. Caprica est une série intéressante mais ce n'est pas Blade Runner.

mardi 20 mars 2012

Dick, l'homme, le robot

La quatrième de couverture des livres est faite pour accrocher l'acheteur potentiel de passage.

Celle de l'ABC Dick d'Ariel Kyrou (Editions inculte, 2009) affiche une phrase choc : "Le robot est un humain comme les autres".

ABCDick_livre.jpg

A la lecture du livre, et en particulier l'article "robot", il apparaît que cette phrase n'est pas de Dick.

Il est permis de faire des contre sens sur Ph. Dick. C'est un auteur profond, provocateur, original, malicieux parfois...

Qu'il nous soit donc permis d'affirmer qu'à notre avis, Ph. Dick était trop malin pour écrire une phrase définitive sur le robot et l'humain, sauf en la plaçant dans les pensées d'un personnage de ses nouvelles, ou à titre de moquerie des esprits raisonnables.

Sur le fond, "Le robot est un humain comme les autres" est une phrase typiquement littéraire, au sens où on peut en disserter sur des centaines de pages, sans que rien n'en sorte. Pourquoi prenons-nous ici l'adjectif "littéraire" dans un sens aussi péjoratif ? Parce que, sous un aspect sensationnel, l'affirmation repose sur une vue naïve de la "science", et passe à côté d'un vrai scandale qui serait riche de conséquences.

Un scandale fructueux se dissimulerait plutôt dans une affirmation moins choquante a priori telle que : "l'homme est une machine qui vit de théories contre nature, un parasite social de lui-même". Ou bien, selon une formulation différente mais aux conséquences similaires, dans les paroles du poète "Objets inanimés, avez-vous donc une âme, Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?" (Milly, Lamartine).

Au contraire, la naïveté "littéraire" se caractérise par l'attribution d'une existence propre aux créations humaines, avec une capacité de dialogue et d'interaction avec les hommes qui les ont créées. Dans le cas du robot, cette pseudo personnalisation de la création humaine mécanique n'est pas qu'une figure de style, c'est une ineptie. En effet, par nature, le robot est une machine construite par l'homme; il n'y a malheureusement rien d'autre à en dire lorsqu'on commence une phrase à prétention essentielle telle que "le robot est...".

Et l'intelligence artificielle ? C'est le nom d'une discipline de l'informatique, il s'agit donc encore de mécanique. Démontons-la un peu, nous allons y découvrir le ressort des ambiguités et des pesanteurs qui nous servent à nous abuser nous-mêmes, très volontairement, littéraires et scientifiques.

Lorsque nous disons qu'une machine de Turing, disposant seulement de fonctions de recopie et de substitution (analogues aux procédés humains d'imitation et d'invention), est le plus puissant type d'ordinateur concevable jusqu'à présent, nous nous appuyons sur un ensemble de théorèmes, notamment ceux qui démontrent l'équivalence entre ce type de machine et les fonctions récursives. La machine de Turing et les fonctions récursives sont de pures créations mathématiques. Mais cependant, par notre langage et par le fonctionnement de notre pensée, nous induisons une interprétation des facultés basiques de l'intelligence, dont les conséquences peuvent paraître formidables mais sont par essence tautologiques (un juriste dirait sui generis) parce que cette interprétation résulte d'une projection imaginaire de nous-mêmes sur des entités mécaniques qui ne disposent d'aucune fonction de théorisation autonome de leurs actions - fonction que nous sommes incapables de définir. Nous faisons le même genre de projection de nous-mêmes sur toutes nos théories, nos modèlisations, nos oeuvres... que le langage courant appelle justement nos "conceptions". C'est toujours nous-même que nous trouvons sans cesse ou croyons inventer, surtout dans les constructions que nous croyons les plus audacieuses et les spéculations les plus abstraites.

Comment ne pas voir ici une preuve pratique que nous sommes des machines avant même d'être des animaux ? Il pourrait être utile d'en tirer une éthique sociale qui nous permettrait de fonctionner en tant que machines, de vivre en tant qu'animaux, d'exister en tant qu'humains, au lieu de nous enfermer dans des théories sur l'humanité, ses valeurs et son destin en miroir instantané de nous-mêmes. Autrement dit, le vrai scandale à méditer, c'est que l'être humain aspire à la machine !

D'ailleurs, pour en revenir au robot, nous ne pouvons pas imaginer un robot qui soit autre chose qu'une machine construite par l'homme, ou en version grotesque, un bonhomme emballé dans une apparence mécanique, un genre de père Noël, de Nounours ou d'extraterrestre qui comprend spontanément nos désirs. Littéralement, une rencontre avec une machine construite par un non humain nous est inconcevable. Soit nous n'apercevons même pas son existence, soit nous sommes incapables d'en faire la distinction avec un être naturel.